Poète français
(château de la Possonnière, Couture-sur-Loir,
1524-prieuré de Saint-Cosme-en-l'Isle, près de
Tours, 1585).
Introduction
La tradition veut que, de retour d'un voyage en
Gascogne, Pierre de Ronsard ait rencontré en
1547, dans une hôtellerie proche de Poitiers, un
jeune homme sensiblement du même âge que lui en
qui il reconnaît quelqu'un de son « parentage ».
Ce jeune homme était Joachim du Bellay
(1522-1560), alors étudiant en droit à Poitiers.
De cette rencontre allait naître quelques années
plus tard la Pléiade.
En 1547, Ronsard a vingt-trois ans. Descendant
d'une vieille et noble famille vendômoise, il a
passé ses premières années à la Possonnière, le
manoir paternel de son Vendômois natal, cette
terre verdoyante et fraîche où se dressait la
vaste forêt de Gastine. À douze ans, il a pris
le chemin de la Cour pour être attaché comme
page à la maison des enfants de France. À la
suite des princes, il a voyagé en Écosse, en
Angleterre, en Flandre, puis fait un séjour en
Alsace (1540) auprès de son cousin Lazare de
Baïf (1496-1547) : à l'école de ce savant
humaniste, il a eu la révélation de l'Antiquité.
Mais il avait rapporté de ce voyage les
premières atteintes d'un mal qui devait le
laisser à demi sourd et le contraindre à
renoncer à la carrière des armes. Retiré à la
Possonnière, il s'était alors voué à la poésie.
Au Mans, il avait fait connaissance (1543) du
poète Jacques Peletier, à qui il avait soumis
ses premières odes horaciennes. Encouragé par
cet esprit ouvert, Ronsard, à la mort de son
père, s'était acheminé vers Paris. Admis de
nouveau dans l'intimité de Lazare de Baïf, il
avait partagé avec son fils Jean Antoine les
leçons de l'helléniste Jean Dorat, puis rejoint
celui-ci au collège du Coqueret.
Quand Ronsard se lie avec du Bellay, ce dernier,
de deux ans son aîné, s'est déjà adonné à la
poésie. Comme lui, il a subi le charme d'une
campagne ensoleillée, au climat un peu mou, qui
a de bonne heure éveillé sa vocation littéraire.
Dans la vieille demeure féodale de la Turmelière,
sur la paroisse de Liré, du Bellay, de
complexion délicate, a connu une enfance
mélancolique assombrie par les deuils familiaux.
Il a dû, lui aussi, se résigner à ne pas
s'illustrer dans le métier des armes. Afin
d'obtenir la protection de son cousin le
cardinal Jean du Bellay (1492-1560), il s'était
rendu à Poitiers (1545), foyer intellectuel de
grand renom, pour y étudier le droit. C'est là
que, influencé par Marot, il s'était livré à des
jeux poétiques. C'est là aussi qu'il avait
rencontré Peletier, qui, à la veille de lancer
son recueil d'Œuvres poétiques (1547), lui avait
sans doute conseillé d'imiter tout autant les
Anciens que les poètes de l'Italie moderne.
On se plaît à imaginer les confidences de
Ronsard et de du Bellay dans leur hôtellerie
poitevine. Sensibles l'un et l'autre aux
suggestions de Peletier, les deux jeunes gens
durent confronter leurs points de vue, échanger
leurs idées en matière de poésie. Dès lors, sans
tarder, du Bellay rejoint Ronsard à Paris pour
se consacrer aux studieuses études du collège de
Coqueret.
Au collège de Coqueret, situé sur la montagne
Sainte-Geneviève, en plein Quartier latin,
Ronsard, du Bellay, Baïf et d'autres élèves
reçoivent de Dorat une culture toute classique
imprégnée d'hellénisme et de latinité. Sous la
direction de ce maître admiré, ils traduisent
Homère, Hésiode, Pindare, les poètes tragiques
et les Alexandrins, sans négliger les poètes
latins, Horace et Virgile surtout, et les
élégiaques. En même temps, ils étudient Dante,
Boccace, Pétrarque et les pétrarquistes. Années
fécondes, passées dans la ferveur et dans la
soif d'apprendre, voire remplies du désir de
doter la langue française d'une littérature qui
puisse rivaliser avec les chefs-d'œuvre antiques
et italiens. Grâce à l'ardeur communicative de
Dorat, ces jeunes gens n'ont qu'une hâte,
essayer leur talent, tandis que, dans un collège
voisin, d'autres, tels Étienne Jodelle et Rémy
Belleau, nourrissent de semblables ambitions.
Influences italiennes, influences antiques
Dès 1549, la Défense et illustration de la
langue française, rédigée par du Bellay non sans
que Ronsard ait probablement pris quelque part à
son élaboration, rend célèbre le petit groupe.
Simultanément, du Bellay publie sa première
édition de l'Olive – une seconde, augmentée,
voit le jour en 1550 – ainsi que ses Vers
lyriques, puis, la même année, son Recueil de
poésie ; quelques mois plus tard, au début de
1550, paraissent les quatre livres des Odes de
Ronsard, suivis en 1552 des Amours de Cassandre
et d'un cinquième livre des Odes.
Influencé par les leçons de Pétrarque et des
pétrarquistes, du Bellay chante dans l'Olive les
beautés de sa dame avec bien des raffinements.
Ces sonnets compliqués dénotent une préciosité
conventionnelle où passent rarement des accents
qui puissent toucher, si l'on excepte le fameux
sonnet de l'« Idée » (CXIII), au rêve tout
platonicien. Une identique concession au goût
italien se révèle dans les Amours de Cassandre.
Ces variations ingénieuses sur un amour soudain,
tour à tour douloureux, délicieux et salutaire,
cet abus des comparaisons mythologiques et des
jeux d'esprit apparaîtraient comme des exercices
d'école sans grande portée si l'on n'y trouvait
parfois l'expression de sentiments sincères :
une émotion contenue, mais trop vite réprimée,
affleure dans ces sonnets et leur donne leur
prix, quel que soit l'étalage d'érudition et de
gentillesse. Et, à vrai dire, on devine déjà
chez Ronsard et du Bellay des poètes, en dépit
même de leurs faiblesses, à comparer leurs
œuvres aux pièces laborieuses de l'ami de
Maurice Scève (1501- vers 1560), Pontus de Tyard
(les Erreurs amoureuses, 1549-1555), et de Baïf
(les Amours de Méline, 1552), qui n'empruntent
que le plus mauvais à leurs modèles italiens.
Les Vers lyriques ont un autre ton. Du Bellay y
livre le premier recueil d'odes françaises. Il y
redit son culte de la poésie et son désir
d'immortalité avec une grandeur qui tranche sur
les préciosités de l'Olive. Pourtant, c'est
Ronsard qui, avec ses Odes, parvient à la haute
poésie. Ici Pindare et Horace sont ses maîtres.
Si l'inspiration pindarique aboutit à une œuvre
tendue, d'accès difficile et gâtée par une
érudition indiscrète, il s'en dégage une
nouvelle conception de la poésie, considérée
comme un sacerdoce et une fureur sacrée. Mais
plutôt qu'à ces larges envolées, à ce choix des
images somptueuses, on reste sensible aux odes
horaciennes, d'une vérité plus humaine. Le
commerce assidu d'Horace amène Ronsard à parler
simplement des thèmes éternels de l'amour, de la
fuite du temps, de la douceur d'un paysage. La
joie de vivre comme la joie d'aimer y éclatent.
Le thème épicurien du carpe diem est la leçon
que le poète enseigne dans des vers charmants et
spontanés. Ronsard y rajeunit des lieux communs
grâce à la variété de son lyrisme, grâce à une
fraîcheur d'émotion, à une saveur toute
rustique, aussi bien quand il chante la fontaine
Bellerie, la forêt de Gastine ou son Vendômois
que lorsqu'il conseille Cassandre. Pourquoi
faut-il que l'œuvre ait été mal accueillie et
que les contemporains aient préféré les
subtilités des Amours de Cassandre à la veine
généreuse et naturelle des odes horaciennes ?
Ronsard, poète de l'amour
Les poètes courtisans, notamment Mellin de
Saint-Gelais (1491-1558), raillèrent en effet
auprès du roi les métaphores pindariques et les
obscurités des Odes. Mais, protégé par
Marguerite de Navarre et son chancelier, Michel
de L'Hospital, Ronsard sut se réconcilier avec
ses rivaux et revenir à une inspiration plus
simple, à la fois moins érudite et moins
ésotérique, en abandonnant Pindare et sa
conception du poète inspiré.
Une première concession à la Cour se manifeste
par le licencieux livret des Folastries (1553),
dont la hardiesse et la verve témoignent d'un
vigoureux réalisme. Quelques mois plus tard, la
révélation d'Anacréon et de pièces d'imitation
alexandrine conduit Ronsard à composer un Bocage
(1554), puis des Mélanges (1555), recueil, entre
autres, de gracieuses odelettes aux rythmes
légers qui célèbrent l'amour et le vin. Presque
à la même époque, Rémy Belleau fait ses débuts
poétiques avec ses Petites Inventions (1556),
empruntant à Ronsard son anacréontisme et son
aimable gaieté, et parvenant à une maîtrise
qu'il ne retrouvera plus que rarement.
Ronsard apparaît en ces années 1555 et 1556
comme le grand poète de l'amour : la
Continuation des Amours, en l'honneur de Marie,
et la Nouvelle Continuation des Amours montrent
l'abandon de l'inspiration pétrarquiste des
Amours de Cassandre au profit du naturel et de
la simplicité, l'un et l'autre commandés par la
nouvelle passion de son cœur amoureux pour une
jolie paysanne. Ce mélange de chansons et de
sonnets est une des plus belles réussites de
Ronsard, qui, sans effort, naïvement, découvre
les mots et les cadences susceptibles
d'émouvoir. Cette ingénuité, cette fraîcheur de
vision, alliées à la délicatesse de touche,
frappent par leur justesse et leur sobriété. Les
« Amours de Marie » contiennent une vérité, une
chaleur de sentiment qui font largement oublier
les complications rhétoriques des Amours de
Cassandre. Bien des années après (1578), dans la
cinquième édition collective des Œuvres du
poète, les treize sonnets Sur la mort de Marie
ajouteront une note mélancolique et tendre à ce
beau souvenir de jeunesse. Aussi faut-il
s'étonner que les vers de l'Amour de Francine
(1555), de Baïf, qui reste dans la tradition
pétrarquiste, paraissent bien pâles en regard
des chefs-d'œuvre qu'a fait naître l'amour de
Ronsard pour Marie ?
Ronsard « prince des poètes » et poète des
princes
La même année où Peletier fait paraître son Art
poétique (1555), Ronsard prouve le
renouvellement de son inspiration en publiant un
premier livre d'Hymnes, puis un second (1556),
revenant ainsi à la grande poésie. Le mètre
qu'il choisit est presque toujours l'alexandrin
et il aborde les sujets les plus divers :
histoire, mythologie, science, philosophie,
morale, religion. Tout n'est pas de la même
heureuse venue : dans ses hymnes historiques, il
use et abuse de la louange dithyrambique et de
l'allégorie, ou lasse par son érudition ; ses
hymnes philosophiques ont souvent de la
froideur. Mais d'autres, tel le célèbre Hymne de
la mort, sont remarquables par la puissance de
l'évocation et l'intensité du sentiment. Cet
élargissement de l'inspiration et son élévation
assurent à Ronsard la prééminence poétique.
À cette date de 1556, en effet, son génie n'est
plus discuté, et il est salué comme le « prince
des poètes ». Pensionné par Henri II, fourni de
quelques bénéfices ecclésiastiques grâce à son
protecteur Michel de L'Hospital, il devient
après la mort de Mellin de Saint-Gelais (1558)
conseiller et aumônier ordinaire du roi et poète
de la Cour.
Le 1er janvier 1560, du Bellay meurt à Paris,
usé par les tracas et vieilli avant l'âge. De
son voyage en Italie, il avait aussi rapporté un
monument d'humanisme, le recueil latin des
Poemata (1558). Au soir de sa vie, il avait
encore composé, outre des pièces de
circonstances, la satire du Poète courtisan
(1559), pamphlet d'une rare vigueur, et l'Ample
Discours au Roi, le nouveau monarque François II,
qui est autant un bréviaire des princes qu'une
œuvre chaleureuse.
Du Bellay disparu, Ronsard reste le seul grand
poète de la Pléiade. À l'avènement de Charles IX
(1560), il publie la première édition de ses
Œuvres (Amours, Odes, Poèmes, Hymnes). Comblé de
biens et d'honneurs, il va mettre sa plume au
service de la royauté. Animé par sa foi
catholique et par son loyalisme monarchique, il
écrit, en pleine guerre civile, s'arrachant à
ses rêves d'humaniste, une suite de Discours
(1562-1563) dont la violence et l'éloquence
atteignent au pathétique. Si l'Institution pour
l'adolescence du roi Charles IX touche par sa
généreuse gravité, comment ne pas être sensible
aux accents douloureux de la Continuation du
discours des misères de ce temps et à sa
prosopopée finale, ou, dans un autre registre,
au lyrisme direct de la Réponse aux injures ?
Dès lors, Ronsard s'affirme comme le créateur
d'une poésie nationale : par-delà la polémique,
son œuvre parvient à une grandeur passionnée.
Chrétien et français, le poète croit en sa
mission.
Aussi doit-on accorder moins d'intérêt aux
divertissements de Cour qu'il réunit en 1565
sous le titre d'Élégies, mascarades et bergerie.
Ces pièces galantes ne séduisent guère, pas plus
que les Poèmes de 1569. Trois ans plus tard
(1572), l'échec de la Franciade vient mettre un
terme à un rêve épique de Ronsard – un rêve de
plus de vingt ans – et semble annoncer une
défaillance de son inspiration. Cette épopée
inachevée avait contre elle de mal plagier ses
modèles antiques, de rattacher les Français à
des origines troyennes et de préférer le vers
décasyllabe à l'alexandrin... Au vrai, les
poésies amoureuses et les pièces lyriques de E.
Jodelle, publiées en 1574, avaient également peu
de chance de plaire aux contemporains. À l'heure
où paraît la Franciade, seule se détachait dans
la production poétique l'exquise pièce Avril de
Rémy Belleau, incluse dans la seconde édition de
sa Bergerie (1565-1572).
À la mort de Charles IX (1574), Ronsard se voit
supplanté par Philippe Desportes à la cour du
nouveau souverain, Henri III. Se retirant loin
de Paris dans ses prieurés de Vendômois ou de
Touraine, il consacre ses dernières années à
parachever dans la solitude les éditions de ses
œuvres complètes. Amoureux impénitent, il venait
d'achever ses Sonnets pour Hélène (ils
paraîtront en 1578 dans la cinquième édition des
Œuvres), causerie mélancolique qui immortalise
Hélène de Surgères. « Comme je le sentais, j'ai
chanté mon souci », dit-il : la grâce familière
de ce dernier chant d'amour, de ce dernier souci
d'un cœur resté si jeune révèle l'élan ultime du
poète vers la beauté et la vie. Il mourra le
27 décembre 1585 en son prieuré de
Saint-Cosme-en-l'Isle, près de Tours, torturé
par la goutte et les insomnies.
© Larousse / VUEF 2003