Sujet 56
Chateaubriand : Mémoires : Préface
Le projet naît en 1803. Chateaubriand a
alors 35 ans. Il pense déjà à un titre :
"Mémoires de ma vie". Plusieurs facteurs de sa
vie personnelle font qu'il pense à écrire ses
mémoires dès 1803. Premièrement, son amie
Pauline de Beaumont vient de mourir, sa soeur
Lucile, à laquelle il était très attaché,
devient folle et se suicide ; de plus, ses
fonctions de diplomate ne lui apportent à
l'époque que des soucis. En 1806, son projet se
modifie. L'objectif ...
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Sujet 131
François-René de Chateaubriand : extrait des
Mémoires d'outre-tombe
J'ai découvert derrière Ferney une étroite
vallée où coule un filet d'eau de sept à huit
pouces de profondeur; ce ruisselet lave la
racine de quelques saules, se cache çà et là
sous des plaques de cresson et fait trembler des
joncs sur la cime desquels se posent des
demoiselles aux ailes bleues. L'homme des
trompettes' a-t-il jamais vu cet asile de
silence tout contre sa retentissante maison?
Non, sans doute : eh bien! l'eau est là; elle
fuit encore ; je ne sais pas son nom ; elle n'en
a peut-être pas : les jours de Voltaire se sont
écoulés; seulement sa renommée fait encore un
peu de bruit dans un petit coin de notre petite
terre, comme ce ruisselet se fait entendre à une
douzaine de pas de ses bords. On diffère les uns
des autres : je suis charmé de cette rigole
déserte; à la vue des Alpes, une palmette de
fougère que je cueille me ravit; le susurrement
d'une vague parmi des cailloux me rend tout
heureux; un insecte imperceptible qui ne sera vu
que de moi et qui s'enfonce sous une mousse,
ainsi que dans une vaste solitude, occupe mes
regards et me fait rêver. Ce sont là d'intimes
misères, inconnues du beau génie qui, près
d'ici, déguisé en Orosmane2, jouait ses
tragédies, écrivait aux princes de la terre et
forçait l'Europe à venir l'admirer dans le
hameau de Ferney. Mais n'était-ce pas là aussi
des misères? La transition du monde ne vaut pas
le passage de ces flots et, quant aux rois,
j'aime mieux ma fourmi.
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Sujet 133
François-René de Chateaubriand : extrait des
Mémoires d'outre-tombe
PASSAGE DE L'ENFANT À L'HOMME A peine
étais-je revenu de Brest à Combourg, qu'il se
fit dans mon existence une révolution; l'enfant
disparut et l'homme se montra avec ses joies qui
passent et ses chagrins qui restent. D'abord
tout devint passion chez moi, en attendant les
passions mêmes. Lorsque, après un dîner
silencieux où je n'avais osé ni parler ni
manger, je parvenais à m'échapper, mes
transports étaient incroyables; je ne pouvais
descendre le perron d'une seule traite : je me
serais précipité. J'étais obligé de m'asseoir
sur une marche pour laisser se calmer mon
agitation ; mais aussitôt que j'avais atteint la
Cour Verte et les bois, je me mettais à courir,
à sauter, à bondir, à fringuer', à m'éjouir
jusqu'à ce que je tombasse épuisé de forces,
palpitant, enivré de folâtreries et de liberté.
Mon père me menait quant et lui à la chasse. Le
goût de la chasse me saisit et je le portai
jusqu'à la fureur; je vois encore le champ où
j'ai tué mon premier lièvre. Il m'est souvent
arrivé en automne de demeurer quatre ou cinq
heures dans l'eau jusqu'à la ceinture, pour
attendre au bord d'un étang des canards
sauvages; même aujourd'hui, je ne suis pas de
sang-froid lorsqu'un chien tombe en arrêt.
Toutefois, dans ma première ardeur pour la
chasse, il entrait un fond d'indépendance;
franchir les fossés, arpenter les champs, les
marais, les bruyères, me trouver avec un fusil
dans un lieu désert, ayant puissance et
solitude, c'était ma façon d'être naturel. Dans
mes courses, je pointais si loin que, ne pouvant
plus marcher, les gardes étaient obligés de me
rapporter sur des branches entrelacées.
Cependant le plaisir de la chasse ne me
suffisait plus; j'étais agité d'un désir de
bonheur que je ne pouvais ni régler, ni
comprendre; mon esprit et mon coeur s'achevaient
de former comme deux temples vides, sans autels
et sans sacrifices; on ne savait encore quel
Dieu y serait adoré.
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Sujet 140
F-R. de Chateaubriand, Les Mémoires d'Outre-Tombe,
I, 3, 3, 1848
Les soirées d'automne et d'hiver étaient
d'une autre nature. Le souper fini et les quatre
convives revenus de la table à la cheminée, ma
mère se jetait, en soupirant, sur un vieux lit
de jour de siamoise flambée; on mettait devant
elle un guéridon avec une bougie. Je m'asseyais
auprès du feu avec Lucile; les domestiques
enlevaient le couvert et se retiraient. Mon père
commençait s alors une promenade qui ne cessait
qu'à l'heure de son coucher. Il était vêtu d'une
robe de ratine blanche, ou plutôt d'une espèce
de manteau que je n'ai vu qu'à lui. Sa tête,
demi-chauve, était couverte d'un grand bonnet
blanc qui se tenait tout droit. Lorsqu'en se
promenant il s'éloignait du foyer, la vaste
salle était si peu éclairée par une seule bougie
qu'on ne le voyait plus; on l'entendait
seulement encore marcher dans les ténèbres :
puis il revenait lentement vers la lumière et
émergeait peu à peu de l'obscurité, comme un
spectre, avec sa robe blanche, son bonnet blanc,
sa figure longue et pâle. Lucile et moi nous
échangions quelques mots à voix basse quand il
était à l'autre bout de la salle ; nous nous
taisions quand il se rapprochait de nous. Il
nous disait en passant. « De quoi parliez-vous?
» Saisis de terreur, nous ne répondions rien ;
il continuait sa marche. Le reste de la soirée,
l'oreille n'était plus frappée que du bruit
mesuré de ses pas, des soupirs de ma mère et du
murmure du vent. Dix heures sonnaient à
l'horloge du château : mon père s'arrêtait; le
même ressort, qui avait soulevé le marteau de
l'horloge, semblait avoir suspendu ses pas. Il
tirait sa montre, la montait, prenait un grand
flambeau d'argent surmonté d'une grande bougie,
entrait un moment dans la petite tour de
l'ouest, puis revenait, son flambeau à la main,
et s'avançait vers sa chambre à coucher,
dépendante de la petite tour de l'est. Lucile et
moi, nous nous tenions sur son passage ; nous
l'embrassions en lui souhaitant une bonne nuit.
Il penchait vers nous sa joue sèche et creuse
sans nous répondre, continuait sa route et se
retirait au fond de la tour, dont nous
entendions les portes se refermer sur lui. Le
talisman était brisé ; ma mère, ma soeur et moi,
transformés en statues par la présence de mon
père, nous recouvrions les fonctions de la vie.
Le premier effet de notre désenchantement se
manifestait par un débordement de paroles : si
le silence nous avait opprimés, il nous le
payait cher.
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