Écrivain français
(La Devinière, près de Chinon, vers 1494-Paris
1553).
La vie
La biographie de Rabelais est pleine d'énigmes
déconcertantes, mais elle est pourtant riche en
enseignements qui facilitent la compréhension de
son œuvre. Antoine Rabelais, son père, était
avocat au siège royal de Chinon et apparenté aux
plus grandes familles de sa province. Des
données solides nous font défaut au sujet de
l'enfance et des études de François. Fut-il
novice au couvent de La Baumette, près
d'Angers ? Rien de certain. Plus tard, il prend
l'habit franciscain au couvent de
Fontenay-le-Comte, en Poitou, où il fait la
connaissance de Pierre Amy, qui l'initie aux
études grecques et l'encourage à écrire à
Guillaume Budé (1467-1540). Il entre aussi en
relation avec les érudits de la région,
notamment André Tiraqueau (vers 1480-1558) et
Amaury Bouchard. Tout au long de sa carrière, il
sait conserver des protecteurs puissants. Grâce
à Geoffroy d'Estissac, qui l'attache à sa
personne en qualité de secrétaire, il passe, en
1524-1525, chez les bénédictins de Maillezais,
où il peut poursuivre plus librement ses études.
Il se lie alors avec le rhétoriqueur Jean
Bouchet (1476-1559), de Poitiers, et Antoine
Ardillon, abbé de Fontenay-le-Comte. Dans ce
monde provincial et rural, Rabelais découvre les
cercles de lettrés, de religieux savants,
d'officiers de justice et de magistrats. Dans
des circonstances inconnues, il quitte, en 1527,
son froc de bénédictin pour devenir prêtre
séculier, et il parcourt la France, s'arrêtant,
comme l'attestent quelques épisodes de son
œuvre, dans plusieurs villes universitaires en
renom (Bourges, Orléans, Paris, Toulouse...). En
1530, on le retrouve à Montpellier, où il
s'inscrit à l'école de médecine et où il donne
des cours sur Hippocrate et Galien. Grandes
devaient être ses connaissances et son
expérience puisque, au bout de deux mois
d'études, il reçut le grade de bachelier. À
Montpellier s'achève sa formation
intellectuelle : il noue une solide amitié avec
le médecin Guillaume Rondelet (1507-1566) et il
se rend compte que tout le savoir humain n'est
pas dans les livres. Nommé ensuite médecin de l'hôtel-Dieu,
il s'installe à Lyon, et c'est dans cette cité
alors débordante d'activité littéraire qu'il
connaît la période la plus féconde de son
existence. Non seulement son cercle de relations
s'élargit (Étienne Dolet [1509-1546], Mellin de
Saint-Gelais [1491-1558], Macrin [Jean Salmon,
1490-1557]), mais il correspond aussi avec
Érasme, qu'il vénère comme son père spirituel.
Viennent les voyages en Italie : il y accompagne
d'abord son nouveau protecteur, l'évêque de
Paris Jean du Bellay (1492-1560), chargé d'une
délicate mission auprès de Clément VII. Après
l'« affaire des Placards » (1534), Jean du
Bellay, nommé cardinal, l'emmène de nouveau :
Rabelais voit alors à Ferrare la cour d'Hercule II
d'Este et de Renée de France, à Rome la cour de
Paul III ; il parcourt Florence, où régnait le
duc Alexandre de Médicis. Dans ses lettres à
Geoffroy d'Estissac, nous possédons une
chronique variée de la vie romaine. Du Bellay
réserve une place pour son médecin dans son
abbaye bénédictine de Saint-Maur-des-Fossés,
mais celui-ci reprend vite sa vie errante pour
se livrer à l'étude et à la pratique de la
médecine. De retour à Montpellier pour achever
ses études, il est licencié le 3 avril 1537 et
docteur le 22 mai. Il pratique son art à Lyon et
il fait, à Montpellier, des leçons sur les
traités d'Hippocrate. En 1540, il se rend en
Italie aux côtés de Guillaume du Bellay
(1491-1543), seigneur de Langey, gouverneur du
Piémont, mais il a la douleur de le perdre en
1543 et de ramener au Mans, où il est inhumé,
l'ami décédé. Il voit disparaître cette même
année son premier protecteur, Geoffroy
d'Estissac. Après la mort de Langey, qui fit sur
lui une impression profonde, on perd sa trace
pendant deux ans. En 1546, le Tiers Livre, comme
ses devanciers, est condamné par la Sorbonne.
Cela justifie-t-il la retraite de l'auteur à
Metz, ville d'Empire ? À l'occasion de son
troisième voyage à Rome, où Jean du Bellay
l'appelle, Rabelais écrit une « Relation des
fêtes données à l'occasion de la naissance de
Louis, duc d'Orléans », qu'il fera imprimer à
son retour sous le titre de Sciomachie. Grâce à
son protecteur, il obtient les cures de
Saint-Martin de Meudon et de
Saint-Christophe-du-Jambet, dans la Sarthe ; par
la recommandation du cardinal de Châtillon, Odet
de Coligny (1517-1571), il reçoit un privilège
pour faire imprimer tous ses ouvrages. Que
devient-il ensuite ? En janvier 1553, il résigne
ses cures, et il meurt à Paris, le 9 avril.
La légende d'un Rabelais ivrogne et bouffon
s'est formée du vivant même de l'écrivain. Il
apparaît ainsi dans l'épitaphe que Ronsard
compose pour lui en 1554 ; l'historien Jacques
de Thou le peint sous le même aspect et nous dit
qu'« il se livra tout entier à une vie dissolue
et à la goinfrerie ». L'imagination des lecteurs
n'a jamais cessé de broder sur ces thèmes.
La Bruyère écrira que le livre de Rabelais est
incompréhensible, que c'est « une énigme, quoi
qu'on veuille dire, inexplicable ». Pour
d'autres, qui s'efforceront de percer son
secret, il est une sorte de philosophe et de
mage : Voltaire voit en lui « un philosophe
ivre » ; Chateaubriand le range parmi les « génies-mères »
de l'humanité, et Victor Hugo le qualifie de
« gouffre de l'esprit » pour son « rire
énorme ». Silène contrefait dissimulant une fine
drogue ? « Folastries » ou pensée hermétique ?
Sa figure et son œuvre présentent l'ambiguïté du
prologue de Gargantua. Rabelais fut
essentiellement un homme de la Renaissance. S'il
nous invite à rechercher la « substantifique
moelle », il apporte aussi la guérison par le
rire. Il goûta tous les plaisirs de la vie ; il
apprécia la grandeur de Rome, le charme des
jardins de Saint-Maur, les châteaux de la Loire
et les tavernes de Chinon et de Paris, sans
parler du « bon vin de Languedoc qui croît à
Mirevaulx, Canteperdrix et Frontignan ». Médecin
fort savant, il fut le familier des grands de
son temps ; « amateur de pérégrinité » comme son
Pantagruel, il rechercha toujours un savoir
nouveau. Il aima par-dessus tout l'indépendance,
la liberté, et il fit une entière confiance en
la bonté de la nature. En dehors du récit des
aventures de ses géants, il publie de savants
travaux qui sont d'un humaniste pur et qui
donnent une idée des curiosités encyclopédiques
de l'époque. Outre ses lettres à Budé, à Érasme,
à Geoffroy d'Estissac et au cardinal du Bellay,
il donne chez Sébastien Gryphe, à Lyon, une
édition des Aphorismes d'Hippocrate, et, dans
son désir de vulgariser les textes importants,
il publie les lettres du médecin italien
Giovanni Manardi (1462-1536) et un texte
juridique, le Testament de Cuspidius. En 1534,
sa publication de la Topographia antiquae Romae
de Bartolomeo Marliani révèle son goût pour la
Rome antique et pour l'archéologie. Enfin, sa
facétieuse Pantagruéline Prognostication
prolonge la vogue des almanachs. Mais il demeure
pour nous l'immortel conteur des « faits et
prouesses épouvantables » de Pantagruel.
Délassement d'érudit ou « repos de plus grand
travail » que savent s'accorder les humanistes
de la Renaissance ?
Mouvements du roman
Le cycle pantagruélique commence par Horribles
et Épouvantables Faits et prouesses du très
renommé Pantagruel, roy des Dipsodes (Lyon,
1532), qui contient l'histoire du fils avant
celle du père, et qui deviendra plus tard le
Second Livre. Rabelais se réclame dans le
prologue des Grandes et Inestimables Chroniques
du grand et énorme géant Gargantua, et,
profitant de leur succès, il se propose d'écrire
« un autre livre de même billon ». Ce livret
populaire, publié à Lyon en 1532, narrait les
exploits de Gargantua et il en fut vendu, nous
dit-il, plus d'exemplaires en deux mois « qu'il
ne sera acheté de Bibles en neuf ans ». La
conception rabelaisienne s'inscrit d'autre part
à la suite des Maccheronee (1517) de Teofilo
Folengo et du Il Morgante maggiore (1483) de
Luigi Pulci, qui présentent la force, l'appétit
et la bonhomie d'un géant entouré de compagnons
aux noms symboliques. Pantagruel doit le sien au
petit démon qui, dans la littérature des
Mystères, avait le don de faire naître la soif ;
il sera roi des Dipsodes, des assoiffés.
Adoptant le plan traditionnel des romans de
chevalerie : naissance, « enfances », prouesses,
Rabelais ajoute à ces aventures fabuleuses
quelques éléments facétieux qui reflètent les
mœurs et les usages de l'époque. Mais ce roman
comique porte, dans sa parodie même, une
pensée : on y remarque notamment la critique des
vieilles disciplines, des lectures scolastiques
de l'abbaye de Saint-Victor, des excès pédants
de l'écolier limousin, des pratiques de
procédure (argumentation par signes, débat des
deux gros seigneurs). À côté des fantaisies
turbulentes de l'inquiétant Panurge, dont la
ruse est mise au service de la force du géant
quand elle ne se satisfait pas de simples farces
bouffonnes, et de l'étonnante descente d'Épistémon
aux Enfers, la belle lettre de Gargantua à
Pantagruel étudiant à Paris nous offre un
tableau enthousiaste des progrès de
l'humanisme : « Science sans conscience n'est
que ruine de l'âme. » C'est un hymne à la gloire
de la Renaissance. Par ses maladresses de
composition, par son apparente improvisation,
par la jeunesse et la provocante insolence de sa
pensée, Pantagruel est un « roman de verve »,
comme le définit justement V. L. Saulnier ;
Rabelais ne peut dissimuler son heureux
tempérament ni sa joie de vivre.
Encouragé par le succès de Pantagruel, Rabelais
publie en 1534 la Vie inestimable du grand
Gargantua, ajoutant ainsi les prouesses du père
à celles du fils. Le volume précédent lui
fournit le cadre : les enfances, les années
d'étude, les exploits guerriers, mais ce n'est
plus la description « gigantesque » qui occupe
le premier plan. Après l'ivresse joyeuse des
premiers chapitres, il donne à ses fantaisies un
fond plus important de réalité. Abel Lefranc l'a
clairement montré à propos du cadre chinonais de
la guerre picrocholine (le gué de Vède, l'abbaye
de Seuilly, la Roche-Clermault), qui atteste les
rapports avec l'histoire locale, voire la
chronique villageoise, comme à propos de la
description de Thélème. Rabelais a désormais
pris conscience de son pouvoir, ses convictions
s'affirment, ses déclarations sont assurées.
Beaucoup plus que le Pantagruel, ce livre est en
relation avec la propagande évangélique, avec la
propagande royale. Il mêle aux évocations
plaisantes des allusions aux grands problèmes du
temps, et il laisse une place capitale à celui
de l'éducation : celle des géants, que dirige
avec attention Ponocrates, celle du roi, qui se
laisse deviner à travers la fresque épique de la
guerre picrocholine, véritable « institution »
du bon prince chrétien opposé au tyran insensé
et colérique, enfin celle des nobles de l'abbaye
de Thélème, sorte de cité idéale où la « foi
profonde » s'épanouit dans la liberté,
l'émulation, l'élégance et la loyauté. Marquant
l'aboutissement de la pédagogie rabelaisienne,
Thélème, énigmatique création, fonde un rêve de
paix et de « police humaine » selon l'Évangile.
Si l'abbaye construite « à son devis » semble
difficilement convenir à frère Jean des
Entommeures, celui-ci reste le moine selon le
cœur de Rabelais par son exubérance, par son
activité, par son énergie au cours de la guerre.
Il est le successeur de Panurge. Rabelais
s'impose maintenant comme créateur de
personnages, son art de conteur s'affirme : on
le voit dans le prologue, plus fermement
élaboré, et dans l'énigme qui termine le livre ;
il accorde aussi une plus grande place à
l'invective et à l'inspiration satirique.
La geste fabuleuse des géants avait permis à
Rabelais de dénoncer les abus du monde dans une
épopée satirique et dans la parodie
caricaturale. Après le Gargantua, il reste douze
ans sans rien publier. Ce long silence est
significatif de la prudence dans laquelle
doivent se retrancher les humanistes épris
d'idées nouvelles. En 1546, il fait imprimer le
Tiers Livre des faits et dits héroïques du noble
Pantagruel, qui, après un prologue vibrant des
préparatifs de défense contre les entreprises de
Charles Quint, se développe comme une enquête
sur le mariage et une satire de la justice.
Pourtant, le roman connaît une inflexion
nouvelle : il n'est plus question de prouesses
guerrières ; l'intérêt se concentre sur les
discussions suscitées par les consultations de
Panurge, qui se demande s'il doit ou non se
marier. Réduit à s'endetter, il lance une
prestigieuse apologie de la dilapidation et des
dettes. Après avoir interrogé les « sorts
virgiliens » et les songes, il prend conseil
auprès de la sibylle de Panzoust, du muet
Nazdecabre, du vieux poète Raminagrobis, de
l'occultiste Her Trippa, du théologien
Hippothadée, du médecin Rondibilis, du
philosophe Trouillogan et du juge Bridoie. Peu
satisfait de leurs réponses, il se tourne vers
le bouffon Triboulet. Le sage Pantagruel
l'engage à s'embarquer pour consulter l'oracle
de la Dive Bouteille. Faut-il voir dans le Tiers
Livre un simple réquisitoire contre les femmes,
dans la tradition satirique, ou même un reflet
de la fameuse « querelle des femmes » qui
passionna les esprits de 1542 à 1550 et qui
opposa l'Amie de court, de Bertrand de la
Borderie, à la Parfaite Amie, du platonicien
Antoine Héroët ? Le dessein misogyne de Rabelais
n'explique pas toute la portée du livre.
Apportant des constatations de bon sens sur la
vanité des conseils, le Tiers Livre nous montre
que Panurge est amené à se décider seul.
L'aspect philosophique de l'œuvre est clair :
l'apologie des dettes laisse espérer un monde de
solidarité dans l'harmonie d'un perpétuel
échange ; la plante merveilleuse du
pantagruelion, dont la nature et les vertus sont
longuement détaillées, symbolise l'énergie et
les progrès possibles de l'humanité ; l'enquête
sur le mariage de Panurge attestant l'inutilité
des paroles, le voyage permettra de « toujours
voir et toujours apprendre » et d'atteindre la
vérité.
Le récit de la navigation, annoncé à la fin du
Tiers Livre, est mis en œuvre dans le Quart
Livre des faits et dits héroïques du noble
Pantagruel. Nous sommes témoins de l'odyssée de
Pantagruel et de ses amis en quête de la Dive
Bouteille : son oracle devrait mettre un terme
aux incertitudes de Panurge. C'est donc le récit
d'un voyage avec escales, descriptions de pays
étrangers, tempête, au cours de laquelle le
géant retrouve sa force prodigieuse.
L'originalité de Rabelais tient surtout à la
création de personnages allégoriques d'un
étonnant relief : l'île des Chicanous, les gens
de justice, l'île de Tapinois où Carêmeprenant,
« étrange et monstrueuse membrure d'homme »,
symbolise le jeûne catholique et l'ascétisme,
l'île des Papimanes et son évêque Homenas
représentant l'autorité romaine, enfin l'île
« admirable entre toutes autres », celle de
Messer Gaster, « premier maître ès arts du
monde », entouré de ses Gastrolâtres qui ont
pour dieu leur ventre. Autant de condamnations
de la contrainte et des aberrations humaines !
Aux souvenirs traditionnels des récits de
navigation dans les épopées et les romans
d'aventure, le Quart Livre ajoute probablement
quelques traits empruntés aux voyages de Jacques
Cartier au Canada, de 1534 à 1540 ; on y
remarque, d'autre part, de vives attaques contre
la papauté, au moment où le concile de Trente
suscite une certaine défiance. Mais, encore une
fois, le réel sert de support au mythe de la
recherche de la Vérité. Au moment du départ de
la flotte, les joyeux compagnons chantent en
chœur le psaume de David « Quand Israël hors
d'Égypte sortit » ; mais, ballottés sur les
flots périlleux, ils incarnent des attitudes
diverses : Panurge, la peur devant le danger ;
frère Jean, l'excès de témérité ; Pantagruel, un
juste équilibre d'espoir et de prudence.
L'Isle sonante, en 1562, se présente comme une
continuation de la « navigation faite par
Pantagruel, Panurge et autres ses officiers ».
Trois allégories satiriques disent l'oppression
des consciences : l'île sonnante, tableau
satirique de la Cour romaine l'année même de la
première guerre civile ; la descente à l'île du
Guichet, habitée par les Chats-fourrés, les
magistrats, « bêtes moult horribles et
épouvantables », et par Grippeminaud ; l'île des
Apedeftes, les ignorants. En 1564 paraît le
Cinquième Livre, dans lequel la navigation se
poursuit par la rencontre de l'alchimiste Hans
Cotiral, par une réception à la cour de la reine
Entéléchie, par une visite du pays de Satin avec
son petit « vieillard bossé, contrefait et
monstrueux », Ouir-dire, dont les sept langues
tiennent des propos divers, par la découverte du
pays de Lanternois avant d'aborder au temple de
la Dive Bouteille, dont l'oracle : « Trink ! »
(« Bois ! »), semble inviter les pantagruélistes
à boire aux sources du savoir. Est-ce la
révélation des « mystères horrifiques » que
promettait le prologue de Gargantua ?
Un miroir de son temps
Rabelais est un témoin privilégié de la vie
intellectuelle de son temps. Dès le Second
Livre, il nous encourage à « rompre l'os et
sucer la substantifique moelle », et à tirer
profit de ses écrits « tant en ce qui concerne
notre religion que aussi l'état politique et vie
économique ». Même si certains de ses portraits
restent à l'état d'esquisse, il nous présente,
dans une véritable comédie humaine, la plupart
des classes et des institutions sociales. Il
parle avec complaisance du peuple et des
humbles : les fouaciers de Lerné, les bergers de
Seuilly, le laboureur de Papefiguière, le
bûcheron de Gravot en quête de sa cognée, le
marchand de moutons Dindenault, la sorcière de
village (la sibylle de Panzoust). Des autres
classes de la société, il retient, notamment,
Rondibilis, sans doute G. Rondelet, professeur à
l'école de Montpellier, et surtout le « monde
palatin », qui est largement représenté. Le
conteur s'en prend avec une raillerie
malicieuse, et parfois féroce, aux juges,
avocats, procureurs, plaideurs, et il tourne en
dérision, dans certaines scènes, la sottise de
l'institution judiciaire : le procès des
seigneurs de Baisecul et de Humevesne lui permet
de blâmer les « ineptes opinions » des
commentateurs ; le juge Bridoie incarne par son
pédantisme la vanité des procès, en attendant
les Chicanous du Tiers Livre et les
Chats-fourrés. S'il se plaît à des tableaux
colorés de la vie universitaire de son temps, il
exècre les théologiens de Sorbonne : dans la
personne de maître Jobelin Bridé et de Janotus
de Bragmardo, il fustige l'ignorance et la
bêtise. Alliant la verve de Marguerite de
Navarre, dans l'Heptaméron, à celle de Marot, il
condamne les moines pour leur saleté, leur
oisiveté, leur inutilité sociale, et, pensant à
l'activité de frère Jean, il s'emporte en âpres
invectives. Il sait, à l'occasion, critiquer les
vices des citadins, et ses portraits de femmes
rusées, curieuses ou lascives ne manquent pas de
relief, telles la dame nommée Vérone ou la femme
de Hans Carvel. Mais il est surtout attentif aux
problèmes relatifs à l'éducation, à la politique
et à la religion.
En matière d'éducation, ses idées sont modernes
par la condamnation des méthodes scolastiques et
par le désir d'une culture encyclopédique fondée
sur l'étude des textes anciens, sur le
développement harmonieux du corps et de
l'esprit, sur l'abandon d'une discipline de
contrainte, enfin sur un appel à l'expérience
personnelle. Faisant suite au catalogue
fastidieux de la librairie Saint-Victor, la
lettre de Gargantua à Pantagruel, en exaltant
l'ordre du savoir, prépare la mise en œuvre des
principes de Ponocrates, auxquels l'auteur donne
une forme vivante. C'est l'ivresse de la
découverte d'un esprit toujours en éveil, mais
cette méthode accorde encore trop de place à la
mémoire, pas assez au raisonnement ; ce qui
forme, en fait, une « tête bien pleine ». Parmi
les influences variées d'où procède un tel
programme d'éducation, il convient de souligner
celle d'Érasme et de son De pueris instituendis
(1529). Au vrai, le Tiers Livre et le Quart
Livre prolongent les vues rabelaisiennes sur
l'éducation, une éducation par l'expérience, par
le voyage, par les incertitudes de l'existence,
à laquelle Panurge donne son plein relief.
Touchant la politique, l'œuvre est une
méditation sur le pouvoir royal ; elle exalte
l'idéal du prince chrétien. Les bons rois,
Grandgousier, Gargantua, Pantagruel, excellent
par leur piété, leur sagesse et leur désir de
paix. Avant de combattre Loupgarou, Pantagruel,
« jetant ses yeux au ciel », se recommande à
Dieu : « En toi seul est ma totale confiance et
espoir. » Pendant la guerre picrocholine, la « concion »
de Gargantua aux vaincus manifeste le rôle du
bon prince face au tyran colérique Picrochole
« du tout abandonné de Dieu ». Là encore
apparaît la parenté spirituelle avec
l'évangélisme politique d'Érasme.
Malgré les irrévérences à l'égard du sacré, qui
sont souvent des thèmes familiers à la
littérature médiévale, il serait vain de
chercher dans l'œuvre de Rabelais une attitude
proche du rationalisme ou de la libre pensée.
Certes, il condamne l'abus des pratiques
pieuses : pèlerinages, jeûne, culte des reliques
ou des saints, pures superstitions papistes que
l'on exploite au moment du danger, comme en
témoigne l'épisode de la tempête du Quart Livre.
De même, dans le chapitre des Papimanes, il
raille ceux qui se fient trop au pouvoir
temporel du pape et qui en font leur « Dieu en
terre ». Pourtant, ces attaques contre les
superstitions populaires sont assorties de
l'affirmation d'une foi profonde fondée sur une
prédilection pour le « bon apôtre saint Paul »
et sur la ferveur de la vie spirituelle. Comme
les évangéliques de son temps, Rabelais désire
ardemment voir l'Église se réformer elle-même.
La prière de Pantagruel en donne la preuve :
« Je feray prescher ton saint Évangile purement,
simplement et entièrement, si que les abus d'un
tas de papelards et faux prophètes qui ont par
constitutions humaines et inventions dépravées
envenimé tout le monde, seront d'entour moi
exterminés ». À Thélème, les hypocrites, bigots,
cagots et cafards sont exclus d'une abbaye qui
s'ouvre largement pour donner « refuge et
bastille » à ceux qui annoncent « le saint
Évangile en sens agile », aux bons prêcheurs
évangéliques. L'énigme des Fanfreluches
antidotées, dans le Gargantua, semble promettre
pour un temps futur « délicieux, plaisant, beau
sans compas » la réalisation de cet espoir. « L'hésuchisme,
l'évangélisme qui se refuse à être prédicant,
nous paraît, écrit V. L. Saulnier, l'attitude ou
la tendance fondamentale de la foi
rabelaisienne. » L'amour de la vie et la
confiance en la nature ne sont pas moins
remarquables. Loin de mettre l'accent sur
l'infirmité de la nature humaine, Rabelais lui
fait une entière confiance. Cet optimisme éclate
dans le mythe de Thélème : « En leur règle
n'était que cette clause : Fay ce que voudras,
parce que gens libères, bien nés, bien
instruits, conversant en compagnies honnêtes,
ont par nature un instinct et aiguillon qui
toujours les pousse à faits vertueux et retire
de vice. » Société idéale soumise aux règles de
l'honneur, sans doute ! Mais la leçon symbolique
est là : par l'éducation, par la raison, l'homme
est capable d'assurer son salut, de maintenir sa
dignité, de vivre en harmonie avec ses
semblables dans un heureux épanouissement.
Utopie pédagogique, voire utopie politique,
Thélème porte le témoignage le plus évident de
la sagesse rabelaisienne.
Cette sagesse est particulièrement illustrée par
les principaux personnages, dont les caractères
se transforment selon l'enrichissement
philosophique de l'œuvre. Panurge et frère Jean
gravitent autour de Pantagruel, qui reste
silencieux et qui incarne la sagesse et la
mesure. Pervers, rusé et facétieux, Panurge
connaît tous les tours du « mauvais écolier »,
et il a le goût de la mystification. Au
contraire, pendant la guerre contre les Dipsodes,
il devient entreprenant et il témoigne d'un
dévouement véritable à l'égard de Pantagruel.
Voici qu'il se transforme dans le Tiers Livre en
passant au premier plan du récit. Devenu riche,
puisqu'il a reçu de Pantagruel la châtellenie de
Salmigondin, comme frère Jean des Entommeures
avait obtenu de Gargantua l'abbaye de Thélème,
il est maintenant doué d'une verve intarissable.
Mais il commence à se montrer couard dans
l'antre de la sibylle, trait qui s'accentue au
cours du Quart Livre et qui contraste avec son
ancienne bravoure. C'est une figure d'une
dimension particulière et d'une grande
complexité, qui fait ressortir, avec celle de
frère Jean, le personnage de Pantagruel.
Celui-ci nous est d'abord présenté comme un
joyeux compagnon qui « prend tout à plaisir ».
Il gagne bientôt de l'ampleur et de la dignité
pour devenir, dans le Tiers Livre, l'« idée et
exemplaire de toute joyeuse perfection ». En
même temps se précise la doctrine du
pantagruélisme. « Être bons pantagruélistes,
déclarait Pantagruel, c'est-à-dire vivre en
paix, joie et santé, faisant toujours grande
chère. » Le sous-titre du Gargantua, « livre
plein de pantagruélisme », n'était qu'une
promesse avant les définitions suivantes des
prologues : « Forme spécifique et propriété
individuelle, dans le Tiers Livre, moyennant
laquelle jamais en mauvaise partie ne prendront
chose quelconque ils connaîtront sourdre de bon,
franc et loyal courage. » Pour sa part,
Pantagruel « jamais ne se tourmentait, jamais ne
se scandalisait... Toutes choses prenait en
bonne partie ».
Le prologue du Quart Livre y voit une « certaine
gaieté d'esprit confite en mépris des choses
fortuites », miroir d'une conscience en repos et
inaccessible aux coups du sort. Devenu doctrine
philosophique, le pantagruélisme suppose, comme
l'écrit P. Villey, « une possession de soi, une
domination de tous ses penchants qui ne peut
s'obtenir qu'au prix d'une longue méditation et
d'un persévérant effort ». Pantagruel, fidèle à
la Vérité, condamne tout ce qui la masque ou la
déforme. Après les avis des savants et des
sages, dans le Tiers Livre, c'est le fou
Triboulet, le dernier consulté, qui lance les
pantagruélistes à la découverte de l'oracle.
Mais ce voyage lui-même apportera-t-il une
réponse claire aux incertitudes des compagnons ?
Comment l'art de Rabelais parvient-il à
concilier l'effort tenace pour connaître le vrai
et le souci de divertir pour « passer temps
joyeusement » ?
Le rire et le langage
On n'a pas manqué d'interpréter, depuis quatre
siècles, l'œuvre de Rabelais, d'en expliquer
l'ambiguïté, d'en percer le secret, et cela dès
1534, lors de l'apparition du Gargantua. Et
l'auteur nous invite lui-même à nous lancer dans
ces interprétations tout en nous en laissant la
responsabilité : « À plus haut sens interpréter
ce que par adventure cuidiez dit en gaieté de
cœur. » Rabelais réformateur, athée, libertin,
abstracteur de quintessence ? Son roman devient
le support de toutes les idéologies, mais bien
souvent on n'y découvre que ce qu'on y apporte.
Peut-être n'y a-t-il ni bouffonnerie, ni
hermétisme, mais tout simplement thérapeutique
par le rire et par le bon sens ? Il ne faudrait
pas trop assombrir un conteur joyeux
incomparable qui écrit « pour ce que rire est le
propre de l'homme ».
Les prologues, donnant le ton de l'ouvrage,
montrent déjà l'habileté avec laquelle Rabelais
manie les ressources de l'art oratoire, à la
manière des sermons joyeux, des boniments du
jongleur ou du charlatan de foire qui mystifie
son auditoire. Son vocabulaire est d'une
surprenante richesse, et il multiplie avec
virtuosité les jeux de mots, les galimatias, les
jurons et les exclamations plaisantes que seule
une lecture à haute voix peut mettre en valeur.
Il excelle dans les variations litaniques par
associations d'idées et assonances souvent fort
complexes (le blason de Triboulet du Tiers
Livre, l'anatomie de Carême-prenant). Tous ces
procédés doivent beaucoup à la littérature orale
du Moyen Âge : Rabelais connaît fort bien le
répertoire des farces et des soties, et en
particulier Pathelin. Il leur emprunte non
seulement certaines formes du comique de
situations pour lesquelles Panurge est passé
maître (ses aventures avec la dame de Paris),
mais encore le naturel du langage parlé, le sens
du dialogue de théâtre, qui contrebalancent
l'influence de la rhétorique cicé ronienne. Il
s'adresse au lecteur comme à un public, et il
n'est pas surprenant que se multiplient les
adaptations théâtrales des épisodes de son
roman. Un rire qui défie la mort, qui libère de
l'angoisse dans une atmosphère populaire de
fête, de banquet, de jeu et de carnaval.
« L'épaisseur des grands comiques, écrit André
Gide, des Cervantès, Molière, Rabelais. Leur
rire est générosité. » Tolérance aussi. C'est
sans doute à propos d'un tel comique que se pose
d'emblée le problème de l'obscurité
rabelaisienne.
En effet, son roman est un étonnant répertoire
de moyens d'expression, et le lecteur risque
d'être submergé par cette abondance de paroles
qui s'éloignent du discours rationnel. Sans
doute le langage de l'humaniste apparaît-il dans
la lettre de Gargantua, qui prend d'autant plus
de relief qu'elle s'insère entre le catalogue
des livres de Saint-Victor et le répertoire
polyglotte de Panurge, qui demande à manger en
quatorze langues, ou bien dans le discours de
Gargantua aux vaincus. Ailleurs, le langage
explose en liberté : épisode de l'écolier
limousin, communication par signes entre
Thaumaste et Panurge, réponse muette de
Nazdecabre, jurons des gens de Picrochole,
apologie des dettes, éloge paradoxal du
pantagruélion, le pays de Ouir-dire, les paroles
gelées, l'oracle de la Dive Bouteille. Cette
primauté du langage se manifeste aussi dans la
minutieuse description de Thélème et dans
l'énigme en prophétie, qui donne lieu à une
interprétation sérieuse de la part de
Gargantua : « le décours et maintien de vérité
divine », à une autre, frivole, de frère Jean :
« une description du jeu de paume sous obscures
paroles ». Par l'expressivité de son style,
Rabelais rivalise avec la poésie ; ses héros les
plus trépidants, Panurge et frère Jean, sont à
l'image de l'ivresse qui établit un univers
d'analogies indispensable à la création poétique
et que recréent les « propos des bien ivres ».
Ainsi sont dénoncés à la fois les langages qui
asservissent l'homme, l'impuissance des mots
pour exprimer l'intégrité d'une pensée, l'écart
qui s'établit entre les mots et les choses.
Ajoutons que les nombreux symboles du roman, la
faim, la soif, le thème de la génération et de
la fécondité qui court à travers toute l'œuvre,
l'utilisation des nombres, qui sont des signes,
expriment une exubérance vitale et une totale
confiance en la nature humaine. Car la folie de
Rabelais n'est pas, comme celle d'Érasme, une
condamnation des égarements du monde ; elle est,
en quelque sorte, une modalité du vrai, et c'est
au moment où le conteur adopte le mode
d'expression le plus étrange que l'on risque de
se trouver en présence des intentions
fondamentales de sa pensée. À cet égard, le
mythe des paroles gelées, dans le Tiers Livre,
reste évocateur : le sens des paroles profondes
ne se laisse entrevoir qu'avec le temps, à force
de méditation et d'expérience. Rabelais, quelles
que puissent être son exubérance et sa verve,
comprend, en plein tumulte, le prix de la
réticence et du silence pour la recherche d'une
vérité que les pantagruélistes ne connaîtront
même pas au terme de leur expédition.
C'est donc à bon droit que la critique
d'aujourd'hui s'interroge sur la portée du
langage de Rabelais. Il ne suffit pas de dégager
la pensée de l'auteur, encore moins de chercher
dans son œuvre une exacte transposition du réel.
Au milieu de la perplexité des jugements
humains, la pensée rabelaisienne tente de se
définir en s'opposant aux obstacles et aux
nombreux « que sais-je ? » qui établissent une
rupture entre le réel et le compréhensible.
L'influence de Rabelais est attestée à toutes
les époques, et cela malgré la diversité des
goûts. De son temps, sa célébrité est bien
reconnue, et même les pamphlétaires protestants
(d'Aubigné voit en maître François un « auteur
excellent ») lui demandent quelques armes pour
confondre leurs adversaires. Les « libertins »
du siècle suivant ne manquent pas de
l'apprécier, et il devient le modèle de
plusieurs poètes burlesques (Saint-Amant,
Sarasin ou Scarron). Molière et La Fontaine lui
doivent beaucoup, et son œuvre a longtemps
préoccupé Voltaire. La Révolution et le
Romantisme vont faire de lui un prophète et un
mage, et Victor Hugo le premier. Les Contes
drolatiques de Balzac témoignent du même
intérêt. Michelet dira du livre de Rabelais :
« Le sphinx ou la chimère, un monstre à cent
têtes, à cent langues, un chaos harmonique, une
farce de portée infinie, une ivresse lucide à
merveille, une folie profondément sage. »
D'autres, comme Flaubert, aiment sa « phrase
nerveuse substantielle, claire, au muscle
saillant, à la peau bistrée ». Pourtant, si le
nom de Rabelais demeure impérissable, c'est à
titre d'auteur comique, d'un comique qui
comporte autre chose que la farce et le
ridicule, à titre de narrateur sans égal qui
sait filer le récit, choisir le détail concret
et expressif. Malgré les orages de l'époque, il
incarne une saine gaieté, et son génie domine la
Renaissance avec celui de Montaigne. Cinq livres
et une continuelle réflexion sur la condition
humaine ! C'est dans la mesure où les
générations successives ont ajouté leurs
expériences aux siennes qu'elles l'éclairent
d'une lumière nouvelle et tout à la fois le
parent de ce halo de mystère qui, comme
l'écrivait Lucien Febvre, baigne les seuls
grands.
© Larousse / VUEF 2003