Sujet 145
Lettre à Madame de Grignan de Madame de Sévigné
Ah ! ma bonne, quelle lettre ! quelle
peinture de l'état où vous avez été ! et que je
vous aurais mal tenu ma parole, si je vous avais
promis de n'être point effrayée d'un si grand
péril ! Je sais bien qu'il est passé. Mais il
est impossible de se représenter votre vie si
proche de sa fin, sans frémir d'horreur. Et M.
de Grignan vous laisse conduire la barque ; et
quand vous êtes téméraire, il trouve plaisant de
l'être encore plus que vous ; au lieu de vous
faire attendre que l'orage fût passé, il veut
bien vous exposer2, et vogue la galère ! Ah mon
Dieu ! qu'il eût été bien mieux d'être timide,
et de vous dire que si vous n'aviez point de
peur, il en avait, lui, et ne souffrirait point
que vous traversassiez le Rhône par un temps
comme celui qu'il faisait ! Que j'ai de la peine
à comprendre sa tendresse en cette occasion ! Ce
Rhône qui fait peur à tout le monde ! Ce pont
d'Avignon où l'on aurait tort de passer en
prenant de loin toutes ses mesures ! Un
tourbillon de vent vous jette violemment sous
une arche ! Et quel miracle que vous n'ayez pas
été brisée et noyée dans un moment ! Ma bonne,
je ne soutiens pas cette pensée, j'en frissonne,
et m'en suis réveillée avec des sursauts dont je
ne suis pas la maîtresse. Trouvez-vous toujours
que le Rhône ne soit que de l'eau ? De bonne
foi, n'avez-vous point été effrayée d'une mort
si proche et si inévitable ? avez-vous trouvé ce
péril d'un bon goût ? une autre fois ne
serez-vous point un peu moins hasardeuse, une
aventure comme celle-là ne vous fera-t-elle
point voir les dangers aussi terribles qu'ils
sont ? Je vous prie de m'avouer ce qui vous en
est resté ; je crois du moins que vous avez
rendu grâce à Dieu de vous avoir sauvée. Pour
moi, je suis persuadée que les messes que j'ai
fait dire tous les jours pour vous ont fait ce
miracle.
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