Sujet 104
Colette : extrait des Vrilles de la Vigne (jour
gris)
(...) J'appartiens à un pays que j'ai quitté. Tu
ne peux empêcher qu'à cette heure s'y épanouisse
au soleil toute une chevelure embaumée de
forêts. Rien ne peut empêcher qu'à cette heure
l'herbe profonde y noie le pied des arbres, d'un
vert délicieux et apaisant dont mon âme a
soif... Viens, toi qui l'ignores, viens que je
te dise tout bas : le parfum des bois de mon
pays égale la fraise et la rose ! Tu jurerais,
quand les taillis de ronces y sont en fleurs
qu'un fruit mûrit on ne sait où - là-bas, ici,
tout près - un fruit insaisissable qu'on aspire
en ouvrant les narines. Tu jurerais, quand
l'automne pénètre et meurtrit les feuillages
tombés, qu'une pomme trop mûre vient de choir,
et tu la cherches et tu la flaires, ici, là-bas,
tout près... Et si tu passais, en juin, entre
les prairies fauchées, à l'heure où la lune
ruisselle sur les meules rondes qui sont les
dunes de mon pays, tu sentirais, à leur parfum,
s'ouvrir ton coeur. Tu fermerais les yeux, avec
cette fierté grave dont tu voiles ta volupté, et
tu laisserais tomber ta tête, avec un muet
soupir... Et si tu arrivais, un jour d'été, dans
mon pays, au fond d'un jardin que je connais, un
jardin noir de verdure et sans fleurs, si tu
regardais bleuir, au lointain, une montagne
ronde où les cailloux, les papillons et les
chardons se teignent du même azur mauve et
poussiéreux, tu m'oublierais, et tu t'assoirais
là, pour n'en plus bouger jusqu'au terme de ta
vie (...)
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