Sujet 101
Julien Gracq : extrait de Lettrines 2
Villages d'Amérique : lotissements gazonnés,
ombreux et verdoyants, où le bornage remplace la
clôture; maisonnettes de bois éparses sous les
branches et posées sur le sol précairement. Rien
n'est enraciné : c'est une maquette de « village
fleuri » comme on en voit dans les vitrines des
agences; si on soufflait dessus, tout
s'envolerait, il ne resterait que les arbres,
plus vieux que les murs qu'ils ont fournis.
Petites églises blanches et neuves, non plus le
coeur du village ainsi que chez nous, mais
plutôt une dépendance fonctionnelle analogue à
la poste ou au silo de maïs, casées à l'écart,
n'importe où, comme une église de plantation au
coin d'un champ de canne à sucre. Les cimetières
sont des bosquets riants et ombragés, logeant
des stèles de pierre au large sur les gazons
tondus d'un vert profond : rien de lugubre en
ces lieux; ce sont les prairies d'asphodèles
beaucoup plus que les caveaux gothiques de
l'Europe hantés des goules et des revenants.
Dans ces bocages d'Éden pleins de pépiements, où
plus rien ne parle du ver rongeur, de la Danse
Macabre et du Jugement, brusquement revient en
mémoire la mythologie indienne née de cette
terre, où les âmes des guerriers morts
voletaient réincarnées dans l'oiseau-mouche.
Aucun de ces amers' de pierre dressée où
s'accrochent les légendes : châteaux, moulins,
cloîtres, donjons, calvaires, ruines. Nulle
cicatrice d'homme sur la terre : le mound
précolombien rentre dans le sol et s'égalise en
un mouvement de terrain flou, la maison
abandonnée disparaît en fumée comme un tas
d'herbes sèches, l'Indian trial de terre battue
a moins longue vie que la chaussée romaine. Le
signe de la croix lui-même apparaît ici
transplanté et exotique : « manière de blanc » à
laquelle le paysage et le sol restent indociles,
comme l'est aux espèces du pain et du vin cette
terre du lait et du maïs.
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