Poète tragique
français (La Ferté-Milon 1639-Paris 1699).
Tendre ou cruel ?
Racine embarrasse la postérité. Il ne s'est pas
voué uniquement au théâtre comme Corneille et
Molière, et pourtant il a composé de parfaites
tragédies. Ce n'est pas un poète lyrique comme
Malherbe et La Fontaine, et pourtant nous lui
devons quelques-uns des plus beaux vers de notre
langue. En pleine gloire, Racine a sacrifié sa
carrière littéraire à son élévation sociale :
l'historiographe de Louis XIV a fait taire le
poète dramatique, qui n'a écrit ses deux
tragédies sacrées que pour faire sa cour.
Certains ont douté de la sincérité de sa
conversion ; d'autres, au contraire, ont loué la
vivacité de sa foi et sa sainteté morale. Enfin,
l'homme lui-même, qui n'a pas laissé de
documents intimes, reste un mystère. On a publié
des volumes pour savoir s'il était tendre ou
cruel, honnête ou dépravé, janséniste ou non,
croyant ou hypocrite, ambitieux, méchant et
jaloux de tous. Alfred Masson-Forestier et
François Mauriac relient l'œuvre à la vie du
poète et noircissent Racine à plaisir : il
serait, à l'image de ses personnages, violent,
sadique, féroce, égoïste, haineux. Giraudoux, en
revanche, estime qu'il est tout à fait détaché
de son œuvre quand il écrit, et l'abbé Bremond
abonde dans son sens : « Dans les balances de la
poésie pure, l'humain pèse peu [...]. Les
aventures personnelles de Racine, jeune ou mûr,
ni ne me regardent ni ne m'intéressent. Une
foule d'êtres insignifiants lui ressemblent par
cet endroit. C'est sa poésie que je défends. »
Racine demeure le plus joué de nos poètes
tragiques, et, sauf à l'époque romantique, sa
gloire n'a point varié. De nos jours, il
continue à susciter, comme au début du XXe s.,
commentaires et passions. On l'a étudié selon la
méthode psychanalytique (Charles Mauron),
structuraliste (Roland Barthes), socio-marxiste
(Lucien Goldmann), selon la psychologie des
profondeurs (Georges Poulet et Jean
Starobinski). Le comportement de l'homme peut
s'en trouver éclairé, mais il est aussi
difficile d'établir un jugement éthique sur son
caractère et sur son œuvre. Quant à l'énigme de
Racine en tant que poète, elle reste entière.
Faut-il en revenir à ce que disait Vauvenargues
il y a plus de deux siècles ? « Personne n'est
plus original, personne n'éleva plus haut la
parole et n'y versa plus de douceur [...].
Serait-il trop hardi de dire que c'est le plus
beau génie que la France ait eu ? ».
Cette « douceur », c'est l'incantation verbale
de ce qu'Henri Bremond appelait poésie pure.
Dans Rhumbs, Paul Valéry, analyse la démarche de
la méthode racinienne : « Prodigieuse continuité
de Racine ! Il procède par de très délicates
substitutions de l'idée qu'il s'est donnée pour
thème [...]. Il n'abandonne jamais la ligne de
son discours. » Tout soumettre au chant,
c'est-à-dire à la magie sonore, est le charme
majeur et le secret de Racine. Sa poésie dépasse
de beaucoup l'action dramatique, si bien agencée
soit-elle, la vérité des caractères et des
situations, la mécanique des passions, si loin
que pénètre son regard ; la magie des vers en
dit plus long que le sens des mots, et c'est
pourquoi les réalisations scéniques de Racine
déçoivent un peu malgré le talent des
comédiens : c'est que le poète dramatique
sublime tout en chant de poésie pure et
s'adresse plus à ce qui existe en nous
d'instinctif et d'irrationnel qu'à notre
intelligence et à notre raison, comme le faisait
Corneille.
Un chant sans origine
L'étude du milieu provincial et des ancêtres de
Racine, tant paternels que maternels, ne jette
aucune lumière sur l'origine d'une vocation
littéraire à laquelle rien ne le prédestinait :
les deux familles occupaient des charges au
grenier à sel de La Ferté-Milon, où est né le
poète. Aucune fortune, aucune illustration,
aucune singularité ne les distinguait : le génie
de Racine ne s'explique pas. La mort précoce de
ses parents infléchit pourtant le cours de sa
vie : l'enfant, confié aux grands-parents
Racine, quitte la Ferté-Milon pour Port-Royal,
où il subira l'influence profonde des
« solitaires » et de leur doctrine. Sa
grand-mère, une fois veuve, se retire à l'abbaye
où sa fille Agnès a fait profession, et le jeune
garçon est admis en 1649 par charité aux Petites
Écoles, où il fait les trois classes de
grammaire et la première de lettres en recevant
les leçons de maîtres comme Nicole et Lancelot.
Ensuite, on l'envoie au collège de Beauvais, où
les Messieurs de Port-Royal comptent des amis.
Après avoir achevé là-bas sa seconde classe de
lettres et de rhétorique, il revient aux Granges
(1655), où il poursuit ses études, et surtout
celles de grec, sous la direction d'Antoine
Lemaistre. Excellent helléniste, Racine partage
avec La Bruyère, Boileau et Fénelon le privilège
de représenter de la façon la plus saisissante
l'héritage d'Athènes parmi les classiques
français. Mais, si sous les ombrages de
Port-Royal, il annote les tragédies de Sophocle
et d'Euripide, il y respire aussi ce terrible
climat spirituel et cette conception pessimiste
du monde, qui eurent sur un adolescent aussi
avide et passionné que lui une action si
décisive qu'on peut dire que, même pendant ses
années de dissipation mondaine, il n'a jamais
renié ni son Dieu ni sa foi. M. Hamon (Jean
Hamon, 1618-1687), médecin des solitaires de
Port-Royal, disait chaque matin cette prière :
« Je vivrai avec toi, mon Dieu, parce que tout
autre entretien est rempli de dangers. Je vivrai
de toi, parce que tout autre aliment est un
poison. Je vivrai pour toi, parce que celui qui
vit pour soi et qui ne vit pas pour toi ne vit
pas mais il est mort. » De M. Hamon, Racine a
appris qu'il demeure un solitaire, un solitaire
de Port-Royal ou du monde, aussi longtemps qu'il
n'anéantit pas sa solitude en se délivrant en
Dieu, en se livrant à Dieu. S'il préfère vivre
pour soi, s'il préfère le vertige de l'angoisse
et le tourment délicieux et coupable de
l'inquiétude d'où proviennent tous les vices
majeurs, il se retranche lui-même de la vie
essentielle et de la rédemption. Dans une telle
morale, l'amour ne peut être qu'une maladie
terrible et fatale, qui accable Phèdre, Roxane,
Hermione, puisqu'elle ne comporte ni sacrifice,
ni don de soi et ne figure qu'une forme
exacerbée de l'amour de soi.
Vivre pour soi
Il est normal qu'un jeune homme aussi impatient
de réussite et aussi doué que l'est Racine,
après avoir été imbu de préceptes si austères,
regimbe contre eux et s'engage d'abord sur la
route qu'on lui représente comme celle de la
perdition : Racine veut vivre pour soi. Comme il
est plus aiguillonné, semble-t-il, par
l'ambition que par la sensualité, c'est la
gloire, les honneurs de ce monde qu'il
recherche. Il fait son année de philosophie
(1658-1659) au collège d'Harcourt, où l'esprit
janséniste n'est pas persécuté. Il habite chez
son cousin Nicolas Vitard, alors intendant du
duc de Luynes. Dans la maison de ce parent, il
rencontre de jeunes mondains lettrés, auxquels
il soumet sans doute ses premiers vers, des
œuvres de circonstance (sonnet à la gloire de
Mazarin, poème sur une rougeole du roi) avec
lesquelles il espère capter l'attention et la
bienveillance des grands pour obtenir une
justification sociale et des pensions. De même
que le jeune Marcel Proust aspirera à avoir ses
entrées dans le faubourg Saint-Germain, le jeune
Racine rêve de sortir de son milieu bourgeois et
de fréquenter la société élégante, le bel air.
Ses dons littéraires peuvent servir à son
élévation ; aussi, malgré les avertissements de
Port-Royal, Racine se décide-t-il à devenir
écrivain. En septembre 1660, il publie, sans nom
d'auteur, à l'occasion du mariage du roi, la
Nymphe de la Seine à la Reyne. L'ode plaît à
Charles Perrault et surtout à Chapelain, qui
s'en souviendra plus tard. Racine connaît aussi
des déboires : une tragédie dont on n'a conservé
que le titre, Amasie, est refusée par les
comédiens du Marais, et une autre l'année
suivante (1661) par l'hôtel de Bourgogne. Rebuté
par ces insuccès, endetté aussi il part à
l'automne pour Uzès chez son oncle maternel, le
P. Antoine Sconin, vicaire général et official
de l'évêque d'Uzès : il espère obtenir un
bénéfice ecclésiastique, état qui ne
l'éloignerait pas de la littérature et
assurerait sa subsistance, car, sans fortune
personnelle, il ne peut attendre que la renommée
vienne à lui. « Je lis des vers, je tâche d'en
faire », écrit-il d'Uzès à l'abbé Le Vasseur. Si
le bénéfice escompté par son oncle le chanoine
ne lui échoit pas, il découvre du moins la
lumière méditerranéenne et la vivacité des
Languedociens : « Pour moi j'espère que l'air du
pays me va raffiner de moitié pour peu que j'y
demeure, car je vous assure qu'on y est fin et
délié plus qu'en aucun lieu du monde. » Il fait
de longues lectures, des rêveries plus longues
encore, et aussi des poésies. On peut se faire
une idée de leur ingéniosité et de leur badinage
par la longue lettre à La Fontaine du 4 juillet
1662.
De retour à Paris, Racine est plus résolu que
jamais à faire sa percée, et le plus vite
possible. L'engouement pour le théâtre, favorisé
par le jeune Louis XIV et sa cour, battant son
plein, il se décide à en profiter et à composer
des poèmes dramatiques. Comme tous les
débutants, il commence par imiter les auteurs
les plus en vogue à cette date : Corneille et
Quinault. Dans la Thébaïde ou les Frères
ennemis, dont le sujet est tiré des Sept contre
Thèbes d'Eschyle, il essaie de rivaliser avec
Corneille, maître incontesté du genre héroïque
et de l'éloquence politique. Point d'amour dans
la pièce et une catastrophe des plus
sanglantes : Racine s'y guinde un peu et
n'obtient qu'un succès d'estime (douze
représentations en un mois), bien que la troupe
de Molière ait monté la pièce avec soin (20 juin
1664). Le texte paraît la même année, en
automne, avec une épître dédicatoire au duc de
Saint-Aignan, qui a encouragé Racine dès son ode
de la Renommée aux Muses. Avec Alexandre le
Grand, Racine se tourne vers Quinault, qui,
avant de devenir le librettiste de Lully,
triomphait dans des tragédies de style doucereux
et galant : le 4 décembre 1665, les comédiens de
Molière jouent pour la première fois Alexandre
le Grand avec La Grange dans le rôle titulaire
et la Du Parc « brillante comme une Diane » dans
celui d'Axiane. Cette fois, on reproche à
l'auteur de faire la part trop belle à l'amour,
de transformer Alexandre en Amadis, en Céladon,
mais la pièce, censurée par Corneille, par
Saint-Évremond, plaît au roi, au duc d'Orléans,
au grand Condé, au duc d'Enghien. Elle paraît en
librairie au début de l'année suivante avec une
dédicace au roi : « Sire, voici une seconde
entreprise qui n'est pas moins hardie que la
première. Je ne me contente pas d'avoir mis à la
tête de mon ouvrage le nom d'Alexandre, j'y
ajoute encore celui de Votre Majesté,
c'est-à-dire que j'assemble tout ce que le
siècle présent et les siècles passés peuvent
fournir de plus grand. » Racine semble ne pas
être satisfait de l'interprétation, puisqu'il
porte aussitôt sa pièce à l'hôtel de Bourgogne :
les « Grands Comédiens » l'affichent le
18 décembre 1665, alors que le Palais-Royal la
joue pour la sixième fois. Ce procédé scandalise
Molière, qui se brouille pour toujours avec
Racine.
L'amour du théâtre conduit aux liaisons avec les
comédiennes : Racine s'éprend de la Du Parc, qui
le paie de retour. Désormais, les liens avec
Port-Royal se distendent, le jeune dramaturge,
enivré de ses succès, entendant bien persévérer
dans la voie criminelle du théâtre. Selon les
époques, l'Église a plus ou moins toléré les
spectacles ; avant que Bossuet ne fulmine contre
le théâtre, ce sont les jansénistes qui
l'attaquent. Racine, se sentant visé, répond. La
rupture avec Port-Royal est consommée.
De 1664 à 1666, Nicole a publié dix-huit
lettres, à l'imitation des Provinciales, où il
défend l'« héritage imaginaire » de Jansénius,
et, dans les huit dernières, il s'en prend, à
travers Desmarets de Saint-Sorlin, aux romans et
aux pièces de théâtre : « Un faiseur de romans
et un poète de théâtre est un empoisonneur
public, non des corps, mais des âmes des
fidèles, qui se doit regarder comme coupable
d'une infinité d'homicides spirituels. » « Mon
père se persuada que ces paroles n'avaient été
écrites que contre lui », dit Louis Racine. En
tout cas, Racine publie en janvier 1666 une
Lettre à l'auteur des « Hérésies imaginaires »
et des « Deux Visionnaires », où il exerce sa
verve sur Port-Royal et ridiculise le
discernement de la mère Angélique Arnauld. Avec
une méchanceté concertée, il s'en prend aux
personnes et ne discute pas sur le fond du
problème. Il en appelle au public : a raison
celui qui met les rieurs de son côté. Nicole
fait répondre deux de ses amis ; Racine leur
répond à son tour en mai, mais, sur le conseil
de Boileau, ne publie pas la lettre. En mai
1667, il écrit une préface pour une édition de
ces deux lettres, qu'il a l'intention de publier
réunies, mais Port-Royal fait pression sur
Nicolas Vitard et celui-ci sur Racine, si bien
que l'affaire n'a pas de suite. Ce qu'on a
appelé la « querelle des imaginaires » montre
qu'à cette date Racine a trahi la morale de
M. Hamon : il vit pour soi. Il a misé sur le
monde et gagné son pari. L'amour du théâtre et
de la littérature le tient ; l'appétit de
considération mondaine et de gloire officielle
l'occupe aussi : Racine le déclare tout net à
ses anciens maîtres. Le seul principe qu'il
admette sert de conclusion à sa première
Lettre : « Il faut que chacun suive sa
vocation. »
La sienne n'est pas de se retrancher du monde et
de s'exercer dans la solitude à une morale
austère. Racine avait figuré sur la première
liste, dressée par Chapelain, des gratifications
royales accordées aux gens de lettres : en mai
1667, la somme est portée de 600 à 800 livres.
D'autre part, le prieuré de Sainte-Pétronille de
l'Épinay lui est attribué. Voilà donc assurée
son indépendance. Il lui reste à frapper un
grand coup : ce sera Andromaque, le 17 novembre
1667, dont le succès ressemble à celui du Cid
Désormais, Corneille sait qu'il a un rival. Si
ses vieux partisans résistent, la jeune
génération, et d'abord le Roi et sa cour, se
déclare pour Racine. Après l'héroïsme soutenu de
Corneille, ses personnages hors du commun, ses
actions complexes et surchargées, sa rhétorique
et son style fortement marqués par l'époque de
Louis XIII, Racine se dresse comme le champion
du réalisme, de la vérité, du naturel, de la
simplicité de langage, de tout ce qui constitue
les principes de l'école de 1660 et que Boileau
recueillera en 1674 dans son Art poétique. Dès
Andromaque, il apparaît comme le poète de
l'amour, non plus l'amour courtois, idéal et
précieux qui a prévalu jusqu'à cette date, mais
l'amour instinctif, irrésistible, tout-puissant,
passion sans doute trop chargée de faiblesse,
comme dit Corneille, mais passion vraie et dont
chacun reconnaît la profondeur et la vérité.
Racine édite sa pièce sans attendre et la dédie
à la princesse qui a le plus de puissance sur
l'esprit du roi, à Henriette d'Angleterre. Façon
détournée de faire sa cour, mais qui ne manque
pas de plaire.
La réussite
Alors commence pour le poète une extraordinaire
décennie, où il atteindra tous les buts qu'il
s'était fixés : réussite littéraire confirmée
par sa victoire sur Corneille avec Bérénice
(1670) et son entrée à l'Académie française
(1673) ; réussite mondaine quand il est nommé
historiographe du roi (1677) et qu'il accompagne
Louis XIV à Versailles, à Marly, aux armées. Six
fois, il suit le monarque dans ses campagnes (février-avril 1678,
mai-juillet 1683, mai-juin 1687, mars-avril 1691,
mai-juillet 1692, mai-juin 1693), mais il prend
peu de notes – Boileau non plus d'ailleurs –, de
sorte que l'histoire monumentale du grand roi ne
verra jamais le jour.
Cette décennie 1667-1677, faste dans l'existence
de Racine, nous stupéfie par le nombre, la
diversité et l'importance des chefs-d'œuvre, qui
vont d'Andromaque à Phèdre. Il y a là de quoi
étourdir un esprit rassis et déconcerter une
volonté plus inflexible que la sienne, mais
Racine suit sa ligne sans écart, sans émoi
apparent, et cette fermeté de caractère n'est
pas moins extraordinaire que la géniale
production de ses chefs-d'œuvre ; elles se
fortifient et s'engendrent l'une l'autre. Si
Racine n'avait pas eu une nature d'exception, il
n'aurait pas produit coup sur coup les tragédies
qui font sa gloire.
Racine a-t-il composé les Plaideurs (1668) parce
que Corneille avait écrit des comédies ou pour
provoquer Molière ? Ces trois actes, d'une
gaieté amère et désenchantée, manifestent un
esprit satirique et méchant qui montre quel
redoutable homme de lettres il a dû être avant
sa conversion. Racine ne récidivera pas dans le
genre comique et, avec Britannicus
(13 décembre 1669), il attaque Corneille sur son
propre terrain : un sujet romain et la
politique. Cependant, il prend garde de donner
la précellence à la peinture des caractères et
des passions – ambition, égoïsme, luxure,
monstruosité –, où il sait qu'il est sans rival.
La pièce, d'apparence plus froide qu'Andromaque,
n'obtint qu'une approbation mitigée. « Le succès
ne répondit pas d'abord à mes espérances »,
confesse Racine. Ce succès vint ensuite, il ne
s'est pas démenti. Claudel admire ce « sévère et
sculptural premier acte de Britannicus, où l'on
ne trouverait pas une cheville, pas une
impropriété, pas un mot de trop, où tout porte
le caractère de la nécessité » (Positions et
propositions).
La légende veut que ce soit Henriette
d'Angleterre qui ait institué une sorte de duel
entre Corneille et Racine sur le sujet de
Bérénice : en fait, on ignore si le concours a
été accepté par l'un ou par l'autre. Le premier,
fidèle à son système, a composé avec Tite et
Bérénice une comédie héroïque où la politique
occupe la première place et où une double
intrigue complique l'action ; le second a écrit
un drame d'amour, une manière d'élégie, a dit
Voltaire, où la simplicité d'action va de pair
avec l'intensité de l'émotion. Deux conceptions
de l'art dramatique s'affrontaient ; les
contemporains jugèrent que Racine gagnait le
prix, et la postérité a ratifié cette opinion.
Bérénice, que la dédicace place sous la
protection de Colbert, se défend d'elle-même ;
la préface montre assez que l'auteur a pris
conscience de son triomphe. Racine se flatte
d'avoir su attacher pendant cinq actes ses
spectateurs « par une action simple, soutenue de
la violence des passions, de la beauté des
sentiments et de l'élégance de l'expression ».
On sait que Titus, devenu empereur, est décidé à
se séparer de Bérénice ; quand la tragédie
commence, sa résolution est déjà prise, et toute
l'action consistera à l'annoncer à la reine de
Palestine et à la faire accepter d'elle.
La pièce qui excite la plus vive curiosité est
Bajazet, tragédie turque (5 janvier 1672).
Depuis l'ambassade à Versailles, en décembre
1669, de Soliman Aga, l'Empire ottoman était à
la mode. Racine mit à profit le goût de
l'exotisme pour présenter un sujet contemporain,
qu'il affirmait historique – il cite ses sources
– et scrupuleusement observé quant aux mœurs,
aux coutumes de la nation turque et à l'histoire
des sultans ottomans. Ses adversaires lui
reprochèrent de ne pas avoir fait des
personnages vraiment turcs ; ce qui nous frappe,
au contraire, c'est l'exactitude de son
information et la valeur de la couleur locale :
succession toujours difficile des sultans, loi
du fratricide promulguée par Mehmet II,
liquidation des grands vizirs, importance des
janissaires et de leurs intrigues, mépris de la
mort, valeur de l'amitié et des liens familiaux,
idéalisation de l'amour, qu'attestent les
poésies de divan. La tragédie alla aux nues
(« Bajazet enlève la paille », dit Mme de
Sévigné). Le combat à mort que se livrent la
sultane Roxane et la princesse Atalide – jouée
par la Champmeslé – pour s'assurer de l'amour de
Bajazet passionna le public : c'était voir aux
prises la ruse avec la férocité, la renarde avec
la tigresse.
Avec Mithridate (1673), Iphigénie (1674) et
Phèdre (1677), Racine revient aux sujets
antiques : la grandeur de Rome dans le
Proche-Orient pour la première de ces tragédies,
l'histoire légendaire de la Grèce pour les deux
autres. Il retrouve le drame sacré, où domine la
volonté des dieux, où l'humain ne se sépare pas
encore du sacré ; il remonte d'Euripide à
Eschyle.
Chez Eschyle comme chez Racine, les forces
supérieures à l'homme sont réalisées par les
passions humaines. L'acte est le résultat de la
pensée, et la pensée le commentaire profond de
l'acte. Racine fait sans cesse progresser le
drame par la psychologie. Nous n'avons pas
d'exposition de caractères ou d'actions, mais
des évolutions et des crises. Eschyle, tout
proche de la tradition religieuse hellénique,
part de notions surhumaines, que Racine,
instruit par les jansénistes, retrouve
spontanément au fond de l'homme. Racine a conçu
la « nature humaine », ce qu'il a cru être sa
perversion ou sa pureté prédestinée ; il est
allé d'Andromaque à Phèdre, c'est-à-dire de la
figure légendaire à l'image mythique, de la
veuve d'Hector à la petite-fille du Soleil. Son
dernier mot ne pouvait être que Dieu : il le
chanta par deux fois, et sur l'ordre de Louis XIV,
dans Esther (1689), dans Athalie (1691).
L'évolution de son œuvre traduit celle de sa
pensée.
Du bonheur des conventions
Racine n'est pas un créateur de système
dramatique, un inventeur de formes comme
Corneille : il a pris la tragédie dans l'état où
elle se trouvait de son temps et s'est soumis à
des règles dont il reconnaissait le bien-fondé
et qu'il utilisa parce qu'il les sentait en
accord avec son génie. Il n'a rien d'un
doctrinaire et jamais ne songea, comme son
illustre rival, à composer des œuvres
comparables aux Discours sur le poème
dramatique. Dans ses préfaces, il n'expose pas
de théorie ; il se contente de répondre aux
attaques de ses ennemis. C'est qu'il accepte
sans réserve les règles qui régentent le théâtre
depuis 1630 : les fameuses trois unités, les
bienséances, la dignité tragique et le bon goût.
Il a pourtant préféré à l'invraisemblable vrai
de Corneille la vraisemblance et aux intrigues
implexes et complexes de ce dernier la
simplicité de l'action. Faire quelque chose de
rien lui a paru le dernier mot de l'art. Il a
fait plus encore : il a utilisé les conventions
de la tragédie pour créer un univers clos,
tendu, surchauffé, où se déroule avec rigueur la
mécanique des passions, où se manifeste dans
toute sa dureté la volonté des dieux. Le libre
arbitre est un vain mot : nous sommes le jouet
de forces qui agissent à notre place, nous
sommes damnés ou sauvés malgré nous. C'était
prendre le contre-pied de l'éthique cornélienne,
qui fait confiance à la volonté, au courage et à
la raison de l'homme. Si Phèdre apparaît comme
le drame de l'amour par excellence, c'est parce
que les décisions, les efforts et les
entreprises des principaux personnages se
brisent devant les arrêts du Destin et devant
Vénus, qui les exécute.
Racine, envié, discuté, n'a pas joui
tranquillement de son triomphe. Chacune de ses
pièces fit lever cabales, libelles, parodies et
pamphlets, qui témoignèrent à la fois de ses
succès et de l'acharnement d'une opposition qui
ne désarma pas. À Andromaque répondit la Folle
Querelle, une pièce de Subligny (1668), à
Britannicus et à Artémise et Poliante une
nouvelle de Boursault (1670), à Bérénice la
contre-épreuve de Corneille (1670), à Iphigénie
celle de Leclerc et de Coras (1675), à Phèdre
celle de Pradon (1677), qui suscita une cabale
célèbre. Les auteurs envieux, les partisans de
Corneille, tous ceux que faisait enrager
l'insolente élévation de Racine se sont unis
pour abattre celui-ci. Personne ne peut dire
qu'ils y soient parvenus, bien qu'après la
cabale de Phèdre Racine ait renoncé au théâtre,
car aucun document ne nous éclaire sur ses
dispositions d'esprit et ses désirs pendant la
décennie décisive. Aucune lettre, aucun journal
intime pour nous renseigner. Racine lui-même ne
s'est pas expliqué sur ce sujet, pas plus qu'il
n'a dit à quel point il fut attaché aux deux
comédiennes qu'il a aimées : la Du Parc, qui
mourut en décembre 1668 (on rapporte qu'il en
éprouva un réel chagrin), et la Champmeslé
(1642-1698), qu'il fit débuter à l'hôtel de
Bourgogne dans le rôle d'Hermione au printemps
de 1669. Le poète qui a décrit avec le plus
d'acuité douloureuse et de grandeur l'amour
jaloux, possessif, violent et morbide sembla
avoir partagé paisiblement sa maîtresse avec
d'autres amants et avoir toléré son mari, le
comédien Champmeslé : une épigramme célèbre de
Boileau en témoigne. Ce n'est pas sur lui-même
que Racine a étudié les effets et les ravages de
l'amour-maladie : son imagination, sa
sensibilité, ses dons littéraires ont fait leur
office. L'œuvre d'art n'est pas une confidence,
mais une expérience où l'artiste doit dépasser
ses sentiments et ses idées : c'est là que se
manifeste le génie. Racine ne s'engagea dans
aucune autre passion que celle de la
littérature ; les femmes ne lui ont pas fait
perdre la tête. Son fils Louis dira plus tard
pour expliquer cette réserve : « À cause de la
tendresse de son cœur, il regardait l'amour
comme plus dangereux encore pour lui que pour un
autre. » Aussi n'est-ce pas ses liaisons ni ses
incartades de jeunesse qu'il déplorera une fois
converti, mais ses moqueries sur Port-Royal et
son oubli de Dieu.
Ce que nous savons avec certitude, c'est que la
Champmeslé, formée par Racine, interprétait à
ravir les héroïnes de ses tragédies et modulait
selon ses vœux le « chant » racinien. Mme de
Sévigné se trompe quand elle assure que Racine
écrit des pièces pour la Champmeslé, non pour
les siècles à venir ; elle ne se trompe pas
quand elle la nomme « la plus merveilleuse
comédienne que j'aie jamais vue ». Un recueil
anonyme loue la voix agréable de la Champmeslé
et déclare que celle-ci sait la conduire avec
beaucoup d'art et qu'elle « y donne à propos des
inflexions si naturelles qu'il semble qu'elle
ait véritablement dans le cœur une passion, qui
n'est que dans sa bouche ».
La « conversion »
La charge d'historiographe du roi – que Racine
reçut en 1677, conjointement avec Boileau et
avec une gratification de 6 000 livres – était
incompatible avec la pratique du théâtre et avec
la fréquentation des comédiennes : il fallait
rompre avec des habitudes chères ou bien
renoncer à une dignité inespérée. Selon l'usage,
la charge d'historiographe revenait à des gens
de qualité : Louis XIV, en choisissant deux
bourgeois, surprit la Cour et fit beaucoup de
mécontents. Mme de Lafayette et Mme de Sévigné
laissent entendre que cette nomination explique
à elle seule le mariage de Racine et son
éloignement du théâtre ; le poète, ayant déjà
atteint la gloire littéraire, n'allait pas
laisser échapper la gloire mondaine, qu'il
n'avait pas encore et qu'il n'avait cessé de
poursuivre depuis la Nymphe de la Seine à la
Reyne. Le dégoût provoqué par la cabale de
Phèdre, la lassitude d'un genre de vie dont il
avait épuisé les plaisirs, l'accusation de la
Voisin dans l'Affaire des poisons ne seraient
que des circonstances secondaires : cela
n'aurait pas suffi à déterminer sa résolution.
Racine songeait pourtant à écrire une Iphigénie
en Tauride (la Bibliothèque nationale possède le
plan du premier acte) et, selon le témoignage de
ses deux fils, un Œdipe et une Alceste.
Si la nomination d'historiographe explique
l'abandon du théâtre, entraîne-t-elle la
conversion ? Boileau, à qui échut le même
honneur, ne modifia pas son genre de vie. C'est
ici que se place l'événement le plus discuté de
l'existence de Racine, sa conversion. Pour les
croyants, point de problème : la grâce de Dieu,
si elle ne tombe pas au hasard, vient à son
heure. Racine en était arrivé à cette conviction
qu'il devait choisir entre Dieu et le théâtre ;
Dieu l'a emporté, et Racine est revenu à la
religion de son enfance ; il est entré
spirituellement à Port-Royal et a essayé de
mettre en pratique la prière de M. Hamon : vivre
pour Dieu. Mais, pour les indifférents et les
sceptiques, un tel revirement fait scandale ;
ils l'expliquent par l'opportunisme, la
courtisanerie, voire l'hypocrisie. Ils déclarent
que Racine adopta délibérément une attitude en
conformité avec sa nouvelle position sociale,
avec l'évolution des mœurs et de la Cour. Le
règne de Mme de Montespan allait bientôt finir,
et celui de Mme de Maintenon commencer. Racine,
qui a « cultivé » (c'est Boileau qui parle)
l'une et l'autre, ne pouvait aider davantage à
sa carrière de courtisan qu'en affectant la
dévotion. Ils font remarquer que Racine
n'interdit jamais la représentation de ses
tragédies profanes, qu'il corrigea avec soin les
éditions collectives de ses œuvres (1687 et
1697) et qu'il s'entendit à constituer sa
fortune, puisqu'en 1696 il acheta pour la somme
énorme de 55 000 livres une charge de
conseiller-secrétaire du roi. Déjà en 1690,
Racine avait obtenu une charge de gentilhomme
ordinaire de la chambre en versant 10 000 livres
à la fille du précédent titulaire. Son
anoblissement lui valut des armoiries qu'il fit
enregistrer : un cygne d'argent becqué et membré
de sable sur champ d'azur. En 1695, Louis XIV
lui donna l'appartement du marquis de Gesvres au
château de Versailles et, honneur suprême, il
l'invita à Marly. Les détracteurs de Racine
jugent qu'un tel souci des honneurs et des biens
temporels ne s'accorde pas avec la dévotion.
C'est là un point de vue d'hommes modernes ;
ceux qui vivaient sous un monarque de droit
divin en jugeaient autrement : à leurs yeux,
Racine s'était « converti ».
Après son mariage avec Catherine de Romanet, une
parente de son cousin Nicolas Vitard, en 1677,
Racine vécut en bon époux et en bon chrétien.
Ses sept enfants crurent tous avoir une vocation
religieuse : quatre de ses filles entrèrent dans
les ordres ; seule l'aînée se maria. Racine
détourna ses fils (dont Louis [1692-1763]) de
toute activité littéraire ou artistique et les
exhorta à la piété la plus stricte. Il s'efforça
de réparer le mal qu'il avait causé à Port-Royal
en défendant autant qu'il le pouvait une secte
toujours plus menacée, en plaidant sa cause
auprès de Mme de Maintenon, enfin en écrivant
l'admirable Abrégé de l'histoire de Port-Royal,
sa dernière œuvre, dont Raymond Picard dit :
« L'extrême humilité de l'écrivain qui s'efface
devant la solennité des faits édifiants qu'il
rapporte donne au récit une pureté admirable ;
on ne saurait pousser plus loin le
dépouillement. Chaque phrase a je ne sais quelle
intensité contenue, et les événements semblent
se dérouler à la lumière éternelle de Dieu.
Mais, quand on essaie de rendre compte de ces
prestiges du style, on ne trouve qu'une facile
transparence et une merveilleuse fluidité. Ce
que l'on découvre dans cette prose, ce sont,
tout naturellement réunies, des qualités
contradictoires : la clarté et la subtilité, la
rigueur et l'aisance, la grandeur et la
simplicité. » Celles-là même que l'on admire
dans son théâtre : le prosateur et le poète
dramatique se confondent.
Une tragédie sacrée
Une circonstance imprévue allait permettre à
Racine de revenir au théâtre sans contredire à
la résolution qu'il avait prise : sujets sacrés,
représentations privées, accomplissement d'un
souhait de Mme de Maintenon pour Esther, d'un
ordre du roi pour Athalie. Quand elle eut fondé,
en 1686, la maison de Saint-Cyr, Mme de
Maintenon demanda à Boileau et à Racine d'en
corriger les constitutions. Elle songea ensuite
pour la récréation de ses demoiselles à un
« poème moral » qui unît la piété au
divertissement et où les passions de l'amour
n'eussent point de part. Elle pressentit Racine
à ce sujet ; le poète choisit l'histoire
d'Esther et, flattant le goût du roi pour
l'opéra, il adjoignit à l'action tragique des
chœurs, que J.-B. Moreau mit en musique. La
pièce fut créée avec un immense succès à
Saint-Cyr le 26 janvier 1689 (voir les Souvenirs
de Mme de Caylus, qui jouait la Piété, puis
Esther). Elle ne fut montée au Théâtre-Français
que le 8 mai 1721, avec, dans le rôle titulaire,
une actrice idolâtrée du public, Mlle Duclos,
avec Baron et Adrienne Lecouvreur. Le parti des
dévots reprocha à Mme de Maintenon d'avoir, avec
le théâtre, introduit le trouble et les
tentations à Saint-Cyr ; aussi Athalie fut-elle
donnée le 5 janvier 1691 sans décors et sans
costumes particuliers, en présence du roi et de
quelques grands seigneurs. La Comédie-Française
en fit la création en 1716, avec Mlle Desmares
en Athalie et Beaubourg en Joad. La musique des
chœurs fut confiée au même musicien, J.-B.
Moreau. Athalie est généralement tenue pour le
chef-d'œuvre de Racine, comme Polyeucte pour
Corneille. Grâce aux chœurs et à la musique,
elle se rapprochait de la tragédie grecque ; le
sujet, emprunté à la Bible, permettait à
l'auteur de rivaliser avec Eschyle et
d'atteindre à sa grandeur. Celui-ci reflétait
sur la scène la volonté des dieux avec un
respect religieux et une émotion sacrée. Racine
traduit la volonté de Dieu telle qu'elle s'est
manifestée dans le peuple de la Promesse, et la
foi du poète dans l'accomplissement des
promesses et dans les vues de la Providence
divine sur l'humanité donne à sa dernière pièce
une grandeur et une universalité que n'avaient
pas les tragédies précédentes. Voltaire a écrit
qu'« Athalie est peut-être le chef-d'œuvre de
l'esprit humain ». Tout drame, en nous ramenant
à nous-mêmes et à notre condition, nous ramène à
Dieu.
Racine ne démentit pas sa piété jusqu'à ses
derniers instants. Il avait, par testament,
exprimé le désir d'être inhumé à Port-Royal aux
pieds de la fosse de M. Hamon. C'était une façon
d'exprimer son repentir et la sincérité de ses
sentiments religieux. Les quatre Cantiques
spirituels qu'il composa pour Saint-Cyr en 1694,
admirables par la grâce, le naturel et
l'élévation de la pensée, montrent qu'il avait
mis tous ses dons au service de Dieu. Un zèle
imprudent pour Port-Royal à une époque où la
persécution se faisait sentir le brouilla avec
Mme de Maintenon et le mit en demi-disgrâce à la
Cour. Après avoir souffert d'un abcès au foie,
Racine mourut chrétiennement le 21 avril 1699.
Louis XIV lui accorda la sépulture à Port-Royal.
© Larousse / VUEF 2003