Poète français
(Metz 1844-Paris 1896).
La vie
Introduction
Être complexe et déroutant, habité par un
étonnant génie, Verlaine a subi son destin plus
qu'il n'a dirigé sa vie. Celle-ci est jalonnée
par des événements, souvent extérieurs,
déterminants.
Paul Marie Verlaine naquit à Metz le 30 mars
1844, son père, capitaine-adjudant major au 2e
régiment du génie, étant alors en garnison dans
cette ville. Sa famille paternelle était
originaire du Luxembourg belge ; sa mère, Élisa
Dehée (1809-1886), était née à Fampoux, près
d'Arras. Après des séjours à Montpellier, à Sète
et à Nîmes, les Verlaine revinrent à Metz au
début de 1849. En 1851, le capitaine Verlaine
démissionna, et les Verlaine vinrent habiter aux
Batignolles. Paul, d'abord élève dans un petit
externat, est ensuite interne à l'institution
Landry, dont les élèves suivent les cours du
lycée Bonaparte (actuel lycée Condorcet). Il est
reçu au baccalauréat en 1862. Très tôt, il prend
l'habitude de boire. En 1864, il travaille
quelques mois à la compagnie d'assurances
« l'Aigle et le Soleil réunis », puis est nommé
expéditionnaire dans les bureaux de la Ville de
Paris. À l'Hôtel de Ville, il aura pour
collègues Léon Valade (1841-1884) et Albert
Mérat (1840-1909). Ses fonctions peu absorbantes
lui permettent de fréquenter les cafés
littéraires. L'année suivante, il commence à
collaborer au Hanneton, puis à l'Art. Son père
meurt le 30 décembre 1865.
Des débuts littéraires au mariage (1866-1870)
En 1866 paraissait chez Alphonse Lemerre le
Parnasse contemporain. Paul Verlaine y collabore
(la livraison datée du 28 avril donne sept
poèmes de lui). Le 17 novembre annonce est faite
de la publication des Poèmes saturniens chez
Lemerre : sa cousine Élisa Moncomble, qui a
fourni l'argent nécessaire à l'impression du
volume, meurt le 16 février 1887 à Lécluse. En
octobre de la même année, le musicien Charles
de Sivry, son futur beau-frère, présente
Verlaine aux Mauté de Fleurville.
En 1868, Verlaine paraît aux soirées chez Nina
de Villard. Il rencontre là les frères Cros,
L. Dierx, F. Coppée, A. France, A. Villiers
de L'Isle-Adam, X. de Ricard, L. Valade, C. de Sivry.
Au mois d'août, à Bruxelles, il va rendre visite
à Victor Hugo ; celui-ci récite au jeune poète,
ébloui, des vers des Poèmes saturniens. En 1869,
Verlaine projette une pièce, Veaucochard et fils
Ier, en collaboration avec Lucien Viotti, un
ancien camarade de collège pour qui il éprouve
une amitié passionnée (Viotti sera tué pendant
le siège de Paris, le 29 novembre 1870). Un peu
plus tard, il travaille à un drame populaire,
les Forgerons, en collaboration avec Edmond
Lepelletier. Il adresse à Mathilde Mauté de Fleurville
(1853-1914) certains des poèmes de la Bonne
Chanson durant l'été de 1869.
Du mariage au drame de Bruxelles (1870-1873)
Le mariage, plusieurs fois retardé, sera célébré
le 11 août 1870. Verlaine est affecté, sur sa
demande, au 160e bataillon de marche de la garde
nationale. Il recommence à boire et se met à
brutaliser Mathilde.
En mars 1871, il adhère à la Commune et est
chargé de la censure des journaux. Quand les
Versaillais entrent dans Paris, il se conduit
peu glorieusement. De juin à août, il se réfugie
à Fampoux, puis à Lécluse, revient à Paris.
Mais, par peur de la délation des voisins, il
loge chez ses beaux-parents. C'est là que, le
10 septembre, arrive Rimbaud. Le 30 octobre naît
le petit Georges, fils de Paul et de Mathilde.
Le 13 janvier 1872, Verlaine se livre à des
brutalités sur sa femme et son fils, puis se
réfugie chez sa mère. Il s'installe rue
Campagne-Première avec Rimbaud – celui-ci
regagne Charleville le 15 mars, puis revient à
Paris le 18 mai. Durant cette période, aux Fêtes
de la Patience de Rimbaud font écho les Ariettes
oubliées de Verlaine.
En juillet, après une tentative avortée, Rimbaud
et Verlaine quittent Paris pour la Belgique, où
ils vagabondent. Le 21 juillet, Mathilde,
accompagnée de sa mère, part pour Bruxelles avec
l'espoir de reconquérir son mari. Verlaine prend
le train pour Paris avec sa femme et sa
belle-mère, mais les quitte brusquement à la
gare frontière de Quiévrain. Rimbaud et Verlaine
restent en Belgique jusqu'au 7 septembre, date à
laquelle ils s'embarquent à Ostende pour
Douvres. Ils passeront un trimestre à Londres,
au 34-35 Howland Street.
À la fin de novembre, Rimbaud quitte Londres.
Verlaine tombe malade et fait venir auprès de
lui sa mère qui rappelle Rimbaud et lui fournit
l'argent nécessaire au voyage. Verlaine et
Rimbaud font de longues promenades aux environs
de Londres. Après un court séjour en Belgique et
le retour à Londres, les querelles entre eux se
multiplient. Manquant d'argent, ils doivent
donner des leçons de français. Au début de
juillet 1873, Verlaine, excédé, s'embarque
malgré les efforts de Rimbaud pour le retenir.
En mer, il écrit à Rimbaud une lettre dans
laquelle il menace de se suicider. Arrivé à
Bruxelles, il télégraphie à sa femme de venir le
rejoindre ; en même temps, il annonce à sa mère
son intention de se tuer si Mathilde n'obéit
pas. Le 5 juillet, Mme Verlaine accourt à
Bruxelles. Rappelé par dépêche, Rimbaud arrive à
Bruxelles le 8 ; il loge chez Verlaine. Le
10 juillet, ivre, affolé par l'idée que Rimbaud
veut partir, Verlaine, en présence de sa mère,
tire deux coups de pistolet, dont l'un blesse
Rimbaud au poignet. Le soir de ce jour, comme
lui et sa mère accompagnent Rimbaud à la gare,
il a un geste menaçant. Rimbaud se réfugie
auprès d'un agent, et Verlaine est écroué. Le
11 juillet, il est transféré à la prison des
Petits-Carmes, où il y écrira en trois mois au
moins dix-neuf poèmes, dont Crimen amoris et
certaines des plus belles pièces de Sagesse.
Bien que Rimbaud, le 19 juillet, soit revenu sur
ses premières déclarations et ait renoncé à
toute action judiciaire, Verlaine reste en
prison. Il sera, le 8 août, condamné au maximum
de la peine, soit deux ans de prison. L'arrêt
étant confirmé en appel le 27 août, il est alors
transféré à la prison cellulaire de Mons.
Du « château » de Mons à la mort de la mère
(1873-1886) ...
En prison, Verlaine trie du café. Il lit, étudie
l'anglais et l'espagnol. Par l'intermédiaire de
sa mère, il correspond avec Lepelletier, qui
s'occupe de l'impression des Romances sans
paroles. Ce qu'on appelle improprement la
« conversion » de Verlaine, son retour à la foi,
semble avoir été le fruit d'une pieuse
conspiration familiale. Elle est hâtée par la
notification qui est faite au prisonnier, au
début du mois de mai 1874, du jugement du
tribunal de la Seine, en date du 24 avril, qui
prononce la séparation de corps entre Mathilde
et le poète, et donne à la jeune femme la garde
du petit Georges. Le Catéchisme de persévérance
de Mgr Gaume, prêté par l'aumônier, joue un rôle
déterminant, et, le 8 septembre, Verlaine envoie
à Lepelletier la suite des sonnets Jésus m'a
dit... Le 16 janvier 1875, il sort de prison et
est expulsé de Belgique. Sa mère le conduit à
Fampoux, chez les Dehée. Il rejoint Rimbaud,
alors à Stuttgart ; sa tentative pour
« convertir » son ami se termine par une bagarre
sur les bords du Neckar. Le 20 mars, il arrive à
Londres. Aux premiers jours d'avril, il est à
Stickney, près de Boston, dans le Lincolnshire ;
il y enseignera le français et le dessin à la
grammar school, que dirige W. Andrews. Au cours
d'un séjour à Londres, il rencontre Germain
Nouveau (qui avait vécu avec Rimbaud dans la
capitale anglaise l'année précédente). Il passe
les vacances chez sa mère, à Arras. De retour à
Stickney, il refuse à Rimbaud les subsides que
celui-ci lui demandait.
En 1876, il cherche à s'installer à Boston et à
y vivre de leçons particulières. Il se rend
peut-être ensuite à Londres ; il passe l'été
chez sa mère, à Arras.
De septembre 1876 à septembre 1877, il
enseignera au collège Saint-Aloysius, à
Bournemouth, où il aura de graves problèmes de
discipline.
À partir d'octobre, il est professeur à
l'institution Notre-Dame, à Rethel, où il
enseigne le français, l'anglais et l'histoire, à
raison de trente heures de cours par semaine ;
là, il se prend d'une amitié passionnée pour son
élève Lucien Létinois (1860-1883). Il reprend
l'habitude d'aller au café, et le principal
devra ne lui donner de cours que le matin... En
1878, Verlaine visite l'Exposition universelle.
Il correspond avec Charles de Sivry au sujet de
leur projet commun d'opérette, la Tentation de
saint Antoine. En octobre se situe peut-être la
dernière rencontre de Verlaine et de Rimbaud :
celui-ci est alors à Roche, à moins de vingt
kilomètres de Rethel.
Verlaine quitte Rethel, où on lui a fait
comprendre que ses cours ne pouvaient être
continués. Ernest Delahaye s'entremet vainement
pour amener une réconciliation du poète avec les
Mauté. À la fin d'août, Verlaine arrive en
Angleterre avec Létinois. Il installe ce dernier
dans son ancien poste de Stickney. Lui-même se
rend à Lymington, petit port en face de l'île de
Wight, où il enseigne le français à la Solent
collegiate school. À Noël, il séjourne à Londres
avec Lucien Létinois. Au début de 1880, il
ramène Létinois à son village natal de Coulommes
et achète pour lui, au nom de Létinois père, une
ferme à Juniville.
À l'automne, Verlaine est surveillant général
dans un collège de Reims, ville où, durant un
an, Létinois fait son service militaire comme
artilleur.
Au début de décembre, Sagesse (daté de 1881)
paraît à compte d'auteur à la Société générale
de librairie catholique.
L'année 1882 commence par la liquidation de la
ferme de Juniville ; les Létinois se réfugient
en Belgique.
Verlaine collabore à Lutèce, à Paris moderne
(fondée par Léon Vanier). En septembre, il vient
loger à Boulogne-sur-Seine, où travaille un
temps Lucien Létinois (les parents de celui-ci
habitant Ivry). Le 7 avril 1883, Lucien meurt à
l'hôpital de la Pitié, d'une fièvre typhoïde. Le
30 juillet, Mme Verlaine achète aux Létinois
leur petite propriété inhabitée de Malval, à
Coulommes. En septembre, Verlaine s'y installe
avec sa mère et y mène une existence
scandaleuse, souvent vagabonde.
Au début de 1885 intervient le jugement en
divorce. Pour avoir tenté, le 11 février,
d'étrangler sa mère, Verlaine passe un mois en
prison. En mars, Malval est revendu à perte.
Revenu à Paris, Verlaine s'installe dans un
hôtel malfamé, l'hôtel du Midi, 6, cour
Saint-François, 5, rue Moreau, sous le chemin de
fer de Vincennes. D'un avoir primitif de 400 000
francs-or, il reste aux Verlaine un paquet de
titres de 20 000 francs.
La mère du poète meurt le 21 janvier 1886 :
Verlaine, cloué au lit par son hydarthrose, ne
peut se lever. On doit descendre le cercueil par
la fenêtre, et c'est Mathilde qui conduit le
deuil... Louis Le Cardonnel veille la morte et
représente le poète au cimetière.
Le « rôdeur vanné » (1886-1896)
Durant les dix dernières années de son
existence, Verlaine va du garni à l'hôpital et
de l'hôtel au café. Par une curieuse
compensation du destin, c'est au moment où il
est sans ressources, alors que l'essentiel de
son œuvre est fait et que sa veine proprement
poétique est tarie, que la gloire vient. Il
subsistera en lui assez d'astuce paysanne pour
la gérer.
En 1886, il a une liaison avec une prostituée,
Marie Gambier (la « Princesse Roukhine »), puis
il se prend d'une vive amitié pour le jeune
dessinateur F.-A. Cazals (1865-1941). En
septembre 1887, il est sur le point de mourir de
faim et n'est sauvé que par les secours de
quelques amis, dont F. Coppée.
En 1888, un article de Jules Lemaitre consacre
sa gloire. C'est alors que Verlaine joue au chef
d'école et organise les « mercredis » de la rue
Royer-Collard, où se côtoient ses admirateurs et
amis : Villiers de L'Isle-Adam, Barrès, Gabriel
Vicaire, Mme Rachilde, Jean Moréas, Cazals,
Jules Tellier, etc. Du 21 août au 14 septembre
1889, il fait une cure à Aix-les-Bains.
À partir surtout de 1890, il sera la proie
d'amours homosexuelles crapuleuses ou/et des
« chères amies » Philomène Boudin et Eugénie
Krantz. Ses amis organisent des tournées de
conférences (au cours desquelles il est bon de
surveiller ses pas). Du 2 au 14 novembre 1892,
il est en Hollande (La Haye, Leyde, Amsterdam) ;
l'année suivante, du 25 février au 27 mars, il
est en Belgique (Charleroi, Liège, Bruxelles,
Anvers, Liège, Gand).
En 1893, il fait acte de candidature à
l'Académie française et se fait photographier
coiffé d'un haut-de-forme. En octobre, au cours
d'un séjour à l'hôpital Broussais, il frôle de
près la mort. Il fait des conférences à Nancy et
à Lunéville, les 8 et 9 novembre, puis en
Angleterre, à Londres, à Oxford et à Manchester,
du 21 novembre au 5 décembre.
Dans les derniers mois de son existence, le
ministère de l'Instruction publique lui accorde
des secours ; des amis, en particulier Robert
de Montesquiou-Fezensac et Maurice Barrès, lui
envoient ou s'efforcent de réunir des subsides.
En août 1894, Verlaine est élu prince des
poètes. Il meurt à Paris, 39, rue Descartes, le
8 janvier 1896.
L'œuvre
Verlaine affirmait avoir écrit dès le collège
une partie des Poèmes saturniens (1866), recueil
composite qu'il caractérisera parfaitement en
1890 en préfaçant une réimpression du volume,
soulignant alors « l'un peu déjà libre
versification... En même temps, la pensée triste
et voulue telle ou crue voulue telle ». Il y
apparaissait comme un éminent représentant de
l'« école Baudelaire ».
Les Fêtes galantes parurent en 1869. Verlaine y
mariait la tradition de libertinage du XVIIIe s.
(connue à travers les Goncourt) à la poésie et
aux grâces de Watteau et de Lancret, qui avaient
inspiré déjà Gautier et le Hugo de la Fête chez
Thérèse. Il suivait donc une tradition plus
littéraire que picturale. Il baigne les
personnages de la comédie italienne et les
belles écouteuses dans cette clarté lunaire qui
est l'atmosphère propre de sa poésie. Un
pessimisme latent écrase et domine le rêve,
extériorisant une inquiétude profonde. Le
recueil se termine par la confrontation désolée
des deux fantômes de Colloque sentimental :
Tels ils marchaient dans les avoines folles
Et la nuit seule entendit leurs paroles.
On est souvent injuste pour la Bonne Chanson
(1870), recueil qui, dans son principe, fut
formé d'un choix des poèmes adressés par
Verlaine à sa fiancée Mathilde Mauté. Pour qui
connaît la suite de ces existences, s'y inscrit
l'annonce d'un échec pathétique et inévitable.
Le livre est sauvé par quelques pures chansons
aériennes que Hugo n'aurait pas désavouées :
Avant que tu ne t'en ailles,
Pâle étoile du matin,– Milles cailles Chantent,
chantent dans le thym –
Dans les Romances sans paroles (1874), en partie
écrites sous l'influence de Rimbaud, les
« Ariettes oubliées » représentent l'extrême
tentative de Verlaine pour parvenir à une
« poésie objective », cousine au moins de celle
à laquelle visait son ami. Dans la suite
(« Paysages belges », « Birds in the Night »,
« Aquarelles »), paroles et descriptions
reparaissent, et Verlaine, dans une veine
voisine de celle des peintres impressionnistes,
donne la formule d'un art où, comme le dira
l'Art poétique (1874, publié en 1884),
« l'indécis au précis se joint ». Mais c'est
bien l'expérience vécue des années 1871-1873 qui
se reflète dans ces poèmes.
Sagesse (1881) a longtemps été considéré comme
le chef-d'œuvre de Verlaine, et une telle
opinion reste soutenable (même si certains
préfèrent Romances sans paroles). Le recueil est
né, pour une part, du démembrement de
Cellulairement, qui contenait les pièces
composées à la prison des Petits-Carmes à
Bruxelles et durant la détention à Mons. L'œuvre
fut poursuivie à Stickney, à Arras ; certaines
pièces doivent même dater de Rethel et de
Coulommes, donc d'une période où le poète était
retourné à ses habitudes d'intempérance et de
débauche. Il n'est donc pas surprenant que le
volume manque d'unité. Les moins bonnes parties
du livre sont envahies par le didactisme et par
la prose. Mais les poèmes de la suite Jésus m'a
dit... (II, IV) comme la suite (III, II) : Du
fond du grabat / As-tu vu l'étoile..., qui se
termine par « Est-ce vous, Jésus ? », forment un
admirable ensemble ; le poète y vit intensément
sa foi en un Dieu qui est aussi une personne.
Mallarmé ne s'y était pas trompé, qui écrivait :
« Là, en un instant principal, ayant écho en
tout Verlaine, le doigt a été mis sur la touche
inouïe qui résonnera solitairement,
séculairement. »
La « rentrée » littéraire de Verlaine à la fin
de 1884 fut marquée par Jadis et Naguère, paru
chez Vanier. On y trouve des Vers jeunes,
provenant du manuscrit des « Vaincus », une
comédie en vers, les Uns et les autres,
prolongement dialogué des Fêtes galantes. Les
poèmes les plus frappants sont les contes
diaboliques empruntés à Cellulairement, en
particulier Crimen amoris, qui transpose en une
somptueuse allégorie orientale l'aventure avec
Rimbaud :
Dans un palais, soie et or, dans Ecbatane... Des
poèmes d'impressions ou d'aveux y figurent :
« Kaléidoscope », « Vers pour être calomnié ».
D'autres indiquent déjà l'affaiblissement du
sens critique.
Amour, paru en 1888, est également composite :
il est fait de pièces provenant de
Cellulairement, de dédicaces avec le lamento de
Lucien Létinois inspiré à Verlaine tant par le
souvenir des pièces « À Villequier » des
Contemplations que par l'In memoriam de
Tennyson.
Au mois d'août 1887, Verlaine écrivait à Charles
Morice : « Parallèlement est le déversoir, le
« dépotoir » de tous les « mauvais » sentiments
que je suis capable d'exprimer. » Cet inquiétant
programme ne fut que trop bien rempli. Verlaine,
visant à un succès de scandale, mettait la magie
incantatoire au service des pires faiblesses de
la chair. Après avoir placé au début du recueil
paru en 1889 les sonnets « baudelairiens » des
Amies, il avouait sans fard sa préférence pour
les amours homosexuelles. Mais c'est là
peut-être qu'il s'est raconté avec le plus de
lucidité. Avec Femmes (1890) et Hombres (1904),
il a fait mieux ou pire. Pour Dédicaces (1890),
momentanément brouillé avec Vanier, il se fit
son propre éditeur. Ce recueil est intéressant
par la variété du ton ; par un étonnant
mimétisme, Verlaine adapte chaque pièce au
tempérament du souscripteur. Les vers à la
mémoire de Villiers de L'Isle-Adam ou de Rimbaud
(dont on avait, à tort, annoncé la mort) sont
parmi les plus beaux qui soient sortis de sa
plume.
Durant les six années qui lui restent à vivre et
alors que, pour reprendre la vigoureuse
expression de Tristan Corbière, il « parle sous
lui », Verlaine va publier une masse de vers
égalant en quantité son œuvre antérieure.
D'abord Bonheur, recueil auquel il travaillait
depuis 1887, publié en juin 1891 et qui, dans
son esprit, devait, avec Sagesse et Amour,
constituer une trilogie. Mais il est beaucoup
plus faible que les deux autres volumes.
Liturgies intimes (1892) est un travail fait sur
commande pour la revue le Saint-Graal. Il montre
au moins que Verlaine était demeuré sensible aux
somptuosités du culte catholique.
Jusqu'à la fin, Verlaine, vendant ses poèmes à
Vanier un par un, demeura un habile artisan du
vers. Mais l'atmosphère de lourde sensualité, de
vulgarité, de grossièreté même des derniers
recueils (Chansons pour elle, 1891 ; Odes en son
honneur, 1893 ; Dans les limbes, 1894 ; Chair,
1896) est souvent insupportable. De minces
anecdotes, des pitreries de vieux clown obscène
dissimulent mal l'absence de pensée.
Les injures posthumes collectionnées par Vanier,
publiées sous le titre Invectives (1896),
n'ajoutent rien à sa gloire. Mais déjà, au début
des Liturgies intimes, Verlaine avait placé un
étonnant contre-hommage « À Charles Baudelaire »
qui était presque un reniement. Toute cette
production est le reflet de l'univers
d'impulsions élémentaires où l'alcoolisme
habituel avait plongé le poète.
Verlaine est un médiocre prosateur (sauf dans
les Poètes maudits [1884], où il s'est astreint
à quelque rigueur d'expression). Ses œuvres en
prose comprennent : le Voyage en France par un
Français (vers 1880) ; Nos Ardennes (article du
Courrier des Ardennes, 1882-1883) ; les Poètes
maudits (1re série, 1884 ; 2e série, 1888), où
Verlaine s'est peint lui-même sous l'anagramme
de « Pauvre Lélian » ; les Hommes d'aujourd'hui
(1885-1893) ; Louise Leclercq, Pierre Duchatel,
et les Mémoires d'un veuf (1886) ; Histoires
comme ça (1888-1890) ; Gosses (1889-1891) ; Mes
hôpitaux et Souvenirs (1891) ; Mes prisons et
Quinze Jours en Hollande (1893).
Dans la plupart de ces pages, Verlaine se
raconte inlassablement et verbeusement ; elles
offrent un intérêt plus documentaire que
littéraire. Dans les Mémoires d'un veuf, on le
voit interroger ses rêves. D'autres nous
informent sur la vie littéraire du temps. Il
faut mettre à part les études, notes, préfaces
concernant Rimbaud : à partir de 1886 (première
édition d'Illuminations), Verlaine se fait
l'artisan de la gloire de Rimbaud et l'exploite
à son bénéfice.
La correspondance, en raison d'un parti pris de
vulgarisme et de gaminerie, a, elle aussi, un
intérêt surtout documentaire. (Les lettres
écrites de Londres à Lepelletier en 1872 forment
exception.)
L'homme Verlaine a d'abord été la victime de sa
mère : il avait tous les caractères de l'enfant
gâté, qu'il essaya toute sa vie de demeurer :
Je suis un berceau
Qu'une main balance
Au creux d'un caveau : Silence, silence !
La « fée verte » pesa lourdement sur son destin
puisque, à deux reprises (à l'égard de Rimbaud
le 10 juillet 1874, de sa mère le 11 février
1885), il se livra, en état d'ivresse, à des
actes de violence qui le conduisirent en prison.
Et il a bien failli tuer Mathilde et le petit
Georges en janvier 1872.
Longtemps soutenu par la présence et l'aide
matérielle de sa mère, malgré ses efforts pour
reprendre en main sa vie, il n'y parviendra pas
et, finalement, il optera pour l'Assistance
publique, puisque, durant les dix dernières
années de sa vie, il n'a pas passé moins de
quarante-sept mois (presque quatre ans) dans les
hôpitaux parisiens !
Plus encore que « Parallèlement », sous-titre
qu'on a proposé de donner à son œuvre entier,
celui-ci pourrait s'intituler « Dans les
limbes ». En effet, dans l'univers mental de
Verlaine voisinent curieusement ses fantasmes,
ses rêves, ses regrets, ses réminiscences, ses
désirs charnels et aussi ses aspirations vers le
mieux, ses bonnes pensées. Son paysage intérieur
est tout de brume, de brouillard et de rêve ;
c'est bien celui d'un moderne « bilio-mélancolique »,
poète saturnien, disciple de Baudelaire et
contemporain des peintres impressionnistes. Il a
toujours donné la préférence à l'automne et à
l'hiver sur la saison ensoleillée. D'instinct,
il est allé vers les pays de la brume et de la
pluie, mieux en accord avec son univers
intérieur. La seule fois où il se hasarde vers
le sud, c'est sur l'ordre du docteur, pour
prendre les eaux à Aix-les-Bains.
Poète chez qui prédomine une sensualité à la
fois impérieuse et diffuse, valorisant le froid,
l'obscurité, la pluie, la neige, poète de la
terre et de l'eau, Verlaine était un féminin, il
l'a dit lui-même. C'est pourquoi ses affinités
avec Desbordes-Valmore vont au-delà de la simple
influence littéraire.
Cette œuvre, qui frappe par l'absence ou la
pauvreté des préoccupations intellectuelles, est
une des plus mélodieuses de la littérature
française. Un art très souple rivalise avec la
peinture, la sculpture, la musique, et, parfois,
jaillit l'image impérissable, de valeur
universelle, formulée avec une absolue justesse
de ton :
Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant...
(Mon rêve familier)
Votre âme est un paysage choisi...(Clair de
lune)
Il pleure dans mon cœur Comme il pleut sur la
ville...
Par ailleurs, la place tenue par Verlaine dans
l'évolution du vers français est capitale ; il a
contribué à la libération du vers en variant
constamment les rythmes et les mètres. Il a
écrit des poèmes à rimes uniquement masculines
ou féminines, des poèmes sur deux rimes ou à
rimes triplées. Il varie les coupes, joue sur
les rimes intérieures, les rimes équivoques, les
assonances, les vers sans rimes avec une oreille
toujours très sûre. Il sait faire passer des
treize syllabes pour des alexandrins et des vers
de sept ou neuf syllabes pour des octosyllabes.
Il considérait, cependant, qu'il convenait de
conserver la rime et qu'au-delà de treize
syllabes le vers français se disloque.
Par la variété même de ses tentatives, il a
puissamment agi sur tous les poètes venus après
lui et il a écrit des dizaines de poèmes qui
vivront aussi longtemps que notre langue.
© Larousse / VUEF 2003