Poète français
(Charleville 1854-Marseille 1891).
La vie
L'enfance
« Voyant » ou « voyou », le problème reste
heureusement posé : il n'est pas nécessaire de
vouloir décrypter le « mystère Rimbaud »,
l'ambiguïté qui le caractérise. Rimbaud lui-même
l'a dit : « Je suis caché et je ne le suis
pas. » Son œuvre demeure ainsi telle quelle,
auréolée d'un prestige incomparable, toujours
sujette à des interprétations qui ne doivent, en
aucun cas, l'entamer, la réduire. Elle résiste à
l'analyse, la récuse. Elle garde intact son
pouvoir subversif.
Jean-Nicolas Arthur Rimbaud est né le 20 octobre
1854 dans les « inqualifiables contrées
ardennaises » où l'« on se nourrit de farineux
et de boue » ; plus précisément à Charleville,
« ville superbement idiote » où grouillent des
« bourgeois poussifs qu'étranglent les
chaleurs ». Sa mère, « aussi inflexible que
soixante-treize administrations à casquettes de
plomb », règne sur le microcosme familial,
reflet de la société environnante, ghetto
confiné que le père a déserté sous prétexte
d'obligation professionnelle (il est militaire).
Elle lui « enfonce dans la bouche », dès sa plus
tendre enfance, le « mouchoir du dégoût »,
dégoût de la vie étriquée, dégoût des
« mesquines pelouses » qui bordent les allées de
Charleville, où l'adolescent étouffe, dégoût de
l'ordre établi, qui l'étiole.
Pourtant, l'enfant Rimbaud a donné toutes
satisfactions. Il est un élève studieux à
l'institution Rossat, puis au collège de
Charleville. Expert en vers latins, il obtiendra
en 1869 un prix dans un concours académique avec
Jugurtha. Il taquine la muse et publie dansla
Revue pour tous « Étrennes des orphelins »
(2 janvier 1870), où il se montre un émule
appliqué de Victor Hugo. Il envoie des poèmes à
Banville : il veut être parnassien. Mais 1870
est également l'année de son entrée dans la
classe de rhétorique, où il a comme professeur
Georges Izambard, acquis aux idées
révolutionnaires. Cette rencontre permet de
cristalliser la révolte sous-jacente de l'élève
Rimbaud, qui, quelque temps plus tard, écrira
« Mort à Dieu » (ou « Merde à Dieu ») sur les
bancs de la promenade publique de Charleville.
La révolte
Durant l'été de cette même année, la guerre
éclate. Rimbaud, qui, jusque-là, n'a manifesté
sa désapprobation que par quelques chahuts
ordinaires, prend, le 29 août, le train pour
Paris : il veut assister à la chute de l'Empire.
L'écolier isolé de Charleville a pressenti qu'à
Paris le peuple tentait de se libérer d'un
pouvoir qu'il subissait lui-même à l'échelon
familial. Le second Empire s'effondre, « car
l'empereur est soûl de ses vingt ans d'orgie !
il se sent éreinté ». La « crapule » prend le
pouvoir, et Rimbaud se range à ses côtés : « Le
peuple n'est plus une putain » ; « Enfin nous
nous sentions des hommes. »
Rapatrié à Charleville – il n'était pas
détenteur d'un titre de transport –, Rimbaud ne
peut plus supporter l'ambiance étouffante. La
liberté entrevue durant cette fugue le talonne.
Il écrit à Georges Izambard (2 novembre 1870) :
« Je meurs, je me décompose dans la platitude,
dans la mauvaiseté, dans la grisaille, que
voulez-vous, je m'entête affreusement à adorer
la liberté libre. » Il fait une nouvelle fugue,
à pied cette fois, en Belgique, où il cherche en
vain à s'employer dans un journal de Charleroi.
Dépité, il se dirige vers Bruxelles, chez un ami
d'Izambard, qui le renvoie à son professeur à
Douai. C'est à cette époque qu'il écrit les
poèmes du vagabondage (« Ma bohème », « Au
cabaret vert », « le Buffet », « Rêvé pour
l'hiver ») et les poèmes ayant trait à la guerre
(« le Dormeur du val », « la Rage des César »,
« l'Éclatante victoire de Sarrebruck », « le
Mal »). Rentré à Charleville, il ne trouve
qu'une seule issue à son ennui de sédentaire
obligé. Il fréquente la bibliothèque de
Charleville. Il lit les socialistes du XIXe s. :
Babeuf, Saint-Simon. Mais la bibliothèque est
encore un sujet de révolte. Il s'en prend aux
« assis », ceux dont les « caboches vont dans
des roulis d'amour », incapables qu'ils sont de
mener une vraie vie. Rimbaud veut vivre, et
debout. Il refuse la vie terrée qu'on lui promet
et, par tous les moyens, cherche à se relever de
cette condition future qu'il juge indigne de
l'homme. Il utilise le scandale, provisoirement
verbal, comme « pisser vers les cieux bruns,
très haut et très loin avec l'assentiment des
grands héliotropes » (« Oraison du soir »).
Le 28 février 1871, c'est la troisième fugue.
Rimbaud se dirige de nouveau vers Paris, « la
cité sainte, assise à l'occident ». La ville,
« ulcère » plaqué sur la « nature verte », a
pour lui des sortilèges qui lui laissent
accroire que tout y est possible. Le
« renouveau » ne pourrait avoir lieu que dans la
ville. Le 15 mai 1871, la révolte longuement
mûrie éclate. Rimbaud assiste à l'« éclosion de
sa pensée », qu'il analyse dans une lettre
envoyée à son ami Paul Demeny, lettre intitulée
« Lettre du voyant ». La rupture est consommée.
Rimbaud décide d'être poète à part entière et de
ne plus composer avec la société.
La relation avec Verlaine
Sous l'instigation d'un ami, Bretagne, il écrit
à Verlaine, le poète en vogue. Ce dernier lui
répond avec chaleur et l'invite à se rendre dans
la capitale. En septembre 1871, Rimbaud débarque
une fois de plus à Paris. Il emporte avec lui sa
dernière composition, « le Bateau ivre ». Une
relation passionnée et orageuse s'établit entre
lui et Verlaine (séjours à Londres), relation
entrecoupée de nombreuses ruptures. Elle ne se
terminera que le 10 juillet 1873, à Bruxelles,
lorsque Verlaine, dépité par la décision de
Rimbaud, qui voulait rompre avec lui, tire un
coup de revolver et le blesse.
Rimbaud vient de terminer Une saison en enfer,
qu'il se propose de faire imprimer, mais il se
désintéresse bientôt de la publication. À partir
de 1874 commence une errance qui ne se terminera
qu'avec la mort. Rimbaud va d'abord à Londres
(1874), en compagnie de Germain Nouveau, puis en
Allemagne (1875), pour apprendre l'allemand, et
en Italie, à Java (1876) – il y déserte de
l'armée néerlandaise, où il s'était engagé –, à
Vienne (1877), en Suède, au Danemark. Il tente
d'aller à Alexandrie et séjourne à Chypre (1878
et 1879). Après chacun de ces voyages, il
revient à Charleville. Le 7 août 1880, il se
fixe à Aden, où il signe un contrat avec une
maison qui s'occupe du commerce des peaux. De
1881 à 1890, il est délégué au Harar, où il se
fait également explorateur et trafiquant
d'armes. Durant son séjour en Éthiopie, il ne
cesse de tenir sa famille au courant de ses
activités. Le 8 mai 1891, il rentre en France
pour se faire admettre à l'hôpital de
Marseille : il est atteint d'une tumeur à la
jambe droite qui nécessite une amputation. Il
séjourne dans les Ardennes pour sa
convalescence, mais, son état s'aggravant,
retourne à Marseille, où il meurt le 10 novembre
de la même année à l'hôpital de la Conception.
Il n'a rien écrit depuis sa rupture avec
Verlaine. Peu de temps avant sa mort, il fait
savoir à ses proches qu'il a l'intention de se
marier.
L'œuvre
« Par un immense et long dérèglement de tous les
sens »
Malgré ses aveux successifs d'échec – rupture
avec l'écriture, exil volontaire –, sa vie et
son œuvre sont marquées par l'espoir : espoir de
rendre présente la « vraie vie », espoir de
trouver un langage adéquat pour en rendre compte
et même la promouvoir, enfin espoir de vivre
bien dans le quotidien ordinaire malgré la
désillusion. Sa vie durant, Rimbaud fut
éperdument à la recherche d'un lieu où il
pourrait habiter, posséder « la vérité dans une
âme et dans un corps ».
Pour parvenir dans ces contrées de l'ailleurs où
serait la vraie vie, pour être véritablement au
monde, Rimbaud, dès l'âge de dix-sept ans, donne
sa recette dans sa fameuse « Lettre du
voyant » : « Je dis qu'il faut être voyant, se
faire voyant. » Le poète se fait voyant, par un
long, immense et raisonné dérèglement de tous
les sens « pour parvenir à l'inconnu. La vraie
vie est ailleurs. » L'ici-bas est un mirage
encombré de « squelettes » qu'il faut
« balayer » : il est le produit de
« (l')intelligence borgnesse de la société
occidentale ». Cette métamorphose de la vie ne
pourra se faire sans un nouveau langage qui, à
la limite, serait universel : « Cette langue
sera de l'âme pour l'âme, résumant tout,
parfums, sons, couleurs de la pensée accrochant
et tirant. » La poésie subjective deviendra
objective. Elle ne « rythmera plus l'action.
Elle sera en avant. »
Pour atteindre ce but, il convient d'abord de
« dégager nos sens » (« Solde ») des règles de
la raison et de l'habitude pour être à même de
retrouver « le pur ruissellement de la vie
infinie » (« Soleil et chair »), auquel Rimbaud
croyait naïvement accéder dans les toutes
premières années de son adolescence. La
« liberté libre » ne lui fut alors donnée que
par l'illusion de l'élan dionysiaque de la
jeunesse. Par la suite, elle est à conquérir
contre la morale, contre la société, contre le
pouvoir en place. Le poète ne peut directement
s'y attaquer, mais les éroder progressivement
grâce à l'objet interposé du poème en action
subversive qui démantèle le monde établi pour
découvrir le monde à venir. « Le Bateau ivre »
marque le départ du poète pour les contrées de
l'incroyable. Dans ce poème, Rimbaud effectue
une véritable cassure avec le monde ancien pour
tenter de rejoindre le « Poème de la mer ». Les
amarres sont brisées : « Ô que ma quille
éclate ! Ô que j'aille à la mer. » Et si « les
aubes sont navrantes », atroce le réveil à la
réalité brute, l'embardée dans le rêve – dans ce
qui est considéré comme tel – permet de
rapporter des images, des visions qui justifient
le voyage entrepris.
« Un verbe poétique accessible à tous les sens »
Mais cette dérive apparente dont il est rendu
compte dans « le Bateau ivre » ne va pas à l'à-vau-l'eau
du hasard. Pour rapporter ce qui fut vu dans
l'« inconnu », « là-bas », Rimbaud veut se faire
« suprême savant ». Il lui faut pour cela
« réinventer les mots de la tribu » en
établissant ce qu'il appelle une « alchimie du
verbe ». Il se flatte d'« inventer un verbe
poétique accessible, un jour ou l'autre, à tous
les sens ». Cette alchimie du verbe est
également une alchimie de l'être, auquel les
mots collent à la peau et vivent une existence
inséparable du souffle du corps, du rythme de la
pensée, de celui des rêves et de la réalité
conjugués. Chaque écrit de Rimbaud est une
aventure, une expérience menée au bout
d'elle-même. La vision du « Bateau ivre » sera
vécue dans Une saison en enfer. Ici, le poète
s'anéantit volontairement pour se défaire de
tous les faux-semblants et être capable de
trouver des formes nouvelles, des sensations qui
ne se satisfont plus d'être à fleur de peau. Il
opère une destruction radicale du monde établi,
mutile les choses, la Beauté, la joie tronquées
pour pouvoir mieux les saluer quand elles
apparaîtront régénérées. Il se mutile lui-même
pour risquer de pouvoir retrouver les origines
oubliées. Parvenu au degré zéro de l'être, au
nœud des choses, grâce à l'hallucination
provoquée par tous les moyens (la drogue,
l'homosexualité), il lui sera possible de
« dévoiler tous les mystères : mystères
religieux ou naturels, mort, naissance, avenir,
passé, cosmogonie, néant ». Il pourra être
« maître en fantasmagories » : « Je voyais très
franchement une mosquée à la place d'une usine,
une école de tambours faite par des anges, des
calèches sur les routes du Ciel, un salon au
fond d'un lac. » À la suite de ce séjour passé
dans l'Enfer, Rimbaud peut affirmer : « Cela
s'est passé. Je sais aujourd'hui saluer la
Beauté. »
Le constat d'impuissance de l'écriture
Malgré la volonté de « tenir le pas gagné », de
faire durer coûte que coûte les
« illuminations » (pour reprendre le titre d'un
autre recueil, Les Illuminations, [1886]), la
désillusion succède à l'espoir. Damné, il n'est
pas possible de demeurer longtemps dans les
sphères de l'impossible : la charité apprise
dans l'enfance, la moralité dont il est pétri
s'en offusquent. Qu'il le veuille ou non,
Rimbaud fait partie de ce monde occidental qu'il
malmène et maltraite. Il ne peut y échapper
malgré tous ses efforts. Il se sent coupable. La
honte apparaît : « Je vois que mes malaises
viennent de ne pas m'être figuré assez tôt que
nous sommes à l'occident. » Monsieur Prud'homme
y règne en maître tout-puissant. Le Christ,
« éternel voleur d'énergies », domine dans un
silence efficace. Même vilipendé, méprisé, il
n'en continue pas moins de culpabiliser celui
qui cherche le « dégagement », le « brisement de
la grâce croisée de violence nouvelle ». La
saison passée dans l'Enfer apparaît alors comme
une évasion, une incapacité à vivre dans la
réalité, un refuge, alors qu'elle devait être un
moyen pour connaître autre chose : la « vraie
vie » ; les mots réinventés. La résignation
semble s'installer : « Nous existerons en nous
amusant, en rêvant amours monstres et univers
fantastiques, en nous plaignant, en nous
querellant les apparences du monde. » L'Éternité
ne peut être conquise. Mais l'espoir encore
demeure : « Quand irons-nous, par-delà les
grèves et les monts, saluer la naissance du
travail nouveau, la sagesse nouvelle, la fuite
des tyrans et des démons, la fin des
superstitions, adorer – les premiers ! – Noël
sur la terre ? » Certes, nous sommes encore
« esclaves », mais « ne maudissons pas la vie ».
Pourtant, Rimbaud ne fera pas de carrière
littéraire. Il cessera d'écrire à l'âge de vingt
ans. « Eh bien, je dois enterrer mon imagination
et mes souvenirs ! Une belle gloire d'artiste et
de conteur emportée ! Moi qui me suis dit page
ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu
au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité
rugueuse à étreindre ! Paysan. » L'écriture
s'est révélée impuissante à dégager une morale
nouvelle et universelle, à trouver un langage
suffisant. Il faut se contenter de vivre et de
chercher, sur la terre, d'une autre manière, à
« posséder la vérité dans une âme et dans un
corps ».
Cri continu, incessant, l'œuvre de Rimbaud
marque l'évidence de l'impuissance de la science
de l'écriture qu'il voulait instaurer,
l'évidence de l'impossibilité de forger,
sur-le-champ, une « vraie vie ». L'attente du
poète ne peut durer indéfiniment. Quand ce qui
est à dire a été dit, quand ce qui fut espéré
n'advient pas, la « main à la charrue » devient
obligatoire. L'écriture annonce. Mais, si ce
qu'elle promet tarde trop longtemps, il n'est
pas nécessaire de la prolonger, de ressasser
incessamment ce qu'elle a déjà dit, ce qu'elle
ne peut atteindre. « La science ne va pas assez
vite pour nous. » Il est alors préférable de se
taire, de se faire marchand, la « main à la
charrue » et les pieds sur la terre. Le
« déluge » provoqué par la saison passée dans
l'Enfer de la connaissance exigée n'a pas changé
la vie. Celui qui « crut acquérir des pouvoirs
surnaturels » est toujours identique à lui-même.
Pourtant, la vie a suivi son cours.
L'adolescent, prématurément devenu homme, décide
d'étreindre la réalité telle qu'elle est, de
s'en contenter dans sa quotidienneté. Ce choix
n'altère pas le poète, mais le confirme comme un
homme à part entière, vivant sur la terre. Faute
d'avoir pu « créer », il essaie de se satisfaire
le mieux possible dans le quotidien, non sans
garder la nostalgie entrevue durant sa descente
aux Enfers.
© Larousse / VUEF 2003