Sujet 264
Description d'une tomate (Alain Robbe-Grillet,
Les Gommes, 1953)
Wallas introduit son jeton dans la fente et
appuie sur un bouton. Avec un ronronnement
agréable de moteur électrique, toute la colonne
d'assiettes se met à descendre ; dans la case
vide située à la partie inférieure apparaît,
puis s'immobilise, celle dont il s'est rendu
acquéreur. Il la saisit, ainsi que le couvert
qui l'accompagne, et pose le tout sur une table
libre. Après avoir opéré de la même façon pour
une tranche du même pain, garni cette fois de
fromage, et enfin pour un verre de bière, il
commence à couper son repas en petits cubes. Un
quartier de tomate en vérité sans défaut,
découpé à la machine dans un fruit d'une
symétrie parfaite. La chair périphérique,
compacte et homogène, d'un beau rouge de chimie,
est régulièrement épaisse entre une bande de
peau luisante et la loge où sont rangés les
pépins, jaunes, bien calibrés, maintenus en
place par une mince couche de gelée verdâtre le
long d'un renflement du coeur. Celui-ci, d'un
rose atténué légèrement granuleux, débute, du
côté de la dépression inférieure, par un
faisceau de veines blanches, dont l'une se
prolonge jusque vers les pépins — d'une façon un
peu incertaine. Tout en haut, un accident à
peine visible s'est produit : un coin de pelure,
décollé de la chair sur un millimètre ou deux,
se soulève imperceptiblement. (Alain
Robbe-Grillet, Les Gommes, 1953, Éditions de
Minuit.)
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