Sujet 105
Albert Camus : extrait de La mort heureuse
Il lui fallait maintenant s'enfoncer dans la mer
chaude, se perdre pour se retrouver, nager dans
la lune et la tiédeur pour que se taise ce qui
en lui restait du passé et que naisse le chant
profond de son bonheur. Il se dévêtit, descendit
quelques rochers et entra dans la mer. Elle
était chaude comme un corps, fuyait le long de
son bras, et se collait à ses jambes d'une
étreinte insaisissable et toujours présente.
Lui, nageait régulièrement et sentait les
muscles de son dos rythmer son mouvement. A
chaque fois qu'il levait un bras, il lançait sur
la mer immense des gouttes d'argent en volées,
figurant, devant le ciel muet et vivant, les
semailles splendides d'une moisson de bonheur.
Puis le bras replongeait et, comme un soc
vigoureux, labourait, fendant les eaux en deux
pour y prendre un nouvel appui et une espérance
plus jeune. Derrière lui, au battement de ses
pieds, naissait un bouillonnement d'écume, en
même temps qu'un bruit d'eau clapotante,
étrangement clair dans la solitude et le silence
de la nuit. A sentir sa cadence et sa vigueur,
une exaltation le prenait, il avançait plus vite
et bientôt il se trouva loin des côtes, seul au
coeur de la nuit et du monde. Il songea soudain
à la profondeur qui s'étendait sous ses pieds et
arrêta son mouvement. Tout ce qu'il avait sous
lui l'attirait comme le visage d'un monde
inconnu, le prolongement de cette nuit qui le
rendait à lui-même, le coeur d'eau et de sel
d'une vie encore inexplorée. Une tentation lui
vint qu'il repoussa aussitôt dans une grande
joie du corps. Il nagea plus fort et plus avant.
Merveilleusement las, il retourna vers la rive.
A ce moment il entra soudain dans un courant
glacé et fut obligé de s'arrêter, claquant les
dents et les gestes désaccordés. Cette surprise
de la mer le laissait émerveillé. Cette glace
pénétrait ses membres et le brûlait comme
l'amour d'un Dieu d'une exaltation lucide et
passionnée qui le laissait sans force. Il revint
plus péniblement et sur le rivage, face au ciel
et à la mer, il s'habilla en claquant des dents
et en riant de bonheur.
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