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BIOGRAPHIE - RABELAIS

Écrivain français (La Devinière, près de Chinon, vers 1494-Paris 1553).

La vie
La biographie de Rabelais est pleine d'énigmes déconcertantes, mais elle est pourtant riche en enseignements qui facilitent la compréhension de son œuvre. Antoine Rabelais, son père, était avocat au siège royal de Chinon et apparenté aux plus grandes familles de sa province. Des données solides nous font défaut au sujet de l'enfance et des études de François. Fut-il novice au couvent de La Baumette, près d'Angers ? Rien de certain. Plus tard, il prend l'habit franciscain au couvent de Fontenay-le-Comte, en Poitou, où il fait la connaissance de Pierre Amy, qui l'initie aux études grecques et l'encourage à écrire à Guillaume Budé (1467-1540). Il entre aussi en relation avec les érudits de la région, notamment André Tiraqueau (vers 1480-1558) et Amaury Bouchard. Tout au long de sa carrière, il sait conserver des protecteurs puissants. Grâce à Geoffroy d'Estissac, qui l'attache à sa personne en qualité de secrétaire, il passe, en 1524-1525, chez les bénédictins de Maillezais, où il peut poursuivre plus librement ses études. Il se lie alors avec le rhétoriqueur Jean Bouchet (1476-1559), de Poitiers, et Antoine Ardillon, abbé de Fontenay-le-Comte. Dans ce monde provincial et rural, Rabelais découvre les cercles de lettrés, de religieux savants, d'officiers de justice et de magistrats. Dans des circonstances inconnues, il quitte, en 1527, son froc de bénédictin pour devenir prêtre séculier, et il parcourt la France, s'arrêtant, comme l'attestent quelques épisodes de son œuvre, dans plusieurs villes universitaires en renom (Bourges, Orléans, Paris, Toulouse...). En 1530, on le retrouve à Montpellier, où il s'inscrit à l'école de médecine et où il donne des cours sur Hippocrate et Galien. Grandes devaient être ses connaissances et son expérience puisque, au bout de deux mois d'études, il reçut le grade de bachelier. À Montpellier s'achève sa formation intellectuelle : il noue une solide amitié avec le médecin Guillaume Rondelet (1507-1566) et il se rend compte que tout le savoir humain n'est pas dans les livres. Nommé ensuite médecin de l'hôtel-Dieu, il s'installe à Lyon, et c'est dans cette cité alors débordante d'activité littéraire qu'il connaît la période la plus féconde de son existence. Non seulement son cercle de relations s'élargit (Étienne Dolet [1509-1546], Mellin de Saint-Gelais [1491-1558], Macrin [Jean Salmon, 1490-1557]), mais il correspond aussi avec Érasme, qu'il vénère comme son père spirituel. Viennent les voyages en Italie : il y accompagne d'abord son nouveau protecteur, l'évêque de Paris Jean du Bellay (1492-1560), chargé d'une délicate mission auprès de Clément VII. Après l'« affaire des Placards » (1534), Jean du Bellay, nommé cardinal, l'emmène de nouveau : Rabelais voit alors à Ferrare la cour d'Hercule II d'Este et de Renée de France, à Rome la cour de Paul III ; il parcourt Florence, où régnait le duc Alexandre de Médicis. Dans ses lettres à Geoffroy d'Estissac, nous possédons une chronique variée de la vie romaine. Du Bellay réserve une place pour son médecin dans son abbaye bénédictine de Saint-Maur-des-Fossés, mais celui-ci reprend vite sa vie errante pour se livrer à l'étude et à la pratique de la médecine. De retour à Montpellier pour achever ses études, il est licencié le 3 avril 1537 et docteur le 22 mai. Il pratique son art à Lyon et il fait, à Montpellier, des leçons sur les traités d'Hippocrate. En 1540, il se rend en Italie aux côtés de Guillaume du Bellay (1491-1543), seigneur de Langey, gouverneur du Piémont, mais il a la douleur de le perdre en 1543 et de ramener au Mans, où il est inhumé, l'ami décédé. Il voit disparaître cette même année son premier protecteur, Geoffroy d'Estissac. Après la mort de Langey, qui fit sur lui une impression profonde, on perd sa trace pendant deux ans. En 1546, le Tiers Livre, comme ses devanciers, est condamné par la Sorbonne. Cela justifie-t-il la retraite de l'auteur à Metz, ville d'Empire ? À l'occasion de son troisième voyage à Rome, où Jean du Bellay l'appelle, Rabelais écrit une « Relation des fêtes données à l'occasion de la naissance de Louis, duc d'Orléans », qu'il fera imprimer à son retour sous le titre de Sciomachie. Grâce à son protecteur, il obtient les cures de Saint-Martin de Meudon et de Saint-Christophe-du-Jambet, dans la Sarthe ; par la recommandation du cardinal de Châtillon, Odet de Coligny (1517-1571), il reçoit un privilège pour faire imprimer tous ses ouvrages. Que devient-il ensuite ? En janvier 1553, il résigne ses cures, et il meurt à Paris, le 9 avril.
La légende d'un Rabelais ivrogne et bouffon s'est formée du vivant même de l'écrivain. Il apparaît ainsi dans l'épitaphe que Ronsard compose pour lui en 1554 ; l'historien Jacques de Thou le peint sous le même aspect et nous dit qu'« il se livra tout entier à une vie dissolue et à la goinfrerie ». L'imagination des lecteurs n'a jamais cessé de broder sur ces thèmes.
La Bruyère écrira que le livre de Rabelais est incompréhensible, que c'est « une énigme, quoi qu'on veuille dire, inexplicable ». Pour d'autres, qui s'efforceront de percer son secret, il est une sorte de philosophe et de mage : Voltaire voit en lui « un philosophe ivre » ; Chateaubriand le range parmi les « génies-mères » de l'humanité, et Victor Hugo le qualifie de « gouffre de l'esprit » pour son « rire énorme ». Silène contrefait dissimulant une fine drogue ? « Folastries » ou pensée hermétique ? Sa figure et son œuvre présentent l'ambiguïté du prologue de Gargantua. Rabelais fut essentiellement un homme de la Renaissance. S'il nous invite à rechercher la « substantifique moelle », il apporte aussi la guérison par le rire. Il goûta tous les plaisirs de la vie ; il apprécia la grandeur de Rome, le charme des jardins de Saint-Maur, les châteaux de la Loire et les tavernes de Chinon et de Paris, sans parler du « bon vin de Languedoc qui croît à Mirevaulx, Canteperdrix et Frontignan ». Médecin fort savant, il fut le familier des grands de son temps ; « amateur de pérégrinité » comme son Pantagruel, il rechercha toujours un savoir nouveau. Il aima par-dessus tout l'indépendance, la liberté, et il fit une entière confiance en la bonté de la nature. En dehors du récit des aventures de ses géants, il publie de savants travaux qui sont d'un humaniste pur et qui donnent une idée des curiosités encyclopédiques de l'époque. Outre ses lettres à Budé, à Érasme, à Geoffroy d'Estissac et au cardinal du Bellay, il donne chez Sébastien Gryphe, à Lyon, une édition des Aphorismes d'Hippocrate, et, dans son désir de vulgariser les textes importants, il publie les lettres du médecin italien Giovanni Manardi (1462-1536) et un texte juridique, le Testament de Cuspidius. En 1534, sa publication de la Topographia antiquae Romae de Bartolomeo Marliani révèle son goût pour la Rome antique et pour l'archéologie. Enfin, sa facétieuse Pantagruéline Prognostication prolonge la vogue des almanachs. Mais il demeure pour nous l'immortel conteur des « faits et prouesses épouvantables » de Pantagruel. Délassement d'érudit ou « repos de plus grand travail » que savent s'accorder les humanistes de la Renaissance ?

Mouvements du roman
Le cycle pantagruélique commence par Horribles et Épouvantables Faits et prouesses du très renommé Pantagruel, roy des Dipsodes (Lyon, 1532), qui contient l'histoire du fils avant celle du père, et qui deviendra plus tard le Second Livre. Rabelais se réclame dans le prologue des Grandes et Inestimables Chroniques du grand et énorme géant Gargantua, et, profitant de leur succès, il se propose d'écrire « un autre livre de même billon ». Ce livret populaire, publié à Lyon en 1532, narrait les exploits de Gargantua et il en fut vendu, nous dit-il, plus d'exemplaires en deux mois « qu'il ne sera acheté de Bibles en neuf ans ». La conception rabelaisienne s'inscrit d'autre part à la suite des Maccheronee (1517) de Teofilo Folengo et du Il Morgante maggiore (1483) de Luigi Pulci, qui présentent la force, l'appétit et la bonhomie d'un géant entouré de compagnons aux noms symboliques. Pantagruel doit le sien au petit démon qui, dans la littérature des Mystères, avait le don de faire naître la soif ; il sera roi des Dipsodes, des assoiffés. Adoptant le plan traditionnel des romans de chevalerie : naissance, « enfances », prouesses, Rabelais ajoute à ces aventures fabuleuses quelques éléments facétieux qui reflètent les mœurs et les usages de l'époque. Mais ce roman comique porte, dans sa parodie même, une pensée : on y remarque notamment la critique des vieilles disciplines, des lectures scolastiques de l'abbaye de Saint-Victor, des excès pédants de l'écolier limousin, des pratiques de procédure (argumentation par signes, débat des deux gros seigneurs). À côté des fantaisies turbulentes de l'inquiétant Panurge, dont la ruse est mise au service de la force du géant quand elle ne se satisfait pas de simples farces bouffonnes, et de l'étonnante descente d'Épistémon aux Enfers, la belle lettre de Gargantua à Pantagruel étudiant à Paris nous offre un tableau enthousiaste des progrès de l'humanisme : « Science sans conscience n'est que ruine de l'âme. » C'est un hymne à la gloire de la Renaissance. Par ses maladresses de composition, par son apparente improvisation, par la jeunesse et la provocante insolence de sa pensée, Pantagruel est un « roman de verve », comme le définit justement V. L. Saulnier ; Rabelais ne peut dissimuler son heureux tempérament ni sa joie de vivre.
Encouragé par le succès de Pantagruel, Rabelais publie en 1534 la Vie inestimable du grand Gargantua, ajoutant ainsi les prouesses du père à celles du fils. Le volume précédent lui fournit le cadre : les enfances, les années d'étude, les exploits guerriers, mais ce n'est plus la description « gigantesque » qui occupe le premier plan. Après l'ivresse joyeuse des premiers chapitres, il donne à ses fantaisies un fond plus important de réalité. Abel Lefranc l'a clairement montré à propos du cadre chinonais de la guerre picrocholine (le gué de Vède, l'abbaye de Seuilly, la Roche-Clermault), qui atteste les rapports avec l'histoire locale, voire la chronique villageoise, comme à propos de la description de Thélème. Rabelais a désormais pris conscience de son pouvoir, ses convictions s'affirment, ses déclarations sont assurées. Beaucoup plus que le Pantagruel, ce livre est en relation avec la propagande évangélique, avec la propagande royale. Il mêle aux évocations plaisantes des allusions aux grands problèmes du temps, et il laisse une place capitale à celui de l'éducation : celle des géants, que dirige avec attention Ponocrates, celle du roi, qui se laisse deviner à travers la fresque épique de la guerre picrocholine, véritable « institution » du bon prince chrétien opposé au tyran insensé et colérique, enfin celle des nobles de l'abbaye de Thélème, sorte de cité idéale où la « foi profonde » s'épanouit dans la liberté, l'émulation, l'élégance et la loyauté. Marquant l'aboutissement de la pédagogie rabelaisienne, Thélème, énigmatique création, fonde un rêve de paix et de « police humaine » selon l'Évangile. Si l'abbaye construite « à son devis » semble difficilement convenir à frère Jean des Entommeures, celui-ci reste le moine selon le cœur de Rabelais par son exubérance, par son activité, par son énergie au cours de la guerre. Il est le successeur de Panurge. Rabelais s'impose maintenant comme créateur de personnages, son art de conteur s'affirme : on le voit dans le prologue, plus fermement élaboré, et dans l'énigme qui termine le livre ; il accorde aussi une plus grande place à l'invective et à l'inspiration satirique.
La geste fabuleuse des géants avait permis à Rabelais de dénoncer les abus du monde dans une épopée satirique et dans la parodie caricaturale. Après le Gargantua, il reste douze ans sans rien publier. Ce long silence est significatif de la prudence dans laquelle doivent se retrancher les humanistes épris d'idées nouvelles. En 1546, il fait imprimer le Tiers Livre des faits et dits héroïques du noble Pantagruel, qui, après un prologue vibrant des préparatifs de défense contre les entreprises de Charles Quint, se développe comme une enquête sur le mariage et une satire de la justice. Pourtant, le roman connaît une inflexion nouvelle : il n'est plus question de prouesses guerrières ; l'intérêt se concentre sur les discussions suscitées par les consultations de Panurge, qui se demande s'il doit ou non se marier. Réduit à s'endetter, il lance une prestigieuse apologie de la dilapidation et des dettes. Après avoir interrogé les « sorts virgiliens » et les songes, il prend conseil auprès de la sibylle de Panzoust, du muet Nazdecabre, du vieux poète Raminagrobis, de l'occultiste Her Trippa, du théologien Hippothadée, du médecin Rondibilis, du philosophe Trouillogan et du juge Bridoie. Peu satisfait de leurs réponses, il se tourne vers le bouffon Triboulet. Le sage Pantagruel l'engage à s'embarquer pour consulter l'oracle de la Dive Bouteille. Faut-il voir dans le Tiers Livre un simple réquisitoire contre les femmes, dans la tradition satirique, ou même un reflet de la fameuse « querelle des femmes » qui passionna les esprits de 1542 à 1550 et qui opposa l'Amie de court, de Bertrand de la Borderie, à la Parfaite Amie, du platonicien Antoine Héroët ? Le dessein misogyne de Rabelais n'explique pas toute la portée du livre. Apportant des constatations de bon sens sur la vanité des conseils, le Tiers Livre nous montre que Panurge est amené à se décider seul. L'aspect philosophique de l'œuvre est clair : l'apologie des dettes laisse espérer un monde de solidarité dans l'harmonie d'un perpétuel échange ; la plante merveilleuse du pantagruelion, dont la nature et les vertus sont longuement détaillées, symbolise l'énergie et les progrès possibles de l'humanité ; l'enquête sur le mariage de Panurge attestant l'inutilité des paroles, le voyage permettra de « toujours voir et toujours apprendre » et d'atteindre la vérité.
Le récit de la navigation, annoncé à la fin du Tiers Livre, est mis en œuvre dans le Quart Livre des faits et dits héroïques du noble Pantagruel. Nous sommes témoins de l'odyssée de Pantagruel et de ses amis en quête de la Dive Bouteille : son oracle devrait mettre un terme aux incertitudes de Panurge. C'est donc le récit d'un voyage avec escales, descriptions de pays étrangers, tempête, au cours de laquelle le géant retrouve sa force prodigieuse. L'originalité de Rabelais tient surtout à la création de personnages allégoriques d'un étonnant relief : l'île des Chicanous, les gens de justice, l'île de Tapinois où Carêmeprenant, « étrange et monstrueuse membrure d'homme », symbolise le jeûne catholique et l'ascétisme, l'île des Papimanes et son évêque Homenas représentant l'autorité romaine, enfin l'île « admirable entre toutes autres », celle de Messer Gaster, « premier maître ès arts du monde », entouré de ses Gastrolâtres qui ont pour dieu leur ventre. Autant de condamnations de la contrainte et des aberrations humaines ! Aux souvenirs traditionnels des récits de navigation dans les épopées et les romans d'aventure, le Quart Livre ajoute probablement quelques traits empruntés aux voyages de Jacques Cartier au Canada, de 1534 à 1540 ; on y remarque, d'autre part, de vives attaques contre la papauté, au moment où le concile de Trente suscite une certaine défiance. Mais, encore une fois, le réel sert de support au mythe de la recherche de la Vérité. Au moment du départ de la flotte, les joyeux compagnons chantent en chœur le psaume de David « Quand Israël hors d'Égypte sortit » ; mais, ballottés sur les flots périlleux, ils incarnent des attitudes diverses : Panurge, la peur devant le danger ; frère Jean, l'excès de témérité ; Pantagruel, un juste équilibre d'espoir et de prudence.
L'Isle sonante, en 1562, se présente comme une continuation de la « navigation faite par Pantagruel, Panurge et autres ses officiers ». Trois allégories satiriques disent l'oppression des consciences : l'île sonnante, tableau satirique de la Cour romaine l'année même de la première guerre civile ; la descente à l'île du Guichet, habitée par les Chats-fourrés, les magistrats, « bêtes moult horribles et épouvantables », et par Grippeminaud ; l'île des Apedeftes, les ignorants. En 1564 paraît le Cinquième Livre, dans lequel la navigation se poursuit par la rencontre de l'alchimiste Hans Cotiral, par une réception à la cour de la reine Entéléchie, par une visite du pays de Satin avec son petit « vieillard bossé, contrefait et monstrueux », Ouir-dire, dont les sept langues tiennent des propos divers, par la découverte du pays de Lanternois avant d'aborder au temple de la Dive Bouteille, dont l'oracle : « Trink ! » (« Bois ! »), semble inviter les pantagruélistes à boire aux sources du savoir. Est-ce la révélation des « mystères horrifiques » que promettait le prologue de Gargantua ?

Un miroir de son temps
Rabelais est un témoin privilégié de la vie intellectuelle de son temps. Dès le Second Livre, il nous encourage à « rompre l'os et sucer la substantifique moelle », et à tirer profit de ses écrits « tant en ce qui concerne notre religion que aussi l'état politique et vie économique ». Même si certains de ses portraits restent à l'état d'esquisse, il nous présente, dans une véritable comédie humaine, la plupart des classes et des institutions sociales. Il parle avec complaisance du peuple et des humbles : les fouaciers de Lerné, les bergers de Seuilly, le laboureur de Papefiguière, le bûcheron de Gravot en quête de sa cognée, le marchand de moutons Dindenault, la sorcière de village (la sibylle de Panzoust). Des autres classes de la société, il retient, notamment, Rondibilis, sans doute G. Rondelet, professeur à l'école de Montpellier, et surtout le « monde palatin », qui est largement représenté. Le conteur s'en prend avec une raillerie malicieuse, et parfois féroce, aux juges, avocats, procureurs, plaideurs, et il tourne en dérision, dans certaines scènes, la sottise de l'institution judiciaire : le procès des seigneurs de Baisecul et de Humevesne lui permet de blâmer les « ineptes opinions » des commentateurs ; le juge Bridoie incarne par son pédantisme la vanité des procès, en attendant les Chicanous du Tiers Livre et les Chats-fourrés. S'il se plaît à des tableaux colorés de la vie universitaire de son temps, il exècre les théologiens de Sorbonne : dans la personne de maître Jobelin Bridé et de Janotus de Bragmardo, il fustige l'ignorance et la bêtise. Alliant la verve de Marguerite de Navarre, dans l'Heptaméron, à celle de Marot, il condamne les moines pour leur saleté, leur oisiveté, leur inutilité sociale, et, pensant à l'activité de frère Jean, il s'emporte en âpres invectives. Il sait, à l'occasion, critiquer les vices des citadins, et ses portraits de femmes rusées, curieuses ou lascives ne manquent pas de relief, telles la dame nommée Vérone ou la femme de Hans Carvel. Mais il est surtout attentif aux problèmes relatifs à l'éducation, à la politique et à la religion.
En matière d'éducation, ses idées sont modernes par la condamnation des méthodes scolastiques et par le désir d'une culture encyclopédique fondée sur l'étude des textes anciens, sur le développement harmonieux du corps et de l'esprit, sur l'abandon d'une discipline de contrainte, enfin sur un appel à l'expérience personnelle. Faisant suite au catalogue fastidieux de la librairie Saint-Victor, la lettre de Gargantua à Pantagruel, en exaltant l'ordre du savoir, prépare la mise en œuvre des principes de Ponocrates, auxquels l'auteur donne une forme vivante. C'est l'ivresse de la découverte d'un esprit toujours en éveil, mais cette méthode accorde encore trop de place à la mémoire, pas assez au raisonnement ; ce qui forme, en fait, une « tête bien pleine ». Parmi les influences variées d'où procède un tel programme d'éducation, il convient de souligner celle d'Érasme et de son De pueris instituendis (1529). Au vrai, le Tiers Livre et le Quart Livre prolongent les vues rabelaisiennes sur l'éducation, une éducation par l'expérience, par le voyage, par les incertitudes de l'existence, à laquelle Panurge donne son plein relief.
Touchant la politique, l'œuvre est une méditation sur le pouvoir royal ; elle exalte l'idéal du prince chrétien. Les bons rois, Grandgousier, Gargantua, Pantagruel, excellent par leur piété, leur sagesse et leur désir de paix. Avant de combattre Loupgarou, Pantagruel, « jetant ses yeux au ciel », se recommande à Dieu : « En toi seul est ma totale confiance et espoir. » Pendant la guerre picrocholine, la « concion » de Gargantua aux vaincus manifeste le rôle du bon prince face au tyran colérique Picrochole « du tout abandonné de Dieu ». Là encore apparaît la parenté spirituelle avec l'évangélisme politique d'Érasme.
Malgré les irrévérences à l'égard du sacré, qui sont souvent des thèmes familiers à la littérature médiévale, il serait vain de chercher dans l'œuvre de Rabelais une attitude proche du rationalisme ou de la libre pensée. Certes, il condamne l'abus des pratiques pieuses : pèlerinages, jeûne, culte des reliques ou des saints, pures superstitions papistes que l'on exploite au moment du danger, comme en témoigne l'épisode de la tempête du Quart Livre. De même, dans le chapitre des Papimanes, il raille ceux qui se fient trop au pouvoir temporel du pape et qui en font leur « Dieu en terre ». Pourtant, ces attaques contre les superstitions populaires sont assorties de l'affirmation d'une foi profonde fondée sur une prédilection pour le « bon apôtre saint Paul » et sur la ferveur de la vie spirituelle. Comme les évangéliques de son temps, Rabelais désire ardemment voir l'Église se réformer elle-même. La prière de Pantagruel en donne la preuve : « Je feray prescher ton saint Évangile purement, simplement et entièrement, si que les abus d'un tas de papelards et faux prophètes qui ont par constitutions humaines et inventions dépravées envenimé tout le monde, seront d'entour moi exterminés ». À Thélème, les hypocrites, bigots, cagots et cafards sont exclus d'une abbaye qui s'ouvre largement pour donner « refuge et bastille » à ceux qui annoncent « le saint Évangile en sens agile », aux bons prêcheurs évangéliques. L'énigme des Fanfreluches antidotées, dans le Gargantua, semble promettre pour un temps futur « délicieux, plaisant, beau sans compas » la réalisation de cet espoir. « L'hésuchisme, l'évangélisme qui se refuse à être prédicant, nous paraît, écrit V. L. Saulnier, l'attitude ou la tendance fondamentale de la foi rabelaisienne. » L'amour de la vie et la confiance en la nature ne sont pas moins remarquables. Loin de mettre l'accent sur l'infirmité de la nature humaine, Rabelais lui fait une entière confiance. Cet optimisme éclate dans le mythe de Thélème : « En leur règle n'était que cette clause : Fay ce que voudras, parce que gens libères, bien nés, bien instruits, conversant en compagnies honnêtes, ont par nature un instinct et aiguillon qui toujours les pousse à faits vertueux et retire de vice. » Société idéale soumise aux règles de l'honneur, sans doute ! Mais la leçon symbolique est là : par l'éducation, par la raison, l'homme est capable d'assurer son salut, de maintenir sa dignité, de vivre en harmonie avec ses semblables dans un heureux épanouissement. Utopie pédagogique, voire utopie politique, Thélème porte le témoignage le plus évident de la sagesse rabelaisienne.
Cette sagesse est particulièrement illustrée par les principaux personnages, dont les caractères se transforment selon l'enrichissement philosophique de l'œuvre. Panurge et frère Jean gravitent autour de Pantagruel, qui reste silencieux et qui incarne la sagesse et la mesure. Pervers, rusé et facétieux, Panurge connaît tous les tours du « mauvais écolier », et il a le goût de la mystification. Au contraire, pendant la guerre contre les Dipsodes, il devient entreprenant et il témoigne d'un dévouement véritable à l'égard de Pantagruel. Voici qu'il se transforme dans le Tiers Livre en passant au premier plan du récit. Devenu riche, puisqu'il a reçu de Pantagruel la châtellenie de Salmigondin, comme frère Jean des Entommeures avait obtenu de Gargantua l'abbaye de Thélème, il est maintenant doué d'une verve intarissable. Mais il commence à se montrer couard dans l'antre de la sibylle, trait qui s'accentue au cours du Quart Livre et qui contraste avec son ancienne bravoure. C'est une figure d'une dimension particulière et d'une grande complexité, qui fait ressortir, avec celle de frère Jean, le personnage de Pantagruel. Celui-ci nous est d'abord présenté comme un joyeux compagnon qui « prend tout à plaisir ». Il gagne bientôt de l'ampleur et de la dignité pour devenir, dans le Tiers Livre, l'« idée et exemplaire de toute joyeuse perfection ». En même temps se précise la doctrine du pantagruélisme. « Être bons pantagruélistes, déclarait Pantagruel, c'est-à-dire vivre en paix, joie et santé, faisant toujours grande chère. » Le sous-titre du Gargantua, « livre plein de pantagruélisme », n'était qu'une promesse avant les définitions suivantes des prologues : « Forme spécifique et propriété individuelle, dans le Tiers Livre, moyennant laquelle jamais en mauvaise partie ne prendront chose quelconque ils connaîtront sourdre de bon, franc et loyal courage. » Pour sa part, Pantagruel « jamais ne se tourmentait, jamais ne se scandalisait... Toutes choses prenait en bonne partie ».
Le prologue du Quart Livre y voit une « certaine gaieté d'esprit confite en mépris des choses fortuites », miroir d'une conscience en repos et inaccessible aux coups du sort. Devenu doctrine philosophique, le pantagruélisme suppose, comme l'écrit P. Villey, « une possession de soi, une domination de tous ses penchants qui ne peut s'obtenir qu'au prix d'une longue méditation et d'un persévérant effort ». Pantagruel, fidèle à la Vérité, condamne tout ce qui la masque ou la déforme. Après les avis des savants et des sages, dans le Tiers Livre, c'est le fou Triboulet, le dernier consulté, qui lance les pantagruélistes à la découverte de l'oracle. Mais ce voyage lui-même apportera-t-il une réponse claire aux incertitudes des compagnons ? Comment l'art de Rabelais parvient-il à concilier l'effort tenace pour connaître le vrai et le souci de divertir pour « passer temps joyeusement » ?

Le rire et le langage
On n'a pas manqué d'interpréter, depuis quatre siècles, l'œuvre de Rabelais, d'en expliquer l'ambiguïté, d'en percer le secret, et cela dès 1534, lors de l'apparition du Gargantua. Et l'auteur nous invite lui-même à nous lancer dans ces interprétations tout en nous en laissant la responsabilité : « À plus haut sens interpréter ce que par adventure cuidiez dit en gaieté de cœur. » Rabelais réformateur, athée, libertin, abstracteur de quintessence ? Son roman devient le support de toutes les idéologies, mais bien souvent on n'y découvre que ce qu'on y apporte. Peut-être n'y a-t-il ni bouffonnerie, ni hermétisme, mais tout simplement thérapeutique par le rire et par le bon sens ? Il ne faudrait pas trop assombrir un conteur joyeux incomparable qui écrit « pour ce que rire est le propre de l'homme ».
Les prologues, donnant le ton de l'ouvrage, montrent déjà l'habileté avec laquelle Rabelais manie les ressources de l'art oratoire, à la manière des sermons joyeux, des boniments du jongleur ou du charlatan de foire qui mystifie son auditoire. Son vocabulaire est d'une surprenante richesse, et il multiplie avec virtuosité les jeux de mots, les galimatias, les jurons et les exclamations plaisantes que seule une lecture à haute voix peut mettre en valeur. Il excelle dans les variations litaniques par associations d'idées et assonances souvent fort complexes (le blason de Triboulet du Tiers Livre, l'anatomie de Carême-prenant). Tous ces procédés doivent beaucoup à la littérature orale du Moyen Âge : Rabelais connaît fort bien le répertoire des farces et des soties, et en particulier Pathelin. Il leur emprunte non seulement certaines formes du comique de situations pour lesquelles Panurge est passé maître (ses aventures avec la dame de Paris), mais encore le naturel du langage parlé, le sens du dialogue de théâtre, qui contrebalancent l'influence de la rhétorique cicé ronienne. Il s'adresse au lecteur comme à un public, et il n'est pas surprenant que se multiplient les adaptations théâtrales des épisodes de son roman. Un rire qui défie la mort, qui libère de l'angoisse dans une atmosphère populaire de fête, de banquet, de jeu et de carnaval. « L'épaisseur des grands comiques, écrit André Gide, des Cervantès, Molière, Rabelais. Leur rire est générosité. » Tolérance aussi. C'est sans doute à propos d'un tel comique que se pose d'emblée le problème de l'obscurité rabelaisienne.
En effet, son roman est un étonnant répertoire de moyens d'expression, et le lecteur risque d'être submergé par cette abondance de paroles qui s'éloignent du discours rationnel. Sans doute le langage de l'humaniste apparaît-il dans la lettre de Gargantua, qui prend d'autant plus de relief qu'elle s'insère entre le catalogue des livres de Saint-Victor et le répertoire polyglotte de Panurge, qui demande à manger en quatorze langues, ou bien dans le discours de Gargantua aux vaincus. Ailleurs, le langage explose en liberté : épisode de l'écolier limousin, communication par signes entre Thaumaste et Panurge, réponse muette de Nazdecabre, jurons des gens de Picrochole, apologie des dettes, éloge paradoxal du pantagruélion, le pays de Ouir-dire, les paroles gelées, l'oracle de la Dive Bouteille. Cette primauté du langage se manifeste aussi dans la minutieuse description de Thélème et dans l'énigme en prophétie, qui donne lieu à une interprétation sérieuse de la part de Gargantua : « le décours et maintien de vérité divine », à une autre, frivole, de frère Jean : « une description du jeu de paume sous obscures paroles ». Par l'expressivité de son style, Rabelais rivalise avec la poésie ; ses héros les plus trépidants, Panurge et frère Jean, sont à l'image de l'ivresse qui établit un univers d'analogies indispensable à la création poétique et que recréent les « propos des bien ivres ». Ainsi sont dénoncés à la fois les langages qui asservissent l'homme, l'impuissance des mots pour exprimer l'intégrité d'une pensée, l'écart qui s'établit entre les mots et les choses. Ajoutons que les nombreux symboles du roman, la faim, la soif, le thème de la génération et de la fécondité qui court à travers toute l'œuvre, l'utilisation des nombres, qui sont des signes, expriment une exubérance vitale et une totale confiance en la nature humaine. Car la folie de Rabelais n'est pas, comme celle d'Érasme, une condamnation des égarements du monde ; elle est, en quelque sorte, une modalité du vrai, et c'est au moment où le conteur adopte le mode d'expression le plus étrange que l'on risque de se trouver en présence des intentions fondamentales de sa pensée. À cet égard, le mythe des paroles gelées, dans le Tiers Livre, reste évocateur : le sens des paroles profondes ne se laisse entrevoir qu'avec le temps, à force de méditation et d'expérience. Rabelais, quelles que puissent être son exubérance et sa verve, comprend, en plein tumulte, le prix de la réticence et du silence pour la recherche d'une vérité que les pantagruélistes ne connaîtront même pas au terme de leur expédition.
C'est donc à bon droit que la critique d'aujourd'hui s'interroge sur la portée du langage de Rabelais. Il ne suffit pas de dégager la pensée de l'auteur, encore moins de chercher dans son œuvre une exacte transposition du réel. Au milieu de la perplexité des jugements humains, la pensée rabelaisienne tente de se définir en s'opposant aux obstacles et aux nombreux « que sais-je ? » qui établissent une rupture entre le réel et le compréhensible.
L'influence de Rabelais est attestée à toutes les époques, et cela malgré la diversité des goûts. De son temps, sa célébrité est bien reconnue, et même les pamphlétaires protestants (d'Aubigné voit en maître François un « auteur excellent ») lui demandent quelques armes pour confondre leurs adversaires. Les « libertins » du siècle suivant ne manquent pas de l'apprécier, et il devient le modèle de plusieurs poètes burlesques (Saint-Amant, Sarasin ou Scarron). Molière et La Fontaine lui doivent beaucoup, et son œuvre a longtemps préoccupé Voltaire. La Révolution et le Romantisme vont faire de lui un prophète et un mage, et Victor Hugo le premier. Les Contes drolatiques de Balzac témoignent du même intérêt. Michelet dira du livre de Rabelais : « Le sphinx ou la chimère, un monstre à cent têtes, à cent langues, un chaos harmonique, une farce de portée infinie, une ivresse lucide à merveille, une folie profondément sage. » D'autres, comme Flaubert, aiment sa « phrase nerveuse substantielle, claire, au muscle saillant, à la peau bistrée ». Pourtant, si le nom de Rabelais demeure impérissable, c'est à titre d'auteur comique, d'un comique qui comporte autre chose que la farce et le ridicule, à titre de narrateur sans égal qui sait filer le récit, choisir le détail concret et expressif. Malgré les orages de l'époque, il incarne une saine gaieté, et son génie domine la Renaissance avec celui de Montaigne. Cinq livres et une continuelle réflexion sur la condition humaine ! C'est dans la mesure où les générations successives ont ajouté leurs expériences aux siennes qu'elles l'éclairent d'une lumière nouvelle et tout à la fois le parent de ce halo de mystère qui, comme l'écrivait Lucien Febvre, baigne les seuls grands.


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