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BIOGRAPHIE - PAUL VERLAINE
 

Poète français (Metz 1844-Paris 1896).

La vie

Introduction
Être complexe et déroutant, habité par un étonnant génie, Verlaine a subi son destin plus qu'il n'a dirigé sa vie. Celle-ci est jalonnée par des événements, souvent extérieurs, déterminants.
Paul Marie Verlaine naquit à Metz le 30 mars 1844, son père, capitaine-adjudant major au 2e régiment du génie, étant alors en garnison dans cette ville. Sa famille paternelle était originaire du Luxembourg belge ; sa mère, Élisa Dehée (1809-1886), était née à Fampoux, près d'Arras. Après des séjours à Montpellier, à Sète et à Nîmes, les Verlaine revinrent à Metz au début de 1849. En 1851, le capitaine Verlaine démissionna, et les Verlaine vinrent habiter aux Batignolles. Paul, d'abord élève dans un petit externat, est ensuite interne à l'institution Landry, dont les élèves suivent les cours du lycée Bonaparte (actuel lycée Condorcet). Il est reçu au baccalauréat en 1862. Très tôt, il prend l'habitude de boire. En 1864, il travaille quelques mois à la compagnie d'assurances « l'Aigle et le Soleil réunis », puis est nommé expéditionnaire dans les bureaux de la Ville de Paris. À l'Hôtel de Ville, il aura pour collègues Léon Valade (1841-1884) et Albert Mérat (1840-1909). Ses fonctions peu absorbantes lui permettent de fréquenter les cafés littéraires. L'année suivante, il commence à collaborer au Hanneton, puis à l'Art. Son père meurt le 30 décembre 1865.

Des débuts littéraires au mariage (1866-1870)
En 1866 paraissait chez Alphonse Lemerre le Parnasse contemporain. Paul Verlaine y collabore (la livraison datée du 28 avril donne sept poèmes de lui). Le 17 novembre annonce est faite de la publication des Poèmes saturniens chez Lemerre : sa cousine Élisa Moncomble, qui a fourni l'argent nécessaire à l'impression du volume, meurt le 16 février 1887 à Lécluse. En octobre de la même année, le musicien Charles de Sivry, son futur beau-frère, présente Verlaine aux Mauté de Fleurville.
En 1868, Verlaine paraît aux soirées chez Nina de Villard. Il rencontre là les frères Cros, L. Dierx, F. Coppée, A. France, A. Villiers de L'Isle-Adam, X. de Ricard, L. Valade, C. de Sivry. Au mois d'août, à Bruxelles, il va rendre visite à Victor Hugo ; celui-ci récite au jeune poète, ébloui, des vers des Poèmes saturniens. En 1869, Verlaine projette une pièce, Veaucochard et fils Ier, en collaboration avec Lucien Viotti, un ancien camarade de collège pour qui il éprouve une amitié passionnée (Viotti sera tué pendant le siège de Paris, le 29 novembre 1870). Un peu plus tard, il travaille à un drame populaire, les Forgerons, en collaboration avec Edmond Lepelletier. Il adresse à Mathilde Mauté de Fleurville (1853-1914) certains des poèmes de la Bonne Chanson durant l'été de 1869.

Du mariage au drame de Bruxelles (1870-1873)
Le mariage, plusieurs fois retardé, sera célébré le 11 août 1870. Verlaine est affecté, sur sa demande, au 160e bataillon de marche de la garde nationale. Il recommence à boire et se met à brutaliser Mathilde.
En mars 1871, il adhère à la Commune et est chargé de la censure des journaux. Quand les Versaillais entrent dans Paris, il se conduit peu glorieusement. De juin à août, il se réfugie à Fampoux, puis à Lécluse, revient à Paris. Mais, par peur de la délation des voisins, il loge chez ses beaux-parents. C'est là que, le 10 septembre, arrive Rimbaud. Le 30 octobre naît le petit Georges, fils de Paul et de Mathilde. Le 13 janvier 1872, Verlaine se livre à des brutalités sur sa femme et son fils, puis se réfugie chez sa mère. Il s'installe rue Campagne-Première avec Rimbaud – celui-ci regagne Charleville le 15 mars, puis revient à Paris le 18 mai. Durant cette période, aux Fêtes de la Patience de Rimbaud font écho les Ariettes oubliées de Verlaine.
En juillet, après une tentative avortée, Rimbaud et Verlaine quittent Paris pour la Belgique, où ils vagabondent. Le 21 juillet, Mathilde, accompagnée de sa mère, part pour Bruxelles avec l'espoir de reconquérir son mari. Verlaine prend le train pour Paris avec sa femme et sa belle-mère, mais les quitte brusquement à la gare frontière de Quiévrain. Rimbaud et Verlaine restent en Belgique jusqu'au 7 septembre, date à laquelle ils s'embarquent à Ostende pour Douvres. Ils passeront un trimestre à Londres, au 34-35 Howland Street.
À la fin de novembre, Rimbaud quitte Londres. Verlaine tombe malade et fait venir auprès de lui sa mère qui rappelle Rimbaud et lui fournit l'argent nécessaire au voyage. Verlaine et Rimbaud font de longues promenades aux environs de Londres. Après un court séjour en Belgique et le retour à Londres, les querelles entre eux se multiplient. Manquant d'argent, ils doivent donner des leçons de français. Au début de juillet 1873, Verlaine, excédé, s'embarque malgré les efforts de Rimbaud pour le retenir. En mer, il écrit à Rimbaud une lettre dans laquelle il menace de se suicider. Arrivé à Bruxelles, il télégraphie à sa femme de venir le rejoindre ; en même temps, il annonce à sa mère son intention de se tuer si Mathilde n'obéit pas. Le 5 juillet, Mme Verlaine accourt à Bruxelles. Rappelé par dépêche, Rimbaud arrive à Bruxelles le 8 ; il loge chez Verlaine. Le 10 juillet, ivre, affolé par l'idée que Rimbaud veut partir, Verlaine, en présence de sa mère, tire deux coups de pistolet, dont l'un blesse Rimbaud au poignet. Le soir de ce jour, comme lui et sa mère accompagnent Rimbaud à la gare, il a un geste menaçant. Rimbaud se réfugie auprès d'un agent, et Verlaine est écroué. Le 11 juillet, il est transféré à la prison des Petits-Carmes, où il y écrira en trois mois au moins dix-neuf poèmes, dont Crimen amoris et certaines des plus belles pièces de Sagesse.
Bien que Rimbaud, le 19 juillet, soit revenu sur ses premières déclarations et ait renoncé à toute action judiciaire, Verlaine reste en prison. Il sera, le 8 août, condamné au maximum de la peine, soit deux ans de prison. L'arrêt étant confirmé en appel le 27 août, il est alors transféré à la prison cellulaire de Mons.

Du « château » de Mons à la mort de la mère (1873-1886) ...
En prison, Verlaine trie du café. Il lit, étudie l'anglais et l'espagnol. Par l'intermédiaire de sa mère, il correspond avec Lepelletier, qui s'occupe de l'impression des Romances sans paroles. Ce qu'on appelle improprement la « conversion » de Verlaine, son retour à la foi, semble avoir été le fruit d'une pieuse conspiration familiale. Elle est hâtée par la notification qui est faite au prisonnier, au début du mois de mai 1874, du jugement du tribunal de la Seine, en date du 24 avril, qui prononce la séparation de corps entre Mathilde et le poète, et donne à la jeune femme la garde du petit Georges. Le Catéchisme de persévérance de Mgr Gaume, prêté par l'aumônier, joue un rôle déterminant, et, le 8 septembre, Verlaine envoie à Lepelletier la suite des sonnets Jésus m'a dit... Le 16 janvier 1875, il sort de prison et est expulsé de Belgique. Sa mère le conduit à Fampoux, chez les Dehée. Il rejoint Rimbaud, alors à Stuttgart ; sa tentative pour « convertir » son ami se termine par une bagarre sur les bords du Neckar. Le 20 mars, il arrive à Londres. Aux premiers jours d'avril, il est à Stickney, près de Boston, dans le Lincolnshire ; il y enseignera le français et le dessin à la grammar school, que dirige W. Andrews. Au cours d'un séjour à Londres, il rencontre Germain Nouveau (qui avait vécu avec Rimbaud dans la capitale anglaise l'année précédente). Il passe les vacances chez sa mère, à Arras. De retour à Stickney, il refuse à Rimbaud les subsides que celui-ci lui demandait.
En 1876, il cherche à s'installer à Boston et à y vivre de leçons particulières. Il se rend peut-être ensuite à Londres ; il passe l'été chez sa mère, à Arras.
De septembre 1876 à septembre 1877, il enseignera au collège Saint-Aloysius, à Bournemouth, où il aura de graves problèmes de discipline.
À partir d'octobre, il est professeur à l'institution Notre-Dame, à Rethel, où il enseigne le français, l'anglais et l'histoire, à raison de trente heures de cours par semaine ; là, il se prend d'une amitié passionnée pour son élève Lucien Létinois (1860-1883). Il reprend l'habitude d'aller au café, et le principal devra ne lui donner de cours que le matin... En 1878, Verlaine visite l'Exposition universelle. Il correspond avec Charles de Sivry au sujet de leur projet commun d'opérette, la Tentation de saint Antoine. En octobre se situe peut-être la dernière rencontre de Verlaine et de Rimbaud : celui-ci est alors à Roche, à moins de vingt kilomètres de Rethel.
Verlaine quitte Rethel, où on lui a fait comprendre que ses cours ne pouvaient être continués. Ernest Delahaye s'entremet vainement pour amener une réconciliation du poète avec les Mauté. À la fin d'août, Verlaine arrive en Angleterre avec Létinois. Il installe ce dernier dans son ancien poste de Stickney. Lui-même se rend à Lymington, petit port en face de l'île de Wight, où il enseigne le français à la Solent collegiate school. À Noël, il séjourne à Londres avec Lucien Létinois. Au début de 1880, il ramène Létinois à son village natal de Coulommes et achète pour lui, au nom de Létinois père, une ferme à Juniville.
À l'automne, Verlaine est surveillant général dans un collège de Reims, ville où, durant un an, Létinois fait son service militaire comme artilleur.
Au début de décembre, Sagesse (daté de 1881) paraît à compte d'auteur à la Société générale de librairie catholique.
L'année 1882 commence par la liquidation de la ferme de Juniville ; les Létinois se réfugient en Belgique.
Verlaine collabore à Lutèce, à Paris moderne (fondée par Léon Vanier). En septembre, il vient loger à Boulogne-sur-Seine, où travaille un temps Lucien Létinois (les parents de celui-ci habitant Ivry). Le 7 avril 1883, Lucien meurt à l'hôpital de la Pitié, d'une fièvre typhoïde. Le 30 juillet, Mme Verlaine achète aux Létinois leur petite propriété inhabitée de Malval, à Coulommes. En septembre, Verlaine s'y installe avec sa mère et y mène une existence scandaleuse, souvent vagabonde.
Au début de 1885 intervient le jugement en divorce. Pour avoir tenté, le 11 février, d'étrangler sa mère, Verlaine passe un mois en prison. En mars, Malval est revendu à perte.
Revenu à Paris, Verlaine s'installe dans un hôtel malfamé, l'hôtel du Midi, 6, cour Saint-François, 5, rue Moreau, sous le chemin de fer de Vincennes. D'un avoir primitif de 400 000 francs-or, il reste aux Verlaine un paquet de titres de 20 000 francs.
La mère du poète meurt le 21 janvier 1886 : Verlaine, cloué au lit par son hydarthrose, ne peut se lever. On doit descendre le cercueil par la fenêtre, et c'est Mathilde qui conduit le deuil... Louis Le Cardonnel veille la morte et représente le poète au cimetière.

Le « rôdeur vanné » (1886-1896)
Durant les dix dernières années de son existence, Verlaine va du garni à l'hôpital et de l'hôtel au café. Par une curieuse compensation du destin, c'est au moment où il est sans ressources, alors que l'essentiel de son œuvre est fait et que sa veine proprement poétique est tarie, que la gloire vient. Il subsistera en lui assez d'astuce paysanne pour la gérer.
En 1886, il a une liaison avec une prostituée, Marie Gambier (la « Princesse Roukhine »), puis il se prend d'une vive amitié pour le jeune dessinateur F.-A. Cazals (1865-1941). En septembre 1887, il est sur le point de mourir de faim et n'est sauvé que par les secours de quelques amis, dont F. Coppée.
En 1888, un article de Jules Lemaitre consacre sa gloire. C'est alors que Verlaine joue au chef d'école et organise les « mercredis » de la rue Royer-Collard, où se côtoient ses admirateurs et amis : Villiers de L'Isle-Adam, Barrès, Gabriel Vicaire, Mme Rachilde, Jean Moréas, Cazals, Jules Tellier, etc. Du 21 août au 14 septembre 1889, il fait une cure à Aix-les-Bains.
À partir surtout de 1890, il sera la proie d'amours homosexuelles crapuleuses ou/et des « chères amies » Philomène Boudin et Eugénie Krantz. Ses amis organisent des tournées de conférences (au cours desquelles il est bon de surveiller ses pas). Du 2 au 14 novembre 1892, il est en Hollande (La Haye, Leyde, Amsterdam) ; l'année suivante, du 25 février au 27 mars, il est en Belgique (Charleroi, Liège, Bruxelles, Anvers, Liège, Gand).
En 1893, il fait acte de candidature à l'Académie française et se fait photographier coiffé d'un haut-de-forme. En octobre, au cours d'un séjour à l'hôpital Broussais, il frôle de près la mort. Il fait des conférences à Nancy et à Lunéville, les 8 et 9 novembre, puis en Angleterre, à Londres, à Oxford et à Manchester, du 21 novembre au 5 décembre.
Dans les derniers mois de son existence, le ministère de l'Instruction publique lui accorde des secours ; des amis, en particulier Robert de Montesquiou-Fezensac et Maurice Barrès, lui envoient ou s'efforcent de réunir des subsides. En août 1894, Verlaine est élu prince des poètes. Il meurt à Paris, 39, rue Descartes, le 8 janvier 1896.

L'œuvre
Verlaine affirmait avoir écrit dès le collège une partie des Poèmes saturniens (1866), recueil composite qu'il caractérisera parfaitement en 1890 en préfaçant une réimpression du volume, soulignant alors « l'un peu déjà libre versification... En même temps, la pensée triste et voulue telle ou crue voulue telle ». Il y apparaissait comme un éminent représentant de l'« école Baudelaire ».
Les Fêtes galantes parurent en 1869. Verlaine y mariait la tradition de libertinage du XVIIIe s. (connue à travers les Goncourt) à la poésie et aux grâces de Watteau et de Lancret, qui avaient inspiré déjà Gautier et le Hugo de la Fête chez Thérèse. Il suivait donc une tradition plus littéraire que picturale. Il baigne les personnages de la comédie italienne et les belles écouteuses dans cette clarté lunaire qui est l'atmosphère propre de sa poésie. Un pessimisme latent écrase et domine le rêve, extériorisant une inquiétude profonde. Le recueil se termine par la confrontation désolée des deux fantômes de Colloque sentimental :
Tels ils marchaient dans les avoines folles
Et la nuit seule entendit leurs paroles.
On est souvent injuste pour la Bonne Chanson (1870), recueil qui, dans son principe, fut formé d'un choix des poèmes adressés par Verlaine à sa fiancée Mathilde Mauté. Pour qui connaît la suite de ces existences, s'y inscrit l'annonce d'un échec pathétique et inévitable. Le livre est sauvé par quelques pures chansons aériennes que Hugo n'aurait pas désavouées :
Avant que tu ne t'en ailles,
Pâle étoile du matin,– Milles cailles Chantent, chantent dans le thym – 
Dans les Romances sans paroles (1874), en partie écrites sous l'influence de Rimbaud, les « Ariettes oubliées » représentent l'extrême tentative de Verlaine pour parvenir à une « poésie objective », cousine au moins de celle à laquelle visait son ami. Dans la suite (« Paysages belges », « Birds in the Night », « Aquarelles »), paroles et descriptions reparaissent, et Verlaine, dans une veine voisine de celle des peintres impressionnistes, donne la formule d'un art où, comme le dira l'Art poétique (1874, publié en 1884), « l'indécis au précis se joint ». Mais c'est bien l'expérience vécue des années 1871-1873 qui se reflète dans ces poèmes.
Sagesse (1881) a longtemps été considéré comme le chef-d'œuvre de Verlaine, et une telle opinion reste soutenable (même si certains préfèrent Romances sans paroles). Le recueil est né, pour une part, du démembrement de Cellulairement, qui contenait les pièces composées à la prison des Petits-Carmes à Bruxelles et durant la détention à Mons. L'œuvre fut poursuivie à Stickney, à Arras ; certaines pièces doivent même dater de Rethel et de Coulommes, donc d'une période où le poète était retourné à ses habitudes d'intempérance et de débauche. Il n'est donc pas surprenant que le volume manque d'unité. Les moins bonnes parties du livre sont envahies par le didactisme et par la prose. Mais les poèmes de la suite Jésus m'a dit... (II, IV) comme la suite (III, II) : Du fond du grabat / As-tu vu l'étoile..., qui se termine par « Est-ce vous, Jésus ? », forment un admirable ensemble ; le poète y vit intensément sa foi en un Dieu qui est aussi une personne.
Mallarmé ne s'y était pas trompé, qui écrivait : « Là, en un instant principal, ayant écho en tout Verlaine, le doigt a été mis sur la touche inouïe qui résonnera solitairement, séculairement. »
La « rentrée » littéraire de Verlaine à la fin de 1884 fut marquée par Jadis et Naguère, paru chez Vanier. On y trouve des Vers jeunes, provenant du manuscrit des « Vaincus », une comédie en vers, les Uns et les autres, prolongement dialogué des Fêtes galantes. Les poèmes les plus frappants sont les contes diaboliques empruntés à Cellulairement, en particulier Crimen amoris, qui transpose en une somptueuse allégorie orientale l'aventure avec Rimbaud :
Dans un palais, soie et or, dans Ecbatane... Des poèmes d'impressions ou d'aveux y figurent : « Kaléidoscope », « Vers pour être calomnié ». D'autres indiquent déjà l'affaiblissement du sens critique.
Amour, paru en 1888, est également composite : il est fait de pièces provenant de Cellulairement, de dédicaces avec le lamento de Lucien Létinois inspiré à Verlaine tant par le souvenir des pièces « À Villequier » des Contemplations que par l'In memoriam de Tennyson.
Au mois d'août 1887, Verlaine écrivait à Charles Morice : « Parallèlement est le déversoir, le « dépotoir » de tous les « mauvais » sentiments que je suis capable d'exprimer. » Cet inquiétant programme ne fut que trop bien rempli. Verlaine, visant à un succès de scandale, mettait la magie incantatoire au service des pires faiblesses de la chair. Après avoir placé au début du recueil paru en 1889 les sonnets « baudelairiens » des Amies, il avouait sans fard sa préférence pour les amours homosexuelles. Mais c'est là peut-être qu'il s'est raconté avec le plus de lucidité. Avec Femmes (1890) et Hombres (1904), il a fait mieux ou pire. Pour Dédicaces (1890), momentanément brouillé avec Vanier, il se fit son propre éditeur. Ce recueil est intéressant par la variété du ton ; par un étonnant mimétisme, Verlaine adapte chaque pièce au tempérament du souscripteur. Les vers à la mémoire de Villiers de L'Isle-Adam ou de Rimbaud (dont on avait, à tort, annoncé la mort) sont parmi les plus beaux qui soient sortis de sa plume.
Durant les six années qui lui restent à vivre et alors que, pour reprendre la vigoureuse expression de Tristan Corbière, il « parle sous lui », Verlaine va publier une masse de vers égalant en quantité son œuvre antérieure. D'abord Bonheur, recueil auquel il travaillait depuis 1887, publié en juin 1891 et qui, dans son esprit, devait, avec Sagesse et Amour, constituer une trilogie. Mais il est beaucoup plus faible que les deux autres volumes.
Liturgies intimes (1892) est un travail fait sur commande pour la revue le Saint-Graal. Il montre au moins que Verlaine était demeuré sensible aux somptuosités du culte catholique.
Jusqu'à la fin, Verlaine, vendant ses poèmes à Vanier un par un, demeura un habile artisan du vers. Mais l'atmosphère de lourde sensualité, de vulgarité, de grossièreté même des derniers recueils (Chansons pour elle, 1891 ; Odes en son honneur, 1893 ; Dans les limbes, 1894 ; Chair, 1896) est souvent insupportable. De minces anecdotes, des pitreries de vieux clown obscène dissimulent mal l'absence de pensée.
Les injures posthumes collectionnées par Vanier, publiées sous le titre Invectives (1896), n'ajoutent rien à sa gloire. Mais déjà, au début des Liturgies intimes, Verlaine avait placé un étonnant contre-hommage « À Charles Baudelaire » qui était presque un reniement. Toute cette production est le reflet de l'univers d'impulsions élémentaires où l'alcoolisme habituel avait plongé le poète.
Verlaine est un médiocre prosateur (sauf dans les Poètes maudits [1884], où il s'est astreint à quelque rigueur d'expression). Ses œuvres en prose comprennent : le Voyage en France par un Français (vers 1880) ; Nos Ardennes (article du Courrier des Ardennes, 1882-1883) ; les Poètes maudits (1re série, 1884 ; 2e série, 1888), où Verlaine s'est peint lui-même sous l'anagramme de « Pauvre Lélian » ; les Hommes d'aujourd'hui (1885-1893) ; Louise Leclercq, Pierre Duchatel, et les Mémoires d'un veuf (1886) ; Histoires comme ça (1888-1890) ; Gosses (1889-1891) ; Mes hôpitaux et Souvenirs (1891) ; Mes prisons et Quinze Jours en Hollande (1893).
Dans la plupart de ces pages, Verlaine se raconte inlassablement et verbeusement ; elles offrent un intérêt plus documentaire que littéraire. Dans les Mémoires d'un veuf, on le voit interroger ses rêves. D'autres nous informent sur la vie littéraire du temps. Il faut mettre à part les études, notes, préfaces concernant Rimbaud : à partir de 1886 (première édition d'Illuminations), Verlaine se fait l'artisan de la gloire de Rimbaud et l'exploite à son bénéfice.
La correspondance, en raison d'un parti pris de vulgarisme et de gaminerie, a, elle aussi, un intérêt surtout documentaire. (Les lettres écrites de Londres à Lepelletier en 1872 forment exception.)
L'homme Verlaine a d'abord été la victime de sa mère : il avait tous les caractères de l'enfant gâté, qu'il essaya toute sa vie de demeurer :
Je suis un berceau
Qu'une main balance
Au creux d'un caveau : Silence, silence !
La « fée verte » pesa lourdement sur son destin puisque, à deux reprises (à l'égard de Rimbaud le 10 juillet 1874, de sa mère le 11 février 1885), il se livra, en état d'ivresse, à des actes de violence qui le conduisirent en prison. Et il a bien failli tuer Mathilde et le petit Georges en janvier 1872.
Longtemps soutenu par la présence et l'aide matérielle de sa mère, malgré ses efforts pour reprendre en main sa vie, il n'y parviendra pas et, finalement, il optera pour l'Assistance publique, puisque, durant les dix dernières années de sa vie, il n'a pas passé moins de quarante-sept mois (presque quatre ans) dans les hôpitaux parisiens !
Plus encore que « Parallèlement », sous-titre qu'on a proposé de donner à son œuvre entier, celui-ci pourrait s'intituler « Dans les limbes ». En effet, dans l'univers mental de Verlaine voisinent curieusement ses fantasmes, ses rêves, ses regrets, ses réminiscences, ses désirs charnels et aussi ses aspirations vers le mieux, ses bonnes pensées. Son paysage intérieur est tout de brume, de brouillard et de rêve ; c'est bien celui d'un moderne « bilio-mélancolique », poète saturnien, disciple de Baudelaire et contemporain des peintres impressionnistes. Il a toujours donné la préférence à l'automne et à l'hiver sur la saison ensoleillée. D'instinct, il est allé vers les pays de la brume et de la pluie, mieux en accord avec son univers intérieur. La seule fois où il se hasarde vers le sud, c'est sur l'ordre du docteur, pour prendre les eaux à Aix-les-Bains.
Poète chez qui prédomine une sensualité à la fois impérieuse et diffuse, valorisant le froid, l'obscurité, la pluie, la neige, poète de la terre et de l'eau, Verlaine était un féminin, il l'a dit lui-même. C'est pourquoi ses affinités avec Desbordes-Valmore vont au-delà de la simple influence littéraire.
Cette œuvre, qui frappe par l'absence ou la pauvreté des préoccupations intellectuelles, est une des plus mélodieuses de la littérature française. Un art très souple rivalise avec la peinture, la sculpture, la musique, et, parfois, jaillit l'image impérissable, de valeur universelle, formulée avec une absolue justesse de ton :
Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant... (Mon rêve familier)
Votre âme est un paysage choisi...(Clair de lune)
Il pleure dans mon cœur Comme il pleut sur la ville...
Par ailleurs, la place tenue par Verlaine dans l'évolution du vers français est capitale ; il a contribué à la libération du vers en variant constamment les rythmes et les mètres. Il a écrit des poèmes à rimes uniquement masculines ou féminines, des poèmes sur deux rimes ou à rimes triplées. Il varie les coupes, joue sur les rimes intérieures, les rimes équivoques, les assonances, les vers sans rimes avec une oreille toujours très sûre. Il sait faire passer des treize syllabes pour des alexandrins et des vers de sept ou neuf syllabes pour des octosyllabes. Il considérait, cependant, qu'il convenait de conserver la rime et qu'au-delà de treize syllabes le vers français se disloque.
Par la variété même de ses tentatives, il a puissamment agi sur tous les poètes venus après lui et il a écrit des dizaines de poèmes qui vivront aussi longtemps que notre langue.

© Larousse / VUEF 2003

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