Écrivain français
(Paris 1871-Paris 1922).
Introduction
Parler de l'enfance privilégiée de Marcel Proust
ne serait pas exact. Il vaut mieux dire enfance
protégée, s'il est vrai que Proust vit ses
premières années s'écouler dans un univers ouaté
grâce à la tendresse vigilante d'une mère
adorée. Jeanne Weil appartenait à une famille
juive, d'origine lorraine et de solide fortune :
délicate et cultivée, elle entoura de son
immense affection ses deux fils, Marcel et
Robert. On sait avec quelle impatience, avec
quelle angoisse Marcel attendait le soir le
baiser maternel. Cette sensibilité presque
maladive le trahira toujours. Son père, le
professeur Adrien Proust, médecin réputé, était
un homme froid mais bon, désarmé par ce fils
aîné à la santé fragile, qui, à l'âge de neuf
ans, a sa première crise d'asthme.
Les années d'enfance se passent dans quatre
décors familiers aux lecteurs d'À la recherche
du temps perdu. Le premier décor est la maison
bourgeoise du boulevard Malesherbes ainsi que
les jardins des Champs-Élysées, où, chaque
après-midi, l'on conduit Marcel. Le deuxième est
Illiers, où la famille Proust va en vacances et
qui deviendra Combray. Le troisième est la
demeure de l'oncle Louis Weil à Auteuil, chez
qui l'on se rend par les jours de chaleur. Le
quatrième est Trouville ou Dieppe, plus tard
Cabourg, les belles plages d'où naîtra Balbec.
L'éducation du monde
Après de très bonnes études au lycée Condorcet
et une excellente année de philosophie sous la
direction d'Alphonse Darlu, Proust donne ses
premiers essais littéraires dans la Revue verte
et la Revue lilas, qu'ont fondées ses
condisciples. C'est également le temps de
fiévreuses lectures : Saint-Simon, La Bruyère,
Mme de Sévigné. Un an de volontariat à l'armée
conduit Proust à Orléans. Cet adolescent en
reviendra plus que jamais soucieux de connaître
la société, car il a un goût du monde qui va
jusqu'au besoin. Chez Madeleine Lemaire, dont
l'atelier est alors un salon, il aperçoit la
comtesse Greffulhe et Mme de Chevigné, ses
futurs modèles. C'est là qu'il se lie avec
Reynaldo Hahn. Il fait connaissance de Charles
Haas chez Mme Straus et d'Anatole France chez
Mme Arman de Caillavet. Il va aussi chez Mme Aubernon.
Sa rencontre avec Robert de Montesquiou
l'introduit du côté de Guermantes.
Marcel Proust est alors un jeune homme comblé,
partout reçu, toujours aimé. Après une licence
de lettres, il est nommé « attaché non
rétribué » à la bibliothèque Mazarine. Il n'y
mettra jamais les pieds, mais fait paraître les
Plaisirs et les jours, livre à la grâce un peu
surannée, à l'écriture recherchée. « Du
Bernardin de Saint-Pierre dépravé et du Pétrone
ingénu », dira Anatole France. En secret, Proust
travaille à un roman, Jean Santeuil, dont sa
propre vie lui fournit la substance et où il y a
les mêmes matériaux que dans la Recherche. Cet
ouvrage est abandonné au bout de quelques
années, car l'écrivain n'est pas encore mûr pour
l'œuvre.
L'affaire Dreyfus le bouleverse. Proust prend
part à la pétition en vue de la révision du
procès. L'année suivante (1899), il découvre
John Ruskin, qu'il traduit patiemment et dont
l'œuvre exercera sur lui une profonde et durable
influence. Il collabore également au Figaro,
continue à mener une vie brillante et mondaine
jusqu'au jour où la mort frappe les siens. En
novembre 1903, son père meurt ; deux ans plus
tard, en septembre 1905, Mme Proust disparaît à
son tour. La douleur de Proust est telle que,
pendant un mois, « il resta au lit dans une
insomnie totale, sans s'arrêter de pleurer ».
Obligé de déménager, il s'installe dans un
appartement situé au premier étage du 102,
boulevard Haussmann. Il y restera plus de douze
ans. Il compose une étude sur Sainte-Beuve dont
les deux premiers chapitres serviront
d'ouverture à Du côté de chez Swann ; il
accumule les éléments qui apparaîtront dans
différents passages de la Recherche. Il rédige
encore d'extraordinaires pastiches qui sont
publiés dans le Figaro (Balzac, Faguet, Edmond
de Goncourt, Flaubert, Sainte-Beuve, Renan).
Vivre pour son œuvre
Tous ses amis vantent sa générosité, qui va
jusqu'à la prodigalité, sa délicatesse raffinée,
non sans regimber parfois contre sa
susceptibilité, qui grossit démesurément le
moindre incident. Son manuscrit prend de plus en
plus d'ampleur, et Proust est à la recherche
d'un éditeur. Eugène Fasquelle et la N. R. F. se
récusent. Enfin, Bernard Grasset accepte pour
« une première édition de 1 200 exemplaires au
prix de 3,50 F, sur lesquels Proust ne recevait
que 1,50 F par exemplaire ». Du côté de chez
Swann paraît en novembre 1913. Les articles
flatteurs de Lucien Daudet, de Cocteau, celui,
plus réservé, de Paul Souday lancent le livre.
Désormais, Proust, dont la santé n'est guère
bonne, va fournir un travail prodigieux
– jusqu'à sa mort. Vivant dans une chambre
hermétiquement close, tapissée de liège, ne
laissant passer aucun souffle d'air et envahie
par l'odeur des fumigations, il a maintenant
l'obsession de l'œuvre à achever. Les années de
solitude de la guerre, en dépit de quelques
amis, de quelques dîners au Ritz, se passent
dans la tâche épuisante d'« infuser de la
nourriture » à la Recherche, à coller des « paperoles »,
à modifier des passages entiers de son texte. Le
prix Goncourt qu'il obtient en 1919 pour À
l'ombre des jeunes filles en fleurs, paru à la
N. R. F., lui vaut la gloire. La rançon en est
un surcroît de fatigue. Inlassablement, toutes
les nuits, Proust poursuit son œuvre au prix
d'une incroyable énergie dans une sorte de
course contre la mort. « Vous verrez que vous me
donnerez mes épreuves quand je ne pourrai plus
les corriger », se plaint-il à Gallimard. Après
le Côté de Guermantes, qui date de 1920, est
publié en 1922 Sodome et Gomorrhe. En cette même
année, le 18 novembre, Proust succombe à une
pneumonie. « On l'enterra, mais, toute la nuit
funèbre, aux vitrines éclairées, ses livres
disposés trois par trois veillaient comme des
anges aux ailes déployées et semblaient, pour
celui qui n'était plus, le symbole de sa
résurrection [...]. »
Conception d'une œuvre
Proust est l'écrivain qui a donné le plus grand
nombre d'indications sur le métier d'écrire.
Jamais auteur ne s'est penché sur ce sujet avec
une pareille complaisance, et son œuvre entière
n'est qu'un long commentaire sur la création
littéraire et artistique. Un des thèmes
essentiels d'À la recherche du temps perdu est
celui de la vocation littéraire, et Proust dit à
deux reprises que sa vie peut être résumée par
ces mots : « histoire d'une vocation ». S'il ne
vivait que pour écrire, il n'est guère étonnant
qu'il ait consacré de nombreuses pages à
préciser ce qu'est, à ses yeux, l'œuvre d'art
véritable.
Le document capital à cet égard est la seconde
partie du Temps retrouvé. On a parlé du roman
d'un roman, car Proust a intégré dans son œuvre,
comme la clef de voûte qui soutient tout
l'édifice, un très long chapitre, de cent pages
environ, qui expose ses réflexions sur l'art de
l'écrivain. Ce chapitre est un véritable traité
d'esthétique, une somme de ses expériences,
presque un traité de morale littéraire. Proust y
livre sa conception de la littérature en jetant
un regard d'ensemble sur ses romans et sur sa
vie, et annonce, par un artifice d'auteur,
comment il pense désormais écrire son œuvre (qui
est déjà écrite).
Situées à la fin d'À la recherche du temps
perdu, ces déclarations ont pour objet, dit-il,
de jeter la lumière sur les livres qu'il écrira.
Elles doivent servir de point de départ à ces
livres à venir. Pour nous, lecteurs, elles sont
également une introduction à l'œuvre, en quelque
sorte la préface par laquelle un auteur expose
ses intentions. Leur place étrange ne doit pas
trop surprendre : on a souvent souligné le
rapport qui existait entre À la recherche du
temps perdu et un roman policier. Les premiers
volumes offrent toutes les données du problème ;
mais seules les dernières pages donnent la
solution. Il faut donc renverser l'exposition et
commencer par la fin, qui permettra de
comprendre ce que Proust a voulu faire.
La « mise en branle » qui amène l'écrivain à
définir ses conceptions dans le Temps retrouvé a
pour origine la triple impression éprouvée par
le narrateur à l'hôtel de Guermantes. Dans la
cour de l'hôtel, Proust bute sur des pavés
affaissés et, dans un instant de joie, il voit
surgir dans sa mémoire un séjour à Venise ;
quelques minutes plus tard, le même genre de
félicité l'envahit lorsqu'il entend le bruit
d'une cuiller frappée contre une assiette, et ce
sentiment d'allégresse devient encore plus vif
quand il s'essuie la bouche avec une serviette
empesée. En trois moments privilégiés, le
narrateur s'est senti transporté de bonheur et
situé hors du temps.
Il insiste sur ce bonheur, sur cette
« félicité » : « Un azur profond enivrait mes
yeux ; des impressions de fraîcheur,
d'éblouissante lumière tournoyaient près de
moi. » Mais il sent qu'il ne doit pas en rester
là. Bouleversé par la « vision éblouissante et
indistincte » qu'il vient d'avoir, il imagine
qu'elle s'adresse à lui : « Saisis-moi au
passage si tu en as la force et tâche de
résoudre l'énigme de bonheur que je te
propose. » Élucider le secret de cette extase
est accéder à la vraie vie, connaître les vraies
richesses.
À partir de cette triple expérience de
narrateur, Proust romancier va échafauder sa
théorie de l'art, qui, en gros, se décompose
ainsi : définition des devoirs et de la tâche de
l'écrivain ; critique des œuvres qui utilisent
l'intelligence ; théories et procédés de la
création romanesque proprement dite.
Le devoir de l'écrivain
« Si j'essayais de me rendre compte de ce qui se
passe [...] en nous au moment où une chose nous
fait une certaine impression [...] je
m'apercevrais que, pour exprimer ces
impressions, pour écrire ce livre essentiel, ce
seul livre vrai, un écrivain n'a pas dans le
sens courant à l'inventer, puisqu'il existe déjà
en chacun de nous, mais à le traduire. Le devoir
et la tâche d'un écrivain sont ceux d'un
traducteur. » Savoir traduire le grand livre de
nos sensations coexistantes en nous-mêmes, tel
est le premier grand message de Proust ;
l'écrivain, selon lui, n'a pas à créer, mais à
recréer, à faire revivre ce qu'il a éprouvé ; il
n'y a pas connaissance, mais reconnaissance.
Seuls quelques-uns sont capables d'accomplir cet
effort de traduction. « La grandeur de l'art
véritable, ajoute Proust [...] c'était de
retrouver, de ressaisir, de nous faire connaître
cette réalité loin de laquelle nous vivons, de
laquelle nous nous écartons de plus en plus au
fur et à mesure que prend plus d'épaisseur et
d'imperméabilité la connaissance conventionnelle
que nous lui substituons, cette réalité que nous
risquerions fort de mourir sans avoir connue, et
qui est simplement notre vie enfin découverte et
éclaircie, la seule vie par conséquent vécue,
cette vie qui, en un sens, habite à chaque
instant chez tous les hommes aussi bien que chez
l'artiste. »
Poursuivant sa méditation, Proust précise sa
conception de l'art. Si l'écrivain a pour
fonction de traduire sa vie, les aliments qui
nourriront son œuvre devront être cherchés dans
son propre passé et non pas dans le présent ni
dans le passé d'autrui. Il n'est question que de
nous-mêmes : « Je compris que tous ces matériaux
de l'œuvre littéraire, c'était ma vie passée ;
je compris qu'ils étaient venus à moi [...] sans
que je devinasse plus leur destination, leur
survivance même que la graine mettant en réserve
tous les aliments qui nourriront la plante. »
Et, comme cette graine met en réserve les
aliments et les trie pour donner naissance à la
plante, l'écrivain va défricher l'immense
terrain de ses souvenirs, qui contient tant de
richesses. Tous ces souvenirs n'ont pas la même
importance, mais tous constituent sa nourriture,
l'élément fécondant grâce auquel l'œuvre viendra
au jour. Au fond de nous-mêmes gisent des
trésors inconnus qu'il ne tient qu'à nous de
découvrir : « Ma personne d'aujourd'hui n'est
qu'une carrière abandonnée qui croit que tout ce
qu'elle contient est pareil et monotone, mais
d'où chaque écrivain, comme un sculpteur de
Grèce, tire des statues incomparables. »
Le danger serait d'offrir au monde des statues
informes, à peine différentes de ces blocs de
pierre d'où elles sont issues. Quelques
souvenirs sont nets, mais la plupart sont flous,
parce que trop loin enfouis dans le passé. Leur
clarté n'est qu'apparente, un halo de mystère
les entourant ; pouvoir les interpréter, puis
les traduire n'est possible qu'après une longue
école. Tel le statuaire qui choisit
soigneusement son marbre, l'écrivain choisit
dans les souvenirs qui lui viennent à la
conscience et s'applique à les déchiffrer. « Il
me fallait donc rendre leur sens aux moindres
signes qui m'entouraient. » « Signes »,
c'est-à-dire guère plus qu'une indication, et
encore une indication à demi voilée. Dans
l'univers des souvenirs, « les apparences qu'on
observe ont besoin d'être traduites et souvent
lues à rebours et péniblement déchiffrées ».
« Sans doute, ce déchiffrage était difficile,
mais seul il donnait quelque vérité à lire. »
Parfois, heureusement, la réalité projette dans
le présent le souvenir et le rend clair. Ainsi,
les pavés mal équarris de l'hôtel de Guermantes
font surgir un souvenir qui est d'abord
imprécis ; puis brusquement tout s'éclaire. Mais
il n'en est que rarement ainsi, car grande est
la résistance du souvenir à effleurer à la
surface de la conscience : « Dans ce cas-là
comme dans tous les précédents – la cuiller, la
serviette empesée – la sensation commune avait
cherché à recréer autour d'elle le lieu ancien,
cependant que le lieu actuel qui en tenait la
place s'opposait de toute la résistance de sa
masse à cette immigration dans un hôtel de
Paris, d'une plage normande ou d'un talus d'une
voie de chemin de fer. »
Cette idée de déchiffrage présente à l'écrivain
un caractère impérieux. Ce n'est pas qu'une
simple invitation des choses et des souvenirs,
c'est aussi un appel, presque un ordre : « Il
fallait tâcher d'interpréter les sensations
comme les signes d'autant de lois et d'idées, en
essayant de penser, c'est-à-dire de faire sortir
de la pénombre ce que j'avais senti, de le
convertir en un équivalent spirituel. Or ce
moyen qui me paraissait le seul, qu'était-ce
autre chose que faire une œuvre d'art ? » Et
plus loin : « L'œuvre d'art [...] préexistant à
nous, nous devons, à la fois parce qu'elle est
nécessaire et cachée, et comme nous ferions pour
une loi de la nature, la découvrir. »
La découverte ne peut se passer qu'en nous, nous
l'avons vu, et il faut opérer un véritable
« retour aux profondeurs ». Le narrateur, qui
est décidé à s'attacher à la contemplation de
l'essence des choses, s'est aperçu que seule la
réflexion sur nous-mêmes permettait l'œuvre
d'art. Et voici qui est définitif : « La seule
manière de les goûter (les impressions)
davantage, c'était de tâcher de les connaître
plus complètement, là où elles se trouvaient,
c'est-à-dire en moi-même, de les rendre claires
jusque dans leurs profondeurs. » C'est une
illusion de croire qu'on puisse créer une œuvre
en cherchant des matériaux hors de soi. La
réalité n'est pratiquement d'aucun secours, car
« j'avais trop expérimenté l'impossibilité
d'atteindre dans la réalité ce qui était au fond
de moi-même ». Les objets n'ont pas de valeur en
eux-mêmes, et Proust conclut : « Mes rencontres
avec M. de Charlus [...] ne m'avaient-elles pas
permis [...] de me convaincre combien la matière
est différente et que tout peut y être mis par
la pensée [...]. Je m'étais rendu compte que
seule la perception grossière et erronée place
tout dans l'objet, quand tout est dans
l'esprit. »
Critique de l'intelligence
Tout en définissant le rôle et les tâches de
l'écrivain tels qu'il les entend, Proust ne
cesse de donner un aspect critique à ses
réflexions et, dans une certaine mesure, fonde
ses théories artistiques sur celles qu'il
condamne. S'il montre ce que le véritable
écrivain doit faire, il met également en lumière
les écueils qu'il lui faut éviter. Il n'est pas
inutile de relever les principales critiques de
Proust vis-à-vis des romans de son temps, afin
de vérifier s'il a su lui-même s'affranchir des
travers qu'il relève.
« Quelques-uns voulaient que le roman fût une
sorte de défilé cinématographique des choses.
Cette conception était absurde. Rien ne
s'éloigne plus de ce que nous avons perçu en
réalité qu'une telle vue cinématographique. »
Pourquoi ? Parce qu'elle s'éloigne d'autant plus
du vrai qu'elle prétend se borner à lui ; la
simple reproduction de ce que les yeux voient et
de ce que l'intelligence constate ne permet
jamais d'atteindre la réalité profonde contenue
et cachée dans l'objet. « Fausseté même de l'art
prétendu réaliste [...] qui ne serait pas si
mensonger si nous n'avions pris dans la vie
l'habitude de donner à ce que nous sentons une
expression qui en diffère tellement et que nous
prenons au bout de peu de temps pour la réalité
même. » L'écrivain est dupe de lui-même et écrit
une œuvre artificielle parce qu'il ne s'aperçoit
pas qu'il ne peint que l'apparence. Et Proust
grossit et exagère sa thèse pour mieux la faire
comprendre : « La littérature qui se contente de
décrire les choses, de donner un misérable
relevé de leurs lignes et de leur surface est,
malgré sa prétention réaliste, la plus éloignée
de la réalité, celle qui nous appauvrit et nous
attriste le plus, ne parlât-elle que de gloire
et de grandeurs, car elle coupe brusquement
toute communication de notre moi présent avec le
passé, dont les choses gardent l'essence, et
l'avenir, où elles nous incitent à le goûter
encore. »
L'important est de réaliser cette communication.
Or, une foule de dangers menacent l'écrivain :
les uns le détournent de l'acte d'écrire (Proust
donne comme exemples l'amour-propre, la
passion) ; les autres, qui sont peut-être bien
plus graves l'invitent à écrire, mais risquent à
tout moment de le faire tomber dans les excès du
réalisme : ce sont l'intelligence et la mémoire
volontaire.
Déjà, le Contre Sainte-Beuve commençait par ces
mots : « Chaque jour j'attache moins de prix à
l'intelligence. Chaque jour je me rends compte
que c'est en dehors d'elle que l'écrivain peut
ressaisir quelque chose de nos impressions,
c'est-à-dire atteindre quelque chose de lui-même
et la seule matière de l'art. Ce que
l'intelligence nous rend sous le nom de passé
n'est pas de lui » (Préface). L'intelligence,
qui substitue une « connaissance
conventionnelle » à la vraie connaissance, est
incapable de recréer un monde qui n'est plus ;
jamais elle n'aurait pu aider le narrateur à
évoquer Venise, alors que ces simples dalles de
l'hôtel de Guermantes lui rappellent le
baptistère de Saint-Marc. Notre intelligence est
limitée ; ses découvertes sont sans profondeur
et restent en marge de la vie ; elles
n'apportent qu'une pure satisfaction
intellectuelle et rien de plus. « À côté du
passé, essence intime de nous-mêmes, les vérités
de l'intelligence semblent bien peu réelles »
(Contre Sainte-Beuve) ; « les vérités que
l'intelligence saisit directement à claire-voie
dans le monde de la pleine lumière – et Proust
dira et répétera que les grands livres sont les
enfants de l'obscurité et du silence – ont
quelque chose de moins profond, de moins
nécessaire que celles que la vie nous a malgré
nous communiquées en une impression matérielle
parce qu'elle est entrée par nos sens, mais dont
nous pouvons dégager l'esprit » (le Temps
retrouvé).
Proust ne met pas en doute qu'il y ait des
vérités de l'intelligence ; il en dénie
seulement la valeur. L'écrivain doit, autant que
possible, les éviter, malgré la grande tentation
d'écrire des œuvres intellectuelles. Proust
entend bien ne pas y succomber et se méfie de la
rigueur de ces vérités : « Ces idées formées par
l'intelligence pure n'ont qu'une vérité logique,
une vérité possible, leur élection est
arbitraire » (le Temps retrouvé). Or, la vie
oppose un démenti constant à la logique : « Ce
que nous n'avons pas eu à éclaircir nous-mêmes,
ce qui était clair avant nous (par exemple des
idées logiques), cela n'est pas vraiment nôtre,
nous ne savons pas si c'est réel. C'est du »
possible « que nous élisons arbitrairement »
(interview d'E. J. Bois).
La fidèle compagne de l'intelligence est la
mémoire volontaire. L'intelligence guide la
mémoire et lui fait commettre ces mêmes erreurs.
Solidaires l'une de l'autre, elles ont les mêmes
défauts, et Proust les condamne toutes deux,
puisqu'elles faussent chaque chose : « Extrême
différence qu'il y a entre l'impression vraie
que nous avons eue d'une chose et l'impression
factice que nous en donnons quand volontairement
nous essayons de nous la représenter » (le Temps
retrouvé). « Pour moi, la mémoire volontaire,
qui est surtout une mémoire de l'intelligence et
des yeux, ne nous donne du passé que des faces
sans vérité ; mais qu'une odeur, une saveur
retrouvées, dans des circonstances très
différentes, réveillent en nous, malgré nous, le
passé, nous sentons combien ce passé était
différent de ce que nous croyions nous rappeler,
et que notre mémoire volontaire peignait, comme
ces mauvais peintres, avec des couleurs sans
vérité » (interview E. J. Bois).
Ainsi, les critiques de Proust sont précises. Ni
la mémoire volontaire, ni l'intelligence ne
peuvent créer une œuvre sous peine de supprimer
ce qui est pour Proust la vérité en art : la
reconnaissance de notre moi et du passé par des
objets présents. Le réalisme qui peint en se
fiant à la vision toute faite des yeux et de la
seule intelligence ignore les vérités
essentielles.
Procédés techniques
L'œuvre de Proust sera le fruit du miracle et du
bonheur. Son point de départ jaillira de la
coïncidence, dans l'esprit de l'écrivain, en un
moment unique, d'une sensation auditive,
olfactive ou visuelle et du passé. Chaque fois
qu'il y aura identité entre le présent et le
passé, par l'intermédiaire d'un objet matériel,
Proust se sentira soulevé par une sorte de
félicité divine qui donnera un élan nouveau à
son œuvre. Cette coïncidence aura pour effet de
situer le narrateur hors du temps : « Cet être
extra-temporel n'était jamais venu à moi, ne
s'était jamais manifesté, qu'en dehors de
l'action, de la jouissance immédiate, chaque
fois que le miracle d'une analogie m'avait fait
échapper au présent. Seul il avait le pouvoir de
me faire retrouver les jours anciens, le Temps
perdu, devant quoi les efforts de ma mémoire et
de mon intelligence échouaient toujours. »
L'analogie miraculeuse des pavés irréguliers et
des dalles de Saint-Marc, du bruit de la cuiller
contre une assiette et des coups de marteau
contre l'essieu d'un wagon, de la serviette
empesée et de la mer projette le narrateur dans
un monde idéal qui n'est ni le passé ni le
présent.
C'est seulement lorsqu'il est libéré des
servitudes temporelles que Proust conçoit qu'il
lui est possible d'écrire. Placé dans cette
situation qui est à mi-chemin entre la vie vécue
et la vie passée, il constate le bonheur qu'il
éprouve et y voit une invitation à la création
romanesque : « Au moment où cette chose, essence
commune de nos impressions, est perçue par nous,
nous éprouvons un plaisir que rien n'égale
[...] » (Contre Sainte-Beuve). « N'éprouvant
cette impression de beauté que quand à une
sensation actuelle, si insignifiante fût-elle,
venait se superposer une sensation semblable,
qui renaissant spontanément en moi venait
étendre la première sur plusieurs époques à la
fois et remplissait mon âme, où habituellement
les sensations particulières laissaient tant de
vide, par une essence générale [...] » (le Temps
retrouvé).
La joie du narrateur est déjà la promesse, voire
la certitude qu'il peut accomplir une œuvre.
Maintenant que le « déchaînement de la vie
spirituelle » est assez fort en lui, il décide
d'écrire À la recherche du temps perdu
précisément à partir d'impressions analogues :
« En tout cas, qu'il fût théoriquement utile ou
non que l'œuvre d'art fût constituée de cette
façon [...] je ne pouvais nier que vraiment en
ce qui me concernait, quand des impressions
esthétiques m'étaient venues, ç'avait toujours
été à la suite de sensations de ce genre. » Le
narrateur décèle chez Chateaubriand, Nerval,
Baudelaire les mêmes réminiscences, qui sont
pour lui le fondement de l'œuvre d'art ; et
l'exemple de ces écrivains, qui tirent le même
parti que lui de ces impressions en les
utilisant pour donner naissance à un phénomène
de mémoire, conforte Proust dans l'effort qu'il
veut consacrer à son œuvre.
La mémoire à laquelle Proust fait appel est la
mémoire involontaire, puisqu'elle seule est
capable de l'aider à déchiffrer avec vérité le
grimoire compliqué de ses sensations. « Mon
œuvre, dit Proust, sera la création de la
mémoire involontaire », et il n'est pas loin de
considérer que c'est la forme la plus élevée de
l'art. Il s'étend longuement sur ce point dans
l'interview qu'il a donnée à E. J. Bois :
« Voyez-vous ce n'est guère qu'aux souvenirs
involontaires que l'artiste devrait demander la
matière première de son œuvre. D'abord,
précisément parce qu'ils sont involontaires,
qu'ils se forment d'eux-mêmes, attirés par la
ressemblance d'une minute identique, ils ont
seuls une griffe d'authenticité. Puis ils nous
rapportent les choses dans un dosage exact de
mémoire et d'oubli. Et enfin, comme ils nous
font goûter les sensations dans une circonstance
tout autre, ils la libèrent de toute
contingence, ils nous en donnent l'essence
extra-temporelle. »
Mais la grande découverte proustienne est le
temps dans le roman. On sait qu'en ce qui
concerne la transcription artistique du temps
Proust considérait Flaubert comme un précurseur
et comme l'écrivain qui « le premier a mis le
temps en musique ». Il admirait dans l'Éducation
sentimentale un « blanc », un énorme « blanc »
qui indique un changement de temps soudain d'une
dizaine d'années. « Le roman, ce n'est pas
seulement de la psychologie plane, mais de la
psychologie dans le temps. Cette substance
indivisible du temps, j'ai tâché de l'isoler,
mais pour cela il fallait que l'expérience pût
durer » (interview de E. J. Bois). Les
personnages de l'œuvre seront vus sous des
angles différents ; il y aura une multiplicité
de personnages en un seul, suivant les êtres qui
le voient. Pour les mettre en scène, le procédé
utilisé par Proust sera de les rendre
perpétuellement mobiles aux yeux d'eux-mêmes
comme aux yeux des autres, de telle sorte qu'on
ait le sentiment du temps et de la durée :
« [...] Comme dans une ville qui, pendant que le
train suit sa voie contournée, nous apparaît
tantôt à notre droite, tantôt à notre gauche,
les divers aspects qu'un même personnage aura
pris aux yeux d'un autre, au point qu'il aura
été comme des personnages successifs et
différents, donneront – mais par cela seulement
– la sensation du temps écoulé » (interview de
E. J. Bois). Les choses elles-mêmes seront
peintes en fonction du temps : « Je tâcherai de
rendre continuellement sensible cette dimension
du temps dans une transcription du monde qui
serait forcément bien différente de celle que
nous donnent nos sens si mensongers » (le Temps
retrouvé).
L'œuvre se présentera donc « comme un essai
d'une suite de romans de l'inconscient »
(interview de E. J. Bois). La relativité du
temps proustien, la mémoire involontaire
situeront l'ouvrage dans un monde qui ne sera
jamais tout à fait le passé, ni tout à fait le
présent, mais qui participera des deux. Par
ailleurs, quand la mémoire sera impuissante à
faire apparaître à la surface de la claire
conscience les souvenirs, quand l'effort pour
arracher leur secret aux choses, pour percer le
mystère enclos en chaque objet restera stérile,
Proust ne dédaignera pas l'aide d'une « seconde
muse », le rêve, qui suppléera aux défaillances
des autres : « Le rêve était encore un de ces
faits de ma vie qui m'avait toujours le plus
frappé, qui avait dû le plus servir à me
convaincre du caractère purement mental de la
réalité, et dont je ne dédaignerai pas l'aide
dans la composition de mon œuvre » (le Temps
retrouvé). Le rêve et le sommeil seront bien
souvent le support de l'œuvre, à commencer par
Du côté de chez Swann.
Cela ne signifie pas qu'À la recherche du temps
perdu puisse être exclusivement le produit de la
mémoire et du rêve, un recueil de souvenirs
placés sous le signe du temps et conçus dans des
moments de demi-conscience. Proust entend
gouverner son livre et tient compte de l'acte
volontaire de l'art de créer. Il a le dessein
d'user d'un grand moyen technique qui relève du
métier de l'écriture tout autant que les
phénomènes qui l'inspirent. Sa passivité de
romancier n'est qu'apparente, et une bonne
partie de son œuvre sera le résultat d'une
intention bien définie. Voici le procédé
important exposé dans le Temps retrouvé : « La
vérité ne commencera qu'au moment où l'écrivain
prendra deux objets différents, posera leur
rapport, analogue dans le monde de l'art à celui
qui est le rapport unique de la loi causale dans
le monde de la science, et les enfermera dans
les anneaux nécessaires d'un beau style, ou
même, ainsi que la vie, quand, en rapprochant
une qualité commune à deux sensations, il
dégagera leur essence en les réunissant l'une et
l'autre pour les soustraire aux contingences du
temps, dans une métaphore, et les enchaînera par
le lien indescriptible d'une alliance de mots. »
La composition
Proust s'est élevé contre les déductions
sommaires des critiques qui pensaient qu'il
écrivait l'histoire de sa vie en se fiant « à
d'arbitraires et fortuites associations
d'idées » (lettre à Souday).
En fait, malgré les apparences, rarement une
œuvre est aussi solidement structurée. Tous les
thèmes qui seront orchestrés par la suite se
trouvent dans les ouvertures d'À la recherche du
temps perdu, pareils aux thèmes de la petite
phrase qui laissent prévoir l'ensemble de la
sonate : « Swann écoutait tous les thèmes épars
qui entreraient dans la composition de la
phrase, comme les prémisses dans la conclusion
nécessaire, il assistait à sa genèse. » Proust
jette des « pilotis », des pierres d'attente
disposés pour supporter le poids de l'édifice
entier. La plupart des personnages qui auront à
jouer un rôle sont annoncés dès Du côté de chez
Swann. Les premières pages laissent prévoir le
Côté de Guermantes : « Un jour que ma grand-mère
était allée demander un service à une dame
qu'elle avait connue au Sacré-Cœur [...], la
marquise de Villeparisis, de la célèbre famille
de Bouillon. » Ce sera grâce à Mme de
Villeparisis que le narrateur pourra entrer dans
les cercles les plus fermés, grâce à elle encore
il connaîtra Saint-Loup. « Ma grand-mère était
revenue de sa visite enthousiasmée par [...] un
giletier et sa nièce qui avaient leur boutique
dans la cour. » Ce giletier est Jupien, qui
introduira Sodome et Gomorrhe ; sa nièce aimera
Morel. Quelques pages plus loin, le nom de
Vinteuil est prononcé. Du côté de Méséglise,
nous assistons à la première apparition de M. de
Charlus : « Un monsieur habillé de coutil et que
je ne connaissais pas, fixait sur moi des yeux
qui lui sortaient de la tête » ; l'énigmatique
dame en rose vue chez oncle Adolphe est Odette
de Crécy. Et voici comment Proust explique la
scène de sadisme entre Mlle de Vinteuil et son
amie : « Pour voir combien ma composition est
rigoureuse, je n'ai qu'à me rappeler une
critique de vous, mal fondée selon moi, où vous
blâmiez certaines scènes troubles et inutiles de
Swann. S'il s'agissait dans votre esprit d'une
scène entre deux jeunes filles (M. Francis
Jammes m'avait ardemment prié de l'ôter de mon
livre), elle était, en effet, » inutile « dans
le premier volume. Mais son ressouvenir est le
soutien des tomes IV et V (par la jalousie
qu'elle inspire, etc.). En la supprimant, je
n'aurais pas changé grand-chose au premier
volume ; j'aurais, en revanche, par la
solidarité des parties, fait tomber deux volumes
entiers, dont elle est la pierre angulaire, sur
la tête du lecteur » (lettre à Souday). Rien
n'est inutile, tout est préparé, et l'unité est
parfaitement respectée dans ce début de la
Recherche.
Le premier chapitre, intitulé Un amour de Swann,
a, sans doute, souvent dérouté les lecteurs, qui
ne voyaient pas le rapport qui l'unissait au
reste, et, en un sens, c'est bien le seul
morceau que l'on puisse détacher, qui fasse bloc
à lui seul. Mais Un amour de Swann se rattache
aussi étroitement à l'ensemble : comme le
remarque le narrateur dans le Temps retrouvé,
Swann est le « mince pédoncule » qui supporte
toute sa vie. Swann touche en effet au monde de
la bourgeoisie par son nom, sa situation et à
l'aristocratie par ses brillantes relations : le
milieu des Verdurin s'oppose à celui des
Guermantes, et Proust prépare le contraste. Le
peintre favori des Verdurin est Biche, que l'on
verra paré de toute sa gloire dans les Jeunes
Filles sous le nom d'Elstir. Swann aime Odette
de Crécy, la miss Sacripant d'Elstir. Les deux
côtés seront unis bien plus tard, lorsque la
fille de Swann, Gilberte, épousera Saint-Loup et
quand Mme Verdurin deviendra princesse de
Guermantes. Le changement social souligné par
Proust dans le Temps retrouvé a pour point de
départ Un amour de Swann. Par ailleurs, l'amour
de Swann pour Odette préfigure l'amour du
narrateur pour Albertine et est l'ébauche de
Gomorrhe. Le narrateur éprouvera les mêmes
inquiétudes douloureuses au sujet des
« amitiés » d'Albertine que Swann à l'égard
d'Odette ; tout comme la petite phrase était
devenue l'« air national » de l'amour de Swann
et d'Odette, le narrateur remarquera le
parallélisme qui existe entre la musique de
Vinteuil et son amour pour Albertine. Enfin, le
caractère même de Swann rappelle celui du
narrateur : Swann remettra sans cesse la
rédaction de son étude sur Vermeer ; le
narrateur ajournera perpétuellement le soin
d'écrire une œuvre.
Plus loin, nous retrouvons encore ces
préparations de Proust. Le narrateur découvre
que la mystérieuse miss Sacripant est Mme Swann.
Rachel, aimée de Saint-Loup, n'est autre que
« Rachel, quand du Seigneur », que le narrateur
avait connue dans une maison de passe. Gilberte
signera comme si son nom était Albertine. (« En
ce qui concerne cette lettre au bas de laquelle
Françoise se refusa à reconnaître le nom de
Gilberte parce que le G historié, appuyé par un
i sans point, avait l'air d'un A, tandis que la
dernière syllabe était indéfiniment prolongée à
l'aide d'un paraphe dentelé [...]. ») Ces
exemples montrent combien la charpente qui
soutient À la recherche du temps perdu est
solide ; rien n'est laissé au hasard. Proust
introduit son lecteur dans un labyrinthe de
thèmes et de noms, mais ces thèmes et ces noms,
tantôt fugitivement esquissés, tantôt traités
soigneusement, seront repris et développés pour
former le fond des livres à venir.
Il ne se trompait donc pas lorsqu'il affirmait
que son œuvre était méticuleusement composée. Ce
qu'il a dit de Ruskin dans sa préface de Sésame
et les lys s'applique à lui-même : « Il se
trouve avoir obéi à une sorte de plan secret
qui, dévoilé à la fin, impose rétrospectivement
à l'ensemble une sorte d'ordre, et le fait
apercevoir merveilleusement étagé jusqu'à
l'apothéose finale. » Qu'on pense, en effet, à
la simplicité toute classique de la composition,
à ses parallélismes, à ses oppositions
constantes. D'un côté la bourgeoisie, de l'autre
le monde aristocratique ; en face des réceptions
Verdurin, les soirées de Guermantes. À la sonate
de Vinteuil répond, des milliers de pages plus
loin, le septuor. François le Champi, lecture
préférée du narrateur enfant, réapparaît dans le
Temps retrouvé, et le tintement de la sonnette
qui annonçait l'arrivée de Swann annonce
également à Proust la découverte de sa propre
vie.
On songe aux réflexions mêmes du narrateur sur
le septuor de Vinteuil. Comme le septuor,
l'œuvre de Proust ressoude « en une armature
indivisible des fragments épars » ; on reconnaît
« sous les différences apparentes les
similitudes profondes ». Tous les thèmes
ébauchés sont repris et transformés au sein de
cette immense partition : « À plusieurs reprises
telle ou telle phrase de la sonate revenait,
mais chaque fois changée sur un rythme, un
accompagnement différents, la même et pourtant
autre. » La même et pourtant autre, telle est
l'œuvre de Proust, qui, pareille au septuor dont
le narrateur a souligné la monotonie, développe
éternellement les mêmes motifs, puisque « les
grands littérateurs n'ont jamais fait qu'une
seule œuvre ».
Nécessité d'une élucidation
Proust rappelle la croyance celtique que les
âmes de morts restent captives dans un objet
jusqu'à ce qu'un passant, en les reconnaissant,
viennent les délivrer : « Il en est ainsi de
notre passé. C'est peine perdue que nous
cherchions à l'évoquer, tous les efforts de
notre intelligence sont inutiles. Il est caché
hors de son domaine et de sa portée, en quelque
objet matériel (en la sensation que nous
donnerait cet objet matériel), que nous ne
soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard
que nous le rencontrions avant de mourir, ou que
nous ne le rencontrions pas » (Du côté de chez
Swann). Tout le passé du narrateur va renaître
au moment où des miettes de la madeleine
toucheront son palais.
Le premier sentiment éprouvé est un plaisir
ineffable : « Je tressaillis, attentif à ce qui
se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir
délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion
de cause. » Tel est, une fois de plus, le thème
de la félicité. Puis le narrateur s'efforce, en
prenant une seconde cuillerée de thé, d'amener
la remontée au jour de ce passé mort
insaisissable : « Je demande à mon esprit un
effort de plus, de ramener encore une fois la
sensation qui s'enfuit. » La suite rappelle la
Méditation III de Descartes (« se fermer les
yeux, se boucher les oreilles ») : « Et pour que
rien ne brise l'élan dont il va tâcher de la
ressaisir, j'écarte tout obstacle, toute idée
étrangère, j'abrite mes oreilles et mon
attention contre les bruits de la chambre
voisine. » Le narrateur sent que ce plaisir doit
être fécond, malgré la résistance des objets qui
s'opposent de toute leur masse à tout effort
pour en percer le secret ; ils cachent cependant
quelque chose d'essentiel qu'il est de son
devoir d'approfondir. « Chaque fois la lâcheté
qui nous détourne de toute tâche difficile, de
toute œuvre importante m'a conseillé de laisser
cela [...]. » Capital est ce leitmotiv que
réside dans les objets une vérité qu'il est de
notre devoir de mettre au jour. Dans cette
quête, le narrateur obéit à une nécessité
impérieuse, intime, qui, outre la joie, lui
donnera le sentiment d'échapper à la mort. Ce
sera une révélation comparable à celle des
mystiques.
Déjà, tout jeune, en se promenant avec ses
parents du côté de Méséglise, le narrateur a
senti qu'il y avait à découvrir un au-delà des
simples apparences que lui offraient les
aubépines. Il a constaté l'opacité des objets
matériels et s'est demandé si, derrière eux, il
n'y avait pas une beauté cachée. Les aubépines,
hélas, ne lui révèlent pas leur secret, et il
n'a pas la force d'éclaircir leur mystère :
« J'avais beau rester devant les aubépines [...]
elles m'offraient indéfiniment le même charme
avec une profusion inépuisable, mais sans me
laisser approfondir davantage, comme ces
mélodies qu'on rejoue cent fois de suite sans
descendre plus avant dans leur secret. » Telle
est la première ébauche du thème.
Malgré son impuissance à déchiffrer le message
des aubépines, le narrateur ne renonce pas. Au
cours d'une autre promenade du côté de chez
Swann, il arrive au bord de la mare de
Montjouvain. Le soleil brille, un vent léger
courbe les herbes, et un sentiment de bonheur
inexprimable s'empare de lui : « Voyant sur
l'eau et à la surface du mur un pâle sourire
répondre au sourire du ciel, je m'écriai dans
mon enthousiasme en brandissant mon parapluie
refermé : » Zut, zut, zut, zut. « Mais en même
temps je sentis que mon devoir eût été de ne pas
m'en tenir à ces mots opaques et de tâcher de
voir plus clair dans mon ravissement. » Quelques
jours plus tard, il réfléchit sur ces
impressions si étranges et tente de relever
méthodiquement les cas dans lesquels elles se
produisent, quels sentiments elles provoquent,
quel parti il croit pouvoir en tirer : « Un
toit, un reflet de soleil sur une pierre,
l'odeur d'un chemin me faisaient arrêter par un
plaisir particulier qu'ils me donnaient, et
aussi parce qu'ils avaient l'air de cacher
au-delà de ce que je voyais, quelque chose
qu'ils m'invitaient à venir prendre et que
malgré mes efforts je n'arrivais pas à
découvrir. » Ces impressions « me donnaient un
plaisir irraisonné, l'illusion d'une sorte de
fécondité ». Il constate avant tout un plaisir,
comme devant les aubépines ou à Montjouvain, et
il envisage que ce plaisir puisse être fécond.
Mais pourquoi échoue-t-il toujours ? Serait-ce,
comme il semble le dire, qu'il est trop
paresseux ? Serait-ce encore que d'autres tâches
le distraient ? La vraie réponse est autre :
« Quand je voyais un objet extérieur, la
conscience que je le voyais restait entre moi et
lui, le bordait d'un mince liséré spirituel qui
m'empêchait de jamais toucher directement sa
matière ; elle se volatilisait en quelque sorte
avant que je prisse contact avec elle [...]. »
Un jour, en se promenant en voiture avec le
docteur Percepied, le narrateur aperçoit les
deux clochers de Martinville, que les mouvements
de la voiture et les lacets de la route ont
l'air de faire changer de place. De nouveau, il
sent que les apparences sont mensongères et
qu'elles masquent une vérité substantielle :
« En constatant, en notant la forme de leur
flèche, le déplacement de leurs lignes,
l'ensoleillement de leur surface, je sentais que
je n'allais pas au bout de mon impression, que
quelque chose était derrière ce mouvement,
derrière cette clarté, quelque chose qu'ils
semblaient contenir et dérober à la fois. » Une
fois de plus, il a la tentation de ne plus
penser à ces deux clochers et de laisser
s'évanouir l'impression de bonheur éprouvée.
Mais, pris d'une sorte d'ivresse quand les
clochers ont disparu, quand il n'a plus que leur
souvenir, il compose un « petit morceau » où il
livre le secret de son plaisir.
Une autre fois, aux Champs-Élysées, Françoise le
fait entrer dans le chalet de nécessité de la
« marquise ». Instantanément, une félicité
comparable à celle qui est éprouvée tant de fois
s'empare de lui : « Les murs humides et anciens
de l'entrée [...] dégageaient une fraîche odeur
de renfermé qui [...] me pénétra [...] d'un
plaisir consistant auquel je pouvais m'étayer,
délicieux, paisible, riche d'une vérité durable,
inexpliquée et certaine. J'aurais voulu, comme
autrefois dans mes promenades du côté de
Guermantes, essayer de pénétrer le charme de
cette impression qui m'avait saisi et rester
immobile à interroger cette émanation vieillotte
qui me proposait [...] de descendre dans la
réalité qu'elle ne m'avait pas dévoilée »
(Jeunes Filles). Rentré chez lui, le narrateur
se souvient que la petite chambre de son oncle
Adolphe à Combray exhalait le même parfum
d'humidité, mais il remet à plus tard le soin de
chercher pourquoi une image aussi insignifiante
lui avait procuré un tel bonheur.
Près de Balbec, sur la route d'Hudimesnil, il
croise trois arbres dont la vue lui rend soudain
tout le reste irréel : « Tout d'un coup, je fus
rempli d'un bonheur profond que je n'avais pas
souvent ressenti depuis Combray, un bonheur
analogue à celui que m'avaient donné, entre
autres, les clochers de Martinville. Mais, cette
fois, il resta incomplet. » Il accomplit le même
effort pour découvrir l'essence spirituelle
cachée dans ces arbres : « Je restai sans penser
à rien, puis de ma pensée ramassée, ressaisie
avec plus de force, je bondis plus avant dans la
direction des arbres, ou plutôt dans cette
direction intérieure au bout de laquelle je les
voyais en moi-même. » Peine perdue, il passera
sans savoir ce qu'ils ont voulu lui apporter,
sans reconnaître l'endroit où il les a déjà vus.
Et, quand il les laissa, les arbres semblaient
lui crier : « Si tu nous laisses retomber au
fond de ce chemin où nous cherchions à nous
hisser jusqu'à toi, toute une partie de toi-même
que nous t'apportions tombera pour jamais au
néant. »
Ce thème de la nécessité d'aller au plus profond
de nos impressions, de ne pas nous contenter
d'une joie confuse, mais d'essayer d'éclaircir
ces réalités et ces vérités cachées que nous
supposons encloses dans les objets les plus
familiers parcourt toute l'œuvre. C'est, dit
Proust, notre seule façon d'échapper à la
destruction et d'accéder en quelque sorte à
l'immortalité. Tout comme la petite phrase du
septuor de Vinteuil est un appel, « l'étrange
appel que je ne cesserais plus jamais
d'entendre » (la Prisonnière), « je savais, dit
Proust, que cette nuance nouvelle de la joie,
cet appel vers une joie supraterrestre, je ne
l'oublierais jamais. Mais sera-t-il être jamais
réalisable pour moi ? Cette question me
paraissait d'autant plus importante que cette
phrase était ce qui aurait pu le mieux
caractériser – comme tranchant avec tout le
reste de ma vie, avec le monde visible – ces
impressions qu'à des intervalles éloignés je
retrouvais dans ma vie comme les points de
repère, les amorces pour la construction d'une
vie véritable : l'impression éprouvée devant les
clochers de Martinville, devant une rangée
d'arbres près de Balbec. » La construction d'une
vie véritable... Pour Proust aussi, la vraie vie
est absente. L'ultime signification de la
Recherche est que, dans certains moments
privilégiés, par le biais des sensations les
plus simples et les plus élémentaires, dans la
plongée miraculeuse d'un passé qui semblait à
jamais enfoui, il nous est possible de vaincre
l'usure du Temps, et, dans une joie quasi
mystique, d'échapper pour toujours à la mort.
© Larousse / VUEF 2003