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BIOGRAPHIE - ROUSSEAU

Écrivain et philosophe de langue française (Genève 1712-Ermenonville, 1778).

Épitaphes
« Il a cultivé la musique, la botanique, l'éloquence. Il a combattu et dédaigné la fortune, les tyrans, les hypocrites, les ambitieux.
« Il a adouci le sort des enfants, et augmenté le bonheur des pères ; ouvert dans Héloïse une route au repentir, et fait verser des larmes aux amants. Il a vécu et il est mort dans l'espérance, commune à tous les hommes vertueux, d'une meilleure vie ; il a défendu la cause des enfants, des amants malheureux, des infortunés, de la vertu, et il a été persécuté. »
« Fainéantise à prétention ; voluptueuse lâcheté ; inutile et paresseuse activité qui engraisse l'âme sans la rendre meilleure, qui donne à la conscience un orgueil bête, et à l'esprit l'attitude ridicule d'un bourgeois de Neuchâtel se croyant roi [...] ; la morgue sur la nullité ; l'emphase du plus voluptueux coquin qui s'est fait sa philosophie et qui l'expose éloquemment ; enfin, le gueux se chauffant au soleil et méprisant délicieusement le genre humain : tel est Jean-Jacques Rousseau. »
Entre ces deux portraits, la différence n'est pas grande : l'épitaphe de Bernardin de Saint-Pierre, dernier et fidèle ami de Rousseau, est d'une « belle âme », pieuse et tendre, qui regrette l'incompréhension dont fut victime l'ami des douceurs idylliques. Joseph Joubert, lui, en moraliste aigu, voit noir et dévoile les clairs-obscurs d'une existence et d'une œuvre ambiguës. C'est le même homme qui est peint, mais sous deux éclairages contrastés, également vrais. Car Rousseau lui-même a permis qu'on le vît ainsi, lui, pourtant, l'ennemi des masques, dont la devise fut vitam impendere vero (« consacrer sa vie à la vérité »). Son expérience, qui lui avait enseigné la difficulté d'établir la transparence entre les âmes, parce que le rapport aux autres et au monde est le lieu même de l'opacité, lui faisait aussi pressentir son destin : « Je suis destiné à être mécompris. » Et pourtant y eut-il jamais écrivain qui tentât de se dévoiler, de se dire et de tout dire, comme lui ? « Je veux que tout le monde lise dans mon cœur », ne cessait-il de répéter. Or, la vérité du cœur est obscure, difficile à communiquer, dangereuse à dire : l'ambiguïté et le tragique propres à Rousseau sont d'un homme qui veut crier son innocence, qui veut être reconnu par les autres et rendu à sa nature originelle, qu'il désire la même que celle du monde : pure et bonne. Mais, pour se dire, il choisit le parti d'écrire et de se cacher : l'absence et le recours à la littérature, soit la parole indirecte et le recueillement, qui l'enferment toujours plus en elles-mêmes et en lui ; il le sait, il en souffre : « Plût à Dieu que je n'eusse jamais écrit ! C'est là l'époque de tous mes malheurs », confie-t-il à Bernardin de Saint-Pierre. Et puis la vérité est-elle si lisible ? « Rien n'est si dissemblable à moi que moi-même », écrivait-il dans le Persifleur, texte qui précède sa « réforme morale ». Les Dialogues ou Rousseau juge de Jean-Jacques ne prouvent-ils pas que la conscience de soi n'est pas chose si simple ni si assurée et ne justifient-ils pas la double épitaphe ? À force de clamer son innocence, Rousseau s'aperçoit qu'il ne vit pas, qu'il meurt peu à peu, enseveli dans la littérature et dans le silence des autres. On voit combien neuve et tragique est cette attitude : Rousseau ne veut, ne peut séparer sa pensée de son être, sa création de son existence, d'où « cette fusion et cette confusion de l'existence et de l'idée », comme le note Jean Starobinski, qui ajoute : « On se trouve ainsi conduit à analyser la création littéraire de Jean-Jacques comme si elle représentait une action imaginaire, et son comportement comme s'il constituait une fiction vécue. » Cette fusion de la vie et du rêve dans la littérature reste l'intuition centrale de Rousseau : « Ma vie entière n'a guère été qu'une longue rêverie. »

La quête de soi-même
Des « quatre philosophes » du XVIIIe s., à propos desquels on ne souligne pas assez les différences, Rousseau est le plus tardif ; célèbre du jour au lendemain, à trente-huit ans, par son Discours sur les sciences et les arts, il fait figure d'isolé et d'opposant. Genevois, ne connaissant pas l'ancienne France, à la différence de Voltaire, il est aussi un autodidacte et un pèlerin passionné et pathétique. Son originalité de pèlerin, c'est de rêver un paradis de l'homme pur ou purifié ; son originalité de passionné, c'est de dire : Moi ! Et il le dit sans cesse, car son rêve de paradis se confond avec celui de l'authenticité, car lui-même, c'est aussi, comme l'a dit Montaigne, tous les hommes, l'humanité idéale. Rousseau combat son siècle au nom d'une exigence de totalité qu'il découvre dans le sentiment intérieur, voilé par la société, mais toujours présent envers et contre tout. Aussi est-il avant tout un moraliste, un prêcheur si l'on veut, mais qui puise sa force dans une intuition irrécusable. Il sait quelle est la vraie, la seule morale, et il le dit dans son Discours sur les sciences et les arts et dans son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes. Il sait quel est le vrai, le seul bonheur, et il le chante dans Julie ou la Nouvelle Héloïse et dans les Rêveries du promeneur solitaire. Cet homme hanté, obsédé par les attaques, les polémiques, les injustices, qu'on croyait légèrement fou – mais des études ont montré qu'il fut réellement victime de persécutions –, cet écrivain dont Voltaire et Diderot ont dit des choses perfides a vécu, a écrit pour être heureux et pour dire le bonheur, car il l'avait connu (aux Charmettes notamment). Rousseau est à la recherche de son moi essentiel, de son secret, qui est le secret même du bonheur. Il parle en son nom propre : illuminé, il lutte contre les « ténèbres » du monde, et, s'il attaque, c'est pour défendre sa transparence, sa relation au bonheur, le chemin qui le mène au repos, à la pureté et à la plénitude. Sa formation morale, son protestantisme, son esprit curieux, inquiet, instable, son « naturel hardi » et son « caractère timide » donnent à sa quête un ton d'urgence, de nécessité et d'absolu qui explique l'incompréhension d'un public mondain, blasé et spirituel, croyant à un bonheur différent et agissant, pour Rousseau, comme antithèse malveillante et comme révélateur de soi, car, il ne se lasse de le clamer : « Il faut être soi ! ».
L'œuvre de Jean-Jacques Rousseau constitue cette quête de soi sur tous les modes, sous toutes les faces de la vie humaine ; son autoportrait (d'« après nature et dans toute sa vérité ») – les Confessions – figure le foyer, le miroir convergent de toutes les peintures qu'il a faites de l'existence et de l'expérience humaines.

Une œuvre totale
Contemporain de soi-même, Rousseau l'est également de son siècle, mais pour le rendre avec soi contemporain d'un monde plus pur, innocent. Se peindre soi, c'est montrer le bon exemple : « Je voudrais pouvoir en quelque façon rendre mon âme transparente aux yeux du lecteur, et pour cela je cherche à la lui montrer sous tous les points de vue, à l'éclairer par tous les jours, à faire en sorte qu'il ne s'y passe pas un mouvement qu'il n'aperçoive, afin qu'il puisse juger par lui-même du principe qui les produit », écrit-il dans les Confessions. Autour de ce centre de gravité, Rousseau tente de saisir la nature de l'humanité, dont il est la conscience : « Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi. » Mais il ne tient qu'aux autres de vouloir être, réellement ses « semblables ». C'est pourquoi son œuvre, si diverse, garde l'unité profonde de ce regard sur soi et sur le monde – qui lui renvoie son regard, déformé ou voilé, parfois accueilli. Cette volonté de revenir aux sources rassemble tous ses ouvrages : les Discours, l'Émile, Du contrat social, Julie ou la Nouvelle Héloïse, les Confessions, jusqu'au moindre article d'« Économie politique », jusqu'au Dictionnaire de musique et aux Lettres de protestations et de justifications. Et c'est ce recueillement qui donne à ses écrits leur véritable sens : la nostalgie et l'élégie. En Rousseau, l'imaginatif, le réaliste, le logicien, le sensuel, le réformateur et l'utopiste ne font qu'un, cohabitent dans une unité certes instable et périlleuse, mais toujours vécue et créée, l'unité de la conscience morale : avant tout, Rousseau est un moraliste passionné qui contemple et juge, regrette et espère, décrit et réforme. Dans chacune de ses grandes œuvres – critiques, politiques, pédagogiques, romanesques ou autobiographiques – se remarquent ce besoin et ce sens de l'unité primordiale. Son œuvre, c'est le mouvement de cette unité vitale, et l'on pourrait, à la rigueur, en suivre le tracé privilégié, tel celui d'une sphère, dont tous les points sont à égale distance d'un centre intérieur appelé « moi », en qui tout finit par se résoudre, qui devient « le tout » : une critique des fondements de la société et de la conscience (les deux Discours), suivie de la Nouvelle Héloïse, qui fait vivre sur le mode romanesque l'idéal pédagogique et religieux de l'Émile et (dans une certaine mesure) les principes théoriques du Contrat social, puis le grand éclaircissement des Confessions et enfin les Rêveries, où Rousseau goûte la pleine transparence à soi dans la nature.

Contre la corruption
Le Discours sur les sciences et les arts nous montre un Rousseau romain, radicalement réactionnaire, qui rêve d'un âge d'or, et c'est ce rêve qui lui donne toute sa virulence de réactionnaire : « Le rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer les mœurs ? » Rousseau répond : illuminé et indigné, il ressuscite Fabricius, il déclame, il plaide, il condamne ; l'homme, primitivement, était bon, pur, heureux ; c'est la civilisation qui l'a corrompu. Dès lors, la vraie science est la vertu, « science sublime des âmes simples », qui, seule, peut purifier l'homme ; il suffit à celui-ci « de rentrer en soi-même et d'écouter la voix de sa conscience dans le silence des passions » pour retrouver « l'heureuse ignorance où la sagesse éternelle nous avait placés ». Mais Rousseau n'a jamais prétendu qu'il fallait revenir à l'« état de nature » ; il proclame seulement que la civilisation détruit la morale. La Préface de Narcisse met les choses au point : « Les arts et les sciences, après avoir fait éclore les vices, sont nécessaires pour les empêcher de se tourner en crimes. » L'important, c'est que Rousseau lie morale et politique, nous léguant le réflexe moral à l'origine du réflexe politique ; son originalité, c'est qu'il tient sa virulence de révolutionnaire de son intransigeance de réactionnaire : il veut un état qu'il connaît, montrant ainsi l'ambiguïté et l'ambivalence de sa pensée ; où se mêlent le passé et l'avenir.
Le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes reprend ces accusations et ces principes. Rousseau y crée un mythe fécond, celui du « bon sauvage » – raillé par Voltaire –, et pose le problème moral dans ses rapports avec la société en montrant que la propriété détruit l'harmonie naturelle dans laquelle vivaient les hommes, « libres, sains, bons et heureux ». La propriété, entraînant l'inégalité des conditions, suscite la réflexion (ambition, jalousie, tromperie, avarice) et l'orgueil, la résultante de toutes ces forces perverses étant le despotisme et l'esclavage. Rousseau regrette le temps de l'innocence de la conscience, où vivait l'homme primitif : « Son âme, que rien n'agite, se livre au seul sentiment de son existence actuelle. » (On retrouve ces termes appliqués à lui-même, lorsque, à la fin de sa vie, il jouit de soi dans la sagesse et le repos.) Il s'agit donc toujours de concilier ces deux affirmations : « L'homme est naturellement bon » et « Tout dégénère entre les mains de l'homme », mais il s'agit surtout d'en concilier la synthèse avec cette autre affirmation, centrale et dangereuse : « L'homme qui pense est un animal dépravé. » En effet, Rousseau, même contre la société, fait le jeu de la société et de la pensée : sa conscience est en danger.
Il s'en aperçoit bien vite : Voltaire, après avoir lu le Discours, contre-attaque. En butte aux satires, Rousseau s'installe à l'Ermitage, où il goûte un temps de bonheur : « Voilà l'austère Jean-Jacques, à près de quarante-cinq ans redevenu tout à coup le berger extravagant. » En présence de Mme d'Houdetot, il rêve un roman d'amour, qui deviendra la Nouvelle Héloïse : « Je vis ma Julie en Mme D'Houdetot. » Mais, à côté de l'idylle, les temps s'assombrissent ; entre lui et Voltaire, ce sont les premières escarmouches, d'abord à propos du désastre de Lisbonne, prétexte à une polémique sur la Providence : Rousseau, dans sa Lettre sur la Providence, critique le pessimisme amer de Voltaire tel qu'il apparaît dans ses poèmes « Sur la loi naturelle » et « Sur le désastre de Lisbonne. » Puis il se sent visé par la phrase de Diderot dans le Fils naturel : « Il n'y a que le méchant qui soit seul » ; la brouille sera complète l'année suivante. Enfin, c'est la grande bataille au sujet du théâtre à Genève.
Voltaire, en effet, avait voulu installer un théâtre aux Délices, mais il se heurte au Grand Conseil de Genève. Il inspire alors à d'Alembert l'article « Genève » de l'Encyclopédie, qui félicite les pasteurs de la ville d'être d'un « socinianisme parfait » et pose directement la question du théâtre. Or, attaquer Genève, c'est attaquer Rousseau. Celui-ci répond par la Lettre à d'Alembert sur les spectacles, où il reprend la thèse de son premier Discours : alors que Voltaire et d'Alembert, philosophes « éclairés », optimistes et civilisés, croient à la « vertu » du théâtre, Rousseau, qui s'identifie avec les « Montagnons », craint l'immoralité et le luxe qu'entraînerait un théâtre. La tragédie ne peut réformer ; au contraire, elle attendrit par la séduisante peinture de l'amour. Rousseau attaque l'immoralité de Molière, parce que le comique est un manque de respect. Celui qui rit est méchant, et le rire nie toute la thèse de Rousseau sur la bonté de l'homme. L'originalité de Rousseau, c'est, par certains côtés, d'être alors si proche du christianisme et de Bossuet, d'attaquer au superlatif et, avec un souffle polémique rare, d'ébranler les consciences. Mais le manichéisme de Rousseau touche souvent au sophisme, ce qui permet de comprendre le jugement général porté sur lui par La Harpe : « Rousseau n'est que le plus subtil des sophistes, le plus éloquent des rhéteurs, le plus impudent des cyniques. » Car c'est lui-même qu'il défend, avec toutes les ressources de la parole : tout, en effet, est écrit pour la page concernant Alceste, le misanthrope, avec lequel ses ennemis l'identifient. Or, pour Rousseau, doué d'une grande intelligence d'écriture, l'intelligence n'est rien ; seuls comptent le cœur, la conscience – et Voltaire est un méchant : c'est la rupture.

« Le pays des chimères »
Rousseau reste dans son rêve. Contre la corruption de son siècle, il soumet au monde une conception de l'éducation naturelle dans l'Émile, afin que les « belles âmes » puissent goûter les joies vraies d'une vie naturellement conduite, les extases du sentiment, les plaisirs innocents de la nature et retrouver ainsi la pureté et l'harmonie primitives. Il s'agit de soustraire l'individu à la corruption ambiante ; d'où les trois grands principes de ce nouveau « système d'éducation ». En premier lieu, une éducation négative doit préserver l'enfant de tout contact avec la société, la famille et les livres (les Fables de La Fontaine sont interdites ; le seul Robinson Crusoé est autorisé), et à lui laisser l'entière liberté de découvrir le monde par l'expérience directe, sous l'œil néanmoins vigilant du précepteur : ainsi sera sauvé l'homme naturel et l'enfant rendu apte à être éduqué naturellement. En second lieu, une éducation progressive sera nécessaire : d'abord sensorielle, puis intellectuelle et manuelle, car le précepteur s'attachera à former l'intelligence et le jugement de l'adolescent et à lui assurer l'indépendance grâce à un métier manuel. Enfin et surtout, on donnera à Émile une éducation morale et sociale : en favorisant l'amitié, la pitié, la sympathie et la justice, en lui faisant étudier les plus « belles » pages de l'histoire, en l'inclinant à suivre la loi de son cœur. Car il s'agit, avant tout, de former une âme naturelle, un futur citoyen et père de famille : en effet, Émile se mariera avec Sophie, femme idéale, élevée dans la seule et suffisante perspective de devenir une épouse agréable, une bonne maîtresse de maison et une compagne vertueuse. Et ils seront heureux.
Dans ce « système », Rousseau apparaît tout à la fois comme un moraliste à l'antique, un réformateur social, un esprit très pratique et un métaphysicien sermonneur. Le livre IV, qui contient la Profession de foi du vicaire savoyard, renferme le principe de cette éducation : la religion naturelle. Contre les rationalistes relativistes (Montaigne, Helvétius) et les croyants qui font dépendre la morale d'une révélation surnaturelle (courant janséniste), Rousseau affirme l'existence de l'Être suprême, garantie par l'laquo ; ordre sensible de l'univers » et confirmée par le « sentiment intérieur ». C'est retrouver là, après la médiation de l'éducation, le postulat « Tout est bien sortant des mains de l'Auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l'homme » (non naturel). Devant l'« essence infinie de Dieu », l'homme doit se résigner au silence dans l'adoration : « Le plus digne usage de ma raison est de m'anéantir devant Toi. » Le déisme de Rousseau, fondé sur sa foi en la Providence, sur sa croyance en l'immortalité de l'âme, lui donne aussi la foi en son propre cœur : « Le culte essentiel est celui du cœur. » Ainsi, se conduire selon la nature, c'est se conduire selon la volonté divine : il faut obéir à sa conscience, « juge infaillible du bien et du mal » ; il faut rentrer en soi-même pour y découvrir ce « principe inné de justice et de vertu » : « Conscience ! Conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix [...]. » Cette religion naturelle et cette morale de la conscience peuvent se résumer en ces termes de Rousseau : Dieu nous a donné « la conscience pour aimer le bien, la raison pour le connaître, la liberté pour le choisir. » À cet idéal moral et éducatif correspond l'idéal politique du Contrat social.
Le Contrat social n'est qu'un fragment, le seul qui reste, purement théorique et logique, du traité des Institutions politiques, auquel médita longtemps Rousseau. En ce sens, ce n'est pas une utopie, mais l'exposé rigoureux des nécessités théoriques de tout bon gouvernement, Rousseau ne prétendant pas donner un fondement historique à l'État, mais visant à construire un fondement juridique. Le problème est le suivant : « Trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même, et reste aussi libre qu'auparavant. » La condition essentielle de cette liberté civile réside dans « l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté ». On passe ainsi de la notion de droit naturel au concept de liberté civile et de l'état d'inégalité naturelle (ou sociale, lorsque la société ne repose pas sur le pacte) à celui d'égalité et de justice sociales. La thèse est propre à Rousseau en ce qu'il s'agit de retrouver la liberté naturelle dans l'égalité sociale. Aussi le sacrifice doit-il être égal pour tous, total : « Chacun se donnant à tous ne se donne à personne ; et comme il n'y a pas un associé sur lequel on n'acquière le même droit qu'on lui cède sur soi, on gagne l'équivalent de tout ce qu'on perd, et plus de force pour conserver ce qu'on a. » Ainsi naît la « volonté générale », grâce à laquelle chacun est membre et souverain du Tout. C'est un nouvel être qui sort du pacte : le Tout présent en chaque associé. L'individu devient citoyen et responsable de la justice du contrat, c'est-à-dire de lui-même : si le pacte est « violé », chacun rentre alors dans ses premiers droits et « reprend sa liberté naturelle, en perdant la liberté conventionnelle pour laquelle il y renonça ». Mais si le pacte est observé, l'état social offre à l'individu plus d'avantages que l'état de nature : il l'élève à la dignité morale et à la conscience politique. On peut alors parler d'une évolution réfléchie de Rousseau, à la recherche de la liberté morale, qui, seule, « rend l'homme vraiment maître de lui : car l'impulsion du seul appétit est l'esclavage, et l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté ». En définitive, c'est la conscience morale qui désire le pacte, qui le consolide, qui le préserve et qui le juge. Conscience morale et liberté sociale sont inséparables : ces hypothèses logiques tiennent donc, on le voit, aux exigences de conciliation les plus profondes de Rousseau. Pour une part, elles sont à la base de la Nouvelle Héloïse, qui traite, sous forme romanesque, de l'intégration du particulier (l'individu, le moi) dans la volonté générale (la communauté, la vertu) et de la tension entre leurs exigences, et qui réalise, cette fois, une utopie de la vie harmonieuse.

L'harmonie
Dans la Nouvelle Héloïse, roman par lettres, Rousseau fait vivre la morale de l'Émile et du Contrat social, qui n'est pas le devoir, mais la voix de la conscience. Il apprend ainsi la plénitude de la sensibilité, en la montrant déchirée entre la morale et la passion. En ce sens, ce roman, où l'on abuse des points d'exclamation et de suspension, constitue un attentat contre la philosophie rationaliste : son succès est extravagant, mais il marque aussi le début de la persécution de Voltaire et le divorce définitif avec Diderot. Ce roman, c'est le grand rêve de Rousseau « dévoré du besoin d'aimer sans jamais l'avoir pu bien satisfaire » : « L'impossibilité d'atteindre aux êtres réels me jeta dans le pays des chimères, et ne voyant rien d'existant qui fût digne de mon délire, je le nourris dans un monde idéal que mon imagination créatrice eût bientôt peuplé d'êtres selon mon cœur [...]. Je me figurai l'amour, l'amitié, les deux idoles de mon cœur, sous les plus ravissantes images [...]. J'imaginai deux amies [...]. Je les douai de deux caractères analogues, mais différents ; de deux figures, non pas parfaites, mais de mon goût, qu'animaient la tendresse et la sensibilité. Je fis l'une brune et l'autre blonde, l'une vive et l'autre douce, l'une sage et l'autre faible, mais d'une si touchante faiblesse que la vertu semblait y gagner. Je donnai à l'une un amant dont l'autre fût la tendre amie, et même quelque chose de plus [...]. Épris de mes deux charmants modèles, je m'identifiais avec l'amant et l'ami le plus qu'il m'était possible ; mais je le fis aimable et jeune, lui donnant au surplus les vertus et les défauts que je me sentais. »
L'action est à la fois complexe et très simple : complexe eu égard à la richesse intérieure et aux exigences morales, sociales, passionnelles des personnages ; très simple en ce que les « événements » y sont rares, choisis et toujours issus de la nécessité et des contradictions propres aux caractères mis en relation étroite, ce que Rousseau, conscient de son originalité, écrivait : « Il vous faut des hommes communs et des événements rares ; je crois que j'aimerais mieux le contraire. » De plus, la Nouvelle Héloïse contient la somme des idées, des sentiments et des rêves de Rousseau, car il ne faut pas oublier que, parallèlement, il écrivait l'Émile, la Lettre à d'Alembert et le Contrat social. D'où de longues, mais jamais d'arbitraires digressions : sur le théâtre en France, le duel, le suicide, l'éducation, l'égalité sociale, l'adultère, la religion. Rousseau, en effet, cherche le sens de la vie et les conditions d'une vie harmonieuse. C'est cette méditation sur l'harmonie qui unifie le roman et donne son sens à l'opposition entre vertu et passion. La vertu est le centre de gravité de ce groupe d'élus qui entourent Julie comme les fidèles leur déesse : or, la vertu n'est pas chose acquise, mais vœu, effort. Julie elle-même doit se perdre pour se sauver et sauver les autres ; Saint-Preux recherche en elle la vertu, mais Julie ne la possède que loin de Saint-Preux ou séparée de lui par cette vertu même ; d'où les contradictions et les tensions : vertu sans présence de l'aimé, amour tenu à distance par la vertu, amour maudissant la vertu, vertu sacrifiant l'amour, nous assistons à une quête de l'harmonie. En effet, ce n'est que lorsque l'amour et la vertu perdent leur violence de contraires que devient pleinement possible l'harmonie, qui réside dès lors tout entière dans la vertu de l'amour. Il n'y a pas abandon, mais dépassement ; il ne s'agit pas de perte, mais d'unification dans une plénitude platonique.
Et c'est là le sens de cette société intime : on ne peut séparer un seul membre sans amoindrir les autres ; on ne peut séparer Julie de ses parents, de son mari, M. de Wolmar, de ses enfants, de ses neveux, de Fanchon, sa protégée, de ses gens, de sa maison et de Clarens tout entier sans faire perdre à tous le sens de leur vie, qui est d'être autour de Julie, et sans faire perdre à Julie elle-même sa « vertu », qui est de rassembler tous les cœurs autour d'elle et de les harmoniser avec cette vertu dont elle veut faire et fait le sens de sa vie. Car c'est le paradis de la vertu – c'est-à-dire de la vie naturelle et bonne, de la « vraie vie » – que Rousseau a peint en mettant aux prises passion et morale pour une conciliation des contraires. Dans ce roman, qui cherche à réaliser un monde harmonieux, le temps et le lieu se déplacent selon de brusques ou subtiles progressions : c'est le temps qui éprouve la passion et la vertu, qui les fait connaître pour ce qu'elles sont et doivent être à ceux qui en sont « possédés » ; c'est le lieu qui s'élargit, s'amplifie ou se resserre et se contracte, selon le rythme double ou unifié du cœur et du devoir, qui, peu à peu, se stabilise pour se fondre avec le temps dans l'harmonie : lorsque Julie meurt, c'est l'illumination ; tous, alors, se connaissent et la connaissent, et Julie ne disparaît que pour revenir bénir, plus belle, plus pure, plus haute, ceux qui suivent son exemple et poursuivent, dans la réalité transparente, le rêve de l'harmonie.
Ce rêve, Rousseau tente de le revivre en revivant sa vie et, à sa lumière, de se justifier : il écrit les Confessions. Il veut se découvrir, à soi et aux autres : c'est un écrivain qui n'écrit pas pour écrire, mais pour parler, pour faire entendre sa voix, pour rendre un son pur. Mais, alors que son rêve lui apparaît comme la clef unique de sa vie, il découvre que personne ne veut entrer avec lui dans son monde, que personne ne veut l'entendre. Il parlera pour lui, il écoutera la voix de sa conscience – et l'écriture devient alors son lieu le plus intime, le pays d'élection de son exil : sa purification profonde, intérieure. Que sa vie confirme ses théories, qu'elle soit innocente, qu'elle soit son alibi contre le monde – et peut-être aussi, parfois, contre lui-même –, il le dit et le redit, et cette volonté de dévoilement montre bien à quel point il ne peut séparer la littérature de sa vie, faisant de la littérature le révélateur de sa vie et de sa vie la garantie de son innocence littéraire. Les Confessions constituent alors un document humain, le seul, selon Rousseau, à n'être pas truqué ; il pourra servir d'exemple et de point de comparaison. Rousseau est à lui-même son modèle et son garant. « Qui suis-je ? », demande-t-il : « Je sens mon cœur. » Pour celui qui prend comme critère de vérité le sentiment et la sensation, il n'est pas possible de se tromper et il n'est pas pensable qu'il puisse tromper son lecteur, ni que celui-ci, à moins qu'il ne fasse partie du « complot », puisse se tromper sur son compte. Car c'est au lecteur de juger : « Ce n'est pas à moi de juger de l'importance des faits, je les dois tous dire, et lui laisser le soin de choisir. » Mais si le lecteur choisit mal, s'il ne veut pas voir, « toute l'erreur sera de son fait [...] ». Rousseau est innocent des autres. Pour lui, il lui suffit de « rentrer au-dedans de [soi] », de se retrouver toujours présent à lui-même dans une durée superposée : « En me livrant à la fois au souvenir de l'impression reçue et au sentiment présent, je peindrai doublement mon âme, savoir au moment où l'événement m'est arrivé et au moment où je l'ai décrit. » Il faut dévoiler l'innocence du temps...
Mais le temps est oubli de soi : il faut à chaque moment se reconnaître pour se connaître. Peu à peu, Rousseau et le temps finissent par ne plus faire qu'un : à force de se souvenir de soi, le temps disparaît, l'âme reste en elle-même dans l'évidence de sa proximité et de sa transparence. Et Rousseau rejoint son rêve : « s'éveiller » – comme disait Valéry –, mais s'éveiller lui-même.
Après les Confessions, Rousseau écrit les Dialogues, et, après ceux-ci, les Rêveries du promeneur solitaire, comme si, à chaque fois, tout n'avait pas été dit ou suffisamment mis en lumière, comme si le silence devenait impossible pour l'innocent. Alors que les Dialogues nous montrent Rousseau et Jean-Jacques s'entretenant d'un absent, les Rêveries du promeneur solitaire marquent le moment tant attendu où les deux pôles de lui-même se rejoignent pour devenir ce qu'il a toujours été, ce qu'il sera devant l'éternité : Jean-Jacques Rousseau. Car il ne lui reste que lui-même : « Me voici donc seul sur la terre, n'ayant plus de père, de prochain, d'ami, de société que moi-même. » Alors il se promène dans les avenues de son rêve, qui est lui-même, des avenues où il lève à chaque pas des souvenirs, où il revit « le court bonheur de sa vie », ces jours privilégiés aux Charmettes, auprès de Mme de Warens, à qui va sa dernière pensée, l'expression de sa piété et de sa fidélité à ce qu'il y eut d'harmonieux dans sa vie.
Dans les Rêveries surtout, Rousseau se montre un grand musicien du style ; mais, plus généralement, il est, sans que personne ne puisse songer à le nier, l'un des grands stylistes de la littérature française, peut-être justement parce qu'il voulut toujours harmoniser sa vie à la littérature et trouver le vrai style de vie, l'authentique art de vivre. Il avait conscience de son originalité, car il se voulut et il fut réellement un homme qui dit « autre chose » ; il bouleversa, il émut, il scandalisa, il irrita, mais il le fit toujours « en conscience » : il savait que, pour dire autre chose, il fallait le dire autrement. Dans ses Confessions, il déclare : « Il faudrait, pour ce que j'ai à dire, inventer un langage aussi nouveau que mon projet. » Et ce langage, il l'inventa. Chateaubriand, Senancour, Stendhal, Gide, parmi beaucoup d'autres, se souviendront de cette prose musicale, poétique ou heurtée, pathétique, qui fut proche de celle que rêva Baudelaire, « assez souple et assez heurtée pour s'adapter aux mouvements lyriques de l'âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ». Il y a chez Rousseau une quête du style qui va de pair avec la quête de soi et dont l'Essai sur l'origine des langues (posthume) marque une étape capitale. Rousseau y affirme « que la première invention de la parole ne vient pas des besoins, mais des passions », et il ajoute : « On nous fait du langage des premiers hommes des langues de géomètres, et nous voyons que ce furent des langues de poètes. » De plus, Rousseau est un « adulte » de la littérature, venu tard à l'écriture. Il joua de tous les tons, de tous les styles : dans ses Discours, l'éloquence rhétorique fait vibrer le souffle polémique, qu'on retrouve, aussi violent, mais plus intérieur, dans la Lettre à d'Alembert. L'Émile et le Contrat social frappent par leur rigueur logique, tandis que les Confessions et les Rêveries du promeneur solitaire séduisent par leur virtuosité et leur simplicité : Rousseau renonce à dire, semble-t-il, et il dit pourtant l'essentiel. Enfin, la Nouvelle Héloïse rassemble dans une harmonie supérieure – représentée – tous les styles. Celui que d'aucuns dénoncent comme un « maître chanteur » fut toujours à la recherche de cette parole originelle, pure et « immédiate » dont il parle dans son Essai sur l'origine des langues : « Elle persuaderait sans convaincre, et peindrait sans raisonner [...]. L'on chanterait au lieu de parler. »
Ce fut sans doute là, derrière le cauchemar d'une vie, le seul rêve qui fut exaucé et qui, toujours, donne à rêver.


© Larousse / VUEF 2003

 

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