Philosophe et
écrivain français (Paris 1905-Paris 1980).
Introduction
L'ensemble de la simple bibliographie de Sartre
couvre, sous la couverture blanche et rouge de
Gallimard, son éditeur de toujours, un peu plus
de mille pages. C'est dire l'extraordinaire
fécondité du dernier écrivain ensemble
philosophe, romancier, essayiste et homme de
théâtre. Ce littérateur protéiforme fut aussi le
premier – et, à ce jour, le dernier – des
« intellectuels engagés », témoins de leur
siècle, toujours sur le front de tous les
combats, quelque douteux qu'ils puissent
paraître, a posteriori, aux censeurs qui, sur le
coup, se dispensaient « courageusement » de
prendre parti.
L'immense fortune critique de Sartre, à peine
entamée par les contempteurs qui depuis sa mort
ont enfin donné de la voix, tient dans ce
concept d'« universel singulier » qui est au
cœur de son œuvre : tout homme, dans sa
solitude, témoigne pour toute la collectivité ;
Sartre, dans son exemplarité absolue, d'ailleurs
élaborée et préservée avec soin, est le grand
témoin de son siècle – il est, comme on l'avait
dit de V. Hugo seul avant lui, l'« homme-siècle ».
L'enfant dans la bibliothèque
Jean-Paul Sartre est né le 21 juin 1905 à Paris.
Quelques mois plus tard, son père,
Jean-Baptiste, meurt. Dans les Mots, son essai
quasi autobiographique, quasi analytique, écrit
en 1960, Sartre, disciple distancié de Freud,
note : « La mort de Jean-Baptiste fut la grande
affaire de ma vie : elle rendit ma mère à ses
chaînes, et me donna la liberté. [...] Ce n'est
pas tout de mourir : il faut mourir à temps.
Plus tard, je me fusse senti coupable ; un
orphelin conscient se donne tort : offusqués par
sa vue, ses parents se sont retirés dans leurs
appartements du ciel. Moi, j'étais ravi : ma
triste condition imposait le respect, fondait
mon importance ; je comptais mon deuil au nombre
de mes vertus. »
« Jusqu'à dix ans, je restai seul, entre un
vieillard et deux femmes. » Cet enfant sans
complexe d'Œdipe est élevé par son grand-père
maternel : « C'était un homme du XIXe s. qui se
prenait, comme tant d'autres, comme Victor Hugo
lui-même, pour Victor Hugo. » La comparaison
n'est pas innocente : miroir décalé de ce
grand-père qui « forçait un peu sur le
sublime », Sartre se donne pour modèle le grand
poète, et grand républicain, aux funérailles
duquel tout Paris s'était pressé. Hugo avait
dit, enfant : « Je serai Chateaubriand ou
rien. » On peut imaginer le jeune Sartre se
proposant un destin semblable – ne récrit-il pas
en alexandrins, vers sept-huit ans, les Fables
de La Fontaine ? Ses premiers fantasmes avoués
sont d'arriver à la gloire par la littérature.
Ses premières lectures l'y ont déterminé
résolument.
Sartre est dès l'enfance un lecteur vorace
– avalant les romans-feuilletons de son temps,
Jules Verne ou Michel Zévaco (les Pardaillan,
héros rebelles des temps de la Ligue). Sartre,
comme il l'a raconté dans les Mots, entre en
littérature très tôt, et la littérature oriente
sa vie vers la littérature. Il est significatif
que ses héros favoris, de Michel Strogoff à
Pardaillan, soient des hommes d'action et, en
général, des rebelles. Celui qui passera pour
l'archétype de l'intellectuel fonde sa morale
sur une esthétique de l'action qui n'a d'autre
logique que celle du « panache », forcément de
l'opposition. En même temps, ces romans
populaires, « étranges romans, toujours
inachevés, toujours recommencés ou continués,
comme on voudra, sous d'autres titres,
bric-à-brac de contes noirs et d'aventures
blanches, d'événements fantastiques et
d'articles de dictionnaires », constituent le
modèle archaïque du roman sartrien, qui
juxtapose volontiers le « grotesque sublime » à
la Hugo et le « grotesque triste » flaubertien.
Entre un grand-père protestant et une grand-mère
catholique, possédé par le besoin de croire (les
métaphores bibliques et christiques abondent
dans son œuvre, même si elles servent à chaque
fois à exprimer une vision athée de la vie), il
se réfugie dans le culte de l'art : son immense
étude sur Flaubert (l'Idiot de la famille,
1971-1972) est aussi une forme d'autobiographie,
dénonçant ce mythe littéraire de la forme, mythe
bourgeois par excellence, qui a bercé son
enfance et son adolescence.
Sartre le professeur
Sartre, « programmé » pour être bon élève,
« caniche d'avenir », fait des études
excellentes à Paris et à La Rochelle, où l'a
entraîné le second mari de sa mère
– polytechnicien haï, type même du « bourgeois »
qu'il méprisera toute sa vie. Il prépare l'École
normale supérieure à l'internat du lycée
Louis-le-Grand, à Paris, tout en publiant ses
premiers textes (l'Ange du morbide,
Jésus-la-chouette) dans la Revue sans titre
(1923) : les influences conjuguées de Flaubert,
Goncourt et Maupassant, l'amour pour Jules
Laforgue, Valéry ou Proust, la lecture assidue
de Nietzsche et de Schopenhauer, le tout
additionné d'autodérision, forment le premier
Sartre.
Il est remarquable que ses lectures secondes
l'orientent vers l'esthétique de l'art pour
l'art, en littérature (« J'aurais rêvé de
n'exprimer mes idées que dans une forme belle
– je veux dire dans l'œuvre d'art, roman ou
nouvelle »), et une certaine forme de nihilisme,
en philosophie : « Je fais illusion, j'ai l'air
d'un sensible et je suis un désert. » (Carnets
de la drôle de guerre, 1939, édité en 1983). Ses
premiers écrits sont d'ailleurs des contes
philosophiques (Une défaite, récit des amours de
Nietzsche et de Cosima Wagner, Er l'Arménien la
Légende de la vérité parue dans Bifur) dignes
d'un Platon qui aurait lu Flaubert.
À « Normale Sup », ses condisciples et futurs
philosophes Raymond Aron ou Maurice
Merleau-Ponty le considèrent déjà comme un
génie : il a appartenu à Sartre d'être le
dernier « grand homme » de la littérature
française, et d'opérer en même temps la
liquidation du concept de « grand homme ». Après
Victor Hugo, Jean-Paul Sartre, après Sartre,
plus rien.
Reçu premier à l'agrégation de philosophie en
1929 (après un échec, l'année précédente, qui
avait surpris tout le monde), il rencontre
Simone de Beauvoir, celle qu'il appellera le
« Castor », compagne ou complice d'une vie
(comme elle le racontera dans ses Mémoires d'une
jeune fille rangée 1958, puis dans la Force de
l'âge 1960, et dans la Force des choses 1963).
Agrégée elle-même (en 1928), elle reconnaît en
Sartre le « double qui répondait aux vœux de
[son] adolescence » – mais un double
instantanément reconnu supérieur. Sartre lui
propose de l'épouser, elle ne peut se résoudre à
sacrifier quelque parcelle de sa liberté à qui
que ce soit, et conclut avec lui un « mariage
morganatique », qui, malgré toutes les épreuves,
les passades et les jalousies ponctuelles,
malgré, surtout, la sollicitude de leurs amis,
durera un demi-siècle, jusqu'à la mort de
Sartre.
Beauvoir enseigne à Marseille, à Rouen, à Paris,
Sartre, au Havre, à Laon, à Neuilly enfin :
leurs trajectoires administratives finissent par
converger, comme ont déjà convergé leurs
trajectoires intimes.
Vers la prose et la célébrité
« Être à la fois Stendhal et Spinoza » – devenir
ce que le sociologue Pierre Bourdieu appellera
un « intellectuel total » : pour réaliser cet
ambitieux programme, Sartre conjugue une immense
culture philosophique, où s'imposent Husserl (et
la phénoménologie), Kierkegaard et Heidegger (et
l'existentialisme), et une immense culture
littéraire : l'un des premiers, Sartre reconnaît
l'importance de la littérature américaine du
XXe s. : Hemingway, Hammett, Faulkner, Dos
Passos. « Le monde de Dos Passos est impossible
– comme celui de Faulkner, de Kafka, de
Stendhal –, parce qu'il est contradictoire. Mais
c'est pour cela qu'il est beau : la beauté est
une contradiction voilée ». (Situations I,
1947). Il s'en inspire intelligemment pour son
premier roman, et premier chef-d'œuvre, la
Nausée (1938 – sous le titre « Melancholia », le
même éditeur l'avait refusé l'année
précédente) : « ... Je suis, j'existe, je pense,
donc je ballotte, je suis, l'existence est une
chute tombée, tombera pas, tombera, le doigt
gratte à la lucarne, l'existence est une
imperfection. » (La Nausée, dernières lignes.)
Le « comique métaphysique » de ce premier roman
est, au fond, proche des pochades non moins
métaphysiques que rédige Beckett à la même
époque – au milieu de la montée des fascismes,
en Italie, en Espagne, en Allemagne. Sartre
annonce la « néantisation » de l'homme.
Les cinq nouvelles réunies dans le Mur, la même
année, sont marquées du même talent pessimiste
(« cinq petites déroutes, tragiques ou
comiques »). Y émerge, avec « l'Enfance d'un
chef », l'un des concepts centraux de la pensée
sartrienne, le « salaud » – autre appellation,
plus tonique, du conformiste, qui au
cosmopolitisme trouble de l'inconscient, aux
choix cruels de la liberté préfère l'univocité
du nationalisme, et bientôt de la collaboration,
et une vie rangée : « Combien il préférait aux
bêtes immondes et lubriques de Freud,
l'inconscient plein d'odeurs agrestes dont
Barrès lui faisait cadeau. » (« l'Enfance d'un
chef », in le Mur). À vrai dire, le « salaud »
est une tentation permanente (peut-être aussi
pour Sartre lui-même), une paresse de la pensée,
contre laquelle la volonté doit se dresser sans
cesse.
Philosophie et esthétique
C'est pendant et surtout après la guerre que
Sartre trouvera, avec la philosophie de
l'« engagement », le chemin de l'action, et
celui de la liberté. Mobilisé pendant la « drôle
de guerre », prisonnier, Sartre voit l'histoire
faire irruption dans sa vie individuelle : toute
sa conception du monde, et du rapport de l'être
au monde, s'en trouve bouleversée. Libéré en
1941, il rentre à Paris et organise, avec
Maurice Merleau-Ponty, un groupe de résistance
(intellectuelle) à l'Occupation, et participe à
diverses publications clandestines.
Naturellement mal équipé pour l'action directe,
souffrant d'un physique qui fera plus tard la
joie des caricaturistes – mais dont il a fait
très vite une image de marque –, Sartre s'engage
au niveau où il peut être efficace, celui de la
parole.
Sur le plan philosophique, (l'Imagination
(1936), l'Imaginaire (1940) : « L'homme est une
fuite de gaz par laquelle il s'échappe dans
l'imaginaire ») et surtout l'Être et le Néant
(1943) affirment la contingence de l'homme, sa
déréalisation par l'imagination et son mode
premier d'expression, la littérature (dans
Qu'est-ce que la littérature ? il affirmera,
avec ce sens de la formule qui n'appartient qu'à
lui, que la littérature « est un trou dans
l'être par où les êtres disparaissent »), ainsi
que la contingence d'un dieu qui, de toute
façon, n'est qu'une hypothèse dépassée : « La
mort de Dieu a placé notre époque sous le signe
du Père incertain. » On mesure à quel point de
telles affirmations, de la part d'un écrivain
dont le père s'était « absenté » si vite après
sa naissance, ont pu déchaîner la manie
analytique des biographes de Sartre, « bâtard »
pour certains (Jeanson), « déshérité » pour
d'autres.
Par ailleurs, Sartre développe la dialectique de
la liberté : « L'homme ne rencontre d'obstacle
que dans le champ de sa liberté » (L'Être et le
Néant 1943), ou, si l'on préfère, l'exercice de
la liberté n'est pas libre. Enfin, l'homme est
de trop dans la logique du monde : être, c'est
lutter avec l'aspiration au non-être.
Il est essentiel de souligner que la distinction
entre philosophie et littérature, en ce qui
concerne Sartre, n'est guère fonctionnelle.
L'Être et le Néant, dans son analyse de la
« mauvaise foi » notamment, informe sur Huis
clos, écrit au même moment. Le Diable et le Bon
Dieu est nourri, en 1947-1948, du travail
théorique qui donnera finalement les Cahiers
pour une morale. L'Idiot de la famille
ostensiblement donné pour un travail sur
Flaubert, est en fait la suite des Questions de
méthode et de l'Imaginaire. La Nausée est, quant
à elle, à en croire Sartre, un « factum sur la
contingence » : la philosophie « donne les
dimensions nécessaires pour créer une histoire
[...] Mon gros livre philosophique [l'Être et le
Néant] se racontait de petites histoires sans
philosophie ». Le trajet ne s'effectue
d'ailleurs pas nécessairement de la philosophie
(la théorie) vers le roman (la pratique ?) :
telle description de la Nausée (la racine de
marronnier) est la préparation, sur un mode
narratif, de telles analyses de l'Être et le
Néant sur la « potentialité » ou
« l'ustensilité ». Écrire « L'engagement de
Mallarmé » (en 1952 – mais l'article ne paraîtra
qu'en 1979) ou « le Tintoret » (en 1957 puis
1961), c'est aussi réfléchir sur les rapports de
l'individu et de l'histoire, tels qu'ils sont
analysés dans la Critique de la raison
dialectique (1960). « J'écris en tant de langues
que des choses passent de l'une à l'autre »,
écrit Sartre, qui, lecteur de Nietzsche, sait
bien que la philosophie peut aussi parler, comme
Zarathoustra, la langue des dieux – et pas
seulement le jargon auquel elle croit
intelligent de se limiter : « Il y a souvent
dans la philosophie une prose littéraire
cachée. » Il y a même, dans le discours
philosophique, insertion d'épisodes personnels
exemplaires : l'Être et le Néant est parcouru de
récits lyriques sur la caresse, le désir, la
sensation du visqueux, qui sont Sartre tout
entier. Le philosophe, régulièrement, cesse
d'exercer une stricte censure sur son discours,
ou plutôt sa philosophie est aussi dans cette
impossible éradication de l'être.
Il est à noter, enfin, que cette philosophie qui
conclut si fréquemment au néant de l'être est
exprimée dans une langue si maîtrisée, et si
personnelle, qu'elle met sur un piédestal le
sujet écrivant qui prétendait s'y dissoudre :
« Le style, ce grand paraphe d'orgueilleux »,
constate d'ailleurs Sartre, conscient des
séductions de la langue sur ses lecteurs – et
sur lui-même.
Ce style est sien surtout parce qu'il est
intimement nourri d'autrui. On n'en finit pas de
recenser ce qui, chez Sartre, est allusions,
réminiscences, parodies et pastiches. Céline,
qui le haïssait, lui reprochait, à juste titre,
de lui emprunter certains tics verbaux.
Démarquant Rimbaud (« Je est un autre »,
écrivait le poète), Sartre plaisante : « Je suis
des autres. »
L'un des effets les plus évidents de cette
langue est de rendre clairs, aux yeux du grand
public, des philosophes (Heidegger, Husserl ou
Kierkegaard – voir Situations IX) d'une grande
complexité, sans jamais les réduire – mais,
parfois, en les gauchissant pour en faire... des
précurseurs de Sartre. Né dans une bibliothèque,
Sartre est, à l'engagement près (mais
l'adjonction est de taille), un parfait héros
borgésien.
Chemins et impasses de la liberté
Sartre a conçu dès 1938 une trilogie romanesque,
nommée alors « Lucifer », dont l'épigraphe est :
« Le malheur c'est que nous sommes libres. » Les
Chemins de la liberté (1945-1949), avec les
titres successifs et emblématiques de l'Âge de
raison, du Sursis et de la Mort dans l'âme,
retracent le cheminement intellectuel d'un
professeur de philosophie, Mathieu, qui va de
ratages en démêlés sentimentaux, en quête de
lui-même, « dans la bonace trompeuse des années
37-38 » (l'Âge de raison), l'histoire des
personnages se mêlant étroitement aux événements
politiques nationaux et internationaux (le
Sursis), avant de se faire tuer, pour retarder
de quelques instants l'avance allemande – pour
rien : « Le corps est là, à vingt pas, déjà une
chose, libre. » (La Mort dans l'âme.) On aura
reconnu la référence évidente aux dernières
lignes du roman de Hemingway, Pour qui sonne le
glas, paru en 1938. Les romans de Sartre ne se
dégageront jamais tout à fait d'influences
exogènes. Le Sursis est un « à la manière de »
Dos Passos, et la Nausée, dès l'épigraphe (une
citation de l'Église), devait beaucoup à Céline.
Les héros romanesques de Sartre sont toujours
entre deux hésitations – alors que les héros des
pièces choisissent leur camp. Sartre prône
l'action, et sera rarement un homme d'action ;
moins par lâcheté, sans doute, que parce qu'il
laisse l'action à ceux qui sont doués pour cela.
Il est hautement significatif qu'il n'ait jamais
rédigé que quelques chapitres du quatrième tome,
projeté, des Chemins de la liberté, qui devait
s'appeler « la Dernière Chance » et permettre
aux principaux personnages de ce qui aurait été
une tétralogie de retrouver leur liberté dans la
Résistance.
Sartre tâte pour la première fois du théâtre
avec Bariona, ou le Fils du tonnerre, pièce
écrite, montée et jouée par lui au stalag où il
est prisonnier en 1941. Mais c'est avec les
Mouches (1943) qu'il s'impose au public. Dans
cette nouvelle version du mythe d'Électre,
Oreste finit par prendre toute la place. « Je
suis trop léger, dit Oreste au premier acte. Il
faut que je me leste d'un forfait bien lourd qui
me fasse couler à pic, jusqu'au fond d'Argos. »
Et à Jupiter, qui, jusqu'au bout, a soutenu
l'assassin Égisthe, non parce que les dieux sont
injustes mais parce qu'ils aiment l'ordre, et
que le roi était l'instrument, cher à leur cœur,
du remords généralisé, Oreste déclare
hautement : « Je ne suis ni le maître ni
l'esclave, Jupiter. Je suis ma liberté ! À peine
m'as-tu créé que j'ai cessé de t'appartenir. »
Électre, toute au remords de son crime, tremble
devant l'idée – le spectacle de sa liberté
– comme devant un horizon trop large :
« Jupiter, roi des dieux et des hommes, mon roi,
prends-moi dans tes bras, emporte-moi,
protège-moi. Je suivrai ta loi, je serai ton
esclave et ta chose, j'embrasserai tes pieds et
tes genoux. Défends-moi contre les mouches,
contre mon frère, contre moi-même, ne me laisse
pas seule, je consacrerai ma vie entière à
l'expiation. » Son frère seul se déclare
responsable – parce que seul l'homme peut
l'être, et que le remords le décharge de cette
responsabilité qui le constitue et étaye sa
liberté : « Vos fautes et vos remords, vos
angoisses nocturnes, le crime d'Égisthe, tout
est à moi, je prends tout sur moi. »
Dans cette pièce, présentée dans son « Prière
d'insérer » comme une « tragédie de la liberté »
(l'exact contraire des tragédies ordinaires, qui
sont des mises en scène de la fatalité), les
spectateurs de 1943 entendent une parabole sur
les temps de l'Occupation. Égisthe, dans ses
contradictions, est l'archétype du
collaborateur, Jupiter, « dieu des Mouches et de
la Mort », est l'occupant, Oreste, la figure du
résistant. C'est une lecture un peu réductrice,
qui ne se comprend que dans le contexte de la
guerre, où tout était sans cesse soumis au
filtre d'un décryptage.
Plus célèbre encore Huis clos (1944), vision
d'un enfer qui ressemble fort à la vie ; trois
personnages toujours sur scène, déjà morts,
confrontés à leurs souvenirs, à leur
cohabitation impossible et forcée, tendant des
pièges, y succombant – la vie même : « Vous vous
rappelez : le soufre, le bûcher, le gril... Ah !
quelle plaisanterie. Pas besoin de gril :
l'enfer, c'est les autres. » (Huis clos).
L'engagement de Sartre
Suivront, après la guerre, les pièces
« engagées » qui retracent les démêlés de Sartre
avec le parti communiste, auquel il n'adhéra
jamais et qui le combattit volontiers, sentant
tout ce qu'il y avait en lui de peu obéissant.
Si Morts sans sépulture (1946) reste tributaire
de l'actualité de la Résistance, les Mains sales
(1948) sont une pièce de combat sur l'obéissance
au parti, mais aussi une réflexion sur l'acte et
la responsabilité. Le héros, Hugo, se trouve,
comme Oreste, trop « léger » : « Je me trouvais
trop jeune ; j'ai voulu m'attacher un crime au
cou, comme une pierre. » Hugo est l'idéalisme
fait homme, tandis que Hoederer est le
pragmatisme incarné : le plus étonnant est que
ce théâtre « mythique », qui paraît, lorsqu'on
le résume, chargé jusqu'à la gueule de bonnes
intentions, fonctionne tout de même, et
fonctionne très bien. Preuve paradoxale : les
critiques qui pleuvent sur la pièce, reçue comme
une critique de l'U.R.S.S. stalinienne. Fadeïev,
secrétaire de l'Union des écrivains soviétiques,
le traite de « hyène stylographe ». Le style
« guerre froide » envahit la critique
littéraire.
Mais, la même année (1948), Sartre a été mis à
l'index par le Saint-Office. L'année précédente,
aux États-Unis, la Putain respectueuse (écrite
en quelques jours en 1947), qui développe avec
efficacité la vision du racisme (et du
conformisme) dans la société américaine
intolérante de l'époque, a eu bien des problèmes
avec la censure : Sartre, décidément
inclassable, interpelle avec sauvagerie
capitalistes et « socialistes ».
Nekrassov (1955) est une satire du journalisme
« aux ordres » de l'époque. Mais le Diable et le
Bon Dieu (1951) et surtout les Séquestrés d'Altona
(1959) s'élèvent au-dessus des contingences
historiques pour reformuler, inlassablement, les
problèmes de la liberté et de l'obéissance – et
de la difficile identification du mal dans
l'histoire : « Siècles, voici mon siècle,
solitaire et difforme, l'accusé...
Acquittez-nous ! Mon client fut le premier à
connaître la honte : il sait qu'il est nu. »
(Les Séquestrés d'Altona). Là encore, la
référence christique est évidente. Mais le
détour par un mythe extérieur à la trame
anecdotique de la pièce (la responsabilité
personnelle et collective face aux horreurs du
nazisme) permet à l'écrivain, sous le masque de
l'exemple allemand, d'évoquer, de biais, un
autre responsabilité, celle des Français face à
la guerre d'Algérie, à une époque où il n'est
pas permis de faire même allusion à la torture
pratiquée là-bas par l'armée de
« pacification ».
À la même époque, Sartre, dialoguiste virtuose,
rédige plusieurs scénarios de films, qui
resteront pour la plupart inédits, sauf Les Jeux
sont faits (Delannoy, 1953) et « Typhus » (sous
le titre : les Orgueilleux, Yves Allégret,
1957). Il écrit un très long scénario (durée
prévue : sept heures...) sur la vie de Freud
pour John Huston – qui réalisera le film (Freud,
Passions secrètes, 1962) en coupant les trois
quarts du texte de Sartre, qui, logiquement,
fait retirer son nom du générique. Il adapte
également au théâtre Kean, d'Alexandre Dumas
(1953), dont il récrit presque complètement le
texte afin de mieux mettre en valeur Pierre
Brasseur, les Sorcières de Salem d'Arthur Miller
(1955 – portées au cinéma par Raymond Rouleau en
1957), et les Troyennes d'Euripide (1965).
Morale et esthétique
La philosophie de Sartre (résumée dans
L'existentialisme est un humanisme 1946) vise à
fonder une morale, tout en constatant
l'impossibilité de cette fondation autrement que
par un coup de force, une négation momentanée de
l'esprit critique. Ses Réflexions sur la
question juive en 1946, constituent le premier
effort pour penser avec rigueur la démarche
antisémite qui a abouti aux camps
d'extermination, à une époque où l'antisémitisme
traverse encore, malgré l'Holocauste, toute la
société française. Le premier, il décrit
l'antisémite comme un être de passion, et non de
conviction, qui a la « certitude des pierres »
ou des menhirs – en tout cas, il n'est pas
accessible à la raison, et ce qu'il présente
comme un raisonnement est, au mieux, l'habillage
d'un sentiment. « Si l'antisémite, écrit Sartre,
est imperméable aux raisons et à l'expérience,
ce n'est pas que sa conviction soit forte ;
mais, plutôt, sa conviction est forte parce
qu'il a choisi d'abord d'être imperméable. »
(Réflexions sur la question juive 1946).
Le philosophe est un écrivain et aussi un
critique. Qu'est-ce que la littérature ? (1947
– Sartre reviendra sur le sujet, dans une sorte
d'écho interne, presque vingt ans plus tard dans
son Plaidoyer pour les intellectuels) définit
l'engagement de l'intellectuel : « On n'écrit
pas pour des esclaves. L'art de la prose est
solidaire du seul régime où la prose garde un
sens : la démocratie. Quand l'une est menacée,
l'autre l'est aussi. Et ce n'est pas assez que
de les défendre par la plume. Un jour vient où
la plume est contrainte de s'arrêter, et il faut
alors que l'écrivain prenne les armes ».
Ses études sur Baudelaire (1947), Jean Genet
(Saint Genet, comédien, et martyr 1952) ou
Flaubert (l'Idiot de la famille) posent le
problème central, au cœur de la vie de Sartre,
de ce qui constitue la figure de l'écrivain. Ce
goût pour les biographies est significatif, chez
un homme qui a longtemps flirté avec
l'autobiographie (et qui n'y a cédé, bien tard,
que pour les Mots) : il se lit à travers les
autres. La manière dont il utilise les concepts
psychanalytiques pour décortiquer autrui
témoigne d'une perversité redoutable. Ainsi
l'étude sur Genet, en 1952 : « Dans tous mes
livres, racontera Genet, je me mets nu et en
même temps je me travestis par des mots, des
choix, des attitudes, par la féerie. Je
m'arrange pour ne pas être trop endommagé. Par
Sartre, j'étais mis à nu sans complaisance. » Si
un écrivain crée à partir d'un noyau obscur
parfois même à lui-même, Sartre épluche Genet
avec une impudeur totale, exhibant le
mécanisme : « J'ai mis un certain temps à me
remettre [...] J'ai été presque incapable de
continuer à écrire [...] Le livre de Sartre a
créé un vide qui a permis une espèce de
détérioration psychologique. »
Revues et journaux : l'écriture de l'immédiat
Sartre fonde en 1945 les Temps modernes qui sera
la revue dominante de l'intelligentsia de
l'après-guerre. Il y accueille Camus, avant que
des divergences importantes sur l'U.R.S.S. et la
polémique sur le – nécessaire ? – aveuglement
face aux crimes staliniens ne brouillent
définitivement, en 1952, les deux hommes. Mais
Sartre a pourtant cosigné l'article de
Merleau-Ponty, en 1950, dénonçant les camps de
concentration staliniens ; simplement, Sartre et
Camus étaient tous deux trop brillants pour se
tolérer longtemps.
Sartre présente dans les Temps modernes les
chantres de la négritude – Senghor et Frantz
Fanon en tête –, avant tout pour leurs qualités
révolutionnaires : la poésie aussi participe du
combat anticolonialiste, comme il l'explique
dans sa préface incendiaire aux Damnés de la
terre (Fanon, 1961).
Les Temps modernes couvrent aussi bien la
littérature (les œuvres de Sartre lui-même y
paraissent souvent en prépublication) que la
sociologie (le Deuxième Sexe, de Simone de
Beauvoir, y entame sa longue et brillante
carrière de texte fondateur du féminisme
contemporain) ou la politique (« les Communistes
et la paix », 1952) : les textes de circonstance
écrits par Sartre sont régulièrement rassemblés
par Gallimard dans les différents volumes des
Situations (de Situations I, 1947 à Situations X
1976). La revue verse aussi, parfois, dans la
nécrologie : Sartre, à leur mort, y rend hommage
à Camus (1960) ou à Merleau-Ponty (1961) – dont,
à son tour, il s'était éloigné, comme en
témoignent les Aventures de la dialectique,
publiées par Merleau en 1955.
Sartre restera toute sa vie un homme de médias.
Journaliste à Combat, il couvre – aux États-Unis
– pour ce journal le retentissement de la
conférence de Yalta. À France-Soir, en 1960, peu
après l'arrivée de Castro au pouvoir, il publie
un long article sur Cuba, « Ouragan sur le
sucre ». Il prend après 1968 la direction
nominale de la Cause du peuple, journal maoïste,
puis de Révolution, journal trotskiste, et fonde
Libération. Tiers-mondiste convaincu, il
soutient le combat des Africains qui
s'émancipent, Lumumba ou Senghor, et s'engage au
côté des indépendantistes durant la guerre
d'Algérie. De Gaulle, conscient du symbole
qu'est devenu Sartre, répond à l'un de ses
ministres, qui veut faire arrêter le philosophe
pour activités subversives, après qu'il eut
signé le « Manifeste des 121 » (contre l'usage
de la torture en Algérie) : « On n'emprisonne
pas Voltaire ».
Le flirt avec le P.C.F. reste constant, et très
théorique. Dans la préface à la réédition de
Aden Arabie, de Paul Nizan, il réhabilite avec
fougue son ami disparu, qui fut traîné dans la
boue par les communistes. En 1956, il prend très
violemment position (dans l'Express) contre
l'intervention soviétique en Hongrie, et, s'il
participe au « tribunal Russell » en 1966
(contre les crimes américains au Viêt Nam), il
s'indigne, dans Paese Sera, de l'écrasement du
printemps de Prague par les chars russes.
On a reproché au philosophe certaines
fluctuations, alors qu'il est au contraire un
pôle fixe dans un monde en mutation où chacun
prend d'ordinaire le vent. Ainsi, il est
favorable à la création de l'État d'Israël mais
il condamne la politique sioniste d'élimination
des Palestiniens dès la fin des années 1960 :
entre ces deux positions, il n'y a nulle
contradiction ; dans les deux cas, Sartre est du
côté de l'oppressé, contre l'oppresseur – Pardaillan,
toujours. Soutien critique du P.C.F. (« un
anticommuniste est un chien, je n'en démordrai
pas » – mais, en même temps, tout en Sartre
s'oppose au respect d'une quelconque « ligne »),
il dénonce avec Merleau-Ponty les camps de
concentration staliniens, et, en 1967, refuse de
participer au Xe congrès des Écrivains
soviétiques, par solidarité avec les dissidents
Siniavski et Daniel, emprisonnés. Toute sa vie,
il reste fidèle à l'idée des « causes justes »
– et il est un peu vain, très parisien, et très
pharisien, de lui reprocher rétrospectivement de
n'avoir pas eu le discernement aiguisé que donne
forcément le recul historique à ceux qui, sur le
coup, refusent prudemment de s'engager.
L'homme de tous les combats
C'est l'humaniste inlassable que couronne le
prix Nobel de littérature en 1964 – et c'est le
politique intransigeant qui le refuse, fait
unique dans l'histoire du Nobel.
Miné par l'hypertension et la myopie (il sera
presque aveugle à partir de 1974), Sartre
continue jusqu'à sa mort à soutenir les causes
les plus diverses, en particulier celles des
femmes, que défend aussi Simone de Beauvoir, et
à voyager dans tous les pays où il estime que sa
voix peut être entendue. Ensemble, ils voient
Castro et Che Guevara à Cuba en 1960, ils
visitent la Yougoslavie de Tito, vont, malgré
tout, en U.R.S.S. ou en Tchécoslovaquie, en
Égypte et en Israël (1967). Sartre s'implique
fortement dans les activités gauchistes, après
1968 (on est allé jusqu'à faire de Mai une
« révolution sartrienne » – quoi qu'on en pense,
l'affirmation témoigne de son audience auprès de
la jeunesse du baby-boom). Il couvre de son nom,
en assurant leur direction officielle, des
publications d'inspiration maoïste ou trotskiste
menacées par la censure. Il crée le Secours
rouge, organisation de lutte contre le pouvoir
pompidolien. Il va de meeting en meeting,
soutenant les « illégalités légitimes », bel
oxymore résumant dialectiquement son opposition
à tous les pouvoirs, à toutes les scléroses.
L'ensemble de sa réflexion sur le « mouvement »
sera publié dans Situations VIII (1972). Après
avoir soutenu, du bout des dents, la candidature
de Mitterrand à la présidentielle de 1965, il
renonce en 1973 à imaginer qu'un changement
significatif quelconque puisse sortir des urnes
– on lui doit l'immortel slogan « Élections,
piège à cons ». Jusqu'au bout (il est encore,
avec Raymond Aron, retrouvé, au-delà des
divergences idéologiques, à la tribune lors de
la conférence de presse du comité « Un bateau
pour le Viêt Nam » en 1979), il s'engage pour
toutes les « justes causes » – Pardaillan,
encore et toujours.
Sa mort, le 15 avril 1980, est l'occasion d'un
immense défilé populaire à Paris – là encore, il
sera le seul à pouvoir rivaliser avec Hugo.
Simone de Beauvoir raconte, dans la Cérémonie
des adieux (1981), sa dernière vision,
bouleversante, de Sartre – elle fait suivre le
livre de la transcription de ses Entretiens, et
la voix du philosophe semble résonner
d'outre-tombe avec une force étonnante.
Sartre laisse une masse impressionnante de
textes inachevés, qui témoignent de son
extraordinaire boulimie d'écriture : un livre
sur l'Italie (la Reine Albemarle et le Dernier
Touriste), le tome II de la Critique de la
raison dialectique (publié en 1986), Cahiers
pour une morale (en 1983), le volume IV de
l'Idiot de la famille, les pages esquissées de
Pouvoir et Liberté, écrit en collaboration avec
Benny Lévy, le plus « intellectuel » des
gauchistes issus de mai 1968 (un entretien, en
mars 1980, entre Lévy et Sartre, dans le Nouvel
Observateur qui, sous le titre de « L'espoir
maintenant », faisait le point sur leur travail
commun, et néanmoins dialectique, fit rugir une
bonne partie de la nouvelle intelligentsia). Les
Carnets de la drôle de guerre paraissent en 1983
– suivis des Lettres au Castor, et, encore, le
scénario complet du film sur Freud, publié en
1984 ...
Au final, on en revient à cette bibliographie
sidérante, gigantesque, qui suffit largement à
témoigner de ce que fut Sartre, bien mieux que
les biographies anecdotiques parues depuis sa
mort : homme-bibliothèque, Sartre ne fut pas
autre chose que ce qu'il écrivit, l'homme de
tous les mots.
© Larousse / VUEF 2003