Sujet 249
Le tourment de Chatterton (Vigny, Chatterton,
1835, Acte III, scène 1)
CHATTERTON. Il est assis sur le pied de son lit
et écrit sur ses genoux. — Il est certain
qu'elle ne m'aime pas. — Et moi... je n'y veux
plus penser. — Mes mains sont glacées, ma tête
est brûlante. — Me voilà seul en face de mon
travail. — Il ne s'agit plus de sourire et
d'être bon ! de saluer et de serrer la main !
Toute cette comédie est jouée : j'en commence
une autre avec moi-même. — Il faut, à cette
heure, que ma volonté soit assez puissante pour
saisir mon âme, et l'emporter tour à tour dans
le cadavre ressuscité des personnages que
j'évoque, et dans le fantôme de ceux que
j'invente ! Ou bien il faut que, devant
Chatterton malade, devant Chatterton qui a
froid, qui a faim, ma volonté fasse poser avec
prétention un autre Chatterton, gracieusement
paré pour l'amusement du public, et que celui-là
soit décrit par l'autre : le troubadour par le
mendiant. Voilà les deux poésies possibles, ça
ne va pas plus loin que cela ! Les divertir ou
leur faire pitié ; faire jouer de misérables
poupées, ou l'être soi-même et faire trafic de
cette singerie ! Ouvrir son coeur pour le mettre
en étalage sur un comptoir !S'il a des
blessures, tant mieux ! il a plus de prix ; tant
soit peu mutilé, on l'achète plus cher ! (Il se
lève) Lève-toi, créature de Dieu, faite à son
image, et admire-toi encore dans cette condition
! (II rit et se rassied. – Une vieille horloge
sonne une demi-heure, deux coups.) Non, non !
L'heure t'avertit ; assieds-toi, et travaille,
malheureux ! Tu perds ton temps en réfléchissant
: tu n'as qu'une réflexion à faire, c'est que tu
es un pauvre. — Entends-tu bien ? un pauvre !
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