Écrivain français
(château de Montaigne, aujourd'hui commune de
Saint-Michel-de-Montaigne, Dordogne,
1533-château de Montaigne, aujourd'hui commune
de Saint-Michel-de-Montaigne, Dordogne, 1592).
À travers un sujet unique...
« Me trouvant entièrement despourveu et vuide de
toute aultre matière, je me suis présenté moy
mesme à moy, pour argument et pour object »
(Livre II, chapitre VIII).
Dans le chapitre « De la praesumption » (II,
XVII) de ses Essais, messire Michel, seigneur de
Montaigne, déclare que les hommes non promus par
la fortune « en quelque éminent degré » lui
semblent « excusables, s'ils prennent la
hardiesse de parler d'eux ». La noblesse des
Eyquem ne se perd pas dans la nuit des temps.
Leurs titres de gloire, pour l'essentiel, se
bornent à asseoir de père en fils une fortune
établie dans le commerce : vins, poisson aussi
bien que pastel. Il faut attendre 1477 pour que
le bisaïeul, Ramon, achète la terre noble de
Montaigne et un demi-siècle encore pour que
Pierre Eyquem se voie anobli (1519) ; celui-ci
épouse Antoinette de Louppes, d'origine juive,
et entre au parlement de Bordeaux. Ainsi, si peu
de choses, semble-t-il, destinaient Michel, aîné
de sept frères et sœurs, à sortir du monde de
ceux que le destin « n'a employez qu'en foule »
(II, XVII) ; tout, par contre, à ses yeux,
autorisait à parler de lui, l'ancien élève du
collège de Guyenne (1539-1546), étudiant en
droit à partir de 1547, devenu conseiller à la
cour des aides de Périgueux par la volonté de
son excellent père, qui lui achète la charge en
1554. Et alors, présentant en 1580 les Essais au
lecteur, il peut écrire dans un « Advertissement
de l'autheur », très bref au regard de
l'ouvrage : « Je veux qu'on m'y voye en ma façon
simple, naturelle et ordinaire, sans contention
et artifice, car c'est moy que je peinds. »
Directement ou indirectement, tout au long des
Essais, au physique, au moral, Montaigne ne va
cesser de se peindre, révélant effectivement une
personnalité de taille moyenne, au physique
moyen, avec des défauts courants, des qualités
courantes, mais un bon sens peu courant. Au
centre des préoccupations de Montaigne se place
donc le culte du Moi. Mais qu'il porte à la
hauteur d'un art, d'une éthique, d'un
enseignement universel jamais égalé dans le
royaume de l'égotisme littéraire.
La fièvre d'une époque...
« Touts les abus du monde s'engendrent de ce
qu'on nous apprend à craindre de faire
profession de nostre ignorance, et que nous
sommes tenus d'accepter tout ce que nous ne
pouvons refuter » (III, IX).
L'époque de Montaigne s'inscrit comme l'une des
plus tourmentées, des plus excessives et des
plus intolérantes de l'histoire de France.
Partout s'allument bûchers d'hérétiques et de
sorciers, tandis que fait rage une guerre
fratricide et implacable. On peut mieux alors
apprécier toute la sereine philosophie de
Montaigne écrivant : « J'encourus les
inconvéniens que la modération aporte en telles
maladies » (III, XII). Car, si ce temps enfante
un homme, type parfait de l'équilibre harmonieux
d'ouverture, de tolérance, de lucidité et de bon
sens, modèle et exemple pour les siècles et les
peuples à venir, les paroles qu'il entend pour
la première fois il ne les écoute pas. Ami de
huguenots comme de catholiques, Montaigne veut
garder sa « maison de tout temps libre, de grand
abord, et officieuse à chascun (car je ne me
suis jamais laissé induire d'en faire un util de
guerre) » [III, IX], ce qui le conduit à
affirmer, non sans une légitime fierté : « Ma
maison a mérité assez d'affection populaire
[...] et j'estime à un merveilleux chef-d'œuvre
et exemplaire, qu'elle soit encore vierge de
sang et de sac, soubs un si long orage » [III,
IX]. Assez paradoxalement d'ailleurs, lui, qui
avoue tressaillir au « bruit esclattant d'une
harquebusade » (I, XII), se sent attiré par le
prestige de l'uniforme. Mais s'il s'exclame :
« Il n'est occupation plaisante comme la
militaire » et s'il n'éprouve aucune honte à
laisser vibrer sa fibre bourgeoise à « cette
courageuse harmonie de la musique guerrière qui
vous entretient et eschauffe et les aureilles et
l'âme [...] » (III, XIII), il n'en refuse pas
moins la guerre, « science de nous entredesfaire
et entretuer » (« Apologie de Raimond Sebond »,
II, XII). Il s'exprime en particulier avec
grande sévérité quand il parle de la guerre
civile, « vraye eschole de trahison,
d'inhumanité et de brigandage » (II, XVII), ou
quand il blâme l'ingérence de nos passions dans
des confrontations où « la justice [...] n'y est
que pour ornement et couverture » et où les
hommes des deux partis s'y servent de la
religion et « l'employent si pareillement à
leurs violentes et ambitieuses entreprinses »
(II, XII). Échappant à la crédulité barbare de
ses contemporains, il fustige les préjugés et
blâme la condamnation à mort des soi-disant
sorciers qu'on ferait mieux de soigner (« Des
boyteux », III, XI). De même, il réprouve les « torments
insupportables » (II, XI) infligés aux criminels
aussi bien que l'usage de la torture
(« Couardise, mère de la cruauté »), dont il dit
à propos de la question : « C'est une dangereuse
invention que celle des gehenes [...] pourquoy
la douleur me fera elle plustost confesser ce
qui en est, qu'elle ne me forcera à dire ce qui
n'est pas ? » (II, V).
« Aulcuns me convient descrire les affaires de
mon temps [...]. Mais ils ne disent pas, que
pour la gloire de Salluste je n'en prendroy pas
la peine » (I, XX).
Se défendant d'écrire l'histoire de son siècle,
Montaigne ne s'en détourne pas pour autant. Son
existence, il ne la passe pas uniquement retiré
« dans le sein des doctes vierges », dans sa
« librairie », décrite si amoureusement (« Des
trois commerces », III, III). Il participe à la
vie publique. Il sait exactement ce qu'elle
vaut, ce que valent ceux qui la font, et il le
dit. Successivement conseiller à la cour des
aides de Périgueux (1554), au parlement de
Bordeaux (1557), puis à celui de Paris, il le
restera jusqu'en 1570, date où il cède sa charge
pour une retraite volontaire sur ses terres.
« J'aime – dit-il – la vie privée, parce que
c'est par mon choix que je l'aime, non pas
disconvenance à la vie publique, qui est, à l'adventure
autant selon ma complexion. J'en sers plus
gaiement mon prince, parce que c'est par libre
élection à mon jugement » (III, IX). En effet,
et quoique mal à l'aise dans un monde qu'il
trouve corrompu (« De la presumption », II, XVII),
Montaigne se rend à l'appel de son souverain
quand celui-ci le mande. Maire de Bordeaux en
1581, réélu en 1583, il sert d'intermédiaire à
plusieurs reprises entre le futur roi de France,
Henri de Navarre, et le camp adverse, ce qui lui
vaut même de connaître en 1588, durant quelques
heures, un séjour à la Bastille, et Henri IV,
monté sur le trône, cherche à s'assurer ses
services. On le voit, l'auteur des Essais
n'ignore rien des dessous politiques de la vie
de son pays. Il se forge d'ailleurs en la
matière une philosophie désabusée et déclare :
« Ne sont aucunement de mon gibier les
occupations publicques [...]. J'ay souvant [...]
évité de m'en mesler, rarement accepté, jamais
requis ; tenant le dos tourné à l'ambition
[...] » (III, I). Sa méfiance à l'égard des
lois, « souvent faictes par des sots » (III,
XIII), toujours changeantes (II, XII) et qui
« se maintiennent en crédit, non parce qu'elles
sont justes, mais parce qu'elles sont loix »
(III, XIII), s'accompagne des réserves d'un
jugement particulièrement nuancé à l'égard des
puissants : « Les princes me donnent prou, s'ils
ne m'ostent rien ; et me font assez de bien,
quand ils ne me font point de mal : c'est tout
ce que j'en demande » (III, IX). Montaigne sait
que le souverain, assujetti aux mêmes passions
et accidents que le commun des mortels (I, XLII),
exerce un métier rendu d'autant plus difficile
que les opinions libres et objectives lui
manquent (III, XIII). Pour cela, il ne lui
ménage pas sa fidélité. Mais, même à son égard,
il se veut libre de ses sentiments : « Nous
devons la subjection et l'obéissance également à
tous Rois, car elle regarde leur office ; mais
l'estimation, non plus que l'affection nous ne
la devons qu'à leur vertu » (I, III).
Des vues sur toutes choses...
« Entreprenant de parler indifféremment de tout
ce qui se présente à ma fantaisie [...] » (I,
XXV).
À l'insatiable curiosité d'esprit de l'auteur
des Essais, de la tristesse à l'usage de se
vêtir, à l'oisiveté et aux cannibales, des
postes à la colère ou à la vertu, tout semble
bon à faire son butin, et qu'il se penche sur
les problèmes éducatifs, qu'il nous livre ses
réflexions sur les voyages ou qu'il médite sur
les thèmes les plus éternels de la vie et de la
mort, il reste le commun dénominateur à toute
chose. Fort enclin à s'intéresser au devenir des
enfants – ceux des autres, car, pour les siens,
il parle assez sereinement de la mort de « deux
ou trois » disparus en nourrice –, il professe
en matière de pédagogie et d'éducation des idées
si en avance sur son temps qu'elles restent
encore pour beaucoup les clefs d'or de l'art
d'enseigner. Au hasard de la lecture « Des
menteurs », « De l'affection des pères aux
enfans », « De la ressemblance des enfants aux
pères », « Du pédantisme », « Des trois
commerces », « De la colère » ou « De la
modération », il offre l'occasion de découvrir
peu à peu les principes d'une pédagogie qu'il
expose pour Diane de Foix, comtesse de Gurson,
dans le célèbre essai « De l'institution des
enfans » (I, XXVI). Limitée en apparence,
puisque destinée aux seuls garçons, et fils de
famille de surcroît, cette pédagogie n'en
contient pas moins un fond de vérité permanente
et universelle : « Le gaing de nostre estude,
c'est en estre devenu meilleur et plus sage »,
et déjà le choix du précepteur de son futur
élève en atteste la qualité, un « conducteur qui
eut plustost la teste bien faicte que bien
pleine ». Rejetant dogmatisme et verbalisme,
prenant pour seuls critères de valeur ceux de la
réflexion et du jugement personnels,
l'observation directe et l'ouverture d'esprit
sur l'opinion des autres, rappelant que « ce
n'est pas assez de lui roidir l'âme, il lui faut
aussi roidir les muscles », elle tend vers
l'équilibre harmonieux des qualités de l'âme, de
l'esprit et du corps, qui confère à celui qui la
pratique une éternelle jeunesse.
« Chaque usage a sa raison [...] » (III, IX)
Sa curiosité et sa sagesse, Montaigne les
emporte au-delà des frontières, considérant,
comme le dira plus tard Bacon, que « voyager,
pour les jeunes, fait partie de l'éducation,
pour les aînés, fait partie de l'expérience »
(« Of Travaille »). Malgré de fréquents accès de
coliques néphrétiques, il parcourt l'Europe, et,
quelque deux siècles après sa mort, l'abbé
Prunis découvrira au château de Montaigne un
Journal de voyage de Michel de Montaigne en
Italie par la Suisse et l'Allemagne en 1580 et
1581. Montaigne voyage par épicurisme, par goût
du changement, pour fuir les « épines
domestiques », les mesquins et cruels problèmes
de son pays. Inconfort et maladie ne résistent
pas au plaisir de monter un cheval et de
découvrir autour de lui un monde qui le
passionne. Montaigne passe notamment à
Plombières, à Bâle, à Constance, à Munich, par
le Tyrol, Vérone, Venise, Florence et Rome,
escorté de quelques compagnons auxquels il pense
peut-être en écrivant : « J'ay honte de veoir
nos hommes enyvrez de cette sotte humeur, de
s'effaroucher des formes contraires aux leurs »
(III, IX). Longtemps avant que le tourisme ne
lance ses compatriotes sur les routes, il s'en
prend à ce genre de voyageurs que les siècles
semblent incapables de faire disparaître et dont
il dit : « Retrouvent-ils un compatriote en
Hongrie [...] les voyla [...] à condamner tant
de mœurs barbares qu'ils voyent : pourquoy non
barbares, puisqu'elles ne sont françoises »
(Journal de voyage). Très frappé par cette
étrange manie faisant que « chacun appelle
barbarie ce qui n'est pas de son usage » (I,
XXXI), il livre en passant cette recette
toujours utile à emporter dans ses bagages :
« S'il faict laid à droicte, je prends à
gauche ; si je me trouve mal propre à monter à
cheval, je m'arreste ; et faisant ainsi, je ne
veois à la vérité rien qui ne soit aussi
plaisant et commode que ma maison. »
Les thèmes de toujours...
« La mort est la recette à touts maulx ; c'est
un port treassuré, qui n'est jamais à craindre,
et souvent à rechercher » (II, III).
Montaigne ne s'identifie pas seulement à
l'écrivain prosaïque qui nous entretient avec
complaisance de lui, de ce qu'il aime, de ce
qu'il n'aime pas, de ses plaisirs préférés,
jusqu'aux plus viscéraux, de ses menus ennuis,
de ses maux et qui écrit : « Si la santé me rit
et la clarté d'un beau jour, me voilà honneste
homme » (II, XII). Lorsque Giono constate que
« sa lithiase biliaire est, comme il se doit,
plus importante pour lui que les convulsions de
la Réforme », il ajoute avec satisfaction : « Et
tout compte fait (vu de Sirius ou de 1961) il a
même raison sur le plan général. » Pour l'auteur
des Essais, en effet, le grand problème, le seul
problème de l'homme se situe au plan de sa vie.
De ce fait, aucun des problèmes qui le
concernent ne peut se négliger, ne lui apparaît
secondaire. L'art de vivre vaut bien l'art de
mourir. Amitié, amour, vertu, douleur, mort
occupent profondément son esprit, mais, pour
finir, ne peuvent lui faire oublier « l'usage de
se vestir », « le dormir », « la fainéantise »
ou d'apprendre « à choisir le goust du vin et
des saulces » (III, V). Le Montaigne des
premiers essais écrits à l'époque de la
Saint-Barthélemy, le lecteur de Plutarque, de
Sénèque, l'admirateur de Socrate, le fidèle de
Caton d'Utique, qui professe que « philosopher
c'est apprendre à mourir », ne considère, lui,
que l'étape ultime. Il ne redoute pas le terme
fatal : « Je suis à toute heure préparé [...] et
ne m'advertira de rien de nouveau la survenance
de la mort » (I, XIX). À ce disciple des
stoïciens, une règle impérative : « souffrir
humainement les maux » ou « les terminer
courageusement et promptement » (Journal de
voyage). Mieux encore : il faut aller au-devant
des difficultés pour s'exercer à obtenir la
fermeté d'âme devant les épreuves (II, VI). Sans
cesse, Montaigne fait référence aux traits
d'héroïsme surhumain et à la vertu, qui consiste
à maîtriser ses passion ; il « luy donne pour
object nécessaire l'aspreté et la difficulté »
(II, XI).
« Oh ! que c'est un doulx et mol chevet, et
sain, que l'ignorance et l'incuriosité, à
reposer une teste bien faicte » (III, XIII).
Malgré tous ses efforts, les grandes attitudes
conviennent mal au tempérament foncier de
Montaigne. Comme il se sent « par tout flotter
et fléchir de foiblesse » (II, XVII), son esprit
adopte une démarche prudente. Montaigne fait du
scepticisme sa défense habituelle. Il croit en
l'amitié, comme dernier point de la perfection.
Quant à l'amour, il n'en parle guère, sinon pour
constater que ce « n'est aultre chose que la
soif de jouissance » (III, V). Et à ceux trop
tentés de s'enorgueillir de leur connaissance,
de leur savoir, de leur sagesse, il répond :
« C'est à Dieu seul de se cognoistre, et
interpréter ses ouvrages » (II, XII), ajoutant :
« Ce que je ne crois pas : [...] que la science
est mère de toute vertu » (II, XII). Et la
raison ? « La raison humaine est un glaive
double et dangereux » (II, XVII). Quant aux
philosophes, « leurs opinions et façons les
rendant ridicules » (I, XXIV), il voit peu de
matière à les « excuser ». Pas davantage les
médecins, exécutés avec une anecdote : « On
demandait à un Lacedemonien, qui l'avait fait
vivre si sain si longtemps : l L'ignorance de la
médecine r, respondict-il. » D'ailleurs, quand
il écrit son « Apologie de Raimond Sebond », en
1576, cette même année Montaigne fait frapper
une médaille avec son âge, la devise de Sextus
Empiricus : « Je m'abstiens ».
« Il n'est rien si beau et légitime que de faire
bien l'homme et deuement ; ny science si ardue
que de bien et naturellement sçavoir vivre cette
vie » (III, XIII). Aux stoïciens, Montaigne
rappelle d'abord que vouloir « se mettre hors d'eulx
et eschapper à l'homme, c'est folie : au lieu de
se transformer en anges, ils se transforment en
bestes » (III, XIII). Certes, il ne faut pas
laisser « friponner » l'âme par les sens, mais
sa noblesse ne s'en évalue pas pour autant dans
le sublime : « Sa grandeur ne s'exerce pas en la
grandeur, c'est en la médiocrité » (III, II).
L'homme doit savoir souffrir. Pareillement, il
doit savoir jouir. Et pareillement, sans excès :
« J'ordonne à mon âme de regarder et la douleur
et la volupté, de veue pareillement réglée »
(III, XIII). Cet épicurisme personnel, Montaigne
nous en donne la recette quand il écrit : « Je
passe le temps quand il est mauvais et
incommode ; quand il est bon, je ne le veulx pas
passer, je le retaste, je m'y tiens » (III, XIII).
Et l'on s'aperçoit qu'il ne manque pas d'une
certaine recherche du raffinement. Jusque dans
le sommeil, ayant, dit-il, « aultrefois trouvé
bon qu'on me le troublast, afin que je l'entreveisse »
(III, XIII). Aimant la vie dans tout ce qu'elle
peut lui offrir, Montaigne se « compose pourtant
à la perdre sans regret » (III, XIII). Une fois
encore et comme dans tout ce qui touche à
l'humaine réalité, il s'en remet à la sagesse
naturelle, affirmant : « J'accepte de bon cœur
et recognossoint, ce que nature a faict pour moy »
(III, XIII), et, une fois encore, ici comme en
matière de philosophie, les opinions qu'il
retient pour règle d'existence « sont les plus
solides, c'est-à-dire les plus humaines et
nostres » (III, XIII).
Et une œuvre d'éternité...
« Mes ouvrages, il s'en faut tant qu'ils me
rient, qu'autant de fois que je les retaste,
autant de fois je m'en despite » (II, XVII).
Humaniste riche de ce que lui apporte
l'histoire, son « gibier », de son amour de la
poésie, qu'il « ayme d'une particulière
inclination » (I, XXV), et de son commerce avec
l'Antiquité, Montaigne n'appartient pas à la
race de ces « escrivains indiscrets [...] qui,
parmy leurs ouvrages de néant, vont semant des
lieux entiers des anciens aucteurs pour se faire
honneur » (I, XXV). Il ne cache pas ce qu'il
emprunte à ses illustres prédécesseurs, avouant
s'« estre rongé les ongles à l'estude
d'Aristote » et qu'il puise en Plutarque et
Sénèque « comme les Danaïdes, remplissant et
versant sans cesse » (I, XXV). Il ne dissimule
pas non plus l'étonnement, l'admiration que la
lecture des écrits des Anciens font naître en
lui. Il dit l'humilité dont il se sent saisi à
« marcher front à front avecques ces gents-là »
(I, XXV). Mais tout cela ne l'empêche nullement
de laisser « courir » ses propres inventions,
qui, parce qu'il n'en « replastre », ni
« recoud » les défauts, confèrent à son œuvre
une originalité et une qualité qui ne doivent
rien à personne.
« De cent membres et visages qu'a chaque chose,
j'en prens un, tantost à lecher seulement,
tantost à effleurer, et parfois à pincer jusqu'à
l'os » (I, L).
En laissant, au gré de sa fantaisie, aller son
esprit et sa plume, Montaigne vient de créer un
nouvel art d'écrire. Il aime faire de la
« farcissure », comme il appelle ses
digressions. Il s'égare, « mais plustot par
licence que par mesgarde » (III, IX). Les titres
de ses chapitres « n'en embrassent pas toujours
la matière ; souvent ils la dénotent seulement
par quelque marque ». Comme le poète dont parle
Platon, il « verse, de furie, tout ce qui luy
vient en la bouche ». Si le lecteur en perd le
sujet, la faute en incombe à lui seul, car, pour
Montaigne, « la matière se distingue soy mesme :
elle montre assez où elle se change, où elle
conclud, où elle commence, où elle se reprend,
sans l'entrelacer de paroles de liaison et de
cousture ».
Cet art de l'essai tel qu'au long des siècles le
pratiqueront ses héritiers spirituels et avec un
singulier succès, les Anglais, Abrahama Cowley
(1618-1667) en premier, Montaigne le définit
ainsi : « Pour en renger davantage, je n'en
entasse que les testes [...] Et combien y ay je
espandu d'histoires qui ne disent mot,
lesquelles qui vouldra esplucher un peu plus
curieusement, en produira d'infinis essais. Ny
elles, ny mes allégations, ne servent pas
toujours simplement d'exemple, d'autoricté ou
d'ornement [...] elles portent souvent, hors de
mon propos, la semence d'une matière plus riche
et plus hardie » (I, XXXIX). De l'essai,
Montaigne fournit aussi l'idéal. Celui-là même
que recherchera Addison. Un idéal accessible au
plus grand nombre. Mes essais, écrit Messire
Michel, s'ils « estoient dignes qu'on en jugeast,
il en pourroit advenir, à mon advis, qu'ils ne
plairoient gueres aux esprits communs et
vulgaires, ny gueres aux singuliers et
excellents ; ceulx-là n'y entendroient pas
assez : ceulx-cy y entendroient trop : ils
pourroient vivoter en la moyenne région » (I,
LIV).
« Rêvons et fantastiquons » (Michel Butor)
Œuvre au « parler simple et naïf, tel sur le
papier qu'à la bouche ; un parler succulent et
nerveux, court et serré ; non tant délicat et
peigné, comme véhément et brusque [...]
esloingné d'affectation [...] non pédantesque »
(I, XXV), débordant d'images concrètes,
pittoresques ou familières, les Essais, traduits
dès 1603 en Angleterre par John Florio
(vers 1553-vers 1625), influençant Bacon et
Shakespeare, puis mis à l'Index en France en
1676, entrent dès l'abord dans le grand
patrimoine des nations. « Aucun livre avant ou
depuis ne représente autant pour moi que
celui-là », écrivait Emerson en 1843. Tour à
tour, Bossuet, Malebranche, Pascal, Rousseau,
Chateaubriand ou Michelet... s'agacent ou
s'irritent à leur lecture. Mme de Sévigné,
Fontenelle, La Fontaine, Montesquieu, Voltaire,
Sainte-Beuve, A. France ou Gide... en disent la
séduction. Nul n'y demeure indifférent. Chacun
trouve son compte dans ce caractère « ondoyant
et divers », et, s'il arrivait que la génération
contemporaine en vînt à rejeter son art et sa
philosophie, il en resterait encore un aspect à
évoquer. Celui de la technique de la phrase et
de la composition interne, qui séduisent le
structuralisme moderne.
ESTIENNE DE LA BOÉTIE
(Sarlat 1530-Germinian 1563).
« Oh un ami ! Combien est vraye cette ancienne
sentence que l'usage en est plus nécessaire et
plus doulx que les éléments de l'eau et du feu »
(III, IX).
Une amitié de quatre ans, de la rencontre, en
1558, à Bordeaux, du brillant parlementaire et
de son nouveau collègue Michel Eyquem jusqu'à la
mort, « en la fleur de son aage », du conseiller
– sans doute de la peste en 1563 –, fait de La
Boétie, par l'affection indéfectible et le
talent de Montaigne, un symbole éternel de ce
sentiment dont ce dernier donne la fameuse
définition : « Parceque c'estoit luy ; parceque
c'estoit moy », dans l'essai célèbre « De
l'amitié » (I, XXVIII, 1576).
À la postérité, La Boétie offrait d'autres
titres aussi. Dès l'âge de dix-huit ans, à la
suite de l'implacable répression de la révolte
des provinces du Sud-Ouest par le connétable de
Montmorency en 1548, le bouillant jeune homme
lance son Discours de la servitude volontaire,
dénonçant avec passion la tyrannie et essayant
de secouer la passivité des opprimés : « Le
tyran asservit les subjects, les uns par le
moyen des aultres. » Ce pamphlet si hardi en
vérité circule sous le manteau avant que les
protestants le publient en 1574 dans le
Réveille-Matin des Français et enfin sous le
titre de Contr'un dans les Mémoires de l'Estat
de France sous Charles IX, chronique
protestante. Montaigne éprouvera le besoin de
justifier son ami et de désamorcer la bombe : « Parceque
j'ay trouvé que cet ouvrage a été depuis mis en
lumière, et à mauvaise fin, par ceulx qui
cherchent à troubler l'estat de nostre police
[...] ce subject feut traicté par luy en son
enfance par manière d'exercitation seulement
[...]. » En janvier 1562, à la veille de la
première guerre de Religion (1562-1563), l'édit
de Janvier accorde quelque répit aux Réformés. À
cette occasion, La Boétie écrit un Mémoire
(publié en 1917) critiquant cet édit. Après la
mort de son ami, Montaigne, « ayant curieusement
recueilli tout ce qu'[il a] trouvé d'entier
parmy ses brouillars et papiers espars çà et là
[...] », comme il le dit à M. de Foix, s'occupe
de l'édition de ses œuvres, entre autres, en
1570, la traduction de la Consolation de
Plutarque et des Vers latins, tandis qu'il
publie au livre premier des Essais (chapitre XXVIII)
vingt-neuf sonnets à propos desquels il dit à
Mme de Grammont « qu'il n'en est point sorty de
Gascoygne qui eussent plus d'invention et de
gentillesse, et qui témoignent estre sortis
d'une plus riche main ».
MARIE DE GOURNAY
(Paris 1566-Paris 1645). Le pieux hommage de
Montaigne à la mémoire de La Boétie, la fille du
trésorier du roi, Guillaume Le Jars, le lui rend
à son tour, après sa mort, en faisant publier en
1595 la première édition des Essais. L'amitié
née en 1588 entre le philosophe de
cinquante-cinq ans et l'érudite de trente-trois
ans et leur admiration réciproque montrent que
Montaigne sait goûter chez une femme une autre
science que la « science du ménage ». À vingt
ans déjà, autodidacte à la façon chère au
maître, elle lit les Essais, qui la « transissoient
d'admiration ». En 1588, elle part de son
château de Gournay en Picardie pour rencontrer
son idole à Paris, comme, en 1592, elle ira en
Guyenne pour assister la veuve et la fille de
l'écrivain. D'elle, sa « fille d'alliance »,
Montaigne dit : « Si l'adolescence peut donner
présage, cette âme sera quelque jour capable des
plus belles choses [...] », et il ajoute, à sa
manière si personnelle : « Le jugement qu'elle
feit des premiers Essais, et femme, et en ce
siècle, et si jeune, et seule en son quartier
[...] c'est un accident de très-digne
considération ». Future « précieuse »
Parisienne, elle écrira elle-même diverses
œuvres réunies en 1626 sous le titre de l'Ombre
de la demoiselle de Gournay. .
© Larousse / VUEF 2003