Écrivain français (Paris 1694-Paris 1778).
Une vie de volonté et de passion
La vie et l'œuvre de Voltaire sont inséparables.
Chacun de ses ouvrages a été pour lui un combat
où il s'est tellement engagé que même les luttes
les plus désintéressées – son intervention en
faveur de l'amiral Byng, sa défense de Calas
– ont paru à ses contemporains des moyens qu'il
utilisait pour se mettre personnellement en
valeur. Sans méconnaître sa complexité et ses
contradictions, on peut le considérer comme l'un
des meilleurs représentants de la bourgeoisie
riche, entreprenante, qui avait besoin de
libertés politiques pour assurer son pouvoir
économique en s'appuyant sur les grands. Ainsi
s'explique le double aspect qu'il présente :
d'une part luttant pour les libertés de pensée,
d'expression, de commerce, champion de la
tolérance et des lumières, hardi contre les
préjugés ; d'autre part possessif, égoïste,
entêté dans ses partis pris jusqu'à la mauvaise
foi, dur pour ses ennemis, impitoyable pour ses
créanciers, défiant envers « la canaille ».
Voltaire fut non seulement grand écrivain et
philosophe, mais manufacturier, propriétaire
foncier, spéculateur qui amassa une grosse
fortune et put prêter à intérêt à plusieurs
princes de l'Europe ; il voulut, il crut être
aussi homme politique, et les puissants se
servirent et se jouèrent de lui. De tous les
écrivains du XVIIIe s., il est de nos jours à la
fois l'un des plus connus et celui que nous
avons le plus de peine à comprendre : son esprit
libre refusait de s'enfermer dans aucun système
et se réservait le droit à toutes les feintes et
à toutes les volte-face. Le voltairianisme du
XIXe s. a donné de lui une image infidèle, au
service d'une politique hypocrite qui unissait
le scepticisme, le désir d'ordre et la recherche
du profit ; cette image n'est pas complètement
effacée. Voltaire, précurseur du capitalisme
libéral, passe encore parfois pour celui du
capitalisme oppressif et de l'antisémitisme.
Même écartée cette caricature, un effort de
compréhension objective fait voir en lui
quelqu'un qui était dans le vrai sens de
l'histoire par son cosmopolitisme, son appel au
progrès technique et à l'enrichissement, son
sens des affaires, son action sur l'opinion
publique, mais l'avenir qu'il préparait est
maintenant du passé et les valeurs qu'il
défendait, productivité, expansion économique,
libre entreprise, luxe, sont liées à un ordre
politique et social condamné, dont les tenants
même n'iraient plus demander de leçons à
Voltaire. Si on le définit par l'esprit
critique, la liberté presque absolue du
jugement, on lui reprochera de ne croire en rien
et de ne pas avoir compris la gravité des luttes
sociales. Même l'écrivain est moins admiré
qu'autrefois : la nouvelle critique, qui s'est
beaucoup intéressée à Diderot et à Rousseau, n'a
encore presque rien dit de Voltaire, bien que
les études d'histoire littéraire, d'histoire des
idées, les éditions de ses textes, les
recherches biographiques le concernant n'aient
jamais été aussi nombreuses. Ce n'est pas sa
faute s'il nous paraît inactuel ; c'est nous qui
ne pouvons égaler sa prodigieuse puissance de
refus et de dérision en face de tout ce qui
aliène ou mystifie les hommes.
Malgré bien des hasards et des accidents, son
existence a été constamment dirigée par sa
volonté : il a voulu être, successivement ou
tout à la fois, le premier ou le seul poète
épique de son temps, le premier auteur
dramatique, le premier historien, le premier
philosophe, par vanité sans doute, comme on le
lui a reproché, mais surtout par besoin de
dominer et de posséder, par passion de connaître
et d'agir, et dans le dessein, de plus en plus
conscient, qui unit ses diverses ambitions, de
faire triompher une cause à laquelle il
s'identifiait, la cause de la liberté et de
l'intelligence. Il a voulu un rôle politique
pour mieux servir cette cause ; il a
collectionné les titres d'académicien pour
s'acquérir une consécration officielle sous le
couvert de laquelle il pût écrire librement ;
pour la même raison, il a cherché d'éminents
protecteurs et a finalement su conquérir son
indépendance ; quelque dur qu'ait été l'exil
pour lui, après la fin de ses illusions, il l'a
voulu parce qu'« un historiographe de France ne
vaudra jamais rien en France » et qu'il espérait
se mettre à l'abri des « persécutions ». On a
tort de trop s'arrêter sur l'image du vieillard
capricieux et tyrannique, du Polichinelle de
génie ou du comédien perpétuel : il a construit
son œuvre de toute son énergie à travers mille
périls, l'exil, la prison, le désespoir, la
calomnie, la haine, risquant tout, réputation et
sécurité, pour lancer au moment opportun un
écrit dangereux, au grand effarement de ses
proches, qui l'accusaient d'imprudence et de
folie.
L'apprentissage d'une vocation
Voltaire est né le 21 novembre 1694 ; il est le
troisième enfant vivant de François Arouet et de
Marguerite Daumart. Son père, notaire royal,
puis payeur des épices à la Chambre des comptes,
était en relations professionnelles et
personnelles avec l'aristocratie ; il fit donner
à ses fils la meilleure éducation possible ;
pour l'aîné Armand, vers 1695, c'était celle des
Oratoriens ; pour François Marie, en 1704, ce
fut celle des jésuites du collège Louis-le-Grand.
La mésentente entre les deux frères vient sans
doute en partie de là ; elle fut doublée de
difficultés entre le père et le fils, lorsque le
libertinage et la vocation littéraire apparurent
simultanément. Voltaire affecta parfois de ne
pas être le fils de son père, mais du
chansonnier Rochebrune : affirmation agressive
d'indépendance, la plaisanterie sur sa bâtardise
a été considérée de nos jours comme le signe
d'une phobie et d'une hantise qui se
retrouveraient dans l'attitude de Voltaire
devant Dieu, père au terrible pouvoir. Son
adolescence subit l'influence de l'humanisme
jésuite et celle du libertinage mondain : toute
sa vie, Voltaire restera l'élève du P. Porée, du
P. Tournemine et le légataire de Ninon de
Lenclos. Aux Jésuites, il doit sa culture
classique, son goût assez puriste, le souci de
l'élégance et de la précision dans l'écriture,
son amour du théâtre et même, en dépit d'eux,
les bases de son déisme. Aux libertins du
Temple, son épicurisme, son esprit plaisant et
irrévérencieux, son talent dans la poésie
légère. Mais il ne se contente pas d'être un
homme de plaisir : il y avait dans son art de
jouir une insolence qui lui valut d'être envoyé
par son père à Caen, puis à La Haye en 1713,
d'être confiné à Sully-sur-Loire en 1716 sur
ordre du Régent et embastillé en 1717. Dès ce
moment, il préparait deux grandes œuvres, d'une
tout autre portée que ses vers épicuriens, la
tragédie Œdipe triomphalement représentée en
novembre 1718, et le poème de la Ligue paru en
1723, qui sera en 1728 la Henriade. L'émule de
Chaulieu veut maintenant imiter Sophocle et
Virgile ; le libertin commence à se faire
philosophe en lisant Malebranche, Bayle, Locke
et Newton. C'est en 1718 qu'il prit le
pseudonyme de Voltaire (d'abord Arouet et
Voltaire), peut-être formé à partir d'Airvault,
nom d'un bourg poitevin où ses ancêtres avaient
résidé. Le chevalier de Rohan (1683-1760), qui
le fit bâtonner et, humiliation pire, de nouveau
embastiller en 1726, semble avoir interrompu une
carrière admirablement commencée d'écrivain déjà
illustre et de courtisan : en fait, il rendait
Voltaire à sa vraie vocation, qui eût
certainement éclaté d'une façon ou d'une autre,
car on ne peut guère imaginer qu'il se fût
contenté d'être poète-lauréat.
C'est lui-même qui demanda la permission de
passer en Angleterre. Y a-t-il découvert ce dont
il n'avait aucune idée et subi une profonde
métamorphose ? N'y a-t-il, au contraire, trouvé
que ce qu'il y était venu chercher, appris que
ce qu'il savait déjà ? Les deux thèses ont été
soutenues ; on admet maintenant que s'il avait,
avant son voyage, connu des Anglais comme
Bolingbroke et lu des ouvrages traduits, s'il
avait aussi adopté par ses voies personnelles
des vues déjà « philosophiques » sur Dieu, sur
la Providence, sur la société, sur la tolérance,
sur la liberté, il n'était pourtant pas en état,
dans les années 1726-1728, d'assimiler
complètement la science et la philosophie
anglaises : mais il fit l'expérience d'une
civilisation, dont il sentit et voulut définir
ce qu'il appellera l'esprit ou le génie ; il
comprit l'importance pour la pensée et la
littérature françaises de connaître ces Anglais,
avec qui le Régent avait noué alliance ; et il
réunit une masse de notations, d'idées, de
questions, de problèmes, d'anecdotes, de modèles
formels dont il ne cessera de tirer parti
pendant tout le reste de son existence. Les
Lettres philosophiques, ou Lettres écrites de
Londres sur les Anglais et autres sujets,
conçues bien avant la fin de son séjour en
Angleterre, parurent en anglais dès 1733, en
français en 1734. Elles sont, malgré leurs
erreurs et leurs lacunes, l'un des plus heureux
essais qu'ait faits un esprit français pour
comprendre et donner à comprendre le
fonctionnement d'une société étrangère et le
lien entre des institutions, des mœurs et une
culture sous le signe de la liberté.
De son retour en France (1728) à son
installation à Cirey (1734) chez Mme du Châtelet
(Émilie Le Tonnelier de Breteuil, marquise du
Châtelet, 1706-1749), Voltaire vécut quelques
années tiraillé entre le monde et la retraite,
le succès et les persécutions, la publication
des œuvres achevées et la mise en chantier
d'œuvres nouvelles ; il fit applaudir Brutus
(décembre 1730) et Zaïre (août 1732), mais son
Histoire de Charles XII fut saisie
(janvier 1731), son Temple du goût souleva des
protestations violentes (janvier 1733), ses
Lettres philosophiques, longuement revues et
auxquelles il avait ajouté les remarques « Sur
les Pensées de M. Pascal », furent brûlées, et
l'auteur dut se réfugier en Lorraine pour
échapper à une lettre de cachet (juin 1734). En
mai 1732, il fit pour la première fois mention
de son projet d'écrire l'histoire de Louis XIV.
C'est pendant cette période qu'il mit au point
deux moyens d'assurer sa liberté d'écrire, et
dont il ne cessa désormais d'user : la
spéculation, qui lui procura l'aisance
matérielle, puis la richesse, et la
clandestinité, dans laquelle il préparait
l'impression et la diffusion de ses œuvres.
Recueillement et rééducation
Voltaire s'était installé à Cirey, chez Mme du
Châtelet ; ce fut le lieu de sa retraite et le
centre de ses activités jusqu'à la mort de sa
maîtresse en septembre 1749. Plusieurs raisons
lui avaient fait souhaiter de se retirer pendant
quelques années : les poursuites entamées contre
lui ; le besoin de se recueillir pour l'œuvre de
longue haleine qu'allait être le Siècle de
Louis XIV ; le sentiment qu'il devait acquérir
en science et en philosophie les connaissances
qui lui manquaient, et au seuil desquelles
l'achèvement des Lettres philosophiques l'avait
conduit. De 1734 à 1738 s'accomplit ce que l'on
a appelé la rééducation de Voltaire. Il était
déjà philosophe par son esprit critique, par ses
idées sur la religion, sur la société, sur le
bonheur ; il le devint au sens encyclopédique où
son siècle devait entendre le mot, en se faisant
métaphysicien, physicien, chimiste,
mathématicien, économiste, historien, sans
jamais cesser d'être poète et d'écrire des
comédies, des tragédies, des épîtres ou des vers
galants. Avec Mme du Châtelet, il commente
Newton, Leibniz, Christian von Wolff, Samuel
Clarke, Bernard de Mandeville et fait des
expériences de laboratoire ; sa correspondance
avec Frédéric II de Prusse et le rôle qu'il
espère jouer auprès du prince l'amènent à
s'instruire sur la diplomatie et sur les
problèmes économiques. Toutes ces activités et
ces recherches, au cœur desquelles, comme l'a
dit I. O. Wade, est le concept de civilisation,
aboutissent au Traité de métaphysique (Voltaire
y travailla du début de 1734 à la fin de 1736 ;
il ne fut pas publié de son vivant), aux
Éléments de la philosophie de Newton (publiés en
1738), au Siècle de Louis XIV (une première
version est prête en 1738 ; le début en fut
publié en 1739 et aussitôt saisi), aux sept
Discours sur l'homme (composés et diffusés plus
ou moins clandestinement en 1738) et au projet
de l'Essai sur les mœurs.
Mais la retraite à Cirey n'est ni constante, ni
solitaire, ni même toujours tranquille ; les
visiteurs se succèdent ; on fait du théâtre, on
lit les œuvres toutes fraîches, on veille sur
les manuscrits, qui sont comme des explosifs
prêts à éclater : Voltaire entre en fureur quand
des pages de la Pucelle disparaissent de leur
tiroir ; il doit fuir en Hollande quand le texte
du Mondain circule (novembre 1736). La seconde
partie de la période de Cirey est encore plus
agitée : voyages à Lille auprès de sa nièce
Mme Denis (qui devint sa maîtresse à partir de
1744) ; voyages à Paris pour la représentation,
vite interdite, de Mahomet (août 1741) et pour
celle de Mérope triomphale (février 1743) ;
rencontre avec Frédéric II à Wesel, près de
Clèves (septembre 1740) ; mission diplomatique à
Berlin et en Hollande (1743-1744) ; séjours à la
cour de Stanislas Leszczynski en Lorraine
(1748) ; séjours à Versailles pour la
représentation de la Princesse de Navarre et
celle du Temple de la gloire (1745). Voltaire
cherchait, en effet, à obtenir la faveur du
roi ; son Poème de Fontenoy fut imprimé par
l'imprimerie royale (1745) ; l'auteur fut nommé
historiographe de France (avril 1745), élu à
l'Académie française (avril 1746), reçut le
brevet de gentilhomme ordinaire de la chambre du
roi (décembre 1746) ; les académies de province
et de l'étranger rivalisaient pour le compter
parmi leurs membres ; il était reçu à Sceaux
chez la duchesse du Maine, pour laquelle il
écrivit ses premiers Contes. Comme en 1726,
l'édifice de son succès s'effondra quand il
pouvait se croire au sommet ; mais l'épisode du
jeu de la reine (où Voltaire à Mme du Châtelet
qui perdait tout ce qu'elle misait dit qu'elle
jouait avec des coquins) fut moins une des
causes de sa disgrâce que la conséquence et le
symbole de la conduite qu'il avait adoptée : il
n'aurait jamais sacrifié son œuvre et sa pensée
à la quête des faveurs royales, dont il voulait
se faire un bouclier, et le roi savait fort bien
qu'il n'était pas un courtisan sincère. La mort
de Mme du Châtelet priva Voltaire de son refuge,
mais le délia de la promesse qu'il avait faite
de ne pas répondre à l'invitation de Frédéric.
L'aventure prussienne
À son arrivée à Potsdam, en juillet 1750,
Voltaire n'avait plus d'illusions sur le
roi-philosophe ; il comprenait bien que la
guerre et l'intrigue passeraient toujours avant
la philosophie aux yeux de celui qui lui avait
soumis en 1740 une réfutation de Machiavel, mais
avait envahi la Silésie dès 1741. Le souverain
et l'écrivain éprouvaient l'un pour l'autre un
sentiment étrange et violent, mélange
d'admiration, d'attachement, de défiance et de
mépris. Ce qu'ils se sont écrit l'un à l'autre,
et ce qu'ils ont écrit l'un de l'autre, est à
interpréter en fonction de toutes leurs
arrière-pensées. Voltaire devait se justifier
devant l'opinion française, et peut-être à ses
propres yeux, d'être allé servir le roi de
Prusse : celui-ci accablait Voltaire de
flatteries tout en le calomniant auprès du
gouvernement français, pour lui interdire le
retour. Finalement, comme l'a écrit Voltaire,
« Maupertuis gâta tout », mais non pas
Maupertuis seul. Le 15 mars 1753, Voltaire
recevait le droit de quitter la Prusse. En peu
de temps, il avait beaucoup appris sur le
pouvoir politique, sur la parole des rois, sur
le rôle des intellectuels, et son expérience
humaine, déjà variée, avait encore plus accusé
son caractère cosmopolite. Il avait aussi
beaucoup travaillé, malgré les divertissements,
les corvées et les polémiques : en vérité, il
avait d'abord songé à son travail en acceptant
l'invitation de Frédéric II. Le Siècle de Louis XIV
avait paru (1752), suscitant des contrefaçons et
une polémique avec Laurent Angliviel de La
Beaumelle (1726-1773) ; Voltaire avait rédigé de
grands morceaux de l'Histoire universelle (le
futur Essai sur les mœurs), que déjà les
éditeurs pirates s'apprêtaient à publier d'après
des manuscrits volés ; il pensait à écrire son
Dictionnaire philosophique ; il avait donné,
sous le titre de Micromégas, sa forme définitive
à un conte dont le premier état datait peut-être
de 1739 et composé le Poème sur la loi
naturelle, qui devait paraître en 1755.
Pendant un an et demi, de mars 1753 à
novembre 1754, Voltaire chercha un abri. Malgré
le bon accueil qu'il reçut de plusieurs princes
d'Allemagne, à Kassel, à Gotha, à Strasbourg, à
Schwetzingen, les motifs de tristesse
s'accumulaient : deux représentants de Frédéric
l'avaient cruellement humilié et retenu
illégalement prisonnier à Francfort
(29 mai-7 juillet 1753) ; les éditions pirates
de ses œuvres historiques se multipliaient, les
manuscrits de la Pucelle couraient, Mme Denis
semblait disposée à l'abandonner, sa santé
chancelait. À Colmar, pendant l'hiver de 1753,
il songea au suicide. Mais il ne cessait de
travailler : cela le sauva.
Le patriarche
En novembre 1754, il s'installa à Prangins, en
mars 1755 aux Délices, chez lui enfin, mais sur
territoire genevois : d'où des querelles et même
des menaces d'expulsion, à cause des
représentations théâtrales auxquelles il dut
renoncer, d'un mot sur l'« âme atroce » de
Calvin, ou du scandale de l'article « Genève »,
écrit par d'Alembert et où l'on reconnaissait
son influence. En octobre 1758, il acheta Ferney ;
il y resta jusqu'à l'année de sa mort et y
devint le « grand Voltaire », le « patriarche »
qui recevait des visiteurs de tous pays,
correspondait avec le monde entier, dictait ou
écrivait parfois jusqu'à quinze ou vingt lettres
à la suite, travaillait de dix à quinze heures
par jour, faisait des plantations, construisait
des maisons, fondait des manufactures de
montres, de bas de soie, donnait des
représentations théâtrales, des repas, des bals
et lançait dans le public en une vingtaine
d'années plus de quatre cents écrits, depuis la
facétie en deux pages jusqu'à l'encyclopédie
philosophique en plusieurs volumes. Candide,
paru en 1759, marque la fin d'une période
d'inquiétude, au cours de laquelle il avait
pourtant publié les Annales de l'Empire (1753)
et l'Essai sur les mœurs (1756), écrit le Poème
sur le désastre de Lisbonne (1756) et la
première partie de l'Histoire de la Russie sous
Pierre le Grand (1759), achevé et fait paraître
l'Orphelin de la Chine (1755), et travaillé à
l'édition générale de ses œuvres entreprise par
les frères Cramer ; il était intervenu sans
succès en faveur de l'amiral Byng et avait, sans
plus de succès, tenté d'arrêter la guerre en
servant d'intermédiaire entre Choiseul et
Frédéric II.
Dans l'immense production de Ferney figurent des
tragédies comme Tancrède (1759), Olympie (1764),
les Scythes (1768), les Guèbres (1769), les Lois
de Minos (1772), Irène (1778), quelques
comédies, le commentaire du théâtre de
Corneille, des études historiques (l'Histoire du
parlement de Paris, le Pyrrhonisme de
l'Histoire, le Fragment sur l'histoire
générale), des études juridiques (le Commentaire
du livre des délits et des peines [de Beccaria],
le Commentaire sur l'Esprit des lois, le Prix de
la justice et de l'humanité), des épîtres au roi
de Chine, au roi du Danemark, à l'impératrice de
Russie, à Boileau, à Horace, etc., mais même les
œuvres de pure littérature ou d'érudition sont
liées aux polémiques dans lesquelles Voltaire
est engagé, et chacune ne trouve son sens que
replacée dans les circonstances qui l'ont fait
naître. Il arrive à Voltaire d'expédier en
quelques jours une tragédie, à la fois pour
attirer l'attention du roi et obtenir la
permission de revenir à Paris, qui lui fut
refusée aussi obstinément par Louis XVI que par
Louis XV, pour prouver qu'il ne saurait avoir
travaillé en même temps, faible vieillard, aux
écrits subversifs qu'on lui impute (et dont il
est bien l'auteur...) et pour employer la voix
des acteurs à sa propagande philosophique.
Incohérence ? Bien plutôt refus de céder sur les
idées, de perdre une occasion de les répandre,
même lorsqu'il flatte par politique les
puissants et pousse le conformisme jusqu'à faire
ses pâques ; et ironie d'une mauvaise foi qui
défie la mauvaise foi de ses adversaires.
Tout sert le combat philosophique. « Écrasons
l'infâme », répète-t-il à ses « frères » dans sa
correspondance, l'« infâme » étant la
superstition, la religion constituée en général
et la religion catholique en particulier ; le
combat vise aussi l'injustice, l'arbitraire,
l'obscurantisme, la sottise, tout ce que
Voltaire juge contraire à l'humanité et à la
raison. Sa première arme étant le ridicule,
satires, épigrammes et facéties bafouent les
croyances et les usages qu'il condamne, et
pleuvent sur Fréron, Omer de Fleury, les frères
Le Franc de Pompignan, Jean-Jacques Rousseau,
Chaumeix, Needham, Nonnotte, Patouillet, et bien
d'autres ennemis récents ou de vieille date.
Plusieurs de ces plaisanteries sont restées
célèbres : la Relation de la maladie, de la
confession, de la mort et de l'apparition du
jésuite Berthier, le Pot-Pourri, les Anecdotes
sur Bélisaires ou la Canonisation de saint
Cucufin. Selon un dessein conçu depuis
longtemps, Voltaire réunit des articles d'un ton
plus sérieux, souvent tout aussi satirique, sur
des sujets théologiques ou religieux (le
Dictionnaire philosophique portatif, 1764,
plusieurs fois réédité, augmenté à chaque
réédition, devenu en 1769 la Raison par
alphabet, puis simplement le Dictionnaire
philosophique) ou sur tous les sujets de
philosophie, législation, politique, histoire,
littérature, où le philosophe avait à dire son
mot (Questions sur l'Encyclopédie, à partir de
1770). Il met en forme les recherches de
critique religieuse et de critique biblique
qu'il avait commencées à Cirey avec Mme du
Châtelet, et une vingtaine d'essais ou de
traités sortent de Ferney de 1760 à 1778 :
Sermon des Cinquante (1762), Questions sur les
miracles (1765), Examen important de Milord
Bolingbroke (1766), le Dîner du comte de
Boulainvilliers (1768), Collection d'anciens
évangiles (1769), Dieu et les hommes (1769), la
Bible enfin expliquée (1776), Histoire de
l'établissement du christianisme (1777), etc. Il
a des alliés dans ce combat, les
encyclopédistes, d'Alembert, Marmontel, et il
prend leur défense quand ils sont persécutés,
mais, à mesure que se développe en France une
philosophie athée, dont les porte-parole sont,
entre autres, Diderot et d'Holbach, il ressent
le besoin de raffermir les bases de sa propre
philosophie, qui est loin d'être toute
négative : il le fait dans des dialogues comme
le Douteur et l'Adorateur (1766 ?), l'A. B. C.
(1768), les Adorateurs (1769), Sophronime et
Adelos (1776), Dialogues d'Evhémère (1777) et
dans des opuscules comme le Philosophe ignorant
(1766), Tout en Dieu (1769), Lettres de Memmius
à Cicéron (1771), Il faut prendre un parti ou le
principe d'action (1772), etc. Enfin, la satire
et la discussion ne lui suffisent pas : il fait
appel à l'opinion publique et intervient dans
des affaires judiciaires qui l'occupent et
l'angoissent pendant plusieurs années : affaires
Calas, Sirven, Montbailli, La Barre,
Lally-Tollendal, etc. Les Contes (l'Ingénu, la
Princesse de Babylone, l'Histoire de Jenni, le
Taureau blanc) sont la synthèse fantaisiste de
toutes ces polémiques et de toutes ces
réflexions, pour la joie de l'imagination et de
l'intelligence... Le 5 février 1778, après avoir
envoyé devant lui en reconnaissance Mme Denis,
Voltaire partit sans autorisation pour Paris et
y arriva le 19 ; sa présence souleva la foule,
les visiteurs se pressaient à son domicile, la
loge des Neuf-Sœurs lui donna l'initiation,
l'Académie lui fit présider une de ses séances,
la Comédie-Française, où l'on jouait Irène, fit
couronner son buste sur la scène en sa présence.
Voltaire mourut le 30 mai, en pleine gloire ;
son cadavre, auquel le curé de Saint-Sulpice et
l'archevêque de Paris refusèrent la sépulture,
fut transporté clandestinement et inhumé dans
l'abbaye de Seillières par son neveu, l'abbé
Vincent Mignot.
Une œuvre multiple et inégale
Ranger en catégories séparées les œuvres de
Voltaire, chacune désignée par son titre, c'est
les dénaturer : sauf les ouvrages historiques et
certains traités philosophiques, où une suite
dans les propos était nécessaire, elles sont
faites d'articles assez courts, réunis en un
ensemble cohérent (« dialogues », « lettres »,
« questions »), ou composite (« dictionnaires »,
« mélanges ») ; un grand nombre d'entre elles
n'ont pas paru isolément, mais dans des
recueils. Il ne faut pas oublier non plus que la
plupart ont été clandestines, interdites,
saisies, brûlées dès leur publication, que
Voltaire dissimulait son identité sous des
pseudonymes, dont on a compté une centaine. Il
ne trompait personne ; il ajoutait même à ses
écrits le piquant de la connivence entre
l'auteur et les lecteurs. Sans doute, mais le
jeu des sous-entendus et des transpositions ne
doit pas dissimuler que la pensée était
risquée ; dans tous les sens du terme, mettant
en danger la sécurité matérielle de l'auteur et
des diffuseurs, et exposée à tous les à-peu-près
et à toutes les déformations que réclame la
bataille intellectuelle. Le génie de Voltaire
est d'avoir allié la justesse de l'expression,
la rapidité de l'intervention, l'efficacité du
trait et la multiplicité des registres. Homme de
lettres, c'est-à-dire homme d'action,
philosophe, c'est-à-dire muni d'une compétence
presque universelle et assurant la solidarité
des diverses parties de son œuvre, Voltaire ne
se distingue des autres écrivains philosophes de
son temps que par l'ampleur et la vigueur de ses
activités. Mais il a agi plus qu'eux sur
l'opinion ; bien que sa pensée soit moins
radicale que celle de Diderot et que celle de
Rousseau, et qu'il n'ait pas voulu d'autre
révolution que celle des esprits, il a préparé
et quelquefois fait vivre par avance à la France
des journées révolutionnaires.
Toute son œuvre n'a pas également résisté au
temps : ni le poème épique ni les tragédies ne
sont plus lus. Trop fidèle aux procédés appris
au collège et à ses admirations, Voltaire a
peut-être manqué de hardiesse dans l'imagination
et dans le style poétique. Son bon goût lui
était une entrave, même, par extraordinaire,
devant certaines pensées, puisqu'il jugeait
« impertinent » ce qu'il prétendait lire sur
Dieu dans Spinoza. Il manquait aussi
d'imagination psychologique, ou, plus
exactement, du pouvoir de se mettre à la place
d'autrui sans le juger. Aussi est-il meilleur
dans l'épopée burlesque et surtout dans la
satire, où fait merveille son vers de dix
syllabes, nerveux, narquois, un peu
mélancolique, mais coupant court à tout élan (le
Mondain, le Pauvre Diable, le Songe-Creux). Les
poèmes philosophiques ont du mouvement, quelques
formules pleines, trop d'artifices rhétoriques ;
deux ou trois épîtres supportent la comparaison
avec celles de Boileau, et, dans la masse des
odes, des stances, des vers libres, que Voltaire
écrivait avec trop de facilité et dont il
parsemait sa correspondance, une dizaine de
poèmes sont peut-être ce que le XVIIIe s. a
produit de plus authentiquement lyrique avant
Chénier, par la vérité discrète de l'émotion
pénétrée d'intelligence, la justesse du ton, la
simplicité élégante du rythme. Au théâtre,
l'échec est presque complet, si l'on met à part
l'utilisation de la scène comme d'une tribune.
Voltaire aimait trop le théâtre : l'histrion a
tué le dramaturge, qui, pourtant, avait quelques
idées nouvelles et n'avait pas en vain essayé de
comprendre Shakespeare. Il y a de beaux
passages, du pathétique, du chant dans les
tragédies d'avant 1750, dans Zaïre, dans Mérope,
mais peut-être faudrait-il mettre toutes les
autres en prose pour faire apparaître leurs
qualités dramatiques ; on peut trouver un réel
intérêt à quelques pièces en prose, étrangères à
toute norme, Socrate ou l'Écossaise : pour
Voltaire, c'était d'abord des satires, mais
elles ont un accent moderne qui manque trop
souvent aux drames de Diderot, Sedaine et
Mercier.
L'historien
L'historien est d'une autre grandeur. Voltaire a
voulu que l'histoire fût philosophique et n'a
cessé de faire avancer parallèlement ses travaux
historiques et ses réflexions sur les méthodes
et les objectifs de l'historien. Parti d'une
conception épique et dramatique, qui a pu faire
dire que la Henriade était une histoire en vers
et l'Histoire de Charles XII une tragédie en
prose, il a voulu ensuite faire le tableau d'un
moment de haute civilisation dans un pays (le
Siècle de Louis XIV), puis retracer l'histoire
de la civilisation dans l'univers entier, en
commençant au point où Bossuet avait arrêté son
Discours sur l'histoire universelle (Essai sur
les mœurs et l'esprit des nations et sur les
principaux faits de l'histoire depuis
Charlemagne jusqu'à Louis XIII, qui devait
d'abord être une Histoire générale ou une
Histoire de l'esprit humain). Voltaire entend
respecter plusieurs principes, qu'il a de mieux
en mieux précisés avec le temps : les faits
doivent être exactement établis, contrôlés par
la consultation des témoins oculaires et des
documents écrits ; tout ce qui est contraire à
la raison, à la vraisemblance et à la nature
doit être écarté ; les récits légendaires et les
miracles n'ont pas leur place dans une œuvre
historique, sauf comme exemples de la crédulité
et de l'ignorance des siècles passés ; Voltaire
reproche à ses prédécesseurs et à ses
contradicteurs moins leur manque de
connaissances que leur manque de jugement ; il
s'acharne à dénoncer leurs « bévues » et leurs
« sottises ». Tous les faits, même avérés, ne
sont pas à retenir : l'érudition historique
avait réuni depuis le début du XVIIe s. une
immense documentation ; « il fallait d'abord
faire le tri » (R. Pomeau) ; le critère de ce
tri est la signification humaine des faits ;
Voltaire s'intéresse moins aux événements,
batailles, mariages, naissances de princes, qu'à
la vie des hommes « dans l'intérieur des
familles » et « aux grandes actions des
souverains qui ont rendu leurs peuples meilleurs
et plus heureux ». Il ne renonce pas à
raconter : l'Histoire de Charles XII est une
narration ; les chapitres narratifs dans le
Siècle de Louis XIV sont les plus nombreux ;
mais le récit est rapide et clair ; il vaut une
explication et il comporte une signification
critique, parfois soulignée d'un trait d'ironie.
Les idées, la religion, les arts, les lettres,
les sciences, la technique, le commerce, et ce
que Voltaire appelle les « mœurs » et les
« usages » occupent une place croissante : ils
constituent la civilisation, dont Voltaire écrit
l'histoire, sans la nommer, puisque le mot
n'existait pas encore. C'est son objet
principal ; il juge peu utile d'étudier les
époques barbares ou antiques ; il préfère les
Temps modernes, sur lesquels il possède de plus
sûrs renseignements et dont l'apport dans la vie
de ses contemporains est plus important : mais
il étend sa curiosité à tous les peuples de
l'univers, avec lesquels il sait que la France
et l'Europe sont liées par les échanges
commerciaux et culturels. Après coup, et selon
la vérité profonde de sa pensée, Voltaire a
considéré ses œuvres historiques comme formant
un tout où chacune était solidaire des autres.
Il voit agir dans l'histoire trois sortes de
causes : les grands hommes, le hasard et un
déterminisme assez complexe, où se combinent des
facteurs matériels, comme le climat et le
tempérament naturel des hommes, et des facteurs
institutionnels, comme le gouvernement et la
religion. De ces dernières causes, il ne cherche
pas à démêler le « mystère », de peur de tomber
dans un systématisme à la Montesquieu : il lui
suffit d'affirmer que tout s'enchaîne. Le hasard
est ce qui vient dérouter les calculs humains,
les petites causes produisant les grands
effets : ici encore, Voltaire est en garde
contre une explication trop ambitieuse de
l'histoire. Quant aux grands hommes, ils peuvent
le mal comme le bien, selon leur caractère et
selon le moment où ils apparaissent ; ceux qui
comptent aux yeux de l'historien sont ceux qui
ont conduit leur pays à un sommet de
civilisation : Périclès, Philippe et Alexandre
dans la Grèce antique, César et Auguste à Rome,
les Médicis au temps de la Renaissance
italienne, Louis XIV dans la France du XVIIe s.
Voltaire n'ignore pas que ces grands hommes ont
rencontré des circonstances favorables et ont
été puissamment secondés, qu'ils n'ont pas tout
fait par eux-mêmes, que, dans l'intervalle des
siècles de « génie », l'humanité a continué à
progresser, mais son scepticisme et son
pessimisme sont plus satisfaits de reporter sur
quelques individus exceptionnels l'initiative et
la responsabilité de ce qui fait le prix de la
vie humaine.
Se fiant trop à la valeur universelle de sa
raison et de son expérience, Voltaire est trop
prompt à condamner comme impossible ce qui leur
est étranger ; il écrit l'histoire en polémiste
et, malgré son désir de tout comprendre, en
civilisé de l'Europe occidentale ; ses jugements
sont orientés par les combats philosophiques,
par les problèmes propres à son époque et par
les intérêts d'un homme de sa culture et de son
milieu ; il est assez mal informé des mécanismes
économiques ; il considère comme plus agissantes
les volontés humaines ; il a délibérément
renoncé à rendre compte du mouvement de
l'histoire par un principe philosophique,
métaphysique, sociologique ou physique : il
pense que l'histoire, à son époque, doit devenir
une science, non pas parce qu'elle formulera des
lois générales, mais parce qu'elle établira
exactement les faits et déterminera leurs causes
et leurs conséquences. Plusieurs de ces défauts
qu'on reproche à Voltaire sont sans doute des
qualités ; en tout cas, les discussions
actuelles sur l'ethnocentrisme ou sur la
possibilité d'une histoire scientifique prouvent
qu'on ne peut opposer à la conception
voltairienne de l'histoire que des conceptions
aussi arbitraires. Il reste que Voltaire a
débarrassé l'histoire de la théologie et de
toute explication par la transcendance, et qu'il
l'a, en sens inverse, arrachée à l'événementiel,
à la collection minutieuse de faits
particuliers. Historien humaniste, il a établi
un ordre de valeurs dans les objets dont
s'occupe l'histoire, mettant au premier rang le
bonheur sous ses formes les plus évoluées ; il a
ainsi fait apparaître un progrès que l'historien
ne doit pas seulement constater, mais auquel il
doit contribuer en inspirant l'horreur pour les
crimes contre l'homme ; au récit des actions
commises par les « saccageurs de province » qui
« ne sont que des héros », il a tenté de
substituer le récit d'une action unique : la
marche de l'esprit humain.
Le philosophe
Si le philosophe est celui dont toutes les
pensées, logiquement liées, prétendent élucider
les premiers principes de toutes choses,
Voltaire n'est pas un philosophe ; ce qu'il
appelle philosophie est précisément le refus de
la philosophie entendue comme métaphysique.
Qu'est-ce que Dieu, pourquoi et quand le monde
a-t-il été créé, qu'est-ce que l'infini du temps
et de l'espace, qu'est-ce que la matière et
qu'est-ce que l'esprit, l'homme a-t-il une âme
et est-elle immortelle, qu'est-ce que l'homme
lui-même ? Toutes ces questions posées par la
métaphysique, l'homme ne peut ni les résoudre ni
les concevoir clairement. Dès qu'il raisonne sur
autre chose que sur des faits, il déraisonne ;
la science physique, fondée sur l'observation et
l'expérience, est le modèle de toutes les
connaissances qu'il peut atteindre ; encore
n'est-il pas sûr qu'elle soit utile à son
bonheur. L'utilité est en effet le critère de ce
qu'il faut connaître, et le scepticisme, pour
Voltaire comme pour la plupart des penseurs
rationalistes de son temps, le commencement et
la condition de la philosophie. Mais le doute
n'est pas total ; il épargne quelques fortes
certitudes : que l'existence du monde implique
celle d'un créateur, car il n'y a pas d'effet
sans cause, et que ce créateur d'un monde en
ordre est souverainement intelligent ; que la
nature a ses lois, dont l'homme participe par sa
constitution physique, et que des lois morales
de justice et de solidarité, dépendant de cette
constitution, sont universellement reconnues,
même quand elles imposent des comportements
contradictoires selon les pays ; que la vie sur
cette terre, malgré d'épouvantables malheurs,
mérite d'être vécue ; qu'il faut mettre l'homme
en état de la vivre de mieux en mieux et
détruire les erreurs et les préjugés qui l'en
séparent. Toute la philosophie se ramène ainsi à
la morale, non pas à la morale spéculative, mais
à la morale engagée, qui peut se faire entendre
sous n'importe quelle forme, tragédie, satire,
conte, poème, dialogue, article de circonstance,
aussi bien que sous l'aspect consacré du traité.
Voltaire a pourtant été obsédé par les questions
qu'il déclarait inutiles et insolubles : elles
étaient au cœur de ses polémiques. Son esprit
critique se dressait contre un optimisme aveugle
fondé sur un acte de foi ou sur des
raisonnements à la Pangloss ; dès le début, il
n'était optimiste que par un acte de volonté ;
le Mondain, si on le lit bien, faisait la satire
d'un jouisseur que n'effleure aucune
inquiétude ; ses malheurs personnels
confirmèrent à Voltaire l'existence du mal, ils
ne la lui apprirent pas ; dire qu'il ait été
bouleversé et désemparé par le tremblement de
terre de Lisbonne, c'est gravement exagérer ;
mais il s'en prit aux avocats de la Providence
avec irritation et tristesse parce qu'il
refusait de crier « tout est bien » et de
justifier le malheur comme une ombre à un beau
tableau ; il condamnait tout aussi énergiquement
ceux qui calomniaient l'homme, les misanthropes
comme Pascal, et, croyant en un Dieu de bonté,
il détestait l'ascétisme et la mortification. Il
lui fallait se battre sur deux fronts, puis sur
trois quand entra en lice l'athéisme
matérialiste. Parce que son argumentation devait
changer selon ses adversaires, il n'hésita pas à
se contredire en apparence, unissant en réalité
dans des associations toujours plus riches les
arguments qu'il employait successivement : le
tremblement de terre de Lisbonne lui sert, en
1759, à réfuter Leibniz et Pope, mais la
sécurité des voyages « sur la terre affermie »
lui sert, en 1768, dans l'A.B.C., à rassurer
ceux qui ne voient dans la création que le mal ;
la métaphysique de Malebranche est sacrifiée
vers 1730 à la saine philosophie de Locke et de
Newton, mais l'idée malebranchiste du « Tout en
Dieu » est développée dans un opuscule de 1769
et mise au service d'un déterminisme universel
déiste, opposé et parallèle au déterminisme
athée. Voltaire ignore la pensée dialectique,
que Diderot était tout près de découvrir ; il ne
sait pas faire sortir la synthèse du heurt entre
la thèse et l'antithèse ; il ne peut qu'appuyer,
selon le cas, sur le pour ou sur le contre, non
pour s'installer dans un juste milieu, mais pour
les affirmer comme solidaires, chacun étant la
condition et le garant de l'autre : ce faisant,
il ne se livre pas à un vain jeu de l'esprit ;
il est persuadé qu'une vue unilatérale mutile le
réel et que, dans l'ignorance où est l'homme des
premiers principes et des fins dernières, le
sentiment des contradictions assure sa liberté.
Une prodigieuse prestesse d'intelligence, une
aptitude sans égale, au moment où il affirme une
idée, à saisir et à préserver l'idée contraire,
une adresse géniale à l'ironie, qui est le moyen
d'expression de cette aptitude, telles sont les
qualités de Voltaire philosophe. Sa pensée est
inscrite dans l'histoire de l'humanité. Il a
passionné plusieurs générations pour la justice,
la liberté, la raison, l'esprit critique, la
tolérance ; on peut redemander encore à son
œuvre toute la saveur de ces idéaux, si l'on a
peur qu'ils ne s'affadissent.
L'ironie du « conteur »
Elle est intacte dans les romans et les contes
« philosophiques », parce qu'ils n'ont pas été
écrits pour le progrès de la réflexion ou de la
discussion, mais pour le plaisir, en marge des
autres œuvres. Voltaire y a mis sa pensée telle
qu'il la vivait au plus intime de son être ;
elle s'y exprime dans le jaillissement,
apparemment libre, de la fantaisie. Ce qui est
ailleurs argument polémique est ici humeur et
bouffonne invention. La technique du récit, le
sujet des Contes, leur intention ont changé
selon les circonstances de la rédaction :
Micromégas est plus optimiste, Candide plus
grinçant, l'Ingénu plus dramatique, l'Histoire
de Jenni plus émue ; ils sont l'écho des
préoccupations intellectuelles de Voltaire et de
sa vie à divers moments (Zadig [1748] écrit en
référence au « roi-philosophe » Frédéric II),
mais dans tous il s'est mis lui-même,
totalement, assumant ses contradictions (car il
est à la fois Candide et Pangloss) et les
dépassant (car il n'est ni Pangloss ni Candide),
répondant aux questions du monde qui l'écrase
par une interrogation socratique sur ses
expériences les plus profondes : car l'ironie y
est elle-même objet d'ironie ; elle enveloppe le
naïf, dont les étonnements font ressortir
l'absurdité des hommes et la ridiculisent. Elle
vise non plus seulement les préjugés et la
sottise, mais l'homme en général, être misérable
et fragile, borné dans ses connaissances et dans
son existence, sujet aux passions et à l'erreur,
qui ne peut pas considérer sa condition sans
éclater de rire. Ce rire n'anéantit pas ses
espérances ni la grandeur de ses réussites, mais
signale leur relativité (voyez Micromégas). La
finitude et la mort frappent d'ironie toute
existence humaine : en épousant l'ironie du
destin, en ironisant avec les dieux, l'homme
échappe au ridicule, s'accorde à lui-même et à
sa condition, et se donne le droit d'être grand
selon sa propre norme.
L'ironie de Voltaire est libération de l'esprit
et du cœur. Ce que sa pensée peut avoir de
rhétorique, de tendancieux, de court quand elle
s'exprime dans des tragédies, des discours en
vers ou même dans des dialogues, est brûlé au
feu de l'ironie. Il n'est dupe d'aucune
imposture, d'aucune gravité ; il s'évade par le
rire et rétablit le sérieux et le sentimental
sans s'y engluer. Il ne court pas le risque de
tourner à vide, de tomber dans le nihilisme
intellectuel et moral du « hideux sourire » :
nullement dérobade d'un esprit égoïste qui
ricanerait de tout et ne voudrait jamais
s'engager, l'ironie voltairienne est appel au
courage et à la liberté ; elle est généreuse.
© Larousse / VUEF 2003