Sujet 112
Jules Supervielle : « Hommage à la Vie »
HOMMAGE A LA VIE C'est beau d'avoir élu
Domicile vivant Et de loger le temps Dans un
coeur continu, Et d'avoir vu ses mains Se poser
sur le monde Comme sur une pomme Dans un petit
jardin, D'avoir aimé la terre, La lune et le
soleil, Comme des familiers Qui n'ont pas leurs
pareils, Et d'avoir confié Le monde à sa mémoire
Comme un clair cavalier A sa monture noire,
D'avoir donné visage A ces mots : femme,
enfants, Et servi de rivage A d'errants
continents, Et d'avoir atteint l'âme A petit
coups de rame Pour ne l'effaroucher D'une
brusque approchée. C'est beau d'avoir connu
L'ombre sous le feuillage Et d'avoir senti l'âge
Ramper sur le corps nu, Accompagné la peine Du
sang noir dans nos veines Et doré son silence De
l'étoile Patience, Et d'avoir tous ces mots Qui
bougent dans la tête, De choisir les moins beaux
Pour leur faire un peu fête, D'avoir senti la
vie Hâtive et mal aimée, De l'avoir enfermée
Dans cette poésie.
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Sujet 123
Jules Supervielle : « Prophétie », extrait de
Gravitations
Un jour la Terre ne sera Qu'un aveugle
espace qui tourne Confondant la nuit et le jour.
Sous le ciel immense des Andes Elle n'aura plus
de montagnes. Même pas un petit ravin. De toutes
les maisons du monde Ne durera plus qu'un balcon
Et de l'humaine mappemonde Une tristesse sans
plafond. De feu l'Océan Atlantique Un petit goût
salé dans l'air, Un poisson volant et magique
Qui ne saura rien de la mer. D'un coupé de mil
neuf cent cinq (Les quatre roues et nul chemin
!) Trois jeunes filles de l'époque Restées à
l'état de vapeur Regarderont par la portière
Pensant que Paris n'est pas loin Et ne sentiront
que l'odeur Du ciel qui vous prend à la gorge. A
la place de la forêt Un chant d'oiseau s'élèvera
Que nul ne saura situer, Ni préférer, ni
entendre, Sauf Dieu, qui lui, l'écoutera, Disant
: « C'est un chardonneret ».
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