Sujet 129
Xavier de Maistre : extrait du Voyage autour de
ma chambre
Charmant pays de l'imagination, toi que l'Être
bienfaisant par excellence a livré aux hommes
pour les consoler de la réalité, il faut que je
te quitte. C'est aujourd'hui que certaines
personnes dont je dépends prétendent me rendre
ma liberté, comme s'ils me l'avaient enlevée !
comme s'il était en leur pouvoir de me la ravir
un seul instant, et de m'empêcher de parcourir à
mon gré le vaste espace toujours ouvert devant
moi. — Ils m'ont défendu de parcourir une ville,
un point; mais ils m'ont laissé l'univers entier
: l'immensité et l'éternité sont à mes ordres.
C'est aujourd'hui donc que je suis libre, ou
plutôt que je vais rentrer dans les fers I Le
joug des affaires va de nouveau peser sur moi ;
je ne ferai plus un pas qui ne soit mesuré par
la bienséance et le devoir. — Heureux encore si
quelque déesse capricieuse ne me fait pas
oublier l'un et l'autre, et si j'échappe à cette
nouvelle et dangereuse captivité ! Eh ! que ne
me laissait-on achever mon voyage ! Était-ce
donc pour me punir qu'on m'avait relégué dans ma
chambre, — dans cette contrée délicieuse qui
renferme tous les biens et toutes les richesses
du monde? Autant vaudrait exiler une souris dans
un grenier. Cependant jamais je ne me suis
aperçu plus clairement que je suis double. —
Pendant que je regrette mes jouissances
imaginaires, je me sens consolé par force : une
puissance secrète m'entraîne; — elle me dit que
j'ai besoin de l'air du ciel, et que la solitude
ressemble à la mort. — Me voilà paré ; — ma
porte s'ouvre : — j'erre sous les spacieux
portiques de la rue du Pô; — mille fantômes
agréables voltigent devant mes yeux. — Oui,
voilà bien cet hôtel, — cette porte, cet
escalier; — je tressaille d'avance. C'est ainsi
qu'on éprouve un avant-goût acide lorsqu'on
coupe un citron pour le manger. O ma bête, ma
pauvre bête, prends garde à toi !
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