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BIOGRAPHIE - VOLTAIRE


Écrivain français (Paris 1694-Paris 1778).

Une vie de volonté et de passion
La vie et l'œuvre de Voltaire sont inséparables. Chacun de ses ouvrages a été pour lui un combat où il s'est tellement engagé que même les luttes les plus désintéressées – son intervention en faveur de l'amiral Byng, sa défense de Calas – ont paru à ses contemporains des moyens qu'il utilisait pour se mettre personnellement en valeur. Sans méconnaître sa complexité et ses contradictions, on peut le considérer comme l'un des meilleurs représentants de la bourgeoisie riche, entreprenante, qui avait besoin de libertés politiques pour assurer son pouvoir économique en s'appuyant sur les grands. Ainsi s'explique le double aspect qu'il présente : d'une part luttant pour les libertés de pensée, d'expression, de commerce, champion de la tolérance et des lumières, hardi contre les préjugés ; d'autre part possessif, égoïste, entêté dans ses partis pris jusqu'à la mauvaise foi, dur pour ses ennemis, impitoyable pour ses créanciers, défiant envers « la canaille ». Voltaire fut non seulement grand écrivain et philosophe, mais manufacturier, propriétaire foncier, spéculateur qui amassa une grosse fortune et put prêter à intérêt à plusieurs princes de l'Europe ; il voulut, il crut être aussi homme politique, et les puissants se servirent et se jouèrent de lui. De tous les écrivains du XVIIIe s., il est de nos jours à la fois l'un des plus connus et celui que nous avons le plus de peine à comprendre : son esprit libre refusait de s'enfermer dans aucun système et se réservait le droit à toutes les feintes et à toutes les volte-face. Le voltairianisme du XIXe s. a donné de lui une image infidèle, au service d'une politique hypocrite qui unissait le scepticisme, le désir d'ordre et la recherche du profit ; cette image n'est pas complètement effacée. Voltaire, précurseur du capitalisme libéral, passe encore parfois pour celui du capitalisme oppressif et de l'antisémitisme. Même écartée cette caricature, un effort de compréhension objective fait voir en lui quelqu'un qui était dans le vrai sens de l'histoire par son cosmopolitisme, son appel au progrès technique et à l'enrichissement, son sens des affaires, son action sur l'opinion publique, mais l'avenir qu'il préparait est maintenant du passé et les valeurs qu'il défendait, productivité, expansion économique, libre entreprise, luxe, sont liées à un ordre politique et social condamné, dont les tenants même n'iraient plus demander de leçons à Voltaire. Si on le définit par l'esprit critique, la liberté presque absolue du jugement, on lui reprochera de ne croire en rien et de ne pas avoir compris la gravité des luttes sociales. Même l'écrivain est moins admiré qu'autrefois : la nouvelle critique, qui s'est beaucoup intéressée à Diderot et à Rousseau, n'a encore presque rien dit de Voltaire, bien que les études d'histoire littéraire, d'histoire des idées, les éditions de ses textes, les recherches biographiques le concernant n'aient jamais été aussi nombreuses. Ce n'est pas sa faute s'il nous paraît inactuel ; c'est nous qui ne pouvons égaler sa prodigieuse puissance de refus et de dérision en face de tout ce qui aliène ou mystifie les hommes.
Malgré bien des hasards et des accidents, son existence a été constamment dirigée par sa volonté : il a voulu être, successivement ou tout à la fois, le premier ou le seul poète épique de son temps, le premier auteur dramatique, le premier historien, le premier philosophe, par vanité sans doute, comme on le lui a reproché, mais surtout par besoin de dominer et de posséder, par passion de connaître et d'agir, et dans le dessein, de plus en plus conscient, qui unit ses diverses ambitions, de faire triompher une cause à laquelle il s'identifiait, la cause de la liberté et de l'intelligence. Il a voulu un rôle politique pour mieux servir cette cause ; il a collectionné les titres d'académicien pour s'acquérir une consécration officielle sous le couvert de laquelle il pût écrire librement ; pour la même raison, il a cherché d'éminents protecteurs et a finalement su conquérir son indépendance ; quelque dur qu'ait été l'exil pour lui, après la fin de ses illusions, il l'a voulu parce qu'« un historiographe de France ne vaudra jamais rien en France » et qu'il espérait se mettre à l'abri des « persécutions ». On a tort de trop s'arrêter sur l'image du vieillard capricieux et tyrannique, du Polichinelle de génie ou du comédien perpétuel : il a construit son œuvre de toute son énergie à travers mille périls, l'exil, la prison, le désespoir, la calomnie, la haine, risquant tout, réputation et sécurité, pour lancer au moment opportun un écrit dangereux, au grand effarement de ses proches, qui l'accusaient d'imprudence et de folie.

L'apprentissage d'une vocation
Voltaire est né le 21 novembre 1694 ; il est le troisième enfant vivant de François Arouet et de Marguerite Daumart. Son père, notaire royal, puis payeur des épices à la Chambre des comptes, était en relations professionnelles et personnelles avec l'aristocratie ; il fit donner à ses fils la meilleure éducation possible ; pour l'aîné Armand, vers 1695, c'était celle des Oratoriens ; pour François Marie, en 1704, ce fut celle des jésuites du collège Louis-le-Grand. La mésentente entre les deux frères vient sans doute en partie de là ; elle fut doublée de difficultés entre le père et le fils, lorsque le libertinage et la vocation littéraire apparurent simultanément. Voltaire affecta parfois de ne pas être le fils de son père, mais du chansonnier Rochebrune : affirmation agressive d'indépendance, la plaisanterie sur sa bâtardise a été considérée de nos jours comme le signe d'une phobie et d'une hantise qui se retrouveraient dans l'attitude de Voltaire devant Dieu, père au terrible pouvoir. Son adolescence subit l'influence de l'humanisme jésuite et celle du libertinage mondain : toute sa vie, Voltaire restera l'élève du P. Porée, du P. Tournemine et le légataire de Ninon de Lenclos. Aux Jésuites, il doit sa culture classique, son goût assez puriste, le souci de l'élégance et de la précision dans l'écriture, son amour du théâtre et même, en dépit d'eux, les bases de son déisme. Aux libertins du Temple, son épicurisme, son esprit plaisant et irrévérencieux, son talent dans la poésie légère. Mais il ne se contente pas d'être un homme de plaisir : il y avait dans son art de jouir une insolence qui lui valut d'être envoyé par son père à Caen, puis à La Haye en 1713, d'être confiné à Sully-sur-Loire en 1716 sur ordre du Régent et embastillé en 1717. Dès ce moment, il préparait deux grandes œuvres, d'une tout autre portée que ses vers épicuriens, la tragédie Œdipe triomphalement représentée en novembre 1718, et le poème de la Ligue paru en 1723, qui sera en 1728 la Henriade. L'émule de Chaulieu veut maintenant imiter Sophocle et Virgile ; le libertin commence à se faire philosophe en lisant Malebranche, Bayle, Locke et Newton. C'est en 1718 qu'il prit le pseudonyme de Voltaire (d'abord Arouet et Voltaire), peut-être formé à partir d'Airvault, nom d'un bourg poitevin où ses ancêtres avaient résidé. Le chevalier de Rohan (1683-1760), qui le fit bâtonner et, humiliation pire, de nouveau embastiller en 1726, semble avoir interrompu une carrière admirablement commencée d'écrivain déjà illustre et de courtisan : en fait, il rendait Voltaire à sa vraie vocation, qui eût certainement éclaté d'une façon ou d'une autre, car on ne peut guère imaginer qu'il se fût contenté d'être poète-lauréat.
C'est lui-même qui demanda la permission de passer en Angleterre. Y a-t-il découvert ce dont il n'avait aucune idée et subi une profonde métamorphose ? N'y a-t-il, au contraire, trouvé que ce qu'il y était venu chercher, appris que ce qu'il savait déjà ? Les deux thèses ont été soutenues ; on admet maintenant que s'il avait, avant son voyage, connu des Anglais comme Bolingbroke et lu des ouvrages traduits, s'il avait aussi adopté par ses voies personnelles des vues déjà « philosophiques » sur Dieu, sur la Providence, sur la société, sur la tolérance, sur la liberté, il n'était pourtant pas en état, dans les années 1726-1728, d'assimiler complètement la science et la philosophie anglaises : mais il fit l'expérience d'une civilisation, dont il sentit et voulut définir ce qu'il appellera l'esprit ou le génie ; il comprit l'importance pour la pensée et la littérature françaises de connaître ces Anglais, avec qui le Régent avait noué alliance ; et il réunit une masse de notations, d'idées, de questions, de problèmes, d'anecdotes, de modèles formels dont il ne cessera de tirer parti pendant tout le reste de son existence. Les Lettres philosophiques, ou Lettres écrites de Londres sur les Anglais et autres sujets, conçues bien avant la fin de son séjour en Angleterre, parurent en anglais dès 1733, en français en 1734. Elles sont, malgré leurs erreurs et leurs lacunes, l'un des plus heureux essais qu'ait faits un esprit français pour comprendre et donner à comprendre le fonctionnement d'une société étrangère et le lien entre des institutions, des mœurs et une culture sous le signe de la liberté.
De son retour en France (1728) à son installation à Cirey (1734) chez Mme du Châtelet (Émilie Le Tonnelier de Breteuil, marquise du Châtelet, 1706-1749), Voltaire vécut quelques années tiraillé entre le monde et la retraite, le succès et les persécutions, la publication des œuvres achevées et la mise en chantier d'œuvres nouvelles ; il fit applaudir Brutus (décembre 1730) et Zaïre (août 1732), mais son Histoire de Charles XII fut saisie (janvier 1731), son Temple du goût souleva des protestations violentes (janvier 1733), ses Lettres philosophiques, longuement revues et auxquelles il avait ajouté les remarques « Sur les Pensées de M. Pascal », furent brûlées, et l'auteur dut se réfugier en Lorraine pour échapper à une lettre de cachet (juin 1734). En mai 1732, il fit pour la première fois mention de son projet d'écrire l'histoire de Louis XIV. C'est pendant cette période qu'il mit au point deux moyens d'assurer sa liberté d'écrire, et dont il ne cessa désormais d'user : la spéculation, qui lui procura l'aisance matérielle, puis la richesse, et la clandestinité, dans laquelle il préparait l'impression et la diffusion de ses œuvres.

Recueillement et rééducation
Voltaire s'était installé à Cirey, chez Mme du Châtelet ; ce fut le lieu de sa retraite et le centre de ses activités jusqu'à la mort de sa maîtresse en septembre 1749. Plusieurs raisons lui avaient fait souhaiter de se retirer pendant quelques années : les poursuites entamées contre lui ; le besoin de se recueillir pour l'œuvre de longue haleine qu'allait être le Siècle de Louis XIV ; le sentiment qu'il devait acquérir en science et en philosophie les connaissances qui lui manquaient, et au seuil desquelles l'achèvement des Lettres philosophiques l'avait conduit. De 1734 à 1738 s'accomplit ce que l'on a appelé la rééducation de Voltaire. Il était déjà philosophe par son esprit critique, par ses idées sur la religion, sur la société, sur le bonheur ; il le devint au sens encyclopédique où son siècle devait entendre le mot, en se faisant métaphysicien, physicien, chimiste, mathématicien, économiste, historien, sans jamais cesser d'être poète et d'écrire des comédies, des tragédies, des épîtres ou des vers galants. Avec Mme du Châtelet, il commente Newton, Leibniz, Christian von Wolff, Samuel Clarke, Bernard de Mandeville et fait des expériences de laboratoire ; sa correspondance avec Frédéric II de Prusse et le rôle qu'il espère jouer auprès du prince l'amènent à s'instruire sur la diplomatie et sur les problèmes économiques. Toutes ces activités et ces recherches, au cœur desquelles, comme l'a dit I. O. Wade, est le concept de civilisation, aboutissent au Traité de métaphysique (Voltaire y travailla du début de 1734 à la fin de 1736 ; il ne fut pas publié de son vivant), aux Éléments de la philosophie de Newton (publiés en 1738), au Siècle de Louis XIV (une première version est prête en 1738 ; le début en fut publié en 1739 et aussitôt saisi), aux sept Discours sur l'homme (composés et diffusés plus ou moins clandestinement en 1738) et au projet de l'Essai sur les mœurs.
Mais la retraite à Cirey n'est ni constante, ni solitaire, ni même toujours tranquille ; les visiteurs se succèdent ; on fait du théâtre, on lit les œuvres toutes fraîches, on veille sur les manuscrits, qui sont comme des explosifs prêts à éclater : Voltaire entre en fureur quand des pages de la Pucelle disparaissent de leur tiroir ; il doit fuir en Hollande quand le texte du Mondain circule (novembre 1736). La seconde partie de la période de Cirey est encore plus agitée : voyages à Lille auprès de sa nièce Mme Denis (qui devint sa maîtresse à partir de 1744) ; voyages à Paris pour la représentation, vite interdite, de Mahomet (août 1741) et pour celle de Mérope triomphale (février 1743) ; rencontre avec Frédéric II à Wesel, près de Clèves (septembre 1740) ; mission diplomatique à Berlin et en Hollande (1743-1744) ; séjours à la cour de Stanislas Leszczynski en Lorraine (1748) ; séjours à Versailles pour la représentation de la Princesse de Navarre et celle du Temple de la gloire (1745). Voltaire cherchait, en effet, à obtenir la faveur du roi ; son Poème de Fontenoy fut imprimé par l'imprimerie royale (1745) ; l'auteur fut nommé historiographe de France (avril 1745), élu à l'Académie française (avril 1746), reçut le brevet de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi (décembre 1746) ; les académies de province et de l'étranger rivalisaient pour le compter parmi leurs membres ; il était reçu à Sceaux chez la duchesse du Maine, pour laquelle il écrivit ses premiers Contes. Comme en 1726, l'édifice de son succès s'effondra quand il pouvait se croire au sommet ; mais l'épisode du jeu de la reine (où Voltaire à Mme du Châtelet qui perdait tout ce qu'elle misait dit qu'elle jouait avec des coquins) fut moins une des causes de sa disgrâce que la conséquence et le symbole de la conduite qu'il avait adoptée : il n'aurait jamais sacrifié son œuvre et sa pensée à la quête des faveurs royales, dont il voulait se faire un bouclier, et le roi savait fort bien qu'il n'était pas un courtisan sincère. La mort de Mme du Châtelet priva Voltaire de son refuge, mais le délia de la promesse qu'il avait faite de ne pas répondre à l'invitation de Frédéric.

L'aventure prussienne
À son arrivée à Potsdam, en juillet 1750, Voltaire n'avait plus d'illusions sur le roi-philosophe ; il comprenait bien que la guerre et l'intrigue passeraient toujours avant la philosophie aux yeux de celui qui lui avait soumis en 1740 une réfutation de Machiavel, mais avait envahi la Silésie dès 1741. Le souverain et l'écrivain éprouvaient l'un pour l'autre un sentiment étrange et violent, mélange d'admiration, d'attachement, de défiance et de mépris. Ce qu'ils se sont écrit l'un à l'autre, et ce qu'ils ont écrit l'un de l'autre, est à interpréter en fonction de toutes leurs arrière-pensées. Voltaire devait se justifier devant l'opinion française, et peut-être à ses propres yeux, d'être allé servir le roi de Prusse : celui-ci accablait Voltaire de flatteries tout en le calomniant auprès du gouvernement français, pour lui interdire le retour. Finalement, comme l'a écrit Voltaire, « Maupertuis gâta tout », mais non pas Maupertuis seul. Le 15 mars 1753, Voltaire recevait le droit de quitter la Prusse. En peu de temps, il avait beaucoup appris sur le pouvoir politique, sur la parole des rois, sur le rôle des intellectuels, et son expérience humaine, déjà variée, avait encore plus accusé son caractère cosmopolite. Il avait aussi beaucoup travaillé, malgré les divertissements, les corvées et les polémiques : en vérité, il avait d'abord songé à son travail en acceptant l'invitation de Frédéric II. Le Siècle de Louis XIV avait paru (1752), suscitant des contrefaçons et une polémique avec Laurent Angliviel de La Beaumelle (1726-1773) ; Voltaire avait rédigé de grands morceaux de l'Histoire universelle (le futur Essai sur les mœurs), que déjà les éditeurs pirates s'apprêtaient à publier d'après des manuscrits volés ; il pensait à écrire son Dictionnaire philosophique ; il avait donné, sous le titre de Micromégas, sa forme définitive à un conte dont le premier état datait peut-être de 1739 et composé le Poème sur la loi naturelle, qui devait paraître en 1755.
Pendant un an et demi, de mars 1753 à novembre 1754, Voltaire chercha un abri. Malgré le bon accueil qu'il reçut de plusieurs princes d'Allemagne, à Kassel, à Gotha, à Strasbourg, à Schwetzingen, les motifs de tristesse s'accumulaient : deux représentants de Frédéric l'avaient cruellement humilié et retenu illégalement prisonnier à Francfort (29 mai-7 juillet 1753) ; les éditions pirates de ses œuvres historiques se multipliaient, les manuscrits de la Pucelle couraient, Mme Denis semblait disposée à l'abandonner, sa santé chancelait. À Colmar, pendant l'hiver de 1753, il songea au suicide. Mais il ne cessait de travailler : cela le sauva.

Le patriarche
En novembre 1754, il s'installa à Prangins, en mars 1755 aux Délices, chez lui enfin, mais sur territoire genevois : d'où des querelles et même des menaces d'expulsion, à cause des représentations théâtrales auxquelles il dut renoncer, d'un mot sur l'« âme atroce » de Calvin, ou du scandale de l'article « Genève », écrit par d'Alembert et où l'on reconnaissait son influence. En octobre 1758, il acheta Ferney ; il y resta jusqu'à l'année de sa mort et y devint le « grand Voltaire », le « patriarche » qui recevait des visiteurs de tous pays, correspondait avec le monde entier, dictait ou écrivait parfois jusqu'à quinze ou vingt lettres à la suite, travaillait de dix à quinze heures par jour, faisait des plantations, construisait des maisons, fondait des manufactures de montres, de bas de soie, donnait des représentations théâtrales, des repas, des bals et lançait dans le public en une vingtaine d'années plus de quatre cents écrits, depuis la facétie en deux pages jusqu'à l'encyclopédie philosophique en plusieurs volumes. Candide, paru en 1759, marque la fin d'une période d'inquiétude, au cours de laquelle il avait pourtant publié les Annales de l'Empire (1753) et l'Essai sur les mœurs (1756), écrit le Poème sur le désastre de Lisbonne (1756) et la première partie de l'Histoire de la Russie sous Pierre le Grand (1759), achevé et fait paraître l'Orphelin de la Chine (1755), et travaillé à l'édition générale de ses œuvres entreprise par les frères Cramer ; il était intervenu sans succès en faveur de l'amiral Byng et avait, sans plus de succès, tenté d'arrêter la guerre en servant d'intermédiaire entre Choiseul et Frédéric II.
Dans l'immense production de Ferney figurent des tragédies comme Tancrède (1759), Olympie (1764), les Scythes (1768), les Guèbres (1769), les Lois de Minos (1772), Irène (1778), quelques comédies, le commentaire du théâtre de Corneille, des études historiques (l'Histoire du parlement de Paris, le Pyrrhonisme de l'Histoire, le Fragment sur l'histoire générale), des études juridiques (le Commentaire du livre des délits et des peines [de Beccaria], le Commentaire sur l'Esprit des lois, le Prix de la justice et de l'humanité), des épîtres au roi de Chine, au roi du Danemark, à l'impératrice de Russie, à Boileau, à Horace, etc., mais même les œuvres de pure littérature ou d'érudition sont liées aux polémiques dans lesquelles Voltaire est engagé, et chacune ne trouve son sens que replacée dans les circonstances qui l'ont fait naître. Il arrive à Voltaire d'expédier en quelques jours une tragédie, à la fois pour attirer l'attention du roi et obtenir la permission de revenir à Paris, qui lui fut refusée aussi obstinément par Louis XVI que par Louis XV, pour prouver qu'il ne saurait avoir travaillé en même temps, faible vieillard, aux écrits subversifs qu'on lui impute (et dont il est bien l'auteur...) et pour employer la voix des acteurs à sa propagande philosophique. Incohérence ? Bien plutôt refus de céder sur les idées, de perdre une occasion de les répandre, même lorsqu'il flatte par politique les puissants et pousse le conformisme jusqu'à faire ses pâques ; et ironie d'une mauvaise foi qui défie la mauvaise foi de ses adversaires.
Tout sert le combat philosophique. « Écrasons l'infâme », répète-t-il à ses « frères » dans sa correspondance, l'« infâme » étant la superstition, la religion constituée en général et la religion catholique en particulier ; le combat vise aussi l'injustice, l'arbitraire, l'obscurantisme, la sottise, tout ce que Voltaire juge contraire à l'humanité et à la raison. Sa première arme étant le ridicule, satires, épigrammes et facéties bafouent les croyances et les usages qu'il condamne, et pleuvent sur Fréron, Omer de Fleury, les frères Le Franc de Pompignan, Jean-Jacques Rousseau, Chaumeix, Needham, Nonnotte, Patouillet, et bien d'autres ennemis récents ou de vieille date. Plusieurs de ces plaisanteries sont restées célèbres : la Relation de la maladie, de la confession, de la mort et de l'apparition du jésuite Berthier, le Pot-Pourri, les Anecdotes sur Bélisaires ou la Canonisation de saint Cucufin. Selon un dessein conçu depuis longtemps, Voltaire réunit des articles d'un ton plus sérieux, souvent tout aussi satirique, sur des sujets théologiques ou religieux (le Dictionnaire philosophique portatif, 1764, plusieurs fois réédité, augmenté à chaque réédition, devenu en 1769 la Raison par alphabet, puis simplement le Dictionnaire philosophique) ou sur tous les sujets de philosophie, législation, politique, histoire, littérature, où le philosophe avait à dire son mot (Questions sur l'Encyclopédie, à partir de 1770). Il met en forme les recherches de critique religieuse et de critique biblique qu'il avait commencées à Cirey avec Mme du Châtelet, et une vingtaine d'essais ou de traités sortent de Ferney de 1760 à 1778 : Sermon des Cinquante (1762), Questions sur les miracles (1765), Examen important de Milord Bolingbroke (1766), le Dîner du comte de Boulainvilliers (1768), Collection d'anciens évangiles (1769), Dieu et les hommes (1769), la Bible enfin expliquée (1776), Histoire de l'établissement du christianisme (1777), etc. Il a des alliés dans ce combat, les encyclopédistes, d'Alembert, Marmontel, et il prend leur défense quand ils sont persécutés, mais, à mesure que se développe en France une philosophie athée, dont les porte-parole sont, entre autres, Diderot et d'Holbach, il ressent le besoin de raffermir les bases de sa propre philosophie, qui est loin d'être toute négative : il le fait dans des dialogues comme le Douteur et l'Adorateur (1766 ?), l'A. B. C. (1768), les Adorateurs (1769), Sophronime et Adelos (1776), Dialogues d'Evhémère (1777) et dans des opuscules comme le Philosophe ignorant (1766), Tout en Dieu (1769), Lettres de Memmius à Cicéron (1771), Il faut prendre un parti ou le principe d'action (1772), etc. Enfin, la satire et la discussion ne lui suffisent pas : il fait appel à l'opinion publique et intervient dans des affaires judiciaires qui l'occupent et l'angoissent pendant plusieurs années : affaires Calas, Sirven, Montbailli, La Barre, Lally-Tollendal, etc. Les Contes (l'Ingénu, la Princesse de Babylone, l'Histoire de Jenni, le Taureau blanc) sont la synthèse fantaisiste de toutes ces polémiques et de toutes ces réflexions, pour la joie de l'imagination et de l'intelligence... Le 5 février 1778, après avoir envoyé devant lui en reconnaissance Mme Denis, Voltaire partit sans autorisation pour Paris et y arriva le 19 ; sa présence souleva la foule, les visiteurs se pressaient à son domicile, la loge des Neuf-Sœurs lui donna l'initiation, l'Académie lui fit présider une de ses séances, la Comédie-Française, où l'on jouait Irène, fit couronner son buste sur la scène en sa présence. Voltaire mourut le 30 mai, en pleine gloire ; son cadavre, auquel le curé de Saint-Sulpice et l'archevêque de Paris refusèrent la sépulture, fut transporté clandestinement et inhumé dans l'abbaye de Seillières par son neveu, l'abbé Vincent Mignot.

Une œuvre multiple et inégale
Ranger en catégories séparées les œuvres de Voltaire, chacune désignée par son titre, c'est les dénaturer : sauf les ouvrages historiques et certains traités philosophiques, où une suite dans les propos était nécessaire, elles sont faites d'articles assez courts, réunis en un ensemble cohérent (« dialogues », « lettres », « questions »), ou composite (« dictionnaires », « mélanges ») ; un grand nombre d'entre elles n'ont pas paru isolément, mais dans des recueils. Il ne faut pas oublier non plus que la plupart ont été clandestines, interdites, saisies, brûlées dès leur publication, que Voltaire dissimulait son identité sous des pseudonymes, dont on a compté une centaine. Il ne trompait personne ; il ajoutait même à ses écrits le piquant de la connivence entre l'auteur et les lecteurs. Sans doute, mais le jeu des sous-entendus et des transpositions ne doit pas dissimuler que la pensée était risquée ; dans tous les sens du terme, mettant en danger la sécurité matérielle de l'auteur et des diffuseurs, et exposée à tous les à-peu-près et à toutes les déformations que réclame la bataille intellectuelle. Le génie de Voltaire est d'avoir allié la justesse de l'expression, la rapidité de l'intervention, l'efficacité du trait et la multiplicité des registres. Homme de lettres, c'est-à-dire homme d'action, philosophe, c'est-à-dire muni d'une compétence presque universelle et assurant la solidarité des diverses parties de son œuvre, Voltaire ne se distingue des autres écrivains philosophes de son temps que par l'ampleur et la vigueur de ses activités. Mais il a agi plus qu'eux sur l'opinion ; bien que sa pensée soit moins radicale que celle de Diderot et que celle de Rousseau, et qu'il n'ait pas voulu d'autre révolution que celle des esprits, il a préparé et quelquefois fait vivre par avance à la France des journées révolutionnaires.
Toute son œuvre n'a pas également résisté au temps : ni le poème épique ni les tragédies ne sont plus lus. Trop fidèle aux procédés appris au collège et à ses admirations, Voltaire a peut-être manqué de hardiesse dans l'imagination et dans le style poétique. Son bon goût lui était une entrave, même, par extraordinaire, devant certaines pensées, puisqu'il jugeait « impertinent » ce qu'il prétendait lire sur Dieu dans Spinoza. Il manquait aussi d'imagination psychologique, ou, plus exactement, du pouvoir de se mettre à la place d'autrui sans le juger. Aussi est-il meilleur dans l'épopée burlesque et surtout dans la satire, où fait merveille son vers de dix syllabes, nerveux, narquois, un peu mélancolique, mais coupant court à tout élan (le Mondain, le Pauvre Diable, le Songe-Creux). Les poèmes philosophiques ont du mouvement, quelques formules pleines, trop d'artifices rhétoriques ; deux ou trois épîtres supportent la comparaison avec celles de Boileau, et, dans la masse des odes, des stances, des vers libres, que Voltaire écrivait avec trop de facilité et dont il parsemait sa correspondance, une dizaine de poèmes sont peut-être ce que le XVIIIe s. a produit de plus authentiquement lyrique avant Chénier, par la vérité discrète de l'émotion pénétrée d'intelligence, la justesse du ton, la simplicité élégante du rythme. Au théâtre, l'échec est presque complet, si l'on met à part l'utilisation de la scène comme d'une tribune. Voltaire aimait trop le théâtre : l'histrion a tué le dramaturge, qui, pourtant, avait quelques idées nouvelles et n'avait pas en vain essayé de comprendre Shakespeare. Il y a de beaux passages, du pathétique, du chant dans les tragédies d'avant 1750, dans Zaïre, dans Mérope, mais peut-être faudrait-il mettre toutes les autres en prose pour faire apparaître leurs qualités dramatiques ; on peut trouver un réel intérêt à quelques pièces en prose, étrangères à toute norme, Socrate ou l'Écossaise : pour Voltaire, c'était d'abord des satires, mais elles ont un accent moderne qui manque trop souvent aux drames de Diderot, Sedaine et Mercier.

L'historien
L'historien est d'une autre grandeur. Voltaire a voulu que l'histoire fût philosophique et n'a cessé de faire avancer parallèlement ses travaux historiques et ses réflexions sur les méthodes et les objectifs de l'historien. Parti d'une conception épique et dramatique, qui a pu faire dire que la Henriade était une histoire en vers et l'Histoire de Charles XII une tragédie en prose, il a voulu ensuite faire le tableau d'un moment de haute civilisation dans un pays (le Siècle de Louis XIV), puis retracer l'histoire de la civilisation dans l'univers entier, en commençant au point où Bossuet avait arrêté son Discours sur l'histoire universelle (Essai sur les mœurs et l'esprit des nations et sur les principaux faits de l'histoire depuis Charlemagne jusqu'à Louis XIII, qui devait d'abord être une Histoire générale ou une Histoire de l'esprit humain). Voltaire entend respecter plusieurs principes, qu'il a de mieux en mieux précisés avec le temps : les faits doivent être exactement établis, contrôlés par la consultation des témoins oculaires et des documents écrits ; tout ce qui est contraire à la raison, à la vraisemblance et à la nature doit être écarté ; les récits légendaires et les miracles n'ont pas leur place dans une œuvre historique, sauf comme exemples de la crédulité et de l'ignorance des siècles passés ; Voltaire reproche à ses prédécesseurs et à ses contradicteurs moins leur manque de connaissances que leur manque de jugement ; il s'acharne à dénoncer leurs « bévues » et leurs « sottises ». Tous les faits, même avérés, ne sont pas à retenir : l'érudition historique avait réuni depuis le début du XVIIe s. une immense documentation ; « il fallait d'abord faire le tri » (R. Pomeau) ; le critère de ce tri est la signification humaine des faits ; Voltaire s'intéresse moins aux événements, batailles, mariages, naissances de princes, qu'à la vie des hommes « dans l'intérieur des familles » et « aux grandes actions des souverains qui ont rendu leurs peuples meilleurs et plus heureux ». Il ne renonce pas à raconter : l'Histoire de Charles XII est une narration ; les chapitres narratifs dans le Siècle de Louis XIV sont les plus nombreux ; mais le récit est rapide et clair ; il vaut une explication et il comporte une signification critique, parfois soulignée d'un trait d'ironie. Les idées, la religion, les arts, les lettres, les sciences, la technique, le commerce, et ce que Voltaire appelle les « mœurs » et les « usages » occupent une place croissante : ils constituent la civilisation, dont Voltaire écrit l'histoire, sans la nommer, puisque le mot n'existait pas encore. C'est son objet principal ; il juge peu utile d'étudier les époques barbares ou antiques ; il préfère les Temps modernes, sur lesquels il possède de plus sûrs renseignements et dont l'apport dans la vie de ses contemporains est plus important : mais il étend sa curiosité à tous les peuples de l'univers, avec lesquels il sait que la France et l'Europe sont liées par les échanges commerciaux et culturels. Après coup, et selon la vérité profonde de sa pensée, Voltaire a considéré ses œuvres historiques comme formant un tout où chacune était solidaire des autres.
Il voit agir dans l'histoire trois sortes de causes : les grands hommes, le hasard et un déterminisme assez complexe, où se combinent des facteurs matériels, comme le climat et le tempérament naturel des hommes, et des facteurs institutionnels, comme le gouvernement et la religion. De ces dernières causes, il ne cherche pas à démêler le « mystère », de peur de tomber dans un systématisme à la Montesquieu : il lui suffit d'affirmer que tout s'enchaîne. Le hasard est ce qui vient dérouter les calculs humains, les petites causes produisant les grands effets : ici encore, Voltaire est en garde contre une explication trop ambitieuse de l'histoire. Quant aux grands hommes, ils peuvent le mal comme le bien, selon leur caractère et selon le moment où ils apparaissent ; ceux qui comptent aux yeux de l'historien sont ceux qui ont conduit leur pays à un sommet de civilisation : Périclès, Philippe et Alexandre dans la Grèce antique, César et Auguste à Rome, les Médicis au temps de la Renaissance italienne, Louis XIV dans la France du XVIIe s. Voltaire n'ignore pas que ces grands hommes ont rencontré des circonstances favorables et ont été puissamment secondés, qu'ils n'ont pas tout fait par eux-mêmes, que, dans l'intervalle des siècles de « génie », l'humanité a continué à progresser, mais son scepticisme et son pessimisme sont plus satisfaits de reporter sur quelques individus exceptionnels l'initiative et la responsabilité de ce qui fait le prix de la vie humaine.
Se fiant trop à la valeur universelle de sa raison et de son expérience, Voltaire est trop prompt à condamner comme impossible ce qui leur est étranger ; il écrit l'histoire en polémiste et, malgré son désir de tout comprendre, en civilisé de l'Europe occidentale ; ses jugements sont orientés par les combats philosophiques, par les problèmes propres à son époque et par les intérêts d'un homme de sa culture et de son milieu ; il est assez mal informé des mécanismes économiques ; il considère comme plus agissantes les volontés humaines ; il a délibérément renoncé à rendre compte du mouvement de l'histoire par un principe philosophique, métaphysique, sociologique ou physique : il pense que l'histoire, à son époque, doit devenir une science, non pas parce qu'elle formulera des lois générales, mais parce qu'elle établira exactement les faits et déterminera leurs causes et leurs conséquences. Plusieurs de ces défauts qu'on reproche à Voltaire sont sans doute des qualités ; en tout cas, les discussions actuelles sur l'ethnocentrisme ou sur la possibilité d'une histoire scientifique prouvent qu'on ne peut opposer à la conception voltairienne de l'histoire que des conceptions aussi arbitraires. Il reste que Voltaire a débarrassé l'histoire de la théologie et de toute explication par la transcendance, et qu'il l'a, en sens inverse, arrachée à l'événementiel, à la collection minutieuse de faits particuliers. Historien humaniste, il a établi un ordre de valeurs dans les objets dont s'occupe l'histoire, mettant au premier rang le bonheur sous ses formes les plus évoluées ; il a ainsi fait apparaître un progrès que l'historien ne doit pas seulement constater, mais auquel il doit contribuer en inspirant l'horreur pour les crimes contre l'homme ; au récit des actions commises par les « saccageurs de province » qui « ne sont que des héros », il a tenté de substituer le récit d'une action unique : la marche de l'esprit humain.

Le philosophe
Si le philosophe est celui dont toutes les pensées, logiquement liées, prétendent élucider les premiers principes de toutes choses, Voltaire n'est pas un philosophe ; ce qu'il appelle philosophie est précisément le refus de la philosophie entendue comme métaphysique. Qu'est-ce que Dieu, pourquoi et quand le monde a-t-il été créé, qu'est-ce que l'infini du temps et de l'espace, qu'est-ce que la matière et qu'est-ce que l'esprit, l'homme a-t-il une âme et est-elle immortelle, qu'est-ce que l'homme lui-même ? Toutes ces questions posées par la métaphysique, l'homme ne peut ni les résoudre ni les concevoir clairement. Dès qu'il raisonne sur autre chose que sur des faits, il déraisonne ; la science physique, fondée sur l'observation et l'expérience, est le modèle de toutes les connaissances qu'il peut atteindre ; encore n'est-il pas sûr qu'elle soit utile à son bonheur. L'utilité est en effet le critère de ce qu'il faut connaître, et le scepticisme, pour Voltaire comme pour la plupart des penseurs rationalistes de son temps, le commencement et la condition de la philosophie. Mais le doute n'est pas total ; il épargne quelques fortes certitudes : que l'existence du monde implique celle d'un créateur, car il n'y a pas d'effet sans cause, et que ce créateur d'un monde en ordre est souverainement intelligent ; que la nature a ses lois, dont l'homme participe par sa constitution physique, et que des lois morales de justice et de solidarité, dépendant de cette constitution, sont universellement reconnues, même quand elles imposent des comportements contradictoires selon les pays ; que la vie sur cette terre, malgré d'épouvantables malheurs, mérite d'être vécue ; qu'il faut mettre l'homme en état de la vivre de mieux en mieux et détruire les erreurs et les préjugés qui l'en séparent. Toute la philosophie se ramène ainsi à la morale, non pas à la morale spéculative, mais à la morale engagée, qui peut se faire entendre sous n'importe quelle forme, tragédie, satire, conte, poème, dialogue, article de circonstance, aussi bien que sous l'aspect consacré du traité. Voltaire a pourtant été obsédé par les questions qu'il déclarait inutiles et insolubles : elles étaient au cœur de ses polémiques. Son esprit critique se dressait contre un optimisme aveugle fondé sur un acte de foi ou sur des raisonnements à la Pangloss ; dès le début, il n'était optimiste que par un acte de volonté ; le Mondain, si on le lit bien, faisait la satire d'un jouisseur que n'effleure aucune inquiétude ; ses malheurs personnels confirmèrent à Voltaire l'existence du mal, ils ne la lui apprirent pas ; dire qu'il ait été bouleversé et désemparé par le tremblement de terre de Lisbonne, c'est gravement exagérer ; mais il s'en prit aux avocats de la Providence avec irritation et tristesse parce qu'il refusait de crier « tout est bien » et de justifier le malheur comme une ombre à un beau tableau ; il condamnait tout aussi énergiquement ceux qui calomniaient l'homme, les misanthropes comme Pascal, et, croyant en un Dieu de bonté, il détestait l'ascétisme et la mortification. Il lui fallait se battre sur deux fronts, puis sur trois quand entra en lice l'athéisme matérialiste. Parce que son argumentation devait changer selon ses adversaires, il n'hésita pas à se contredire en apparence, unissant en réalité dans des associations toujours plus riches les arguments qu'il employait successivement : le tremblement de terre de Lisbonne lui sert, en 1759, à réfuter Leibniz et Pope, mais la sécurité des voyages « sur la terre affermie » lui sert, en 1768, dans l'A.B.C., à rassurer ceux qui ne voient dans la création que le mal ; la métaphysique de Malebranche est sacrifiée vers 1730 à la saine philosophie de Locke et de Newton, mais l'idée malebranchiste du « Tout en Dieu » est développée dans un opuscule de 1769 et mise au service d'un déterminisme universel déiste, opposé et parallèle au déterminisme athée. Voltaire ignore la pensée dialectique, que Diderot était tout près de découvrir ; il ne sait pas faire sortir la synthèse du heurt entre la thèse et l'antithèse ; il ne peut qu'appuyer, selon le cas, sur le pour ou sur le contre, non pour s'installer dans un juste milieu, mais pour les affirmer comme solidaires, chacun étant la condition et le garant de l'autre : ce faisant, il ne se livre pas à un vain jeu de l'esprit ; il est persuadé qu'une vue unilatérale mutile le réel et que, dans l'ignorance où est l'homme des premiers principes et des fins dernières, le sentiment des contradictions assure sa liberté. Une prodigieuse prestesse d'intelligence, une aptitude sans égale, au moment où il affirme une idée, à saisir et à préserver l'idée contraire, une adresse géniale à l'ironie, qui est le moyen d'expression de cette aptitude, telles sont les qualités de Voltaire philosophe. Sa pensée est inscrite dans l'histoire de l'humanité. Il a passionné plusieurs générations pour la justice, la liberté, la raison, l'esprit critique, la tolérance ; on peut redemander encore à son œuvre toute la saveur de ces idéaux, si l'on a peur qu'ils ne s'affadissent.

L'ironie du « conteur »
Elle est intacte dans les romans et les contes « philosophiques », parce qu'ils n'ont pas été écrits pour le progrès de la réflexion ou de la discussion, mais pour le plaisir, en marge des autres œuvres. Voltaire y a mis sa pensée telle qu'il la vivait au plus intime de son être ; elle s'y exprime dans le jaillissement, apparemment libre, de la fantaisie. Ce qui est ailleurs argument polémique est ici humeur et bouffonne invention. La technique du récit, le sujet des Contes, leur intention ont changé selon les circonstances de la rédaction : Micromégas est plus optimiste, Candide plus grinçant, l'Ingénu plus dramatique, l'Histoire de Jenni plus émue ; ils sont l'écho des préoccupations intellectuelles de Voltaire et de sa vie à divers moments (Zadig [1748] écrit en référence au « roi-philosophe » Frédéric II), mais dans tous il s'est mis lui-même, totalement, assumant ses contradictions (car il est à la fois Candide et Pangloss) et les dépassant (car il n'est ni Pangloss ni Candide), répondant aux questions du monde qui l'écrase par une interrogation socratique sur ses expériences les plus profondes : car l'ironie y est elle-même objet d'ironie ; elle enveloppe le naïf, dont les étonnements font ressortir l'absurdité des hommes et la ridiculisent. Elle vise non plus seulement les préjugés et la sottise, mais l'homme en général, être misérable et fragile, borné dans ses connaissances et dans son existence, sujet aux passions et à l'erreur, qui ne peut pas considérer sa condition sans éclater de rire. Ce rire n'anéantit pas ses espérances ni la grandeur de ses réussites, mais signale leur relativité (voyez Micromégas). La finitude et la mort frappent d'ironie toute existence humaine : en épousant l'ironie du destin, en ironisant avec les dieux, l'homme échappe au ridicule, s'accorde à lui-même et à sa condition, et se donne le droit d'être grand selon sa propre norme.
L'ironie de Voltaire est libération de l'esprit et du cœur. Ce que sa pensée peut avoir de rhétorique, de tendancieux, de court quand elle s'exprime dans des tragédies, des discours en vers ou même dans des dialogues, est brûlé au feu de l'ironie. Il n'est dupe d'aucune imposture, d'aucune gravité ; il s'évade par le rire et rétablit le sérieux et le sentimental sans s'y engluer. Il ne court pas le risque de tourner à vide, de tomber dans le nihilisme intellectuel et moral du « hideux sourire » : nullement dérobade d'un esprit égoïste qui ricanerait de tout et ne voudrait jamais s'engager, l'ironie voltairienne est appel au courage et à la liberté ; elle est généreuse.


© Larousse / VUEF 2003

 

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