Sujet 137
Théophile de Viau, Pyrame et Thisbé, acte v,
scène 2, 1621
Pyrame et Thisbé s'aiment contre la volonté
de leur famille. Les deux amants ont projeté de
fuir. Par erreur, Pyrame croit Thisbé morte et,
désespéré, se suicide. Thisbé découvre alors le
cadavre de son amant. THISBÉ – Quoi ? je respire
encore et regardant Pyrame Trépassé devant moi
je n'ai point perdu l'âme ! Je vois que ce
rocher s'est éclaté de deuil Pour répandre des
pleurs, pour m'ouvrir un cercueil ; Ce ruisseau
fuit d'horreur qu'il a de mon injure, Il en est
sans repos, ses rives sans verdure, Même au lieu
de donner de la rosée aux fleurs, L'aurore à ce
matin n'a versé que des pleurs, Et cet arbre
touché d'un désespoir visible, A bien trouvé du
sang dans son tronc insensible, Son fruit en a
changé, la Lune en a blêmi, Et la terre a sué du
sang qu'il a vomi. Bel arbre, puisqu'au monde
après moi tu demeures Pour mieux faire paraître
au ciel tes rouges mûres, Et lui montrer le tort
qu'il a fait à mes voeux, Fais comme moi, de
grâce, arrache tes cheveux, Ouvre-toi l'estomac
et fais couler à force Cette sanglante humeur
par toute ton écorce. Mais que me sert ton
deuil? Rameaux, prés verdissants Qu'à soulager
mon mal vous êtes impuissants ! Quand bien vous
en mourriez on voit la destinée Ramener votre
vie en ramenant l'année : Une fois tous les ans
nous vous voyons mourir, Une fois tous les ans
nous vous voyons fleurir, Mais mon Pyrame est
mort sans espoir qu'il retourne De ces pâles
manoirs où son esprit séjourne. Depuis que le
Soleil nous voit naître et finir Le premier des
défunts est encor à venir, Et quand les Dieux
demain me le feraient revivre, Je me suis
résolue aujourd'hui de le suivre. J'ai trop
d'impatience, et puisque le destin De nos corps
amoureux fait son cruel butin, Avant que le
plaisir que méritaient nos flammes, Dans leurs
embrassements ait pu mêler nos âmes, Nous les
joindrons là-bas et par nos saints accords, Ne
feront qu'un esprit de l'ombre de deux corps ;
Et puisqu'à mon sujet sa belle âme sommeille Mon
esprit innocent lui rendra la pareille ;
Toutefois je ne puis sans mourir doublement;
Pyrame s'est tué d'un soupçon seulement, Son
amitié fidèle un peu trop violente, D'autant
qu'à ce devoir il me voyait trop lente, Pour
avoir soupçonné que je ne l'aimais pas, Il ne
s'est pu guérir de moins que du trépas. Que donc
ton bras sur moi davantage demeure, O mort ! et
s'il se peut que plus que lui je meure, Que je
sente à la fois, poison, flammes et fers ! Sus,
qui me vient ouvrir la porte des Enfers ? Ha !
voici le poignard qui du sang de son maître
S'est souillé lâchement ; il en rougit le
traître ! Exécrable bourreau, si tu te veux
laver Du crime commencé, tu n'as qu'à l'achever,
Enfonce là-dedans, rends-toi plus rude et pousse
Des feux avec ta lame ! hélas ! elle est trop
douce. Je ne pouvais mourir d'un coup plus
gracieux, Ni pour un autre objet haïr celui des
Cieux.
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