Dramaturge anglais
(Stratford on Avon, Warwickshire, 1564-Stratford
on Avon, Warwickshire, 1616).
Introduction
Au sortir du chaos sanglant de la guerre des
Deux-Roses, la dynastie des Tudor avait apporté
à l'Angleterre la paix et la sécurité. La
question religieuse, réglée par un compromis,
était devenue secondaire. Un pasteur, qui fut
l'un des premiers à écrire un mémoire
biographique sur Shakespeare, conclut
tranquillement : « Il mourut papiste » ; en
rejetant l'autorité du pape, Henri VIII avait
conquis pour le pays l'esprit de libre
expérience comme celui de libre entreprise, liés
à une infrastructure soudain très progressiste.
La démarche souple et agile de l'âge nouveau se
trouve dans les petits romans de Thomas Deloney
proclamant la gloire modeste et efficace des
patrons du textile aussi bien que dans les
écrits de Francis Bacon préparant la science
moderne par l'esprit d'expérience et
d'induction. Autant que la manufacture
progressait l'agriculture, en bonne partie grâce
aux « clôtures » qui élargissaient le domaine
privé aux dépens des communaux et commençaient
l'éviction de la paysannerie. Shakespeare était
des propriétaires fonciers qui eurent leur part
de cette bonne affaire. Comme les bourgeois
romains du temps de Menenius Agrippa et de
Coriolan, il ne craignit pas, en temps de
disette, de réserver des grains pour les vendre
plus cher. Il fut, avec conviction, de son
temps : celui d'une grande reine, savante,
pragmatique, courageuse, énergique et prudente,
dont la personnalité complexe domina son époque
depuis son avènement, en 1558, jusqu'à sa mort,
en 1603. Élisabeth Ire fut pour tout son peuple
une idole, un mythe vivant, une Diane
chrétienne, la Reine Vierge. Ses sautes
d'humeur, ses fureurs l'humanisent, et
Strindberg pense qu'elles sont passées dans la
Cléopâtre de Shakespeare, dont elle est
autrement l'opposé. L'âge l'assombrira : la
Fortune n'a que des sourires contraints pour les
vieilles coquettes, et son dernier favori,
Essex, jeune étourdi intrépide, arrogant et
fantasque, dont il semble que Shakespeare se
soit souvenu pour camper la figure glorieuse et
absurde de Hotspur en face d'Henri IV, et
peut-être celle de Coriolan, n'était pas un bon
choix. Dépité du mauvais succès de ses
imprudentes entreprises, Essex finit par
déclencher dans Londres une insurrection dont
l'échec fut quasi ridicule, et la reine se
résigna à le laisser condamner et décapiter
(Bacon, qui n'est pas Shakespeare, fut son
impitoyable accusateur). L'époque fut pour
l'Angleterre un grand siècle, marqué par les
débuts de l'expansion impérialiste, les
découvertes et le premier pillage du monde. La
dernière grande pièce de Shakespeare, la
Tempête, pose sous forme de féerie le problème
colonial.
Légende et biographie
William Shakespeare naquit à Stratford-on-Avon,
dans le fertile Warwickshire, entre le 20 et le
26 avril 1564. Il était le fils d'un notable,
alors prospère, qui, en 1568, fut bailli ou
maire de la petite ville. Il fit donc d'abord
des études tranquilles dans une de ces bonnes « grammar
schools » qui dispensaient alors une éducation
démocratique. Mais, à partir de 1577, la fortune
familiale déclina. On ne sait ce qu'il advint
alors du fils, que nous ne retrouvons qu'à la
fin de novembre 1582, épousant une femme de huit
ans son aînée, Anne Hathaway. Une fille leur
naquit en mai 1583. On a pensé que ce n'était
pas Shakespeare qui, à dix-huit ans, avait été
le séducteur et que la singulière sévérité qu'il
manifesta jusqu'au bout, parfois hors de propos
(cf. Prospero dans la Tempête), aux liaisons
prématurées pouvait être liée à une rancune
personnelle.
On a lieu de penser que Shakespeare arriva seul
à Londres en 1587 ou 1588. Ce sont des années de
grands événements. En 1587, Marie Stuart,
retenue prisonnière depuis vingt ans et en
faveur de qui des complots catholiques
s'ourdissent périodiquement, est décapitée. En
1588, l'Invincible Armada, qui se croyait déjà
maîtresse de l'Angleterre, est mise en déroute :
la puissance anglaise est affermie et
consolidée. Le théâtre élisabéthain fait au même
moment une entrée fracassante dans l'époque et
dans l'histoire culturelle avec la Tragédie
espagnole de Thomas Kyd, prototype du drame de
la vengeance, dont Hamlet sera l'exemple le plus
illustre et le plus singulier, et avec
Tamburlaine (Tamerlan) de Marlowe, glorieuse
expression d'une vision paranoïaque.
On ne sait si, comme le veut une de ces légendes
qui tiennent ici lieu de biographie, Shakespeare
s'approcha d'abord du théâtre en tenant par la
bride les chevaux des spectateurs. Dès que nous
rencontrons (en 1594) son nom dans des documents
d'archive, il est non seulement acteur, mais
aussi actionnaire de la troupe dite « du lord
Chambellan ». C'est désormais à travers les
documents relatifs à l'histoire du théâtre que
nous suivons ses progrès. L'acteur, en lui, ne
semble pas avoir beaucoup compté ; d'ailleurs,
le métier ne payait pas ; mais l'homme
d'affaires théâtrales fit si bien les siennes
qu'en 1596 il avait remis sa famille à flot et
faisait anoblir son père. Si peu qu'il jouât,
par ailleurs, l'optique des planches restait la
sienne, jusqu'au point de devenir le symbole
fréquent de la vie qui n'est peut-être
qu'illusion vitale et parodie de réalité :
Hamlet parle comme un acteur qui joue Hamlet. La
troupe, ayant joué un Richard II sur commande
pour Essex, se trouva en disgrâce à la fin du
règne ; notre auteur sera, par contre, lié aux
célébrations du règne de Jacques Ier.
Sa vie privée reste entièrement mystérieuse. On
a tenté de la tirer de la séquence de 154
sonnets, publiée en 1609, mais dont une partie,
comme le révèle un écrit contemporain, était
connue dès 1598. Ces sonnets content une
curieuse histoire avec un accent souvent
poignant de vérité ; pourtant, la vérité de
l'homme de théâtre peut-elle jamais être nue ?
Le drame, ici, est à quatre personnages : le
poète, l'ami, la maîtresse et, en retrait, le
poète rival. Les sonnets les plus ardents sont
ceux, voisins dans leur vision du Phèdre ou du
Banquet, où Shakespeare chante son amour de
l'ami. Pierre Jean Jouve veut voir dans le
vingtième un témoignage d'homosexualité. On y
lira plutôt la frustration, qui viendrait de ce
que par malheur l'objet aimé n'appartient pas au
sexe dont on peut jouir ; si cet objet s'appelle
Southampton, dont les mœurs sont connues,
l'obstacle pourrait n'être qu'un interdit en
soi-même. Au surplus, depuis Pétrarque, il y a
dans tout sonnet beaucoup de littérature ; on a
même avancé l'hypothèse d'une commande. Mais,
sur le fond – l'admirable langage des émotions,
qui est le vrai fond de ces poèmes et leur
signifié-signifiant –, on ne peut guère se
tromper : cet homme est tel qu'il se dit ; c'est
un masochiste, et son vrai bonheur est le
bonheur de souffrir, d'être privé, rejeté,
trahi. Si l'on a mentionné Platon, c'est que
l'amour que nous disons homosexuel est ici noble
et exaltant, glorifiant la beauté autant que
l'âme, dont elle est le miroir, mais ignorant
tout des caresses. Comme tout amour, cependant,
il voudrait se croire assuré de l'autre et se
voit dépossédé, et de deux côtés même, car l'ami
va se tourner d'une part vers le poète rival et
d'autre part – double trahison – vers la
maîtresse. Celle-ci, c'est la fameuse brune,
raillée corps et âme, et pourtant redoutée. Il y
a beaucoup de brunes de pièce en pièce usurpant
la place légitime des blondes, et l'on peut
penser qu'elles descendent toutes de la même
brune. Tout cela ne ferait qu'une anecdote si
une certaine conception masochiste,
disions-nous, et mélancolique de l'amour n'en
ressortait fortement.
Pour le reste, il n'y a qu'à feuilleter de
maigres éphémérides : en 1596, le fils de
Shakespeare, Hamnet, est mort, et peut-être le
personnage de Hamlet en sera-t-il assombri.
Mais, en 1597, on voit déjà notre homme
d'affaires se retourner de Londres vers
Stratford, où il achète New Place, une très
belle maison. En 1598, sa troupe s'installe au
nouveau théâtre du Globe, auquel son nom reste
le plus associé. Les professionnels du théâtre
trouvent alors devant eux les troupes
d'« enfants » dont il est question dans les
conversations de Hamlet avec les acteurs. Des
« enfants » jouent aux chandelles dans la salle
close des Frères Noirs (Blackfriars). Les
Comédiens du Roi (the King's men) – nom que
porte la troupe de Shakespeare à partir de 1603
– vont s'y installer en 1608. Les pièces s'y
font plus intimes, plus « romantiques ».
Shakespeare semble, dans ses dernières pièces,
influencé en ce sens par de jeunes auteurs,
comme John Fletcher. C'est sans doute en
collaboration avec celui-ci qu'il produira en
1612 sa dernière pièce, Henri VIII. Il meurt le
23 avril 1616, des suites, dit-on, d'un banquet
avec Ben Jonson.
Un rituel populaire
Le théâtre, qui fut la vraie vie de Shakespeare,
occupe dans la civilisation élisabéthaine une
place unique, avec la musique que nous entendons
encore dans les admirables chansons des pièces.
Il fallait pourtant au public populaire, debout
au parterre pour quelques pence, autre chose que
cette délicate magie : une action très physique
à laquelle participer, de bons coups d'épée,
l'illusion du sang et de la mort. Que cette
populace brutale, habituée des atroces combats
d'ours et de taureaux avec des chiens, ait
relayé la reine et la Cour comme auditoire,
c'est une des merveilles du temps et du lieu ;
mais encore cela fait-il comprendre que les
pièces n'aient pas une forme châtiée ou sévère ;
si l'on ajoute que, dans la maigre compagnie
d'acteurs, il y avait par obligation des
comiques, le bouffon et le fou, parmi les plus
payés, parce que les plus appréciés, et qu'il
n'était pas question de ne pas les employer, on
voit pourquoi il n'est pas de pièce qui ne leur
accorde quelque interlude. C'est l'une des
gloires de Shakespeare d'avoir cependant
incorporé, comme il l'a fait, le comique et le
grotesque à la vie même, dont il cherchait à
rendre l'essence, de faire de cette association,
qui aurait pu être, au service du goût de
l'époque, simple routine, quelque chose d'aussi
profondément significatif que la grimace des
chapiteaux ou des miséricordes de nos
cathédrales.
Plaisir de la turbulente foule, plaisir des gens
de la Cour et d'une partie de la bourgeoisie, le
théâtre est, depuis qu'il existe, l'objet de la
méfiance des bigots – des puritains, qui ont
avec eux l'autorité. Comme les spectacles
brutaux, il est (arrêté du lord-maire de 1570)
relégué dans les faubourgs avec les mauvais
lieux. Il est dangereux pour l'ordre moral. On
voit la municipalité fermer en 1582 les « auberges-théâtres »
de la ville ; mais, en 1583, la reine fonde sa
troupe. La peste vient au secours des
puritains ; à peine les scènes interdites
seront-elles rouvertes qu'une pièce satirique
les refermera. Quant aux auteurs, ils sont
divisés en 1600-1601 par la « guerre des
théâtres ».
On s'était accommodé d'auberges-théâtres : une
cour non couverte et des galeries tout autour.
Les premiers vrais théâtres, comme le Cygne (the
Swan), suivent paresseusement ce modèle. La
scène est la « scène-tablier » (apron stage), de
trois côtés entourée par les spectateurs, parmi
lesquels elle s'avance. Toute mise en scène qui
considérerait la disposition des acteurs et ses
modifications comme tableau et suite de tableaux
est de ce fait impossible. C'est le mouvement
qui compte, celui qui sans cesse déplace les
lignes et défait les contours. La scène est plus
profonde que large, et, au fond, elle est
doublée d'une arrière-scène fermée d'un rideau,
qui pourra devenir la chambre à coucher de
Desdémone. L'arrière-scène est couverte, et son
toit peut devenir le lieu de l'action : les
remparts d'Elseneur ou le balcon de Juliette.
Cette Juliette, par ailleurs, est un garçon. Il
ne paraît pas une femme sur la scène anglaise
jusqu'à la réouverture des théâtres après la
Restauration de 1660. Les rôles de femmes sont
tenus par des « boy actors » vêtus
paradoxalement de robes somptueuses, quand ils
ne sont pas, comme cela est si fréquent dans les
comédies shakespeariennes, « déguisés » en
garçons avec d'étranges superpositions
d'équivoques. La troupe de Shakespeare a deux
« boy actors », l'un petit et l'autre grand,
souvent couplés ; d'où l'adaptation des rôles,
car Shakespeare avait ses acteurs présents à la
pensée : Hermia et Helena dans le Songe d'une
nuit d'été, Rosalinde et Celia dans Comme il
vous plaira sont toujours la petite et la
grande.
Le jeu est vigoureux, emphatique, bien plus
rhétorique que réaliste. Il faut souligner
l'aspect de rituel, qui est sans doute ce qui le
sépare le plus de nous. On remarque de pièce en
pièce et par exemple à la fin d'Hamlet les
sonneries de trompettes. Les morts, qui
surabondent, sont traités le plus souvent avec
cérémonie et solennité. Nous ne sommes pas
encore très loin du théâtre antique. Sénèque est
d'ailleurs une influence déterminante, mais,
lorsqu'on considère les traductions qui se
succèdent à partir de 1560, on est frappé de la
saveur anglaise qu'elles ont acquise aussitôt,
de la façon dont le quotidien est venu s'insérer
dans la rhétorique, bref de ce que Sénèque est
devenu pour l'imagination des jeunes écrivains
qui ont le sens dramatique et l'énergie
naturelle de leur peuple. Le Plutarque d'Amyot
retraduit par Thomas North a la même saveur, et
Shakespeare saura s'en servir. Le refus de la
distance historique amène l'Antiquité au milieu
de nous et fait parcourir les rues de Rome aux
corporations londoniennes avec leurs tabliers de
cuir et leurs insignes de métier. Le costume ?
César entrouvre son pourpoint, et Macbeth sera
joué par Garrick en habit, culotte et bas en
1766. Les âmes sont comme le vêtement : tout est
contemporain de l'auteur ; son imagination ne
connaît que le vif.
Les archives du théâtre font état de quelques
accessoires de scène. Il y avait si peu de
décors que, dans ses prologues, Shakespeare
invitait souvent les spectateurs à les suppléer
par l'imagination.
Rhétorique et vision poétique
En quelque vingt-trois ans d'activité fiévreuse,
Shakespeare, outre les Sonnets et les poèmes
lyriques ou narratifs, produisit trente-huit
pièces de théâtre. Au XIXe s., on les
répartissait commodément en trois périodes : la
première, marquée principalement par des
comédies, légère et heureuse ; la deuxième,
celle des tragédies, noire et qui correspondrait
à un profond désarroi personnel ; la troisième,
celle des pièces romanesques, réaffirmant, au
terme des conflits et des désastres, l'ordre et
la lumière. Ce schéma doit être nuancé dans
toutes ses parties : il y a partout ombre et
lumière. Ce qui est le plus certain, c'est
l'évolution de l'écriture, depuis la rhétorique
outrée et fleurie du début jusqu'au
dépouillement de la fin. C'est aussi la
conception théâtrale, les œuvres de la fin
présentant un même éloignement de la réalité.
On est frappé par la richesse des thèmes
découverts et tenus en réserve dès les débuts du
jeune dramaturge, et aussi par la persistance de
sa vision et par ses récurrences : telles qu'on
peut regrouper ensemble des pièces séparées par
un plus ou moins large intervalle de temps, en
un même faisceau de significations.
Shakespeare, à ses débuts, vers 1589, trouve
déjà portée à la scène une chronique flottante
dont il tire les quinze actes des trois parties
d'Henri VI. On ne peut séparer avec certitude la
part de la dramaturgie anonyme de la sienne
propre. Cependant, ses pièces sont liées à la
formation de son génie et montrent déjà ce qui
restera sa dure et sombre conception de
l'histoire : de petits rois faibles comme des
enfants, quand ce ne sont pas des enfants, sont
isolés parmi les ambitions et les convoitises
des grands féodaux ; mariés, trompés, bafoués,
humiliés avant la mise à mort, ils diront la
grandeur creuse et la pitié de leur état. Henri VI,
qui finira sous la dague du futur Richard III,
est le premier à verser des larmes sur cette
monstrueuse tuerie incohérente, absurde, « entre
un fils qui a tué son père », « entre un père
qui a tué son fils ». La cruelle reine Margaret
tend un mouchoir rouge du sang du petit Rutland
au duc d'York son père pour essuyer ses larmes.
Le mélo atteint à la grandeur. Sous le massacre
mutuel des dirigeants, la plèbe grouille et il
lui vient des idées : John Cade insurgé a des
formules surprenantes : « Tout le royaume sera
en commun [...], il n'y aura plus d'argent.
J'habillerai tout le monde de la même livrée. »
Titus Andronicus, première tragédie de
Shakespeare, date d'environ 1592. La décadence
romaine rejoignant la barbarie britannique,
Titus, treize ans avant, est déjà une ébauche de
Lear, un vieil homme vaniteux, impérieux,
inflexible, qui croit rester maître des volontés
qu'il libère en dédaignant d'appuyer la sienne
sur le pouvoir. Il tue sans broncher son fils
qui ose s'opposer à son caprice, comme il a
sacrifié sans pitié aux mânes de ses fils morts
le fils de Tamora, la reine captive. Saturninus,
à qui il abandonne l'empire, épouse la captive,
qui devient toute-puissante pour la vengeance.
Comme Goneril ou Régane, filles de Lear, elle
incarne autant la luxure que la cruauté : elle
est secondée dans l'atroce par son amant, Aaron
le More. Il y aurait lieu de considérer la
dramaturgie de Shakespeare comme un système
limité de combinaisons alternatives. Le More
joint à la blanche appelle en lui des images
lascives qui soit se déposent sur le noir
– ici –, soit se disposent en face de lui
– Othello. L'hubris de Titus, la haine et le
stupre chez Tamora se rejoignent pour déchaîner
une orgie de meurtres et de mutilations. Il n'y
a plus qu'à demander à Sénèque et à Ovide de
quoi l'illustrer. Lavinia, les deux mains et la
langue coupées, suit Philomèle ; les fils servis
en pâté à la mère renouvellent le festin offert
à Thyeste. Et dans tout cela, si la rhétorique
est reine, une vision poétique sourde et
profonde se fait jour. Le génie scénique de
Peter Brook a ressuscité brillamment cette pièce
outrancière, que le raisonnable XVIIIe s. avait
enlevée à Shakespeare. Il ne lui aurait pas
enlevé Richard III (1592 ?), où l'on respire
déjà le plein génie du poète avec sa noire
psychanalyse de la difformité poursuivant ses
compensations par la puissance et par le
meurtre. « Les chiens m'aboient dessus quand je
boitille auprès. » « Ne pouvant faire l'amoureux
je ferai donc le traître. » Sa mémoire lui
présente généreusement les horreurs de ce temps
des monstres qu'il clôt : la couronne de papier
du duc d'York son père, Rutland égorgé par le
loup Clifford et la louve Margaret. On dira
qu'il en sort de nouveau un tyran de mélodrame :
« Off with his head ! » (« Qu'on lui coupe la
tête ! »). La reine de cartes d'Alice et Ubu
feront à cet ordre un écho parodique. Ce ne sont
pas les meurtres même les plus pathétiques qui
retiennent le plus notre attention. Shakespeare
n'a jamais fait scène plus éblouissante, ni plus
inquiétante que celle qui met face à face
Richard et Anne suivant le cercueil de son
beau-père tué par Richard après son père et son
mari. Richard courtise Anne par impossible
gageure auprès de ce cercueil que celle-ci vient
de couvrir de larmes. La façon dont il la
retourne est exemplaire et liée à la vision
amère que le poète a déjà de la faiblesse des
femmes. C'est sa beauté, dit le sinistre
Richard, qui l'a envoûté jusqu'au crime. Et
quand Anne a pris sa bague, resté seul avec sa
conscience de son corps difforme, Richard se
demande s'il a pu changer à ce point. Le dégoût
domine en lui, comme chez le Caligula de Camus.
Il y a sous la joie apparente du mal une sorte
de désespoir, celui de Satan embrassant le mal
comme son seul bien, qui fait de lui un grand
maudit et rehausse sa stature.
L'angoisse comique : le thème de l'identité
Aux débuts de Shakespeare dans le comique, on
voit de même une source classique et un cadre
pseudoclassique. Les Ménechmes de Plaute
produisent la Comédie des erreurs (The Comedy of
Errors, 1592). Shakespeare cherchant son bien a
rencontré un thème, potentiellement autre que
comique, qui va l'occuper longuement, celui de
l'identité : qui suis-je ? Il suffit de
l'invention de deux jumeaux, Antipholus de
Syracuse et Antipholus d'Éphèse, nantis de deux
domestiques jumeaux, et d'accepter la convention
qu'ils alterneront sur la scène sans se
rencontrer. Du point de vue comique, c'est un
perpétuel quiproquo, pour les domestiques
quelques volées de bois vert et pour les patrons
des vitupérations de femmes acariâtres ; ce qui
compte au-delà de la farce, c'est l'exclamation
d'Antipholus de Syracuse qui a essuyé le
tourbillon verbal d'Adriana, femme de celui
d'Éphèse : « Eh quoi ! l'ai-je épousée en rêve,
ou si je dors maintenant, et crois entendre tout
ceci. » Et le serviteur à son tour se croit
« métamorphosé ». S'il peut exister une angoisse
comique, elle s'exprime dans leurs paroles, par
le sentiment de n'avoir plus prise sur le réel,
comme dans un rêve, et de ne plus exister.
Shakespeare est assez fasciné par ce sortilège
pour le recréer l'année suivante (1593) dans la
Mégère apprivoisée (The Taming of the Shrew) et,
comme pour qu'on ne s'y méprenne pas, en le
redoublant. Le prélude à la pièce est une
première présentation du thème : un rétameur
ambulant s'endort ivre mort à la porte d'une
auberge, où il est aperçu par un seigneur
revenant de la chasse avec ses gens. L'idée
vient au seigneur d'emporter l'ivrogne chez lui,
où celui-ci se réveillera dans un lit somptueux,
devenu le seigneur, puisque traité par tous
comme tel, avec une gente dame pour épouse. Sly
résistera vaillamment, repoussera le vin et
réclamera sa petite bière, à laquelle il lie son
identité, puis finira par se résigner au
témoignage de tous ses sens. Merveille du
folklore universel et du conte populaire : c'est
l'histoire même d'Abu al-Hasan et d'Harun
al-Rachid contée la six cent vingt-septième
nuit.
Sly le rétameur n'est pas heureux d'être devenu
un autre, fût-ce un seigneur. Que dire alors de
Kate la mégère ? Petruchio, qui ne la veut pour
femme qu'à cause de la dot, est prémuni par
l'indifférence contre son agressivité délirante.
Les pires hurlements, que sont-ils mesurés à
l'étalon des bruits ? Quant aux gestes, il n'est
que de savoir que Petruchio a l'avantage des
muscles. Celui-ci va dresser Kate comme on
dresse un cheval rétif, mais par des moyens
appropriés, c'est-à-dire psychologiques. Entre
Kate et le monde un rapport stable s'est
établi : elle est ce qu'on la voit, on la voit
ce qu'elle est, elle est reconnue. Petruchio,
qui la trouve toutes griffes et toute invective,
la complimente sur sa douceur et déplore
l'incompréhension dont elle est l'objet. Il
l'isole des autres en paraissant la défendre et
il l'isole de ses propres paroles, puisque le
sens n'en est plus compris. Tout se dérobe à son
attente, et, après le mariage, restée seule avec
lui et emmenée dans sa campagne, Kate est
soumise à un processus méthodique d'aliénation.
Une femme humble et docile en surgira. Nous
sommes invités à tenir cette psychiatrie pour
satisfaisante. Notons que, dans la même pièce,
le thème de l'identité est mis une troisième
fois en jeu, lorsque, dans le cadre d'une
intrigue secondaire, le père de Lucentio trouve
un imposteur prétendant être lui et se voit
traiter d'imposteur.
Les pièces de Shakespeare se tiennent. Lucentio
est arrivé à Padoue nanti d'un programme
d'études austère, avec l'éthique au centre ; son
serviteur et ami Tranio plaide pour la musique
et la poésie qui stimulent l'imagination. Mais
la vue de Bianca – la sœur de la Mégère
– produisant l'habituel coup de foudre est bien
plus efficace. C'est en somme le schéma de
Peines d'amour perdues (Love's Labor's Lost,
1594 ?), avec la même idée de présomption et
d'illusion sur soi-même châtiées par la
rencontre de la vie et de l'amour. Le roi de
Navarre est un Lucentio édictant non seulement
pour lui-même, mais pour ses trois compagnons
une règle monacale féroce, qui, en faveur de
l'étude, dénie à la chair le manger, le dormir,
l'amour et jusqu'à la présence des femmes – pour
trois années. Là-dessus arrive la princesse de
France en ambassade avec trois suivantes, et
voici la règle mise en pièces, mais par chacun
sournoisement, en cachette des autres. Le thème
de l'identité – simplement cette fois l'identité
de ce qu'on aime – n'est plus ici que le jeu
d'une mascarade malicieuse, où les femmes ont
interverti les signes de la leur de façon à
contraindre leurs amants à une cour aberrante.
La pièce a une faiblesse liée au véritable
protagoniste, Berown (ou Biron), dont le langage
tendu et vibrant semble bien représenter celui
de Shakespeare. Nous avons vu au début Berown,
seul homme de bon sens, plaider pour une vie
ouverte à l'influence des femmes (« leurs
regards sont les livres, l'école, d'où jaillit
le vrai feu prométhéen »). Or, la présomption
des quatre hommes devant – c'est le thème de la
pièce – être châtiée par les quatre femmes,
celle de Biron, comme d'un persifleur inhumain,
reçoit pour sentence qu'il ira à l'hôpital faire
rire les moribonds une année entière. Ce
persifleur, Shakespeare a oublié de nous le
montrer, ce qui n'est pas de bon théâtre. Tout
cet épisode de la guerre des sexes est ici, sur
le mode léger, un assaut d'esprit. Les jeux du
langage, c'est presque le fond de la pièce,
traité aussi en parodie grâce à un pédant et à
un grotesque, et en parodie de parodie grâce au
page du grotesque. Shakespeare semble avoir
voulu exorciser (sans y parvenir) la fascination
qu'exercent sur lui les possibilités du langage.
Amour et caprice
Si le langage est le véritable sujet de Peines
d'amour perdues, l'amour, sans nul doute, est
celui, vers la même date, des Deux Gentilshommes
de Vérone (The Two Gentlemen of Verona, 1594 ?).
On trouve ici deux amis, dont l'un, Valentin,
dédaigne l'amour tant qu'il est à Vérone et lui
est soumis dès qu'il arrive à Milan, par
l'enchantement de Silvia, qui, très vite,
partage son amour et, faute du consentement du
duc son père, projette de fuir avec lui.
Proteus, lui, est l'amoureux tendre de Julia,
qui, farouchement virginale, le repousse avec
une violence qui n'est que la couverture de
l'amour refoulé. Il se lasse et va rejoindre
Valentin. Le voici à son tour ébloui par Silvia,
et qui dénonce son ami au duc. Valentin s'enfuit
et rejoint des brigands dans la forêt, cependant
que Proteus court sa chance ; il a engagé un
page pour être le messager de son amour, qui
n'est autre que Julia déguisée pour le rejoindre
(et non reconnue de lui, selon la convention du
théâtre élisabéthain). Fidèle (maintenant
qu'elle a pris conscience d'elle-même),
douloureuse, intensément masochiste, cette
Julia-Sebastian annonce la Viola-Cesario de la
Nuit des rois dans le même rôle de messagère de
celui qu'elle aime auprès d'une autre.
« Sebastian » évoque pour Silvia ses souvenirs
de Julia avec des grâces mélancoliques, comme
fera Cesario pour Viola auprès d'Orsino. Silvia
s'enfuit pour rejoindre Valentin, mais elle est
rattrapée par Proteus, qui va la prendre de
force, quand survient Valentin. C'est ici que la
pièce perd pied, faute de réalité humaine, et
nous enfonce dans une convention absurde
jusqu'au grotesque. Non seulement Valentin
pardonne tout à Proteus, mais il lui offre « sa
part » de Silvia. Heureusement, Proteus a pris
conscience de son aberration : il réfléchit
qu'il trouvera aussi bien au visage de Julia ce
que lui offrait celui de Silvia. L'amour n'a été
que brusques mutations.
C'est le même thème de l'amour, avec l'accent
sur le caprice, qui, jusqu'au niveau des
rustiques occupés de représenter les malheurs de
Pyrame et de Thisbé, est le seul du Songe d'une
nuit d'été (A Midsummer Night's Dream, 1595 ?).
On trouve au premier plan les amours persécutées
de Lysandre et d'Hermia, que son père a promise
à Demetrius. Fort de la loi d'Athènes, Égée
donne le choix à sa fille : Demetrius ou la
mort. Et Thésée remontre à la jeune fille :
« Votre père devrait vous être un Dieu. / Vous
n'êtes dans ses mains qu'une forme de cire. »
Mais il ajoute un choix moins extrême : le
couvent. Hermia, indomptée, s'enfuit dans la
forêt ; mais elle s'est confiée à Helena,
amoureuse repoussée de Demetrius, lui laissant
le champ libre. L'amour d'Helena étant une sorte
de folie masochiste, elle ne trouve d'autre
moyen pour plaire à l'aimé que de dénoncer les
amants. Demetrius lui dit-il qu'il ne l'aime
pas, elle réplique qu'elle ne l'en aime que
plus : « Je suis votre épagneul, plus vous me
battrez, plus je serai votre chien couchant. »
Ce n'est pas l'autorité répressive qui prend les
choses en main. L'amour est sorcellerie. La
forêt est le séjour des magies et des maléfices.
Un onguent appliqué distraitement ou
malicieusement par Puck le lutin fait office de
philtre, et Lysandre se réveille amoureux fou
d'Helena, déclarant que, désormais, il suit sa
raison. L'honnête Bottom, nanti par le même
lutin d'une tête d'âne, mais à qui dans cet état
une bonne fortune imprévue a livré Titania,
reine des fées, dira plus sagement : « La raison
et l'amour ne vont guère ensemble. » Puck,
feignant d'oublier que toute cette confusion est
son œuvre, s'écrie : « Seigneur, quels sots sont
ces mortels ! » Mais Titania n'est pas mortelle.
Cette nuit d'été est si peu athénienne, si
anglaise qu'elle en est presque scandinave.
L'œuvre malicieuse des fées y est plutôt symbole
qu'agent véritable : un délire érotique qui
n'entend plus ni rime ni raison s'est emparé de
la nature et de la surnature ; l'art pervers du
peintre Füssli en a le premier rendu compte, et
les mises en scène récentes ont souligné cet
aspect longtemps ignoré de la vision
shakespearienne.
Roméo et Juliette (1595 ?) est-il une tragédie
ou une comédie qui finit mal ? Notre folklore
n'a-t-il pas ses chansons sur la belle qui fit
la morte pour son honneur garder ? À la
différence de Juliette, elle se réveille à point
nommé.
Roméo, au début de la pièce, est un nouveau
Proteus, qui soupire pour une insensible,
Rosaline, et qui est arrivé au degré inquiétant
de la mélancolie. C'est la mort dans l'âme qu'il
se traîne, Montaigu masqué, au bal des Capulet,
alors que nul homme d'un de ces clans ne peut
voir un homme de l'autre sans dégainer. Il
espère apercevoir Rosaline, mais, à peine entré,
le voici qui se récrie en soudaine extase à la
vue d'une beauté inconnue : « Mon cœur a-t-il
aimé jusqu'à présent ? » C'est au premier regard
l'amour révélation ; aussitôt, les mains se
touchent et, sans hésitation, les lèvres, et,
comme Roméo part, Juliette dit déjà à sa
nourrice que, si elle n'a pas ce mari-là, la
tombe sera sa couche nuptiale. Quand elle
apprend de qui il s'agit, elle se lamente :
« Mon seul amour, né de ma seule haine. »
Chacune de ses antithèses dit son sens du
destin, de la fatalité, qu'elle n'envisage pas
un instant d'esquiver, car son courage est égal
à son amour, et, de ce premier moment, elle sent
qu'amour et mort sont une même chose.
L'engagement qui les lie, elle le sent « trop
téméraire, trop irréfléchi, trop soudain, trop
semblable à l'éclair. » Juliette est plus
authentique que Roméo. Sa déclaration d'amour à
la fenêtre est une leçon de gravité, de pureté,
de franchise. C'est parce que son amour est si
intense et si absolu qu'il touche à la mort,
essentiellement et non par accident. C'est ce
personnage tragique qui fait la tragédie.
La pièce parle deux langues : les dialogues
entre les amants sont un chant d'une grâce
éblouissante. La plupart des autres sont
caractérisés par une langue sursaturée de jeu
verbal et d'à-peu-près, dont l'agilité semble
continuer celle qui avait paru condamnée dans
Peines d'amour perdues. Péché obstiné de
jeunesse, elle touche lorsque, dans la bouche de
Mercutio mourant, elle devient le défi de la
jeunesse à la mort.
Égotisme et royauté
La date des pièces, surtout de celles des
premières années, est presque toujours
incertaine. Bien qu'elles aient été publiées en
in-quarto en 1597 seulement, on incline à placer
en 1595 Richard II comme Roméo et Juliette. Les
deux pièces sont liées au moins par une gloire
de style et d'images, celle de Richard II étant
plus constante et plus sérieuse. C'est
l'évocation de l'histoire sur un mode
intensément poétique qui est la marque de cette
pièce – qui en touche aussi le sujet
fondamental : le rapport de l'imagination
égotiste et de la fonction royale aliénante. On
remarque même dans cette pièce une proportion
unique de vers rimés, par pages entières, pour
rehausser le ton. La pièce faisait écho à
l'Édouard II de Marlowe, et Richard lui-même,
avant d'être assassiné dans sa prison, avait,
dit-on, fait allusion à son grand-père déposé,
emprisonné, assassiné. Plus proche, sa
pathétique histoire obsédait Élisabeth, qui fit
jeter en prison l'auteur d'une histoire
d'Henri IV (« Ne savez-vous pas que je suis
Richard II ? »). Mais elle était tout autre.
Richard II, tel au moins que le montre
Shakespeare, avait mérité son sort. Si l'on peut
suivre à travers tout ce théâtre l'idée que la
vie n'est que théâtre, celle-ci se manifeste ici
presque crûment. Richard joue son rôle de roi
comme un acteur et assez mal, sensible au faste,
au prestige même, au vulgaire profit que pouvait
procurer l'usage arbitraire de l'autorité
suprême – nullement à sa responsabilité envers
son peuple. Dans deux grandes scènes du début,
la pièce montre que ce roi faible a l'étoffe
d'un tyran. L'arbitrage royal, brusquement et
capricieusement rendu au dernier moment entre
deux féodaux, Bolingbroke (le futur Henri IV) et
Mowbray, qui s'accusent mutuellement de haute
trahison, montre à l'œuvre une justice ubuesque.
Dix ans d'exil, non six, cela suffira et fera
plaisir au glorieux Jean de Gand, oncle du roi,
père de Bolingbroke. La seconde scène est la
mise en accusation du roi, faible et coupable,
par le même Jean de Gand mourant. À peine est-il
mort que le roi allonge la main sur ses biens et
ses terres, puis part pour l'Irlande, cependant
que déjà Bolingbroke, revenu, lève une armée et
que tous les soutiens du roi se désagrègent
devant lui. Face à cette figure brutale et
arrogante, c'est le vaincu qui intéresse. Sa
personnalité toute creuse se raccroche à son
droit divin et au soutien des anges, jusqu'au
moment où son orgueil n'est plus que celui de
participer aux grands malheurs des rois, « les
uns hantés par les fantômes de leurs victimes,
certains empoisonnés par leurs femmes, d'autres
morts en dormant, tous assassinés » : curieuse
prophétie, où le personnage évoque, tels que les
évoquera son auteur, les drames de la « couronne
creuse » (« the hollow crown »). Ayant si mal
joué son rôle, il lui reste à se regarder finir,
à se dépouiller, à se mettre à nu : « Je n'ai
plus de nom, plus de titre, rien, même pas ce
nom qui me fut donné au baptême, qui ne soit
usurpé. » Il se voudrait de neige pour fondre en
eau au soleil de Bolingbroke – masochiste comme
tant de personnages shakespeariens. Contemplant
son visage dans un miroir qu'il jette à terre,
il conclut : « Ma tristesse a détruit mon
visage » ; mais son impitoyable adversaire ne
lui concède aucune réalité : « L'ombre de votre
tristesse a détruit l'ombre de votre visage. »
Cependant, la tendre figure de la reine soutient
ce pathétique d'une émotion plus secrète, et il
n'est pas jusqu'au groom qui n'y joue son rôle :
il ne se console pas d'avoir vu l'usurpateur
chevaucher Barbary, le rouan de Richard. Les
voix opposées de Richard II et de Jean de Gand
ont, l'une comme l'autre, dit et presque chanté
leur attachement viscéral à la terre anglaise :
Shakespeare a souvent le patriotisme vulgaire ;
celui-ci ne l'est pas.
Richard II, mauvais roi, ne cesse d'être
humainement intéressant. Le protagoniste du Roi
Jean (King John, 1596 ?) ne l'est pas. La pièce
est relevée par le personnage superbe du bâtard
Faulconbridge, fils de Richard Cœur de Lion, en
qui sa grand-mère Aliénor reconnaît le sang
royal : « Et je suis moi, qu'importe ma
naissance ! » C'est un personnage insolent, qui
nourrit son cynisme d'un franc regard sur les
facilités, compromis, complaisances, qui sont le
biais du monde. Sa robustesse équilibre le
pathétique concentré sur la figure typique de la
mère, Constance, et du fils, Arthur, qu'elle
sait mort dès qu'il est seulement pris.
On peut joindre à Richard II, malgré
l'intervalle qui les sépare, les deux parties
d'Henri IV (1597 ?) et d'Henri V (1599 ?). Ce
sont des pièces moins classiques, moins
tragiques, moins poétiques de ton. Le personnage
royal n'intéresse que par son contraste avec
Richard, comme démonstration du principe de
responsabilité aliénante. Dans la personne du
prince de Galles devenant Henri V, nous voyons
se produire la mutation de la délinquance
juvénile au sérieux parfait, annoncée très tôt
par un perfide aparté, alors qu'il semblait
installé dans la compagnie de Falstaff et de sa
bande : « Je vous connais tous ; je veux
encourager un temps l'humeur débridée de votre
vie oisive. » Il calcule : « Quand je rejetterai
cette vie relâchée, ma réforme éclatant sur ma
faute en paraîtra meilleure. » C'est un modèle
royal d'hypocrisie qui paraît glorieusement dans
le pieux soliloque qui précède Azincourt, alors
que l'affaire a été montée par les politiques
comme une diversion pour affermir le trône.
Qu'en pensait Shakespeare ? Le lecteur attentif
choisira.
Massif, brutal, Henri IV se dressait entre deux
figures symétriques, Falstaff et Hotspur. Plus
l'Angleterre devenait sérieuse, et plus elle
s'enchantait de Falstaff : il lui rendait à peu
de frais l'affranchissement de toute règle
morale ; son cynisme, son anarchisme étant
écartés de nous physiquement par son énorme
bedaine, éthiquement par un système complet
d'inversion des valeurs, esthétiquement par une
gaieté, un esprit dont le vin des Canaries anime
les gambades funambulesques, il n'est pas
dangereux (c'est d'un maigre que César dira :
« Ces hommes-là sont dangereux »). Shakespeare
lui fait, avec une habileté merveilleuse,
préserver, dans sa canaillerie, une innocence.
Mais c'est une canaille : escroc des pauvres,
détrousseur des plus lâches que lui, recruteur
de misérables qui, parfois, ont plus de cœur que
leur chef enrichi de l'argent du rachat des
riches, faux héros, enfin, qui à la bataille
égorge les héros déjà morts, il équilibre
admirablement Hotspur, jeune fou sublime,
entraîné par les siens et par la mauvaise foi
d'Henri IV dans la sédition. La gloire et la
mort pour lui sont le couple qu'étaient pour
Roméo l'amour et la mort : la gloire qu'il se
voit dans un rêve vertigineux arrachant au front
de la lune ou ramenant des abîmes – il parle la
langue follement hyperbolique du Tamerlan de
Marlowe. La mort, il la trouve au combat, tué
par le prince Henri, revendiqué par Falstaff :
l'ironie de Shakespeare n'a jamais été plus
cruelle.
Illusions et ambiguïtés
Vers le même temps qu'Henri V, Shakespeare
aurait écrit les Joyeuses Commères de Windsor
(The Merry Wives of Windsor), pour plaire, selon
la légende, à la reine, qui aurait souhaité voir
Falstaff amoureux. Falstaff, qui semblait bien
se connaître, ici ne se connaît plus du tout, au
point de s'imaginer séduisant deux dames de la
ville et s'en faisant entretenir. Sa paresse est
telle qu'il leur adresse la même lettre à toutes
deux, qui se la communiquent ; et telle sa
sottise, que, ses plans déjà dévoilés, il dit
pis que pendre de Mr Ford, l'un des maris, à
Mr Brook, qui est ce même mari déguisé. Aussi
est-il berné de belle façon, fourré jusqu'à
étouffer dans un panier de linge des plus sales,
versé dans un fossé fétide et enfin poursuivi,
pincé, culbuté par de malicieux pseudo-lutins.
Le Marchand de Venise (The Merchant of Venice)
avait été écrit vers 1596. À la source, c'est
une pièce antisémite. Lopez, médecin juif de la
reine, avait été soupçonné de participation à un
complot pour l'empoisonner, et le favori Essex,
protecteur de Shakespeare, l'avait suffisamment
torturé pour lui extorquer des aveux qui le
vouaient à un supplice barbare. Cette affaire
était encore dans les esprits, et il est
probable qu'elle a fourni des traits à la figure
de Shylock, la seule figure d'homme
intéressante, au bout du compte, dans la pièce,
où l'on voit un Bassanio, « gentilhomme », comme
il dit, décavé et très conscient de la dot de
Portia, valorisé de façon peu convaincante par
l'amour, et un Antonio, marchand « chrétien »,
en ce qu'il dénonce vertueusement le prêt à
intérêt, mais non par la charité ; habitué à
cracher sur la gabardine du Juif, il proclame
qu'il recommencera. C'est Antonio, personnage
indéchiffrable dont Shakespeare a gardé le
secret – peut-être homosexuel frustré,
mélancolique, masochiste, « brebis galeuse du
troupeau », dévoué corps et âme à Bassanio –,
qui a garanti sa dette et qui, tous ses
vaisseaux faisant naufrage, doit payer la livre
de chair ; il y est d'ailleurs tout prêt comme à
un sacrifice d'amour, cependant que, haine
contre haine, Shylock est résolu à la réclamer.
Shakespeare semble, à cette époque, saisir toute
occasion de « déguiser » en garçons les filles
jouées par ses « boy actors ». On entend Portia
parler pour annoncer son intention de la même
voix que la Rosalinde de Comme il vous plaira et
presque avec les mêmes mots. Il ne s'agit
pourtant ici que de revêtir une robe de
magistrat. On voit l'acteur-auteur composer sa
pièce avec un œil fixé sur les planches.
Beaucoup de bruit pour rien (Much Ado about
Nothing, 1598 ?) est une pièce dont on oublie
l'intrigue principale et d'où on extrait la plus
charmante des intrigues secondaires, l'étrange
cour que se font Bénédick et Béatrice.
Shakespeare jeune a le don et le goût de rendre
avec une exquise subtilité de nuances le conflit
entre l'amour naissant et le moi qui s'en
défend. On l'a vu dans les Deux Gentilshommes.
Mais il faut que les deux partenaires soient
conscients de la situation pour qu'il puisse y
avoir jeu, même inconscient. C'était déjà le cas
de Biron et de Rosaline dans Peines d'amour
perdues, mais, là, la guerre des sexes était
formalisée : ici, la familiarité préalable entre
le garçon et la fille ajoute aux fusées d'esprit
plus d'individualité et de saveur. Si cette
guerre-là est comique, c'est en vertu d'un
double niveau de relation : au-dessus,
manifestée dans l'échange verbal, une
agressivité, qui est la défense de l'intégrité
du moi contre l'invasion dissolvante de l'amour,
et, au-dessous, la tendresse qui tente de percer
sous les coups de patte ou même de griffe. Sur
le mode badin, c'est toujours la même idée que
dans Peines d'amour perdues : c'est une grande
présomption que de se déclarer contre l'amour,
et qui mérite d'être châtiée par l'amour. Ce
sont les personnages de l'intrigue principale
qui mènent et dénouent celle-ci en supposant le
problème résolu : Béatrice est informée que
Bénédick l'aime en secret ; Bénédick reçoit
l'avis correspondant, et cette objectivation
suffit à ce qu'ils se résignent à la fatalité de
leur sentiment. « Adieu dédain, fierté de fille,
adieu ! » soupire Béatrice ; mais encore : « Toi
et moi nous sommes trop sages pour une cour
paisible », et, jusqu'au dernier moment, ils
voudront se donner le change.
Comme il vous plaira (As You like It, 1599 ?)
est l'une des pièces où l'on peut montrer que
comédies et tragédies sont susceptibles d'avoir
les mêmes thèmes, la différence étant dans le
traitement. Le premier thème ici est
l'usurpation et la haine entre frères, que, dans
l'Ulysse de Joyce, Stephen rapporte à l'histoire
personnelle du poète. Le duc Frédéric a usurpé
l'État et chassé son frère, qui a trouvé
toutefois dans la forêt, refuge traditionnel
depuis le Moyen Âge des bannis et des
hors-la-loi, un asile confortable et peu
troublé. De même, Olivier s'est emparé des biens
de son frère Orlando, l'a chassé et complote sa
mort. Le père d'Orlando était lié à l'ancien
duc ; son fils est indésirable, comme le devient
soudain la fille du duc, Rosalinde, gardée à la
Cour par l'amitié de la fille de l'usurpateur,
Célia. L'usurpateur, Macbeth au petit pied, est,
comme tous ses pareils, rongé de méfiance. Tout
le monde est banni et se retrouve dans la forêt
jusqu'à ce que des repentirs caractéristiques
d'un théâtre insoucieux de continuité
psychologique annoncent la fin de l'interlude
pastoral et le retour des bannis. Un des grands
clichés de la Renaissance est au centre de la
pièce : l'opposition de la Cour, comme milieu
humain le plus corrompu, et de la Nature, dont
la pureté régénère pour un temps ceux qui s'y
retrempent. La Nature, dans la mesure où elle ne
participe pas de la chute de l'homme, est
harmonie, et les hommes s'y joignent par la
musique : le groupe de comédies auquel nous
avons affaire est riche en chansons mélodieuses
et mélancoliques. Un commentateur amer jusqu'au
cynisme, Jacques, cher à nos romantiques, tient
ces oppositions sous notre regard. Il voit tout
dans l'univers indifférent au malheur des
autres, depuis les hommes jusqu'aux cerfs, qui
n'ont cure de leur frère, victime des chasseurs.
Jacques ne peut s'intégrer qu'à une antisociété.
On le voit à la fin seul obstiné dans ses refus,
et Shakespeare, qui n'est pas romantique, le
montre un peu ridicule.
La pièce appartient, malgré Orlando et Jacques,
à deux femmes, Rosalinde, une gracieuse
égotiste, imaginative, un peu effrontée, une
vraie fille-garçon comme l'auteur les aime, et
Célia, une tendre gracieuse, sensible et
délicate. Leurs beaux duos mélancoliques sur la
fortune, sur l'amour mènent au jeu exquis de
Rosalinde avec Orlando dans la forêt, Rosalinde
devenue Ganymède (curieux pseudonyme), non
reconnue (naturellement) de son amoureux sous
ses habits d'homme et impudente au point de se
faire courtiser par lui comme si elle était
Rosalinde. Shakespeare était conscient de ses
acteurs lorsqu'il écrivait ses pièces. Cela
n'a-t-il pas été jusqu'à créer des caractères de
jeunes filles correspondant à l'ambiguïté de ses
« boy actors », féminines et garçonnières,
franches, décidées, sensuelles et rêveuses, l'un
des enchantements de son théâtre.
La Nuit des rois (Twelfth Night) est voisine de
Comme il vous plaira à la fois dans le temps et
par l'esprit. Mais l'atmosphère d'irréalité et
d'illusion y présage déjà les pièces de la fin,
tandis que l'imbroglio nous ramène au tout début
et à la Comédie des erreurs. Comme dans cette
pièce, nous trouvons deux jumeaux, Sebastian et
Viola ; pour amorcer tous les quiproquos à venir
et y préparer les spectateurs, Antonio, qui a
sauvé Sebastian d'un naufrage paraissant
universel, rencontre Viola, elle aussi sauve, en
habit d'homme, et la prend pour son frère. Ni
cela ni rien dans cette pièce ne serait très
drôle s'il n'y avait, pour animer une robuste
intrigue secondaire, sir Toby, Falstaff pansu,
et ses séides. La mystification qu'ils inventent
pour que le morose intendant Malvolio, se
croyant aimé de sa maîtresse, suive des
instructions dont l'effet est de le faire passer
pour fou continue malicieusement la confusion
d'identité et les quiproquos accidentels qui
sont au centre, avec un accent parodique.
C'est une comédie singulière, car tout ce qui
touche aux personnages de l'intrigue principale,
y compris même Feste le fou, est marqué d'un
excès d'affectivité, de tendre langueur, du goût
de la souffrance amoureuse. Le duc Orsino est
sans espoir amoureux d'Olivia. Pour mélancolique
qu'il soit, il se regarde aimer et s'admire :
« Nul cœur de femme ne peut aimer » comme le
sien ; « Leur amour se peut nommer appétit et
connaît vite la satiété. » Le sien est « avide
comme la mer ». Survient Viola, déguisée en
homme et qui devient aussitôt son page,
littéralement « son eunuque », comme s'il
fallait souligner l'aspect de privation du jeu
d'amour. Elle tombe en effet en trois jours
amoureuse de son maître, cherchant de jolies
habiletés de langage pour dire son amour sans
pouvoir – cruauté des situations chères à
Shakespeare – le rapporter à elle-même. Et la
voici chargée de porter à l'insensible Olivia
les messages d'amour d'Orsino. « Mon maître
l'aime chèrement. Et moi pauvre monstre j'ai
pour lui-même tendresse. Et elle par méprise
semble folle de moi [...]. Pauvre dame, elle
ferait mieux d'aimer un rêve. » Avant d'aimer un
rêve, Olivia aimait un mort, son frère, à qui
elle avait voué sept années de deuil cloîtré et
de larmes rituelles. Quant à Viola-Cesario, elle
se présente au duc non seulement comme une
autre, mais comme un passé : « Mon père avait
une fille qui aimait un homme [...], elle ne dit
jamais son amour » ; la vie prend le caractère
d'une ravissante élégie sur elle-même.
« Déguisement, tu es funeste », constate-t-elle
amèrement. On s'est rapproché une fois de plus,
par le changement d'habit, de la zone dangereuse
de la confusion des sexes. Ajoutons qu'Antonio,
le second du nom après celui du Marchand,
poursuit Sebastian d'un amour insolite, au péril
de sa vie.
Des chansons percent de leur enchantement cette
douce brume de sentiment, une musique tendre
accompagne toute la pièce, dont le duc donne le
ton dès le premier vers : « Si la musique est la
nourriture de l'amour, jouez encore », espérant
que l'excès apportera la satiété. Une sensualité
raffinée évoque dans une veine de transpositions
romantiques « le doux son qui s'exhale sur un
talus de violettes, prenant et rendant les
odeurs ». À l'acte II, le duc réclame de nouveau
une chanson. Et c'est « Viens-t'en, viens-t'en,
ô mort... » Et c'est « une chanson de jadis » :
cette mélancolie se conjugue au passé pour
ajouter au sentiment de l'inaccessible.
Le duc narcissique, Viola masochiste, Olivia
folle de son âme, cela manque mal finir. Olivia,
amoureuse de Cesario, épouse heureusement
Sebastian, mais le duc partage sa méprise et se
prépare à égorger, pour le punir de sa
traîtrise, son page, ravi et tendant la gorge :
comme d'habitude, il faut que les jumeaux
paraissent ensemble pour que tout s'éclaircisse.
Figures et mythes
Jules César (1600 ?) est, comme Richard II, une
grande pièce quasi classique par sa pureté de
ligne et de style. On voit même assez
curieusement Shakespeare, si peu préoccupé de
règles, s'en rapprocher par instinct de
dramaturge, l'unité d'action se voyant renforcée
d'une relative unité de temps – trois années
d'histoire romaine ramenées à quelques semaines
et, au début, quatre mois condensés en un seul
jour. Le génie dramatique qui, sur quelques
lignes de Holinshed, invente Macbeth apparaît
ici inversement à travers sa fidélité à
Plutarque. Dans les Vies de César et de Brutus,
Shakespeare, pourrait-on dire, a tout trouvé :
mais ce n'est que toute sa matière première. À
partir d'une donnée qui pouvait paraître presque
encombrante tant elle était abondante et
précise, il a construit le César ambigu qu'il
fallait à sa double vision de dramaturge hanté
par le sens de la destinée et de royaliste
obsédé par le caractère sacré et sacrificiel du
souverain. Il a souligné les infirmités,
l'épilepsie, pour mieux faire valoir la grandeur
d'âme : le César de Plutarque ne peut lire dans
la foule l'avertissement d'Artemidorus ; celui
de Shakespeare le dédaigne. À l'occasion,
Shakespeare a recours à une autre source :
Appien lui fournissait, au lieu de l'Antoine
simple et rude de Plutarque, un comédien émotif
et rusé, loyal et cruel.
La critique rapproche Brutus d'Hamlet. On est
tenté de proposer un rapprochement paradoxal
entre Brutus, homme de bien et très pur, et
Macbeth, homme d'ambition et de mal. Hamlet a
des problèmes psycho-métaphysiques, mais aucun
doute sur les aspects éthiques de l'action à
entreprendre, qui serait à la fois revanche
contre un criminel et châtiment d'un sacrilège.
Il en est tout autrement de Brutus, qui, en
participant au meurtre de César, va contre
l'amour qu'il lui porte pour châtier dans une
chair vive et précieuse l'offense faite à
l'abstraite liberté. C'est pour cela qu'il ne
cesse de rêver à une solution impossible qui
permettrait d'extirper la faute sans tuer le
coupable. Et tout le temps que dure la
préparation du complot, il est, si l'on prête
attention à l'épreuve de vérité de l'écrivain,
qui est l'écriture même et le langage, dans un
état curieusement voisin de celui de Macbeth,
souhaitant que l'acte fût révolu et en lui-même
enclos : « Entre l'accomplissement d'un acte
terrible et l'impulsion première, tout
l'intervalle est comme un fantôme ou un rêve
hideux [...]. La condition de l'homme, tel un
petit royaume, se trouve alors dans un état
d'insurrection. »
Brutus et Cassius : comment séparer dans
l'action républicaine le moraliste et le
politique, qui se complètent et s'opposent ?
Cassius estime avoir besoin de Brutus parce
qu'il est, comme dit Casca, « haut placé dans le
cœur des hommes ». S'il ne paraît guère, dans la
pièce, soucieux de popularité, c'est que
Shakespeare voulait un contraste frappant entre
son discours, maigre, sec, dédaigneux, et celui
d'Antoine – entre la distance intellectuelle de
l'un et l'appel immédiat et viscéral de l'autre.
Cassius, malheureusement pour les conjurés, n'a,
quant à lui, rien de charismatique. Nul homme
obsédé, comme il l'est, d'égalité et qui n'est
pas au sommet n'échappe au soupçon de jalousie.
Il a cependant mis dans l'action contre César
toute son âme, occupé de ses fins jusqu'à être
indifférent aux moyens, de sorte qu'au moment où
ils vont payer de leur vie leur opposition au
courant de l'histoire Brutus lui reproche avec
mépris, dans une scène qui est un des hauts
lieux dramatiques de la pièce, de se faire
« graisser la patte ». Il est presque haineux,
tandis qu'en face de lui Cassius a le ton d'une
amère tristesse et la voix de l'amour blessé.
Ils ont évolué en sens opposé : l'un, Cassius,
selon sa nature ; l'autre, Brutus, parce qu'il a
agi contre sa nature, a été graduellement miné
par la peine et le remords. Le fantôme de César
préside à l'inversion tragique des rapports
humains.
Ce que l'on a désigné comme la certitude éthique
d'Hamlet est secondaire ; ce qui domine la pièce
(1601 ?), qui est le fait nouveau et qui
s'appliquera aussi bien à Othello, c'est
l'incertitude de toute réalité et l'angoisse que
cela détermine. Hamlet, dont le père vient de
mourir, ne sait plus s'il est revenu de
l'université de Wittenberg à Elseneur pour les
funérailles de son père ou pour le remariage de
sa mère à son oncle, tant ceci a suivi cela de
près. C'est dans un état de trouble traumatique
qu'Hamlet voit le fantôme de son père tenter de
se découvrir à lui – mais un fantôme est-il
identifiable, peut-il se découvrir ? C'est le
problème de la communication : on ne communique
pas avec les morts. Mais les vivants ? Quelle
confiance faire à ce nouveau couple, incestueux,
qui pue la luxure et le mensonge, à leur cour,
opportuniste et servile, à Polonius et à ses
rabâchages sentencieux, aux jeunes courtisans,
dont le langage est plus souple que leur esprit
n'est agile. Hamlet s'étonne qu'on puisse
sourire, sourire et n'être qu'une canaille.
Quand Polonius lui demande ce qu'il lit, il
répond : « Des mots, des mots, des mots » ; ni
par l'oreille ni par l'œil, il n'entre en
l'esprit rien de réel. Mais, lorsque Hamlet, en
face des hommes, connaît qu'il ne les connaît
point, ni rien d'eux, et que cette opacité lui
devient insupportable, et qu'elle fait monter en
lui la névrose, il lui vient à l'idée, loin de
se retenir au bord du déséquilibre, de le
cultiver et de devenir par là incompréhensible,
de mettre en face du mensonge le mystère d'un
interlocuteur qui ne joue pas le jeu social du
dialogue, qui parle par énigmes inquiétantes,
déconcertantes. Pirandello, dans son
chef-d'œuvre Henri IV, donnera une version
moderne d'Hamlet. Jeu féroce face au groupe qui
ne quitte la convention que pour le mensonge.
N'est-ce pas le cas d'Ophélie même, et le sot
Polonius n'a-t-il pas conçu, au service du roi,
l'idée d'employer sa fille à découvrir le secret
d'Hamlet ? Avec celle qu'il aime, son jeu
devient plus cruel : la cruauté est à proportion
du dégoût et du désarroi. Que ce dégoût se
concentre sur deux femmes aimées, la mère et
l'amante, dénonce tout le sexe : parmi les
symboles du mensonge, le plus écœurant sera le
maquillage.
Le dégoût, l'inappétence vitale, décourage
l'espèce de satisfaction que constituerait la
vengeance banale par le meurtre. Si, pourtant,
Hamlet tue Polonius, c'est à travers la
tenture ; c'est l'invisible et le caché qu'il
frappe, c'est qu'il rencontre une parfaite
convenance entre la circonstance et le
symbolisme dans lequel il s'est retranché.
Indéchiffrable, imprévisible, sa vengeance est
justement d'inquiéter. L'invention de la pièce,
souricière par laquelle le roi ne peut manquer
de se voir découvert, est le grand moment du
jeu. Rien n'est plus moderne chez Shakespeare
que l'embrouillement du théâtre et de la vie.
Les acteurs sont avec Horatio la seule compagnie
avec laquelle Hamlet communique. Si l'on examine
d'ailleurs d'un peu près le monologue le plus
banalement célèbre de la pièce, « Être ou ne pas
être », on voit à quel point il est absurde et
invraisemblable dans la bouche d'un prince, à
quel point il convient par contre à un acteur
qui jouerait le prince.
Shakespeare est de plain-pied avec les grands
archétypes et avec les mythes : derrière Hamlet,
il y a Oreste ; et, sans doute, Oreste est-il en
dernier ressort un dieu hivernal allié à la mort
et aux morts, meurtrier de l'été. Mais
Shakespeare, qui n'en savait rien, a inversé le
mythe dans ses résonances humaines. « Faiblesse,
tu te nommes femme », dit Hamlet. Il est devenu
misogyne comme l'amant de la dame brune. C'est
tout le mouvement de Troïlus et Cressida (1601).
Le Moyen Âge a été obsédé par les Troyens, de
qui descendent toutes les dynasties, et par la
guerre de Troie, liée à la fois à l'amour
courtois et à son inversion. En Angleterre,
Chaucer n'est que le plus illustre de ceux qui
en ont extrait l'histoire de Troïlus et
Criséide, qu'il reprend d'ailleurs à Boccace, où
il a trouvé Pandarus entremetteur et le schéma
de la trahison. L'épisode dans Shakespeare est
devenu représentatif de toute la guerre, comme
la voit Thersite, le bouffon le plus violent, le
plus grinçant, le plus graveleux de l'œuvre :
« Tout le débat n'est que d'un cocu et d'une
putain » ... « Tout n'est que paillardise. » À
quoi s'opposerait le point de vue d'Hector, le
parfait chevalier : qui est que seuls les
sacrifices absurdes que l'on fera pour garder
Hélène rachèteront l'honneur perdu dans son
enlèvement. La noblesse d'Hector domine le camp
des Troyens ; celui des Grecs n'a pas
l'équivalent. La sagesse d'Ulysse se double d'un
discours creux sur l'importance de l'ordre
hiérarchique dans le cosmos et chez les hommes,
ruse pour ramener Achille au combat. Cet Achille
est l'un des personnages de Shakespeare que les
récentes mises en scène ont le plus transformé.
Il est devenu un barbare corrompu. Il n'y a plus
le moindre doute sur ses rapports avec
Patrocle ; mais, en outre, un fascinant
équivoque marque ceux qu'il a avec Hector, de
sorte que la façon assez ignoble dont il le fait
égorger, désarmé, par ses myrmidons a l'aspect
d'un viol collectif. Thersite a raison : une
frénésie de meurtre et de luxure, voilà toute la
guerre.
C'est dans cette atmosphère que se déroule
l'aventure de Troïlus et de Cressida : un jeune
fou étourdi d'amour et de vaillance ; une jeune
effrontée qui ne connaît de vérité que dans
l'émotion présente et dont l'impatiente
sensualité n'est retenue que par la plus
formelle bienséance. Elle a beaucoup de charme
et aussi cette grâce exquise de langage que son
auteur dispense aux impures comme aux pures.
Juliette pervertie, elle transfère sa caresse,
verbale aussi bien que charnelle, au prix de
quelques battements de cœur et de cils, de
Troïlus à Diomède. Le spectacle tire Troïlus des
illusions de l'enfance : « C'est et ce n'est pas
Cressida. » On n'aime donc qu'une image, on ne
communique pas avec la réalité, une lettre de la
bien-aimée ce sont « des mots, des mots »,
Troïlus est entre Hamlet et Othello.
Quiproquos et malentendus
Deux comédies de cette période ont le même
ressort cher à la littérature populaire, le
quiproquo sur la compagne de lit. Tout est bien
qui finit bien (All's well that ends well,
1602 ?) est une médiocre comédie d'intrigue où
la farce et l'imbroglio se mêlent. Hélène,
pupille de condition modeste de la comtesse de
Roussillon, est amoureuse de son fils Bertrand,
non seulement contre l'aveu de la comtesse, mais
aussi contre le sentiment du fils. Il ne lui
reste, moliéresque médecin mage, qu'à guérir le
roi de France d'une fistule contre la promesse
du mari de son choix. C'est Bertrand ; mais,
comme il annonce qu'il ne la reconnaîtra pour
femme que si elle se trouve enceinte de ses
œuvres et que, cependant, il ne la veut pas dans
son lit, elle s'arrange pour s'y trouver à la
place d'une autre. On peut dire du malheureux
Bertrand qu'il ne lui restera qu'à s'exécuter.
Mais il se pourrait que la réalité à venir de ce
mariage ne correspondît pas au titre.
Mesure pour mesure (Measure for Measure, 1603)
est l'une des pièces de Shakespeare qu'il est
difficile de nous rendre contemporaine. Elle a
ses enthousiastes, généralement attachés à
l'aspect théologique qu'annonce un titre tiré du
Sermon sur la montagne : « Ne jugez pas de peur
d'être jugés... et de recevoir mesure pour
mesure. » Shakespeare semble avoir voulu mettre
un accent édifiant à un typique conte italien
(de G. Giraldi Cintio) déjà porté au théâtre
anglais. Un souverain trop indulgent, sous qui
les mœurs sont devenues dissolues, prend des
vacances et charge son substitut, Angelo, de
rétablir la situation. Une loi punissant de mort
les fornicateurs est remise en vigueur ; le
premier coupable désigné est Claudio, qui attend
son exécution dans l'humeur angoissée du prince
de Hombourg, bouleversé par de terrifiantes et
superbes images de la mort comme condition. Il
supplie sa sœur Isabella d'intercéder auprès
d'Angelo. Celui-ci, par une sorte de talion,
concédera la vie à Claudio si elle lui abandonne
sa chasteté. C'est le duc, revenu déguisé en
moine, qui suggère la solution : c'est une femme
jadis séduite par Angelo qui prendra dans son
lit la place d'Isabella, et qu'il sera tenu
d'épouser. On a vu le Sermon sur la montagne en
meilleure posture.
Par rapport à Troïlus et Cressida, Othello
(1603) est une pièce où l'illusion est inverse,
où la trahison de l'épouse est l'invention d'un
traître. Le tragique malentendu qu'il amorce et
qu'il agence est, une fois de plus, rendu
possible par la non-communication et par des
circonstances existentielles dont Shakespeare a
merveilleusement compris l'importance. Dans son
orgueilleuse modestie, Othello se voit mis par
sa peau noire à distance de Desdémone, et
rapproché et séparé d'elle à la fois par sa
légende glorieuse : « Elle m'a aimé pour les
périls que j'avais traversés. » Elle a donc,
elle aussi, aimé une image. Le soupçon dort en
lui. C'est Brabantio, le père de Desdémone, qui
le premier s'emploie à l'éveiller : « Aie l'œil
sur elle, Maure. Elle a trompé son père,
pourquoi pas toi ? » Et lui : « Je gagerais ma
vie sur sa fidélité. » Mais, lorsqu'il la
retrouve, il a déjà le sentiment angoissé du
mystère de l'avenir, qu'il formule en le
refoulant : « Mon esprit est dans un
contentement si absolu que nul autre pareil ne
saurait le suivre dans l'inconnu des
destinées. » C'est une fois de plus, comme pour
Hamlet, le problème du réel inconnaissable, de
la connaissance de l'autre, surtout, qu'on a cru
s'approprier. À peine Iago a-t-il parlé qu'il
construit son hypothèse : « C'est peut-être que
je suis noir, et que je n'ai pas les grâces de
la conversation. » C'est un esprit disponible
que Iago remplit d'images ignobles, sachant
qu'elles sont plus absolues que des raisons. Et,
lorsque Othello se résout à supprimer l'image
clef avec l'objet, la catin qui a pris en
lui-même la place de la bien-aimée, il est comme
hypnotisé : « C'est la cause, c'est la cause, ô
mon âme », dit-il en cette langue de termes
opaques, qui sera aussi celle de Léontès dans
Conte d'hiver, qui est celle des jaloux névrosés
de Shakespeare. On a commencé par ne plus
reconnaître l'autre (« c'est et ce n'est pas
Cressida »), on finit par se voir soi-même comme
un autre : « Voilà celui qui fut Othello. »
Au-delà de l'humain
Le Roi Lear (King Lear, 1605) est une chronique
antéhistorique d'Angleterre ou plutôt de
Bretagne. Selon la source, Holinshed, les deux
méchantes filles sont frustrées dans leur
dessein, Lear est rétabli sur son trône et règne
deux ans ; Cordélia lui succède, mais elle est
déposée par ses neveux et se tue dans sa prison.
Holinshed n'est pas Plutarque, mais il est
remarquable que Shakespeare l'ait si peu
respecté et que la pièce soit si profondément le
produit de sa création.
Tout vient de Lear. « Il ne s'est guère jamais
connu lui-même », dira Régane, mauvaise fille et
cruelle psychologue. C'est parce qu'il ne se
connaît pas qu'il ne peut connaître les autres.
Tout est là. Il est vain de son autorité infuse,
comme Titus Andronicus. Il juge qu'il n'a pas
besoin de régner pour ordonner. Distribuant son
royaume en cadeau à ses filles, il entend
recevoir d'elles un encens de louanges et, de
plus, être choyé. Tandis qu'il attend tout des
mots, Cordélia sait, comme Hamlet, que le
langage est mensonge, et elle a le courage
durement châtié de la retenue. Shakespeare n'a
pas cherché à rendre son héros sympathique avant
de le montrer persécuté par les deux monstres
que sont Goneril et Régane. Dépouillé et chassé
du milieu corrompu dont il participait, rendu à
la nature comme d'autres bannis de Shakespeare,
Lear pourrait ne pas être dans une situation
très différente de celle qui, dans Comme il vous
plaira, se résolvait en pastorales et chansons.
Mais tout le monde courait se joindre au duc
banni « sous la verte feuillée », tandis que
Lear fuit seul dans la lande la plus sauvage, la
nuit la plus noire, la tempête la plus sauvage,
seul avec le plus métaphysique des bouffons.
L'imagination de Shakespeare peut, en reprenant
les mêmes données, changer toutes les teintes et
tous les rapports. Elle procède par parallèles
analogiques pour être sûre de pénétrer les âmes.
Les filles de Lear sont hors nature. Le fils de
Gloucester, Edmond, est un bâtard, à la fois
tenu à l'écart comme enfant du péché et traité
comme une sorte de complice par le père, qui
devient salace dès qu'il évoque les jeux de sa
procréation. Edmond se joint donc aux deux
chiennes, qui commencent par crever les yeux de
son père et finissent par s'entre-tuer pour
l'avoir tout entier. Le duc aveugle et le roi
fou se rejoignent dans la même expiation, car la
pièce, dont le paganisme révoltait Claudel, est
aussi cathartique qu'aucune ; Wain la résume
bien : « L'un doit être aveugle pour voir clair
et l'autre devenir fou pour comprendre. » La
fureur de désir des femmes traverse la pièce.
Lear les voue toutes au démon au-dessous de la
taille.
On souligne dans des mises en scène récentes
(Peter Brook) l'aspect grotesque, absurde,
« beckettien » de la pièce. Oui, mais plus
encore qu'Hamlet, on sent Lear au-delà de
l'humain même grotesque, au niveau du mythe, de
l'élémentaire, du cosmique. Lear est sans doute
un dieu marin, les deux mauvaises filles sont
les tempêtes, et Cordélia est la bonne brise ;
c'est à ce niveau que travaille l'imagination du
poète.
Il y a des parallèles entre Lear et Timon
d'Athènes (Timon of Athens, 1604 ou 1607 ?) ;
comme Lear son royaume, Timon distribue ses
richesses, et il attend en retour un message
général de reconnaissance et d'amour. Quand il
n'a plus rien, il se retrouve seul, et le voici
suivant le schéma devenu antipastoral qui mène
de la ville à la forêt, du mensonge à la vérité.
Mais, tandis que le poète avait rendu à Lear une
humanité déchirante, Timon, dans sa fureur et
dans son aliénation, ne devient jamais
intéressant, et l'écriture dépasse rarement le
degré de la grande rhétorique sur ce qui reste,
à moins d'être fortement incarné, de grands
clichés.
De rhétorique, Macbeth (1606) n'en manque pas,
et A. C. Bradley voit dans la pièce le propos de
se rapprocher de Sénèque – qui a dans l'Hercules
furens six fleuves et la mer impuissants à laver
une main souillée de sang. Mais jamais le
langage de Shakespeare n'a été plus souple, plus
varié, plus proche finalement de la substance
vivante du monde et du moi. Nous restons plus
près du Moyen Âge que de Sénèque parmi les
présages et les emblèmes du bien et du mal, le
loup, les hirondelles, la chauve-souris, les
oiseaux du jour et de la nuit. Tout ce qui
serait nature est graduellement encerclé de
surnature et d'antinature. Car le temps de la
pièce est celui d'une inversion de l'ordre
universel – le jour a l'aspect de la nuit, le
faucon est tué par une chouette, il faudra que
le bois de Birnam marche sur Dunsinan pour que
la nature reprenne ses droits. Jusque-là, le
temps appartient au démon et aux sorcières qui
le servent, et qui, comme les oracles de jadis,
enveloppent de vérités le mensonge. Monde
manichéen, celui-ci est blanc et noir, sans
nuances ni demi-teintes, mais non sans
l'illusion que le noir est blanc ; il est, comme
pour Hamlet, dans toute apparence et toute
parole. Malcolm, fils du roi assassiné, pratique
avec Macduff un rite d'exorcisme en s'accusant
de toutes les indignités.
Macbeth se découvre à nous si complètement que
Shakespeare nous amène à souffrir avec et pour
ce criminel. Nous l'avons comparé à Brutus. Il
est la victime des sorcières, puis de sa femme,
comme Brutus avait été la victime de Cassius ;
son imagination fruste a reçu d'elles sa
destinée et son avenir, comme si le temps était,
devant lui comme derrière, fixe et déterminé. Le
meurtre du roi, achevé au prix d'un terrible
effort de volonté, produit en lui une mutation,
et l'on peut dire que dès lors Macbeth est
possédé : il n'est plus maître des images qui le
traversent ; depuis le morceau superbe et creux
qu'est son oraison sur sa victime jusqu'à la
fin, il est le plus lyrique des héros de
Shakespeare et le plus aliéné dans son lyrisme.
Dans un temps où l'accent sexuel très fort de
Shakespeare reçoit toute l'attention qu'il
mérite, on a souligné l'emprise sensuelle de
lady Macbeth jusqu'au point d'en faire une force
déterminante. Qu'elle domine son mari et qu'elle
est des deux la nature volontaire, cela est
certain, et aussi qu'une logique impitoyable lui
fait refuser toute séparation entre l'intention
et l'action. Elle parle, en contraste avec celui
de Macbeth, un langage durement pratique,
attaché à la matérialité des choses, leur aspect
comptable et quantitatif. La scène du
somnambulisme marque que, malgré cette cuirasse
dont elle s'est fortifiée, elle a tout à coup
cédé et se désintègre. La résistance de Macbeth,
par contraste, serait héroïque, mais il la voit
lui-même comme celle d'un fauve, d'un ours
enchaîné au poteau, face aux chiens. La logique
du meurtre dans une époque platonicienne était
d'une dégradation et d'une perte d'âme ne
laissant subsister que la brute, qui n'intéresse
plus.
Contradictions
Il n'est rien dans cette pièce d'ambivalent, il
n'est rien qui ne le soit dans Antoine et
Cléopâtre (1606). La nature dialectique de la
vision est telle qu'on ne saurait douter que
Shakespeare lui-même se partage entre deux
systèmes de valeurs et deux finalités. On peut
dire qu'Antoine et Cléopâtre ne font que répéter
Richard II en face du futur Henri IV. Le bien de
l'État exige que son chef s'aliène en lui et
pour lui. Il n'a que faire de la passion et des
jeux d'images. Ce que Shakespeare, pourtant, a
changé ici, c'est qu'il a ignoré autour des
amants ce qu'on voyait trop bien autour de
Richard : le malheur de l'État. Quel État
d'ailleurs ? L'Orient tout entier semble
s'identifier à leur gloire sensuelle. Les
faiblesses d'Antoine, mené par Cléopâtre,
tentant de se reprendre et retombant sous le
joug, ses absurdes revirements semblent ne
concerner que lui, ses chances d'un avenir, son
acceptation qu'il n'y ait pas d'avenir, qu'il
n'y ait plus de temps, mais seulement un absolu
présent. En fait, l'État n'est représenté que
par l'armée, et l'armée par Ahenobarbus, le
soldat fidèle, loyal, imaginatif toutefois, au
point que l'image la plus glorieuse de Cléopâtre
sur sa nef, parmi ses femmes, comme une déesse,
c'est lui qui la fixe dans nos têtes. C'est
l'armée qu'Antoine trahit en combattant selon le
caprice de Cléopâtre et non pas selon sa force
et sa science. Et c'est la douleur
d'Ahenobarbus, c'est le devoir qu'il se voit de
passer à l'homme sérieux, Octave, quitte à en
mourir le cœur brisé, qui est le symbole de la
faillite d'Antoine. Octave, ordre, sévérité,
discipline, action efficace, n'intéresse pas.
Antoine intéresserait moins s'il n'était pas
déchiré, et si le Romain en lui ne s'opposait
pas encore, inefficacement, à Cléopâtre.
Celle-ci, comédienne, incohérente et fausse,
avec ses fureurs, ses délires, est sans doute la
création féminine la plus extraordinaire de
Shakespeare, une démone en qui se joignent
l'amour et la mort. Elle a causé la défaite et
la mort d'Antoine comme pour aboutir à l'ivresse
suprême de chanter avec lui, puis sur lui ce
chant de mort qui est un des sommets de l'œuvre.
La dernière pièce romaine de Shakespeare,
Coriolan (1607), est complexe et troublante ;
Coriolan est voué à périr de ses
contradictions : un jeune héros, un Essex, se
trouve appelé à des responsabilités politiques
faites pour l'âge mûr ; un jeune aristocrate
surgit à un point de l'histoire nationale où il
faut savoir déjà conquérir les cœurs de la
plèbe. L'aversion de Shakespeare n'hésite pas.
Cette plèbe est celle qui acclamera le
républicain Brutus en criant : « Qu'il soit
César » – quelques moments avant de courir
brûler la maison de Brutus. Elle est crasseuse,
elle pue, elle est stupide et incohérente. Elle
a les chefs qui lui conviennent, de grotesques
agitateurs, les tribuns. Malgré l'orgueil, les
colères, les absurdités de Coriolan, il est
difficile d'interpréter la pièce dans un sens
démocratique. Il est bon d'observer l'esprit
dans lequel Shakespeare a modifié Plutarque : il
minimise les griefs du peuple et son courage. Ce
qui l'intéresse, c'est la création ambiguë et
ambivalente d'un individu exceptionnel,
désespérément jeune, moralement non sevré, et
qui, s'il ose désobéir à la cité, obéit à sa
mère, qui, en fait, le condamne à mort – et
sauve la cité.
Une mue romanesque
Périclès (1608), Cymbeline (1609), Conte d'hiver
(The Winter's Tale, 1610), la Tempête (The
Tempest, 1611) : quatre pièces romanesques ou
tragi-comédies nettement apparentées, dans
lesquelles le génie de Shakespeare semble subir
une mue qui est un peu celle de l'époque, non
plus celle de Kyd, mais celle de Fletcher.
Périclès, « prince de Tyr », mélancolique
jusqu'à la dépression, se met dans de mauvais
cas. Le voici à Antioche, amoureux, après
beaucoup d'autres, de la fille du roi Antiochus.
Il ne pourra obtenir celle-ci qu'en déchiffrant
une énigme, à défaut de quoi il mourra. Il la
déchiffre en effet : la fille du roi partage le
lit de son père. Il ne reste à Périclès qu'à
fuir au plus vite. Le motif de l'errance comme
celui de l'énigme fatale et de l'inceste
viennent d'une couche ancienne du conte
populaire. Le héros arrive d'abord à Tharse,
puis fuit de nouveau jusqu'à Pentapolis. Là les
pêcheurs ramènent dans leurs filets une armure,
celle, justement, que son père lui destinait. On
est plus près que jamais du conte populaire.
Périclès revêt l'armure et conquiert dans un
tournoi la main de la princesse Thaïsa.
L'errance recommence, par mer, et dans une
terrible tempête, « sans lumière, sans feu » ;
Thaïsa met au monde Marina et meurt. On la place
dans un cercueil, qui est abandonné aux vagues.
Là où il touche terre, un bon magicien ranime la
morte, qui, renonçant à retrouver Périclès, se
consacre à Diane d'Éphèse. Marina, cependant, a
été confiée au gouverneur de Tharse. Elle est
trop exquise et porte ombrage. Elle n'échappe à
la mort que pour être enfermée dans un bordel de
Mytilène. Juste à temps, son père la découvre,
intacte ; une vision le conduit à Éphèse, où il
retrouve sa femme. Si Shakespeare avait écrit
toute la pièce, elle serait très belle.
Dans Cymbeline, la nouvelle reine est la
méchante belle-mère de la douce Imogène, qu'elle
veut marier à son abominable fils. Mais la jeune
fille a épousé le mari de son choix. Il
s'enfuit, elle est jetée en prison. Ses deux
frères avaient été dans leur enfance enlevés par
un seigneur dissident. Elle s'évade, habillée en
garçon, échappe au fils de la reine et manque de
périr de la main d'un nouvel Othello, son mari,
car un traître qui a parié avec lui qu'il la
rendrait infidèle se contente de découvrir son
sein dans son sommeil pour y repérer un grain de
beauté et de dérober un bracelet. Le mari se
hâte de conclure : « Tout le mal de l'homme est
la femme. » Les méchants balayés, tous se
retrouveront.
Les fureurs de la jalousie sont aussi le thème
du Conte d'hiver. Des trois pièces, c'est la
plus digne de notre poète, mais non la moins
romanesque : Léontès, roi de Sicile, devient
soudain follement jaloux de son hôte et ami
d'enfance, Polixène, roi de Bohême. Rapide comme
le rêve, il construit un système délirant
d'interprétation fourmillant de détails
érotiques imaginaires. Les « coupables »
méritent la mort. Polixène y échappera par la
fuite. Bizarrement, alors que Léontès s'est
promptement repenti de sa folie, sa femme,
Hermione, elle, restera quinze ans cachée par la
fidèle Pauline, qui a aussi fait emmener en
Bohême l'enfant nouveau-née, devenue Perdita. Le
prince Florizel, fils de Polixène, tombe
amoureux d'elle ; tout le monde se retrouve,
Hermione sous l'apparence d'une statue qu'une
douce musique ressuscite – et tout est pardonné.
Que le schéma de mort et de résurrection présent
ici comme dans Périclès ait frappé les esprits
de façon qu'on y voie le produit d'un avatar
mystique de Shakespeare, cela est assez naturel.
Dans le même esprit, la Tempête est une
variation – considérable – sur le thème des
bannis « sous la verte feuillée ». Prospero, duc
de Milan dépossédé, a trouvé refuge dans une île
avec Miranda tout enfant. Bien que son art
magique ne lui ait pas jadis prédit la trahison,
il lui révèle l'approche d'un navire portant
l'usurpateur, le roi de Naples son complice, un
brave homme qu'ils raillent, et quelques nobles
canailles. Prospero déchaîne sur eux l'apparence
d'une tempête qui semble tout détruire et sépare
le roi de Naples de son fils, de sorte qu'ils se
croient l'un et l'autre morts. Ferdinand,
pleurant son père, rencontre Miranda, et c'est
l'habituel coup de foudre, la révélation
réciproque. Cependant, l'usurpateur de Milan, ne
se reposant pas sur ses lauriers, suggère au
frère du roi de Naples de l'égorger dans son
sommeil afin de prendre sa place. La magie de
Prospero arrêtera leur bras, puis il leur
pardonnera à tous largement, car ce sont gens de
bonne compagnie. Devant leur édifiante troupe
Miranda s'écriera : « Comme l'humanité est
belle ! » Il est vrai qu'elle ne connaissait que
Caliban.
Car il y a Caliban, et c'est dans l'œuvre des
dernières années la création la plus importante,
aussi bien que la plus problématique, que cet
homme-poisson grotesque, raillé des tueurs
mondains, qui demandent « si cela s'achète » et
chez qui il n'est pas difficile de reconnaître
tous les aborigènes que les hommes de progrès de
nos races n'ont eu que le choix, dans toutes les
« îles » du monde, d'exterminer ou de réduire en
esclavage. Comme tous les autres, cet « être
immonde », que l'on voulait bien traiter,
cachait les pires instincts : il a voulu violer
Miranda. Quant à lui, rebelle obstiné : « Elle
est à moi – dit-il – par Sycorax ma mère, cette
île que vous me prenez [...]. Vous m'avez
enseigné le langage, et le profit que j'en ai,
c'est que je sais maudire. » Il est toute
matière, mais il est aussi la poésie de la
matière, et il entend la musique la plus
profonde de son île. Caliban parle à travers
Shakespeare, d'une voix que Shakespeare ne
connaît pas. C'est un mystère de son génie.
S'est-il, quant à lui, identifié à Prospero ?
Les visions magiques auxquelles Prospero
renonce, avec son livre, et vouées à disparaître
sans laisser une vapeur, auxquelles il compare
la dissolution finale et absolue de tout sur
cette terre, sont-elles une dernière occasion de
mettre en parallèle l'irréalité du théâtre et
celle de la vie ? « Nous sommes de l'étoffe dont
les rêves sont faits. »
Un langage dramatique
Tout art est langage, disait Benedetto Croce.
L'art de Shakespeare ? Il est d'une fantastique
audace de portée, comme une grande cathédrale
gothique. Brecht voit son œuvre comme l'ouvrage
d'un collectif. Les marxistes, par fidélité au
mythe de la création populaire, seront les
derniers héritiers de ce XIXe s. qui divisait
Homère en rhapsodes. Gordon Graig, au terme d'un
effort inégalé de mise en scène, le déclarait
fait pour la lecture plutôt que pour la scène.
Et qui le lit trouvera comique l'idée d'un
collectif, précisément parce qu'on sent si
particulièrement plusieurs mains dans un
Périclès. Après tout, l'in-folio de 1623 n'en
voulut pas. Il n'est autrement pas de pièce, si
imparfaite qu'en eût été la transcription, si
nombreuses qu'y eussent été les interpolations,
où tout cela n'ait été avalé, absorbé dans une
architecture de l'immense, dont nul autre que
lui n'était capable. Des champs magnétiques
d'une intensité irrésistible attirent et
retiennent les mots, et les accouplent les uns
aux autres comme par un hasard miraculeux qui de
la surprise fait jaillir l'émerveillement.
Shakespeare, cependant, est moins ivre de
langage et de cette magie et de cette
sorcellerie du verbe qu'horrifié de la nullité
des mots comme moyen de la communication
humaine. Ce maître de la parole atteste que
toute parole est mensonge et que toute âme
ouverte à la parole entre dans un monde
d'illusion totale d'où il n'y a d'issue que vers
la conscience de solitude et vers le silence, où
entrera enfin Hamlet. Il n'est pas besoin que ce
soient les paroles des autres. Richard II sait
autant la vanité et le creux de ses paroles
senties que Richard III l'efficacité de ses
mensonges. La langue de Shakespeare a de plus en
plus souvent, à mesure qu'on avance des jeux de
langage de Roméo et Juliette vers Lear ou
Othello, cette qualité tragique de se situer au
bord d'un gouffre d'absolu silence et de se
mesurer à lui.
© Larousse / VUEF 2003