Écrivain français
(Paris 1810-Paris 1857).
L'homme
Il semble que, pendant longtemps, son nom seul
n'ait pas suffi à le désigner. La périphrase
était obligée. Elle était sélective. On disait
« le poète des Nuits » ou « l'auteur de
Lorenzaccio » ... Des générations éprises de
lyrisme n'ont été attentives qu'au Musset de la
passion, du déchirement et des sanglots.
Des investigations moins primaires ont, en
revanche, placé au premier rang le drame
historique, romantique et shakespearien – modèle
unique en France – dont ses contemporains
n'avaient pas voulu. Avec une hâte
compensatoire, on a inscrit au programme des
grandes reprises et des festivals, une œuvre qui
défie la mise en scène et que Sarah Bernhardt
elle-même ne réussit pas à imposer, lorsqu'elle
la créa en 1896. Après les tentatives de
Marguerite Jamois et de Gaston Baty, au théâtre
Montparnasse (1945), celles du Théâtre national
populaire et de Gérard Philipe à Avignon (1952)
et à Paris, on n'a plus prétendu voir en Musset
que l'auteur de cette superproduction sur
Lorenzo de Médicis – lequel, paraît-il, lui
ressemblerait comme un frère et aurait incarné
dès 1834, en termes pré-cinématographiques, le
drame moral de l'absurde, sans oublier de
pressentir, dans leurs grandes lignes, les
conflits politiques des temps présents.
Lorenzaccio ou le tout-en-un... quelle aubaine
pour l'époque du digest !
Or, les deux Musset ne sauraient exister
séparément. Si les peintres nous ont laissé de
son visage des portraits satinés, bien peignés
et apparemment sans équivoque sur sa beauté
– mais ces toiles qui se ressemblent entre elles
ressemblaient-elles à l'homme fané avant
l'âge ? –, son profil moral et ses spectres
littéraires demeurent, eux, sans cesse
antagonistes. L'originalité du personnage et sa
parfaite adéquation à notre époque sont en
partie dans cette identité toujours recomposée,
et dans ce jeu de significations
particulièrement fuyant. Mais quel travail pour
la critique !
Quelles clefs nous fournit-elle, précisément ?
Et parvient-elle à échapper aux simplifications
excessives de l'opinion courante ? On a réussi à
éclairer d'une manière presque exhaustive les
questions de biographie et d'histoire
littéraire. Reste-t-il encore beaucoup à
découvrir du petit garçon à l'éducation libérale
et protégée, que son père fit grandir dans
l'amour de la littérature et le culte de J.-J.
Rousseau ? de l'élève modèle du collège Henri-IV ?
du page de l'Arsenal, de l'« enfant plein de
génie », turbulente recrue du Cénacle ? du dandy
des Italiens et du boulevard de Gand ? Le
recensement des amours du prince Phosphore de
Cœur-Volant est tout aussi soigné. Et l'on finit
par rajuster tant de témoignages sur le voyage à
Venise que le doute n'est plus permis sur les
conséquences de ce drame dans la création
littéraire de Musset. Il a favorisé la naissance
d'une nouvelle poétique, celle de la
reconversion de la douleur. Pourtant, elle ne
gouverne pas tout, dans l'aventure intérieure de
Musset, et le cycle des Nuits apparaît bien
comme la liquidation d'un passif sentimental où
interviennent d'autres traumatismes que la
blessure infligée par George Sand. Mais, dès que
l'on aborde les problèmes d'introspection, les
solutions proposées deviennent plus discutables,
car on est presque toujours conduit, pour saisir
Musset, à sérier les éléments de son caractère
au lieu de considérer que son unité se trouve
exactement dans la contradiction.
L'œuvre
Romans et nouvelles
Lorsqu'on quitte l'homme pour s'attacher à
l'œuvre, on se soumet encore trop docilement aux
impératifs d'un classement par genres. Les
grands déshérités sont alors les récits en prose
que l'on traite, avec une certaine
condescendance, comme des pages gracieuses, mais
de nécessité alimentaire, exception faite
cependant pour la longue et romanesque
Confession d'un enfant du siècle (1836), que
l'on tient pour un document estimable sur le mal
de vivre d'une certaine jeunesse. Et pourtant,
dans le raccourci du conte et de la nouvelle,
Musset fait preuve d'une virtuosité à laquelle
on devrait se référer plus souvent, depuis que
l'on s'intéresse aux problèmes d'écriture posés
par cette forme d'expression littéraire. Les
Deux Maîtresses (1837), Emmeline (1837),
Frédéric et Bernerette (1838), Croisilles
(1839), Mimi Pinson (1845), la Mouche (1853)
semblent veinés de vif-argent, moins encore,
cependant, que cette manière de chef-d'œuvre
qu'est la délectable Histoire d'un merle blanc
(1842). Grâce à leur tour elliptique et
caricatural, les amours de cet oiseau rare avec
une merlette socialiste et lettrée, qui n'est
pas garantie bon teint, représentent, mieux que
la Confession d'un enfant du siècle ou que les
Nuits, une mise au point féroce et véridique des
démêlés de Musset avec George Sand. Et le
langage y est maîtrisé avec une souveraine
aisance.
Théâtre
En revanche, le théâtre est le domaine qui a
suscité jusqu'à présent les tentatives
d'approche les plus variées. C'est là, il faut
le reconnaître, que se situe le mieux ce combat
des doubles qui est l'un des aspects les plus
fascinants de Musset. Les escarmouches des
pièces en forme de proverbes, les ambiguïtés du
Caprice (1847) et du Chandelier (1835) en
gardent quelques traces. Un spectacle dans un
fauteuil (1832) – si on le ramène au nombre des
productions dramatiques, bien qu'il soit rangé
parmi les poèmes – juxtapose en noir et en
pastel, dans la Coupe et les lèvres et À quoi
rêvent les jeunes filles, les termes extrêmes du
conflit entre le désespoir et l'idéal. Mais
c'est dans André del Sarto (1833), et surtout
dans les Caprices de Marianne (1833), On ne
badine pas avec l'amour (1834), Lorenzaccio
(1834), que souffrent ces êtres d'agonie qui
portent en eux le goût des grandes choses, et
dont les forces sont minées par la maladie,
l'orgueil et le doute. Fantasio (1834), qui
réussit, au moins provisoirement, un sauvetage,
mérite, nous le verrons, un statut particulier.
Le drame de l'âme et du corps, de la « misérable
hôtesse » et de son « plus misérable hôte »,
comme il est dit dans Namouna (1832), est vieux
comme le monde. S'il prend chez Musset, en
particulier dans son théâtre, un intérêt
nouveau, c'est pour des motifs qui ne tiennent
ni à l'acuité de ses vues autobiographiques ni à
un certain goût de la vivisection sur sa propre
chair. Les études que l'on a consacrées à la
dramaturgie de Musset ont excellemment montré
que ce qui comptait chez lui était une sorte de
réconciliation des divisions de l'être dans et
par le jeu théâtral pris comme tel. Le discours
s'y légitime dans le moment même de son
accomplissement devant les spectateurs.
Poésie
On a la vue plus lasse lorsqu'il s'agit de
relire les poèmes de Musset pour leur chercher
des raisons de survivre. Sont-ils donc si
démodés ? Et si cette poésie était moins limpide
qu'il ne paraît ? Que ceux qui en trouvent les
images faciles se gardent d'un pittoresque
espagnol, turc ou italien qui est presque
toujours parodique. Et dans les grands textes de
référence – entre autres les Vœux stériles
(1830), les Secrètes Pensées de Raphaël (1832),
la Coupe et les lèvres précédée de sa Dédicace
(1832), Rolla (1833), les Nuits (la Nuit de mai,
1835 ; la Nuit de décembre, 1835 ; la Nuit
d'août, 1836 ; la Nuit d'octobre, 1837) –, bien
des franges demeurent mystérieuses. Rien
n'interdit de faire servir les poèmes, aussi
bien que le reste de l'œuvre, à des enquêtes sur
l'imaginaire de Musset, à l'établissement d'une
thématique. Le dilemme du pur et de l'impur, le
motif spectral, la symbolique équivoque des
lèvres, lieu de la parole et du baiser – donc
lieu du doute, où affleurent l'authentique et
l'inauthentique –, la mythologie des larmes sont
les codes d'interprétation que nous proposent
avec Jean-Pierre Richard les nouvelles études
sur le romantisme de Musset. De même que, guidés
par Georges Poulet, nous découvrons un Musset
effectuant sa propre recherche du temps perdu et
traitant le « souvenir » non comme le regret
stérile du passé, mais comme un moment libéré de
toute attache avec le présent et ses
contaminations affectives. Chaque instant est
alors fixé dans sa durée propre et dans son
éternité, lorsque « cessant d'être, il commence
à ne plus cesser d'avoir été ». Cette insertion
du « souvenir » dans une temporalité divisée et
immobilisée devient, pour Musset, une façon de
reconquérir définitivement la jeunesse.
Lecture et analyse de l'œuvre
Quelles que soient, cependant, les démarches de
la critique pour tenter de réduire le plus
objectivement possible les écarts irrationnels
de la personnalité de Musset, il ne faut pas
oublier d'insister sur ce qui est l'un des
éléments les plus constants et les moins
soulignés de sa nature. Il possédait, écrit son
frère Paul, « une solidité de jugement telle,
que s'il n'avait pas eu autre chose de mieux à
faire, il aurait pu être un des critiques les
plus forts de son temps ». Il l'a été, soyons-en
sûrs. Chez ce « maître des gandins », ce
« polisson des lettres », très inégalement aimé
de ses confrères – que l'on songe aux sarcasmes
de Baudelaire, de Flaubert, de Rimbaud... –, il
y a, en réalité, une permanence de la lucidité
critique, qui ne peut être le fait d'une série
d'heureuses coïncidences. Il est, de loin, le
plus intelligent de tous les écrivains de sa
génération. Désamorçant les pièges de la mode,
il tranche sans équivoque les faux problèmes,
tels ceux des rapports de la tragédie et du
drame qui on fait couler tant d'encre inutile.
Entre « classiques bien rasés » et « romantiques
barbus », il évolue librement, avec une
étonnante sûreté de pas. Le cocasse entretien de
Dupont et Durand (1838) nous montre à quoi lui
servent les livres ennemis que l'on croyait
réconciliés sur sa table depuis les Secrètes
pensées de Raphaël : faire parler comme Esther
et Élise deux représentants besogneux de l'idéal
romantique est un coup qui ruine à jamais la
dignité des uns et des autres. On ne saurait
mieux dénoncer la vanité de toute querelle des
anciens et des modernes. Cette attitude n'est
d'ailleurs pas, comme on l'a cru, celle d'un
homme qui fuit l'engagement. Musset a été
attentif aux préoccupations de son temps, même
s'il n'en a pas fait l'idée fixe de ses propos.
S'il se moque de l'« humanitairerie » et du
système de Fourier avec une certaine constance
(Lettres de Dupuis et Cotonet [1836-1837],
Dupont et Durand), ce n'est pas par mépris des
problèmes économiques et sociaux, mais par
méfiance à l'égard des enthousiasmes mal
gouvernés et improductifs. Et il ne faut pas
oublier que cet être, qui passe aussi pour
indifférent à la politique, a réussi à exprimer
dans son Lorenzaccio les formules essentielles
d'un tragique de la Révolution.
Mais l'attitude la plus étonnante n'est-elle pas
celle d'un Musset devançant la mise en question
qui est la plus grande affaire de notre époque
et s'interrogeant sur les fins de la
littérature ?
« Elle-même est un mort que nous galvanisons
[...]
Nous l'avons tous usée, – et moi tout le
premier. »
(Dédicace de la Coupe et les lèvres)
N'a-t-il pas réussi cependant à lui imposer une
pulsion originale ? L'obsession du dédoublement,
le besoin impérieux d'être l'autre chaque fois
qu'il croit tenir le je, font qu'à tout instant
son écriture hésite entre le pathétique et la
dérision. Il a parfaitement senti qu'il ne
pouvait sauver la duplicité de l'expression. La
dominante de son style devient l'ironie, fondée
sur un impitoyable va-et-vient entre les
différentes parties de lui-même. Et c'est un
regard ironique, en retour, que son texte attend
de nous. Toute lecture de Musset appelle la
riposte d'une contre-lecture, et l'on n'a rien
fait tant que l'on n'a pas saisi chez lui le
mécanisme des contrastes, tant que l'on ne s'est
pas exercé à le déchiffrer en termes de
simultanéité contradictoire. Épiloguer sur les
convulsions de Rolla, l'inadapté qui fâchait
tant Rimbaud, ne mène pas à grand-chose si l'on
ne suscite en même temps le faux bohème et faux
dandy Mardoche, qui se sert de son
désenchantement pour trousser lestement son
époque. Les déguisements masochistes de Frank,
dans la Coupe et les lèvres, ne doivent pas
intercepter l'éloge intégral de la nudité, qui,
au début de Namouna, règle son compte à
l'hypocrisie et nous offre avec Hassan le
renégat, en candide appareil, un très actuel
échantillon de libération par l'expression
corporelle. Les « vers immortels » sur les
rapports du cœur et du génie proclament moins
qu'une page des irrésistibles Lettres de Dupuis
et Cotonet – un autre chef-d'œuvre – les droits
imprescriptibles de l'esprit créateur. Quant à
la tragi-comédie des masques, elle n'assume sa
vraie dimension que dans l'alternance
Lorenzo/Fantasio, qui nous apprend que le
« masque » peut devenir contre les agressions de
l'absurde une arme défensive. Le jeune Bavarois
n'est pas, comme on l'a prétendu, un double
atténué du Florentin. Certes, il souffre comme
lui des vertiges de l'absurde et, dans son
exégèse des tulipes bleues, son désir de prendre
la lune avec les dents ou de « sortir de [sa]
peau une heure ou deux pour être ce monsieur qui
passe «, il annonce même, mieux que n'importe
qui, le Caligula de Camus. Mais il est non moins
évident qu'il échappe à ces vertiges en
pratiquant une thérapeutique par l'ironie qui
est à l'opposé du comportement de Lorenzo. Tout
est dans la façon de poser son masque en
laissant respirer sa peau – , c'est-à-dire en
ménageant l'intervalle ironique. Lorenzo, devant
sa panoplie de parfait petit Brutus, ne sait pas
se servir du masque de fou que son modèle romain
a employé avec succès. Il demeure prisonnier de
l'absurde parce qu'il prend tout
imperturbablement au sérieux, même le masque qui
devient son visage. Pour Fantasio, le masque est
une sauvegarde. L'habit du bouffon Saint-Jean
lui permet, en toute sécurité, de dire au monde
ses vérités sans contaminer personne. En
regardant les joues « couleur de soufre » de
l'égrotant Lorenzo, on ne peut s'empêcher de
penser que ce qui maintient le « mois de mai »
sur celles de Fantasio, c'est l'ironie.
L'amertume de la raillerie, chez Lorenzaccio,
n'est plus de l'ironie, mais la réaction d'un
esprit malade. L'ironie exige l'entière
disponibilité du jugement, elle connaît l'art de
la distanciation intérieure. Elle passe pour
être le partage de l'âge mûr, mais on sait bien
qu'elle n'est jamais aussi terrible que dans la
bouche de la jeunesse.
Elle est donc l'arme de la lucidité. Elle
maintient en état de salutaire activité
critique, elle nettoie. C'est là ce que l'on
pourrait, entre autres choses, retenir de Musset
pour l'usage des temps actuels. Puisque dans
notre civilisation de la pollution et du
détergent, où l'on a l'obsession du retour à la
blancheur, les constantes de notre langage sont
la démythification, puisque notre intelligence
saturée ne craint rien tant que de paraître dupe
de quelque chose ou de quelqu'un, Musset peut
être parfaitement notre homme : ceux qui sauront
le lire y gagneront d'excellentes leçons de
maintien.
© Larousse / VUEF 2003