Sujet 263
« J'ai tant rêvé de toi » (Robert Desnos, Corps
et biens, 1930)
J'ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d'atteindre ce corps vivant
et de baiser sur cette bouche la naissance de la
voix qui m'est chère J'ai tant rêvé de toi que
mes bras habitués, en étreignant ton ombre, à se
croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas au
contour de ton corps, peut-être. Et que, devant
l'apparence réelle de ce qui me hante et me
gouverne depuis des jours et des années, je
deviendrais une ombre sans doute. O balances
sentimentales. J'ai tant rêvé de toi qu'il n'est
plus temps sans doute que je m'éveille. Je dors
debout, le corps exposé à toutes les apparences
de la vie et de l'amour et toi, la seule qui
compte aujourd'hui pour moi, je pourrais moins
toucher ton front et tes lèvres que les
premières lèvres et le premier front venus. J'ai
tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché
avec ton fantôme qu'il ne me reste plus
peut-être, et pourtant, qu'à être fantôme parmi
les fantômes et plus ombre cent fois que l'ombre
qui se promène et se promènera allégrement sur
le cadran solaire de ta vie. (Robert Desnos,
Corps et biens, 1930, Éditions Gallimard.)
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