Sujet 130
Jean-Marie G. Le Clézio : « Elles sont belles,
les fumées... »
Elles sont belles, les fumées. Du haut d'une
montagne, je vois les fumées qui s'élèvent
au-dessus des plaines et des vallées. Elles
montent dans l'air calme, pendant des heures,
s'étalent, puis disparaissent à une certaine
hauteur, sans qu'on puisse voir comment. Elles
forment des colonnes bien droites qui montent
au-dessus des toits des maisons. Grises,
légères, les fumées qui savent parler de choses
douces et tranquilles, d'âtre, de repas en train
de cuire, de sarments, de branches sèches qui
crépitent, les fumées de la paix. Elles disent
des choses émouvantes, des choses humaines. Les
montagnes sont dures et magnifiques, la mer est
vaste, les fleuves sont pleins de puissance.
Mais les petites fumées pâles témoignent
simplement que ces lieux sont habités, qu'il y a
ici des familles, des enfants, de la douceur. En
elles je vois apparaître d'étranges fantômes,
des génies familiers, qui sont légers et vivants
comme des cheveux, qui sont apaisants comme la
cendre. Sans cesse les fumées s'évaporent vers
le haut du ciel, comme si les dieux les
respiraient. Quelle est cette terre? Qui sont
les hommes qui habitent ces lieux? Ils ne
cherchent pas à vaincre l'espace, ils ne
cherchent pas à découvrir de nouveaux horizons.
Attachées aux champs de vigne, aux champs de
blettes et de pommes de terre, les maisons
fument. Quelque chose de l'âme de l'homme
s'échappe par les cheminées, avance
verticalement vers la voûte du ciel, rejoint les
nuages. Quelque chose est inachevé dans le
paysage des hommes, qui s'échappe, qui fuit, qui
distille son parfum de cuisine et de braises.
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