Écrivain et
philosophe de langue française (Genève
1712-Ermenonville, 1778).
Épitaphes
« Il a cultivé la musique, la botanique,
l'éloquence. Il a combattu et dédaigné la
fortune, les tyrans, les hypocrites, les
ambitieux.
« Il a adouci le sort des enfants, et augmenté
le bonheur des pères ; ouvert dans Héloïse une
route au repentir, et fait verser des larmes aux
amants. Il a vécu et il est mort dans
l'espérance, commune à tous les hommes vertueux,
d'une meilleure vie ; il a défendu la cause des
enfants, des amants malheureux, des infortunés,
de la vertu, et il a été persécuté. »
« Fainéantise à prétention ; voluptueuse
lâcheté ; inutile et paresseuse activité qui
engraisse l'âme sans la rendre meilleure, qui
donne à la conscience un orgueil bête, et à
l'esprit l'attitude ridicule d'un bourgeois de
Neuchâtel se croyant roi [...] ; la morgue sur
la nullité ; l'emphase du plus voluptueux coquin
qui s'est fait sa philosophie et qui l'expose
éloquemment ; enfin, le gueux se chauffant au
soleil et méprisant délicieusement le genre
humain : tel est Jean-Jacques Rousseau. »
Entre ces deux portraits, la différence n'est
pas grande : l'épitaphe de Bernardin de
Saint-Pierre, dernier et fidèle ami de Rousseau,
est d'une « belle âme », pieuse et tendre, qui
regrette l'incompréhension dont fut victime
l'ami des douceurs idylliques. Joseph Joubert,
lui, en moraliste aigu, voit noir et dévoile les
clairs-obscurs d'une existence et d'une œuvre
ambiguës. C'est le même homme qui est peint,
mais sous deux éclairages contrastés, également
vrais. Car Rousseau lui-même a permis qu'on le
vît ainsi, lui, pourtant, l'ennemi des masques,
dont la devise fut vitam impendere vero
(« consacrer sa vie à la vérité »). Son
expérience, qui lui avait enseigné la difficulté
d'établir la transparence entre les âmes, parce
que le rapport aux autres et au monde est le
lieu même de l'opacité, lui faisait aussi
pressentir son destin : « Je suis destiné à être
mécompris. » Et pourtant y eut-il jamais
écrivain qui tentât de se dévoiler, de se dire
et de tout dire, comme lui ? « Je veux que tout
le monde lise dans mon cœur », ne cessait-il de
répéter. Or, la vérité du cœur est obscure,
difficile à communiquer, dangereuse à dire :
l'ambiguïté et le tragique propres à Rousseau
sont d'un homme qui veut crier son innocence,
qui veut être reconnu par les autres et rendu à
sa nature originelle, qu'il désire la même que
celle du monde : pure et bonne. Mais, pour se
dire, il choisit le parti d'écrire et de se
cacher : l'absence et le recours à la
littérature, soit la parole indirecte et le
recueillement, qui l'enferment toujours plus en
elles-mêmes et en lui ; il le sait, il en
souffre : « Plût à Dieu que je n'eusse jamais
écrit ! C'est là l'époque de tous mes
malheurs », confie-t-il à Bernardin de
Saint-Pierre. Et puis la vérité est-elle si
lisible ? « Rien n'est si dissemblable à moi que
moi-même », écrivait-il dans le Persifleur,
texte qui précède sa « réforme morale ». Les
Dialogues ou Rousseau juge de Jean-Jacques ne
prouvent-ils pas que la conscience de soi n'est
pas chose si simple ni si assurée et ne
justifient-ils pas la double épitaphe ? À force
de clamer son innocence, Rousseau s'aperçoit
qu'il ne vit pas, qu'il meurt peu à peu,
enseveli dans la littérature et dans le silence
des autres. On voit combien neuve et tragique
est cette attitude : Rousseau ne veut, ne peut
séparer sa pensée de son être, sa création de
son existence, d'où « cette fusion et cette
confusion de l'existence et de l'idée », comme
le note Jean Starobinski, qui ajoute : « On se
trouve ainsi conduit à analyser la création
littéraire de Jean-Jacques comme si elle
représentait une action imaginaire, et son
comportement comme s'il constituait une fiction
vécue. » Cette fusion de la vie et du rêve dans
la littérature reste l'intuition centrale de
Rousseau : « Ma vie entière n'a guère été qu'une
longue rêverie. »
La quête de soi-même
Des « quatre philosophes » du XVIIIe s., à
propos desquels on ne souligne pas assez les
différences, Rousseau est le plus tardif ;
célèbre du jour au lendemain, à trente-huit ans,
par son Discours sur les sciences et les arts,
il fait figure d'isolé et d'opposant. Genevois,
ne connaissant pas l'ancienne France, à la
différence de Voltaire, il est aussi un
autodidacte et un pèlerin passionné et
pathétique. Son originalité de pèlerin, c'est de
rêver un paradis de l'homme pur ou purifié ; son
originalité de passionné, c'est de dire : Moi !
Et il le dit sans cesse, car son rêve de paradis
se confond avec celui de l'authenticité, car
lui-même, c'est aussi, comme l'a dit Montaigne,
tous les hommes, l'humanité idéale. Rousseau
combat son siècle au nom d'une exigence de
totalité qu'il découvre dans le sentiment
intérieur, voilé par la société, mais toujours
présent envers et contre tout. Aussi est-il
avant tout un moraliste, un prêcheur si l'on
veut, mais qui puise sa force dans une intuition
irrécusable. Il sait quelle est la vraie, la
seule morale, et il le dit dans son Discours sur
les sciences et les arts et dans son Discours
sur l'origine et les fondements de l'inégalité
parmi les hommes. Il sait quel est le vrai, le
seul bonheur, et il le chante dans Julie ou la
Nouvelle Héloïse et dans les Rêveries du
promeneur solitaire. Cet homme hanté, obsédé par
les attaques, les polémiques, les injustices,
qu'on croyait légèrement fou – mais des études
ont montré qu'il fut réellement victime de
persécutions –, cet écrivain dont Voltaire et
Diderot ont dit des choses perfides a vécu, a
écrit pour être heureux et pour dire le bonheur,
car il l'avait connu (aux Charmettes notamment).
Rousseau est à la recherche de son moi
essentiel, de son secret, qui est le secret même
du bonheur. Il parle en son nom propre :
illuminé, il lutte contre les « ténèbres » du
monde, et, s'il attaque, c'est pour défendre sa
transparence, sa relation au bonheur, le chemin
qui le mène au repos, à la pureté et à la
plénitude. Sa formation morale, son
protestantisme, son esprit curieux, inquiet,
instable, son « naturel hardi » et son
« caractère timide » donnent à sa quête un ton
d'urgence, de nécessité et d'absolu qui explique
l'incompréhension d'un public mondain, blasé et
spirituel, croyant à un bonheur différent et
agissant, pour Rousseau, comme antithèse
malveillante et comme révélateur de soi, car, il
ne se lasse de le clamer : « Il faut être
soi ! ».
L'œuvre de Jean-Jacques Rousseau constitue cette
quête de soi sur tous les modes, sous toutes les
faces de la vie humaine ; son autoportrait
(d'« après nature et dans toute sa vérité »)
– les Confessions – figure le foyer, le miroir
convergent de toutes les peintures qu'il a
faites de l'existence et de l'expérience
humaines.
Une œuvre totale
Contemporain de soi-même, Rousseau l'est
également de son siècle, mais pour le rendre
avec soi contemporain d'un monde plus pur,
innocent. Se peindre soi, c'est montrer le bon
exemple : « Je voudrais pouvoir en quelque façon
rendre mon âme transparente aux yeux du lecteur,
et pour cela je cherche à la lui montrer sous
tous les points de vue, à l'éclairer par tous
les jours, à faire en sorte qu'il ne s'y passe
pas un mouvement qu'il n'aperçoive, afin qu'il
puisse juger par lui-même du principe qui les
produit », écrit-il dans les Confessions. Autour
de ce centre de gravité, Rousseau tente de
saisir la nature de l'humanité, dont il est la
conscience : « Je veux montrer à mes semblables
un homme dans toute la vérité de la nature ; et
cet homme, ce sera moi. » Mais il ne tient
qu'aux autres de vouloir être, réellement ses
« semblables ». C'est pourquoi son œuvre, si
diverse, garde l'unité profonde de ce regard sur
soi et sur le monde – qui lui renvoie son
regard, déformé ou voilé, parfois accueilli.
Cette volonté de revenir aux sources rassemble
tous ses ouvrages : les Discours, l'Émile, Du
contrat social, Julie ou la Nouvelle Héloïse,
les Confessions, jusqu'au moindre article
d'« Économie politique », jusqu'au Dictionnaire
de musique et aux Lettres de protestations et de
justifications. Et c'est ce recueillement qui
donne à ses écrits leur véritable sens : la
nostalgie et l'élégie. En Rousseau,
l'imaginatif, le réaliste, le logicien, le
sensuel, le réformateur et l'utopiste ne font
qu'un, cohabitent dans une unité certes instable
et périlleuse, mais toujours vécue et créée,
l'unité de la conscience morale : avant tout,
Rousseau est un moraliste passionné qui
contemple et juge, regrette et espère, décrit et
réforme. Dans chacune de ses grandes œuvres
– critiques, politiques, pédagogiques,
romanesques ou autobiographiques – se remarquent
ce besoin et ce sens de l'unité primordiale. Son
œuvre, c'est le mouvement de cette unité vitale,
et l'on pourrait, à la rigueur, en suivre le
tracé privilégié, tel celui d'une sphère, dont
tous les points sont à égale distance d'un
centre intérieur appelé « moi », en qui tout
finit par se résoudre, qui devient « le tout » :
une critique des fondements de la société et de
la conscience (les deux Discours), suivie de la
Nouvelle Héloïse, qui fait vivre sur le mode
romanesque l'idéal pédagogique et religieux de
l'Émile et (dans une certaine mesure) les
principes théoriques du Contrat social, puis le
grand éclaircissement des Confessions et enfin
les Rêveries, où Rousseau goûte la pleine
transparence à soi dans la nature.
Contre la corruption
Le Discours sur les sciences et les arts nous
montre un Rousseau romain, radicalement
réactionnaire, qui rêve d'un âge d'or, et c'est
ce rêve qui lui donne toute sa virulence de
réactionnaire : « Le rétablissement des sciences
et des arts a-t-il contribué à épurer les
mœurs ? » Rousseau répond : illuminé et indigné,
il ressuscite Fabricius, il déclame, il plaide,
il condamne ; l'homme, primitivement, était bon,
pur, heureux ; c'est la civilisation qui l'a
corrompu. Dès lors, la vraie science est la
vertu, « science sublime des âmes simples »,
qui, seule, peut purifier l'homme ; il suffit à
celui-ci « de rentrer en soi-même et d'écouter
la voix de sa conscience dans le silence des
passions » pour retrouver « l'heureuse ignorance
où la sagesse éternelle nous avait placés ».
Mais Rousseau n'a jamais prétendu qu'il fallait
revenir à l'« état de nature » ; il proclame
seulement que la civilisation détruit la morale.
La Préface de Narcisse met les choses au point :
« Les arts et les sciences, après avoir fait
éclore les vices, sont nécessaires pour les
empêcher de se tourner en crimes. » L'important,
c'est que Rousseau lie morale et politique, nous
léguant le réflexe moral à l'origine du réflexe
politique ; son originalité, c'est qu'il tient
sa virulence de révolutionnaire de son
intransigeance de réactionnaire : il veut un
état qu'il connaît, montrant ainsi l'ambiguïté
et l'ambivalence de sa pensée ; où se mêlent le
passé et l'avenir.
Le Discours sur l'origine et les fondements de
l'inégalité parmi les hommes reprend ces
accusations et ces principes. Rousseau y crée un
mythe fécond, celui du « bon sauvage » – raillé
par Voltaire –, et pose le problème moral dans
ses rapports avec la société en montrant que la
propriété détruit l'harmonie naturelle dans
laquelle vivaient les hommes, « libres, sains,
bons et heureux ». La propriété, entraînant
l'inégalité des conditions, suscite la réflexion
(ambition, jalousie, tromperie, avarice) et
l'orgueil, la résultante de toutes ces forces
perverses étant le despotisme et l'esclavage.
Rousseau regrette le temps de l'innocence de la
conscience, où vivait l'homme primitif : « Son
âme, que rien n'agite, se livre au seul
sentiment de son existence actuelle. » (On
retrouve ces termes appliqués à lui-même,
lorsque, à la fin de sa vie, il jouit de soi
dans la sagesse et le repos.) Il s'agit donc
toujours de concilier ces deux affirmations :
« L'homme est naturellement bon » et « Tout
dégénère entre les mains de l'homme », mais il
s'agit surtout d'en concilier la synthèse avec
cette autre affirmation, centrale et
dangereuse : « L'homme qui pense est un animal
dépravé. » En effet, Rousseau, même contre la
société, fait le jeu de la société et de la
pensée : sa conscience est en danger.
Il s'en aperçoit bien vite : Voltaire, après
avoir lu le Discours, contre-attaque. En butte
aux satires, Rousseau s'installe à l'Ermitage,
où il goûte un temps de bonheur : « Voilà
l'austère Jean-Jacques, à près de quarante-cinq
ans redevenu tout à coup le berger
extravagant. » En présence de Mme d'Houdetot, il
rêve un roman d'amour, qui deviendra la Nouvelle
Héloïse : « Je vis ma Julie en Mme D'Houdetot. »
Mais, à côté de l'idylle, les temps
s'assombrissent ; entre lui et Voltaire, ce sont
les premières escarmouches, d'abord à propos du
désastre de Lisbonne, prétexte à une polémique
sur la Providence : Rousseau, dans sa Lettre sur
la Providence, critique le pessimisme amer de
Voltaire tel qu'il apparaît dans ses poèmes
« Sur la loi naturelle » et « Sur le désastre de
Lisbonne. » Puis il se sent visé par la phrase
de Diderot dans le Fils naturel : « Il n'y a que
le méchant qui soit seul » ; la brouille sera
complète l'année suivante. Enfin, c'est la
grande bataille au sujet du théâtre à Genève.
Voltaire, en effet, avait voulu installer un
théâtre aux Délices, mais il se heurte au Grand
Conseil de Genève. Il inspire alors à d'Alembert
l'article « Genève » de l'Encyclopédie, qui
félicite les pasteurs de la ville d'être d'un
« socinianisme parfait » et pose directement la
question du théâtre. Or, attaquer Genève, c'est
attaquer Rousseau. Celui-ci répond par la Lettre
à d'Alembert sur les spectacles, où il reprend
la thèse de son premier Discours : alors que
Voltaire et d'Alembert, philosophes
« éclairés », optimistes et civilisés, croient à
la « vertu » du théâtre, Rousseau, qui
s'identifie avec les « Montagnons », craint
l'immoralité et le luxe qu'entraînerait un
théâtre. La tragédie ne peut réformer ; au
contraire, elle attendrit par la séduisante
peinture de l'amour. Rousseau attaque
l'immoralité de Molière, parce que le comique
est un manque de respect. Celui qui rit est
méchant, et le rire nie toute la thèse de
Rousseau sur la bonté de l'homme. L'originalité
de Rousseau, c'est, par certains côtés, d'être
alors si proche du christianisme et de Bossuet,
d'attaquer au superlatif et, avec un souffle
polémique rare, d'ébranler les consciences. Mais
le manichéisme de Rousseau touche souvent au
sophisme, ce qui permet de comprendre le
jugement général porté sur lui par La Harpe :
« Rousseau n'est que le plus subtil des
sophistes, le plus éloquent des rhéteurs, le
plus impudent des cyniques. » Car c'est lui-même
qu'il défend, avec toutes les ressources de la
parole : tout, en effet, est écrit pour la page
concernant Alceste, le misanthrope, avec lequel
ses ennemis l'identifient. Or, pour Rousseau,
doué d'une grande intelligence d'écriture,
l'intelligence n'est rien ; seuls comptent le
cœur, la conscience – et Voltaire est un
méchant : c'est la rupture.
« Le pays des chimères »
Rousseau reste dans son rêve. Contre la
corruption de son siècle, il soumet au monde une
conception de l'éducation naturelle dans
l'Émile, afin que les « belles âmes » puissent
goûter les joies vraies d'une vie naturellement
conduite, les extases du sentiment, les plaisirs
innocents de la nature et retrouver ainsi la
pureté et l'harmonie primitives. Il s'agit de
soustraire l'individu à la corruption ambiante ;
d'où les trois grands principes de ce nouveau
« système d'éducation ». En premier lieu, une
éducation négative doit préserver l'enfant de
tout contact avec la société, la famille et les
livres (les Fables de La Fontaine sont
interdites ; le seul Robinson Crusoé est
autorisé), et à lui laisser l'entière liberté de
découvrir le monde par l'expérience directe,
sous l'œil néanmoins vigilant du précepteur :
ainsi sera sauvé l'homme naturel et l'enfant
rendu apte à être éduqué naturellement. En
second lieu, une éducation progressive sera
nécessaire : d'abord sensorielle, puis
intellectuelle et manuelle, car le précepteur
s'attachera à former l'intelligence et le
jugement de l'adolescent et à lui assurer
l'indépendance grâce à un métier manuel. Enfin
et surtout, on donnera à Émile une éducation
morale et sociale : en favorisant l'amitié, la
pitié, la sympathie et la justice, en lui
faisant étudier les plus « belles » pages de
l'histoire, en l'inclinant à suivre la loi de
son cœur. Car il s'agit, avant tout, de former
une âme naturelle, un futur citoyen et père de
famille : en effet, Émile se mariera avec
Sophie, femme idéale, élevée dans la seule et
suffisante perspective de devenir une épouse
agréable, une bonne maîtresse de maison et une
compagne vertueuse. Et ils seront heureux.
Dans ce « système », Rousseau apparaît tout à la
fois comme un moraliste à l'antique, un
réformateur social, un esprit très pratique et
un métaphysicien sermonneur. Le livre IV, qui
contient la Profession de foi du vicaire
savoyard, renferme le principe de cette
éducation : la religion naturelle. Contre les
rationalistes relativistes (Montaigne,
Helvétius) et les croyants qui font dépendre la
morale d'une révélation surnaturelle (courant
janséniste), Rousseau affirme l'existence de
l'Être suprême, garantie par l'laquo ; ordre
sensible de l'univers » et confirmée par le
« sentiment intérieur ». C'est retrouver là,
après la médiation de l'éducation, le postulat
« Tout est bien sortant des mains de l'Auteur
des choses, tout dégénère entre les mains de
l'homme » (non naturel). Devant l'« essence
infinie de Dieu », l'homme doit se résigner au
silence dans l'adoration : « Le plus digne usage
de ma raison est de m'anéantir devant Toi. » Le
déisme de Rousseau, fondé sur sa foi en la
Providence, sur sa croyance en l'immortalité de
l'âme, lui donne aussi la foi en son propre
cœur : « Le culte essentiel est celui du cœur. »
Ainsi, se conduire selon la nature, c'est se
conduire selon la volonté divine : il faut obéir
à sa conscience, « juge infaillible du bien et
du mal » ; il faut rentrer en soi-même pour y
découvrir ce « principe inné de justice et de
vertu » : « Conscience ! Conscience ! instinct
divin, immortelle et céleste voix [...]. » Cette
religion naturelle et cette morale de la
conscience peuvent se résumer en ces termes de
Rousseau : Dieu nous a donné « la conscience
pour aimer le bien, la raison pour le connaître,
la liberté pour le choisir. » À cet idéal moral
et éducatif correspond l'idéal politique du
Contrat social.
Le Contrat social n'est qu'un fragment, le seul
qui reste, purement théorique et logique, du
traité des Institutions politiques, auquel
médita longtemps Rousseau. En ce sens, ce n'est
pas une utopie, mais l'exposé rigoureux des
nécessités théoriques de tout bon gouvernement,
Rousseau ne prétendant pas donner un fondement
historique à l'État, mais visant à construire un
fondement juridique. Le problème est le
suivant : « Trouver une forme d'association qui
défende et protège de toute la force commune la
personne et les biens de chaque associé, et par
laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéisse
pourtant qu'à lui-même, et reste aussi libre
qu'auparavant. » La condition essentielle de
cette liberté civile réside dans « l'aliénation
totale de chaque associé avec tous ses droits à
toute la communauté ». On passe ainsi de la
notion de droit naturel au concept de liberté
civile et de l'état d'inégalité naturelle (ou
sociale, lorsque la société ne repose pas sur le
pacte) à celui d'égalité et de justice sociales.
La thèse est propre à Rousseau en ce qu'il
s'agit de retrouver la liberté naturelle dans
l'égalité sociale. Aussi le sacrifice doit-il
être égal pour tous, total : « Chacun se donnant
à tous ne se donne à personne ; et comme il n'y
a pas un associé sur lequel on n'acquière le
même droit qu'on lui cède sur soi, on gagne
l'équivalent de tout ce qu'on perd, et plus de
force pour conserver ce qu'on a. » Ainsi naît la
« volonté générale », grâce à laquelle chacun
est membre et souverain du Tout. C'est un nouvel
être qui sort du pacte : le Tout présent en
chaque associé. L'individu devient citoyen et
responsable de la justice du contrat,
c'est-à-dire de lui-même : si le pacte est
« violé », chacun rentre alors dans ses premiers
droits et « reprend sa liberté naturelle, en
perdant la liberté conventionnelle pour laquelle
il y renonça ». Mais si le pacte est observé,
l'état social offre à l'individu plus
d'avantages que l'état de nature : il l'élève à
la dignité morale et à la conscience politique.
On peut alors parler d'une évolution réfléchie
de Rousseau, à la recherche de la liberté
morale, qui, seule, « rend l'homme vraiment
maître de lui : car l'impulsion du seul appétit
est l'esclavage, et l'obéissance à la loi qu'on
s'est prescrite est liberté ». En définitive,
c'est la conscience morale qui désire le pacte,
qui le consolide, qui le préserve et qui le
juge. Conscience morale et liberté sociale sont
inséparables : ces hypothèses logiques tiennent
donc, on le voit, aux exigences de conciliation
les plus profondes de Rousseau. Pour une part,
elles sont à la base de la Nouvelle Héloïse, qui
traite, sous forme romanesque, de l'intégration
du particulier (l'individu, le moi) dans la
volonté générale (la communauté, la vertu) et de
la tension entre leurs exigences, et qui
réalise, cette fois, une utopie de la vie
harmonieuse.
L'harmonie
Dans la Nouvelle Héloïse, roman par lettres,
Rousseau fait vivre la morale de l'Émile et du
Contrat social, qui n'est pas le devoir, mais la
voix de la conscience. Il apprend ainsi la
plénitude de la sensibilité, en la montrant
déchirée entre la morale et la passion. En ce
sens, ce roman, où l'on abuse des points
d'exclamation et de suspension, constitue un
attentat contre la philosophie rationaliste :
son succès est extravagant, mais il marque aussi
le début de la persécution de Voltaire et le
divorce définitif avec Diderot. Ce roman, c'est
le grand rêve de Rousseau « dévoré du besoin
d'aimer sans jamais l'avoir pu bien
satisfaire » : « L'impossibilité d'atteindre aux
êtres réels me jeta dans le pays des chimères,
et ne voyant rien d'existant qui fût digne de
mon délire, je le nourris dans un monde idéal
que mon imagination créatrice eût bientôt peuplé
d'êtres selon mon cœur [...]. Je me figurai
l'amour, l'amitié, les deux idoles de mon cœur,
sous les plus ravissantes images [...].
J'imaginai deux amies [...]. Je les douai de
deux caractères analogues, mais différents ; de
deux figures, non pas parfaites, mais de mon
goût, qu'animaient la tendresse et la
sensibilité. Je fis l'une brune et l'autre
blonde, l'une vive et l'autre douce, l'une sage
et l'autre faible, mais d'une si touchante
faiblesse que la vertu semblait y gagner. Je
donnai à l'une un amant dont l'autre fût la
tendre amie, et même quelque chose de plus
[...]. Épris de mes deux charmants modèles, je
m'identifiais avec l'amant et l'ami le plus
qu'il m'était possible ; mais je le fis aimable
et jeune, lui donnant au surplus les vertus et
les défauts que je me sentais. »
L'action est à la fois complexe et très simple :
complexe eu égard à la richesse intérieure et
aux exigences morales, sociales, passionnelles
des personnages ; très simple en ce que les
« événements » y sont rares, choisis et toujours
issus de la nécessité et des contradictions
propres aux caractères mis en relation étroite,
ce que Rousseau, conscient de son originalité,
écrivait : « Il vous faut des hommes communs et
des événements rares ; je crois que j'aimerais
mieux le contraire. » De plus, la Nouvelle
Héloïse contient la somme des idées, des
sentiments et des rêves de Rousseau, car il ne
faut pas oublier que, parallèlement, il écrivait
l'Émile, la Lettre à d'Alembert et le Contrat
social. D'où de longues, mais jamais
d'arbitraires digressions : sur le théâtre en
France, le duel, le suicide, l'éducation,
l'égalité sociale, l'adultère, la religion.
Rousseau, en effet, cherche le sens de la vie et
les conditions d'une vie harmonieuse. C'est
cette méditation sur l'harmonie qui unifie le
roman et donne son sens à l'opposition entre
vertu et passion. La vertu est le centre de
gravité de ce groupe d'élus qui entourent Julie
comme les fidèles leur déesse : or, la vertu
n'est pas chose acquise, mais vœu, effort. Julie
elle-même doit se perdre pour se sauver et
sauver les autres ; Saint-Preux recherche en
elle la vertu, mais Julie ne la possède que loin
de Saint-Preux ou séparée de lui par cette vertu
même ; d'où les contradictions et les tensions :
vertu sans présence de l'aimé, amour tenu à
distance par la vertu, amour maudissant la
vertu, vertu sacrifiant l'amour, nous assistons
à une quête de l'harmonie. En effet, ce n'est
que lorsque l'amour et la vertu perdent leur
violence de contraires que devient pleinement
possible l'harmonie, qui réside dès lors tout
entière dans la vertu de l'amour. Il n'y a pas
abandon, mais dépassement ; il ne s'agit pas de
perte, mais d'unification dans une plénitude
platonique.
Et c'est là le sens de cette société intime : on
ne peut séparer un seul membre sans amoindrir
les autres ; on ne peut séparer Julie de ses
parents, de son mari, M. de Wolmar, de ses
enfants, de ses neveux, de Fanchon, sa protégée,
de ses gens, de sa maison et de Clarens tout
entier sans faire perdre à tous le sens de leur
vie, qui est d'être autour de Julie, et sans
faire perdre à Julie elle-même sa « vertu », qui
est de rassembler tous les cœurs autour d'elle
et de les harmoniser avec cette vertu dont elle
veut faire et fait le sens de sa vie. Car c'est
le paradis de la vertu – c'est-à-dire de la vie
naturelle et bonne, de la « vraie vie » – que
Rousseau a peint en mettant aux prises passion
et morale pour une conciliation des contraires.
Dans ce roman, qui cherche à réaliser un monde
harmonieux, le temps et le lieu se déplacent
selon de brusques ou subtiles progressions :
c'est le temps qui éprouve la passion et la
vertu, qui les fait connaître pour ce qu'elles
sont et doivent être à ceux qui en sont
« possédés » ; c'est le lieu qui s'élargit,
s'amplifie ou se resserre et se contracte, selon
le rythme double ou unifié du cœur et du devoir,
qui, peu à peu, se stabilise pour se fondre avec
le temps dans l'harmonie : lorsque Julie meurt,
c'est l'illumination ; tous, alors, se
connaissent et la connaissent, et Julie ne
disparaît que pour revenir bénir, plus belle,
plus pure, plus haute, ceux qui suivent son
exemple et poursuivent, dans la réalité
transparente, le rêve de l'harmonie.
Ce rêve, Rousseau tente de le revivre en
revivant sa vie et, à sa lumière, de se
justifier : il écrit les Confessions. Il veut se
découvrir, à soi et aux autres : c'est un
écrivain qui n'écrit pas pour écrire, mais pour
parler, pour faire entendre sa voix, pour rendre
un son pur. Mais, alors que son rêve lui
apparaît comme la clef unique de sa vie, il
découvre que personne ne veut entrer avec lui
dans son monde, que personne ne veut l'entendre.
Il parlera pour lui, il écoutera la voix de sa
conscience – et l'écriture devient alors son
lieu le plus intime, le pays d'élection de son
exil : sa purification profonde, intérieure. Que
sa vie confirme ses théories, qu'elle soit
innocente, qu'elle soit son alibi contre le
monde – et peut-être aussi, parfois, contre
lui-même –, il le dit et le redit, et cette
volonté de dévoilement montre bien à quel point
il ne peut séparer la littérature de sa vie,
faisant de la littérature le révélateur de sa
vie et de sa vie la garantie de son innocence
littéraire. Les Confessions constituent alors un
document humain, le seul, selon Rousseau, à
n'être pas truqué ; il pourra servir d'exemple
et de point de comparaison. Rousseau est à
lui-même son modèle et son garant. « Qui
suis-je ? », demande-t-il : « Je sens mon
cœur. » Pour celui qui prend comme critère de
vérité le sentiment et la sensation, il n'est
pas possible de se tromper et il n'est pas
pensable qu'il puisse tromper son lecteur, ni
que celui-ci, à moins qu'il ne fasse partie du
« complot », puisse se tromper sur son compte.
Car c'est au lecteur de juger : « Ce n'est pas à
moi de juger de l'importance des faits, je les
dois tous dire, et lui laisser le soin de
choisir. » Mais si le lecteur choisit mal, s'il
ne veut pas voir, « toute l'erreur sera de son
fait [...] ». Rousseau est innocent des autres.
Pour lui, il lui suffit de « rentrer au-dedans
de [soi] », de se retrouver toujours présent à
lui-même dans une durée superposée : « En me
livrant à la fois au souvenir de l'impression
reçue et au sentiment présent, je peindrai
doublement mon âme, savoir au moment où
l'événement m'est arrivé et au moment où je l'ai
décrit. » Il faut dévoiler l'innocence du
temps...
Mais le temps est oubli de soi : il faut à
chaque moment se reconnaître pour se connaître.
Peu à peu, Rousseau et le temps finissent par ne
plus faire qu'un : à force de se souvenir de
soi, le temps disparaît, l'âme reste en
elle-même dans l'évidence de sa proximité et de
sa transparence. Et Rousseau rejoint son rêve :
« s'éveiller » – comme disait Valéry –, mais
s'éveiller lui-même.
Après les Confessions, Rousseau écrit les
Dialogues, et, après ceux-ci, les Rêveries du
promeneur solitaire, comme si, à chaque fois,
tout n'avait pas été dit ou suffisamment mis en
lumière, comme si le silence devenait impossible
pour l'innocent. Alors que les Dialogues nous
montrent Rousseau et Jean-Jacques s'entretenant
d'un absent, les Rêveries du promeneur solitaire
marquent le moment tant attendu où les deux
pôles de lui-même se rejoignent pour devenir ce
qu'il a toujours été, ce qu'il sera devant
l'éternité : Jean-Jacques Rousseau. Car il ne
lui reste que lui-même : « Me voici donc seul
sur la terre, n'ayant plus de père, de prochain,
d'ami, de société que moi-même. » Alors il se
promène dans les avenues de son rêve, qui est
lui-même, des avenues où il lève à chaque pas
des souvenirs, où il revit « le court bonheur de
sa vie », ces jours privilégiés aux Charmettes,
auprès de Mme de Warens, à qui va sa dernière
pensée, l'expression de sa piété et de sa
fidélité à ce qu'il y eut d'harmonieux dans sa
vie.
Dans les Rêveries surtout, Rousseau se montre un
grand musicien du style ; mais, plus
généralement, il est, sans que personne ne
puisse songer à le nier, l'un des grands
stylistes de la littérature française, peut-être
justement parce qu'il voulut toujours harmoniser
sa vie à la littérature et trouver le vrai style
de vie, l'authentique art de vivre. Il avait
conscience de son originalité, car il se voulut
et il fut réellement un homme qui dit « autre
chose » ; il bouleversa, il émut, il scandalisa,
il irrita, mais il le fit toujours « en
conscience » : il savait que, pour dire autre
chose, il fallait le dire autrement. Dans ses
Confessions, il déclare : « Il faudrait, pour ce
que j'ai à dire, inventer un langage aussi
nouveau que mon projet. » Et ce langage, il
l'inventa. Chateaubriand, Senancour, Stendhal,
Gide, parmi beaucoup d'autres, se souviendront
de cette prose musicale, poétique ou heurtée,
pathétique, qui fut proche de celle que rêva
Baudelaire, « assez souple et assez heurtée pour
s'adapter aux mouvements lyriques de l'âme, aux
ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la
conscience ». Il y a chez Rousseau une quête du
style qui va de pair avec la quête de soi et
dont l'Essai sur l'origine des langues
(posthume) marque une étape capitale. Rousseau y
affirme « que la première invention de la parole
ne vient pas des besoins, mais des passions »,
et il ajoute : « On nous fait du langage des
premiers hommes des langues de géomètres, et
nous voyons que ce furent des langues de
poètes. » De plus, Rousseau est un « adulte » de
la littérature, venu tard à l'écriture. Il joua
de tous les tons, de tous les styles : dans ses
Discours, l'éloquence rhétorique fait vibrer le
souffle polémique, qu'on retrouve, aussi
violent, mais plus intérieur, dans la Lettre à
d'Alembert. L'Émile et le Contrat social
frappent par leur rigueur logique, tandis que
les Confessions et les Rêveries du promeneur
solitaire séduisent par leur virtuosité et leur
simplicité : Rousseau renonce à dire,
semble-t-il, et il dit pourtant l'essentiel.
Enfin, la Nouvelle Héloïse rassemble dans une
harmonie supérieure – représentée – tous les
styles. Celui que d'aucuns dénoncent comme un
« maître chanteur » fut toujours à la recherche
de cette parole originelle, pure et
« immédiate » dont il parle dans son Essai sur
l'origine des langues : « Elle persuaderait sans
convaincre, et peindrait sans raisonner [...].
L'on chanterait au lieu de parler. »
Ce fut sans doute là, derrière le cauchemar
d'une vie, le seul rêve qui fut exaucé et qui,
toujours, donne à rêver.
© Larousse / VUEF 2003