Sujet 265
Vous (Michel Butor, La Modification, 1957)
Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de
cuivre, et de votre épaule droite vous essayez
en vain de pousser un peu plus le panneau
coulissant. Vous vous introduisez par l'étroite
ouverture en vous frottant contre ses bords,
puis, votre valise couverte de granuleux cuivre
sombre couleur d'épaisse bouteille, votre valise
assez petite d'homme habitué aux longs voyages,
vous l'arrachez par sa poignée collante, avec
vos doigts qui se sont échauffés, si peu lourde
qu'elle soit, de l'avoir portée jusqu'ici, vous
la soulevez et vous sentez vos muscles et vos
tendons se dessiner non seulement dans vos
phalanges, dans votre paume, votre poignet et
votre bras, mais dans votre épaule aussi, dans
toute la moitié du dos et dans vos vertèbres
depuis votre cou jusqu'aux reins. Non, ce n'est
pas seulement l'heure, à peine matinale, qui est
responsable de cette faiblesse inhabituelle,
c'est déjà l'âge qui cherche à vous convaincre
de sa domination sur votre corps, et pourtant,
vous venez seulement d'atteindre les
quarante-cinq ans. Vos yeux sont mal ouverts,
comme voilés de fumée légère, vos paupières
sensibles et mal lubrifiées, vos tempes
crispées, à la peau tendue et comme raidie en
plis minces, vos cheveux qui se clairsèment et
grisonnent, insensiblement pour autrui mais non
pour vous, pour Henriette et pour Cécile, ni
même pour les enfants désormais, sont un peu
hérissés et votre corps de l'intérieur de vos
habits qui le gênent, le serrent et lui pèsent,
et comme baigné, dans son réveil imparfait,
d'une eau agitée et gazeuse pleine d'animalcules
en suspension.
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