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BIOGRAPHIE - MONTAIGNE

Écrivain français (château de Montaigne, aujourd'hui commune de Saint-Michel-de-Montaigne, Dordogne, 1533-château de Montaigne, aujourd'hui commune de Saint-Michel-de-Montaigne, Dordogne, 1592).

À travers un sujet unique...
« Me trouvant entièrement despourveu et vuide de toute aultre matière, je me suis présenté moy mesme à moy, pour argument et pour object » (Livre II, chapitre VIII).
Dans le chapitre « De la praesumption » (II, XVII) de ses Essais, messire Michel, seigneur de Montaigne, déclare que les hommes non promus par la fortune « en quelque éminent degré » lui semblent « excusables, s'ils prennent la hardiesse de parler d'eux ». La noblesse des Eyquem ne se perd pas dans la nuit des temps. Leurs titres de gloire, pour l'essentiel, se bornent à asseoir de père en fils une fortune établie dans le commerce : vins, poisson aussi bien que pastel. Il faut attendre 1477 pour que le bisaïeul, Ramon, achète la terre noble de Montaigne et un demi-siècle encore pour que Pierre Eyquem se voie anobli (1519) ; celui-ci épouse Antoinette de Louppes, d'origine juive, et entre au parlement de Bordeaux. Ainsi, si peu de choses, semble-t-il, destinaient Michel, aîné de sept frères et sœurs, à sortir du monde de ceux que le destin « n'a employez qu'en foule » (II, XVII) ; tout, par contre, à ses yeux, autorisait à parler de lui, l'ancien élève du collège de Guyenne (1539-1546), étudiant en droit à partir de 1547, devenu conseiller à la cour des aides de Périgueux par la volonté de son excellent père, qui lui achète la charge en 1554. Et alors, présentant en 1580 les Essais au lecteur, il peut écrire dans un « Advertissement de l'autheur », très bref au regard de l'ouvrage : « Je veux qu'on m'y voye en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention et artifice, car c'est moy que je peinds. » Directement ou indirectement, tout au long des Essais, au physique, au moral, Montaigne ne va cesser de se peindre, révélant effectivement une personnalité de taille moyenne, au physique moyen, avec des défauts courants, des qualités courantes, mais un bon sens peu courant. Au centre des préoccupations de Montaigne se place donc le culte du Moi. Mais qu'il porte à la hauteur d'un art, d'une éthique, d'un enseignement universel jamais égalé dans le royaume de l'égotisme littéraire.

La fièvre d'une époque...
« Touts les abus du monde s'engendrent de ce qu'on nous apprend à craindre de faire profession de nostre ignorance, et que nous sommes tenus d'accepter tout ce que nous ne pouvons refuter » (III, IX).
L'époque de Montaigne s'inscrit comme l'une des plus tourmentées, des plus excessives et des plus intolérantes de l'histoire de France. Partout s'allument bûchers d'hérétiques et de sorciers, tandis que fait rage une guerre fratricide et implacable. On peut mieux alors apprécier toute la sereine philosophie de Montaigne écrivant : « J'encourus les inconvéniens que la modération aporte en telles maladies » (III, XII). Car, si ce temps enfante un homme, type parfait de l'équilibre harmonieux d'ouverture, de tolérance, de lucidité et de bon sens, modèle et exemple pour les siècles et les peuples à venir, les paroles qu'il entend pour la première fois il ne les écoute pas. Ami de huguenots comme de catholiques, Montaigne veut garder sa « maison de tout temps libre, de grand abord, et officieuse à chascun (car je ne me suis jamais laissé induire d'en faire un util de guerre) » [III, IX], ce qui le conduit à affirmer, non sans une légitime fierté : « Ma maison a mérité assez d'affection populaire [...] et j'estime à un merveilleux chef-d'œuvre et exemplaire, qu'elle soit encore vierge de sang et de sac, soubs un si long orage » [III, IX]. Assez paradoxalement d'ailleurs, lui, qui avoue tressaillir au « bruit esclattant d'une harquebusade » (I, XII), se sent attiré par le prestige de l'uniforme. Mais s'il s'exclame : « Il n'est occupation plaisante comme la militaire » et s'il n'éprouve aucune honte à laisser vibrer sa fibre bourgeoise à « cette courageuse harmonie de la musique guerrière qui vous entretient et eschauffe et les aureilles et l'âme [...] » (III, XIII), il n'en refuse pas moins la guerre, « science de nous entredesfaire et entretuer » (« Apologie de Raimond Sebond », II, XII). Il s'exprime en particulier avec grande sévérité quand il parle de la guerre civile, « vraye eschole de trahison, d'inhumanité et de brigandage » (II, XVII), ou quand il blâme l'ingérence de nos passions dans des confrontations où « la justice [...] n'y est que pour ornement et couverture » et où les hommes des deux partis s'y servent de la religion et « l'employent si pareillement à leurs violentes et ambitieuses entreprinses » (II, XII). Échappant à la crédulité barbare de ses contemporains, il fustige les préjugés et blâme la condamnation à mort des soi-disant sorciers qu'on ferait mieux de soigner (« Des boyteux », III, XI). De même, il réprouve les « torments insupportables » (II, XI) infligés aux criminels aussi bien que l'usage de la torture (« Couardise, mère de la cruauté »), dont il dit à propos de la question : « C'est une dangereuse invention que celle des gehenes [...] pourquoy la douleur me fera elle plustost confesser ce qui en est, qu'elle ne me forcera à dire ce qui n'est pas ? » (II, V).
« Aulcuns me convient descrire les affaires de mon temps [...]. Mais ils ne disent pas, que pour la gloire de Salluste je n'en prendroy pas la peine » (I, XX).
Se défendant d'écrire l'histoire de son siècle, Montaigne ne s'en détourne pas pour autant. Son existence, il ne la passe pas uniquement retiré « dans le sein des doctes vierges », dans sa « librairie », décrite si amoureusement (« Des trois commerces », III, III). Il participe à la vie publique. Il sait exactement ce qu'elle vaut, ce que valent ceux qui la font, et il le dit. Successivement conseiller à la cour des aides de Périgueux (1554), au parlement de Bordeaux (1557), puis à celui de Paris, il le restera jusqu'en 1570, date où il cède sa charge pour une retraite volontaire sur ses terres. « J'aime – dit-il – la vie privée, parce que c'est par mon choix que je l'aime, non pas disconvenance à la vie publique, qui est, à l'adventure autant selon ma complexion. J'en sers plus gaiement mon prince, parce que c'est par libre élection à mon jugement » (III, IX). En effet, et quoique mal à l'aise dans un monde qu'il trouve corrompu (« De la presumption », II, XVII), Montaigne se rend à l'appel de son souverain quand celui-ci le mande. Maire de Bordeaux en 1581, réélu en 1583, il sert d'intermédiaire à plusieurs reprises entre le futur roi de France, Henri de Navarre, et le camp adverse, ce qui lui vaut même de connaître en 1588, durant quelques heures, un séjour à la Bastille, et Henri IV, monté sur le trône, cherche à s'assurer ses services. On le voit, l'auteur des Essais n'ignore rien des dessous politiques de la vie de son pays. Il se forge d'ailleurs en la matière une philosophie désabusée et déclare : « Ne sont aucunement de mon gibier les occupations publicques [...]. J'ay souvant [...] évité de m'en mesler, rarement accepté, jamais requis ; tenant le dos tourné à l'ambition [...] » (III, I). Sa méfiance à l'égard des lois, « souvent faictes par des sots » (III, XIII), toujours changeantes (II, XII) et qui « se maintiennent en crédit, non parce qu'elles sont justes, mais parce qu'elles sont loix » (III, XIII), s'accompagne des réserves d'un jugement particulièrement nuancé à l'égard des puissants : « Les princes me donnent prou, s'ils ne m'ostent rien ; et me font assez de bien, quand ils ne me font point de mal : c'est tout ce que j'en demande » (III, IX). Montaigne sait que le souverain, assujetti aux mêmes passions et accidents que le commun des mortels (I, XLII), exerce un métier rendu d'autant plus difficile que les opinions libres et objectives lui manquent (III, XIII). Pour cela, il ne lui ménage pas sa fidélité. Mais, même à son égard, il se veut libre de ses sentiments : « Nous devons la subjection et l'obéissance également à tous Rois, car elle regarde leur office ; mais l'estimation, non plus que l'affection nous ne la devons qu'à leur vertu » (I, III).

Des vues sur toutes choses...
« Entreprenant de parler indifféremment de tout ce qui se présente à ma fantaisie [...] » (I, XXV).
À l'insatiable curiosité d'esprit de l'auteur des Essais, de la tristesse à l'usage de se vêtir, à l'oisiveté et aux cannibales, des postes à la colère ou à la vertu, tout semble bon à faire son butin, et qu'il se penche sur les problèmes éducatifs, qu'il nous livre ses réflexions sur les voyages ou qu'il médite sur les thèmes les plus éternels de la vie et de la mort, il reste le commun dénominateur à toute chose. Fort enclin à s'intéresser au devenir des enfants – ceux des autres, car, pour les siens, il parle assez sereinement de la mort de « deux ou trois » disparus en nourrice –, il professe en matière de pédagogie et d'éducation des idées si en avance sur son temps qu'elles restent encore pour beaucoup les clefs d'or de l'art d'enseigner. Au hasard de la lecture « Des menteurs », « De l'affection des pères aux enfans », « De la ressemblance des enfants aux pères », « Du pédantisme », « Des trois commerces », « De la colère » ou « De la modération », il offre l'occasion de découvrir peu à peu les principes d'une pédagogie qu'il expose pour Diane de Foix, comtesse de Gurson, dans le célèbre essai « De l'institution des enfans » (I, XXVI). Limitée en apparence, puisque destinée aux seuls garçons, et fils de famille de surcroît, cette pédagogie n'en contient pas moins un fond de vérité permanente et universelle : « Le gaing de nostre estude, c'est en estre devenu meilleur et plus sage », et déjà le choix du précepteur de son futur élève en atteste la qualité, un « conducteur qui eut plustost la teste bien faicte que bien pleine ». Rejetant dogmatisme et verbalisme, prenant pour seuls critères de valeur ceux de la réflexion et du jugement personnels, l'observation directe et l'ouverture d'esprit sur l'opinion des autres, rappelant que « ce n'est pas assez de lui roidir l'âme, il lui faut aussi roidir les muscles », elle tend vers l'équilibre harmonieux des qualités de l'âme, de l'esprit et du corps, qui confère à celui qui la pratique une éternelle jeunesse.

« Chaque usage a sa raison [...] » (III, IX)
Sa curiosité et sa sagesse, Montaigne les emporte au-delà des frontières, considérant, comme le dira plus tard Bacon, que « voyager, pour les jeunes, fait partie de l'éducation, pour les aînés, fait partie de l'expérience » (« Of Travaille »). Malgré de fréquents accès de coliques néphrétiques, il parcourt l'Europe, et, quelque deux siècles après sa mort, l'abbé Prunis découvrira au château de Montaigne un Journal de voyage de Michel de Montaigne en Italie par la Suisse et l'Allemagne en 1580 et 1581. Montaigne voyage par épicurisme, par goût du changement, pour fuir les « épines domestiques », les mesquins et cruels problèmes de son pays. Inconfort et maladie ne résistent pas au plaisir de monter un cheval et de découvrir autour de lui un monde qui le passionne. Montaigne passe notamment à Plombières, à Bâle, à Constance, à Munich, par le Tyrol, Vérone, Venise, Florence et Rome, escorté de quelques compagnons auxquels il pense peut-être en écrivant : « J'ay honte de veoir nos hommes enyvrez de cette sotte humeur, de s'effaroucher des formes contraires aux leurs » (III, IX). Longtemps avant que le tourisme ne lance ses compatriotes sur les routes, il s'en prend à ce genre de voyageurs que les siècles semblent incapables de faire disparaître et dont il dit : « Retrouvent-ils un compatriote en Hongrie [...] les voyla [...] à condamner tant de mœurs barbares qu'ils voyent : pourquoy non barbares, puisqu'elles ne sont françoises » (Journal de voyage). Très frappé par cette étrange manie faisant que « chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage » (I, XXXI), il livre en passant cette recette toujours utile à emporter dans ses bagages : « S'il faict laid à droicte, je prends à gauche ; si je me trouve mal propre à monter à cheval, je m'arreste ; et faisant ainsi, je ne veois à la vérité rien qui ne soit aussi plaisant et commode que ma maison. »

Les thèmes de toujours...
« La mort est la recette à touts maulx ; c'est un port treassuré, qui n'est jamais à craindre, et souvent à rechercher » (II, III).
Montaigne ne s'identifie pas seulement à l'écrivain prosaïque qui nous entretient avec complaisance de lui, de ce qu'il aime, de ce qu'il n'aime pas, de ses plaisirs préférés, jusqu'aux plus viscéraux, de ses menus ennuis, de ses maux et qui écrit : « Si la santé me rit et la clarté d'un beau jour, me voilà honneste homme » (II, XII). Lorsque Giono constate que « sa lithiase biliaire est, comme il se doit, plus importante pour lui que les convulsions de la Réforme », il ajoute avec satisfaction : « Et tout compte fait (vu de Sirius ou de 1961) il a même raison sur le plan général. » Pour l'auteur des Essais, en effet, le grand problème, le seul problème de l'homme se situe au plan de sa vie. De ce fait, aucun des problèmes qui le concernent ne peut se négliger, ne lui apparaît secondaire. L'art de vivre vaut bien l'art de mourir. Amitié, amour, vertu, douleur, mort occupent profondément son esprit, mais, pour finir, ne peuvent lui faire oublier « l'usage de se vestir », « le dormir », « la fainéantise » ou d'apprendre « à choisir le goust du vin et des saulces » (III, V). Le Montaigne des premiers essais écrits à l'époque de la Saint-Barthélemy, le lecteur de Plutarque, de Sénèque, l'admirateur de Socrate, le fidèle de Caton d'Utique, qui professe que « philosopher c'est apprendre à mourir », ne considère, lui, que l'étape ultime. Il ne redoute pas le terme fatal : « Je suis à toute heure préparé [...] et ne m'advertira de rien de nouveau la survenance de la mort » (I, XIX). À ce disciple des stoïciens, une règle impérative : « souffrir humainement les maux » ou « les terminer courageusement et promptement » (Journal de voyage). Mieux encore : il faut aller au-devant des difficultés pour s'exercer à obtenir la fermeté d'âme devant les épreuves (II, VI). Sans cesse, Montaigne fait référence aux traits d'héroïsme surhumain et à la vertu, qui consiste à maîtriser ses passion ; il « luy donne pour object nécessaire l'aspreté et la difficulté » (II, XI).
« Oh ! que c'est un doulx et mol chevet, et sain, que l'ignorance et l'incuriosité, à reposer une teste bien faicte » (III, XIII).
Malgré tous ses efforts, les grandes attitudes conviennent mal au tempérament foncier de Montaigne. Comme il se sent « par tout flotter et fléchir de foiblesse » (II, XVII), son esprit adopte une démarche prudente. Montaigne fait du scepticisme sa défense habituelle. Il croit en l'amitié, comme dernier point de la perfection. Quant à l'amour, il n'en parle guère, sinon pour constater que ce « n'est aultre chose que la soif de jouissance » (III, V). Et à ceux trop tentés de s'enorgueillir de leur connaissance, de leur savoir, de leur sagesse, il répond : « C'est à Dieu seul de se cognoistre, et interpréter ses ouvrages » (II, XII), ajoutant : « Ce que je ne crois pas : [...] que la science est mère de toute vertu » (II, XII). Et la raison ? « La raison humaine est un glaive double et dangereux » (II, XVII). Quant aux philosophes, « leurs opinions et façons les rendant ridicules » (I, XXIV), il voit peu de matière à les « excuser ». Pas davantage les médecins, exécutés avec une anecdote : « On demandait à un Lacedemonien, qui l'avait fait vivre si sain si longtemps : l L'ignorance de la médecine r, respondict-il. » D'ailleurs, quand il écrit son « Apologie de Raimond Sebond », en 1576, cette même année Montaigne fait frapper une médaille avec son âge, la devise de Sextus Empiricus : « Je m'abstiens ».
« Il n'est rien si beau et légitime que de faire bien l'homme et deuement ; ny science si ardue que de bien et naturellement sçavoir vivre cette vie » (III, XIII). Aux stoïciens, Montaigne rappelle d'abord que vouloir « se mettre hors d'eulx et eschapper à l'homme, c'est folie : au lieu de se transformer en anges, ils se transforment en bestes » (III, XIII). Certes, il ne faut pas laisser « friponner » l'âme par les sens, mais sa noblesse ne s'en évalue pas pour autant dans le sublime : « Sa grandeur ne s'exerce pas en la grandeur, c'est en la médiocrité » (III, II). L'homme doit savoir souffrir. Pareillement, il doit savoir jouir. Et pareillement, sans excès : « J'ordonne à mon âme de regarder et la douleur et la volupté, de veue pareillement réglée » (III, XIII). Cet épicurisme personnel, Montaigne nous en donne la recette quand il écrit : « Je passe le temps quand il est mauvais et incommode ; quand il est bon, je ne le veulx pas passer, je le retaste, je m'y tiens » (III, XIII). Et l'on s'aperçoit qu'il ne manque pas d'une certaine recherche du raffinement. Jusque dans le sommeil, ayant, dit-il, « aultrefois trouvé bon qu'on me le troublast, afin que je l'entreveisse » (III, XIII). Aimant la vie dans tout ce qu'elle peut lui offrir, Montaigne se « compose pourtant à la perdre sans regret » (III, XIII). Une fois encore et comme dans tout ce qui touche à l'humaine réalité, il s'en remet à la sagesse naturelle, affirmant : « J'accepte de bon cœur et recognossoint, ce que nature a faict pour moy » (III, XIII), et, une fois encore, ici comme en matière de philosophie, les opinions qu'il retient pour règle d'existence « sont les plus solides, c'est-à-dire les plus humaines et nostres » (III, XIII).

Et une œuvre d'éternité...
« Mes ouvrages, il s'en faut tant qu'ils me rient, qu'autant de fois que je les retaste, autant de fois je m'en despite » (II, XVII).
Humaniste riche de ce que lui apporte l'histoire, son « gibier », de son amour de la poésie, qu'il « ayme d'une particulière inclination » (I, XXV), et de son commerce avec l'Antiquité, Montaigne n'appartient pas à la race de ces « escrivains indiscrets [...] qui, parmy leurs ouvrages de néant, vont semant des lieux entiers des anciens aucteurs pour se faire honneur » (I, XXV). Il ne cache pas ce qu'il emprunte à ses illustres prédécesseurs, avouant s'« estre rongé les ongles à l'estude d'Aristote » et qu'il puise en Plutarque et Sénèque « comme les Danaïdes, remplissant et versant sans cesse » (I, XXV). Il ne dissimule pas non plus l'étonnement, l'admiration que la lecture des écrits des Anciens font naître en lui. Il dit l'humilité dont il se sent saisi à « marcher front à front avecques ces gents-là » (I, XXV). Mais tout cela ne l'empêche nullement de laisser « courir » ses propres inventions, qui, parce qu'il n'en « replastre », ni « recoud » les défauts, confèrent à son œuvre une originalité et une qualité qui ne doivent rien à personne.
« De cent membres et visages qu'a chaque chose, j'en prens un, tantost à lecher seulement, tantost à effleurer, et parfois à pincer jusqu'à l'os » (I, L).
En laissant, au gré de sa fantaisie, aller son esprit et sa plume, Montaigne vient de créer un nouvel art d'écrire. Il aime faire de la « farcissure », comme il appelle ses digressions. Il s'égare, « mais plustot par licence que par mesgarde » (III, IX). Les titres de ses chapitres « n'en embrassent pas toujours la matière ; souvent ils la dénotent seulement par quelque marque ». Comme le poète dont parle Platon, il « verse, de furie, tout ce qui luy vient en la bouche ». Si le lecteur en perd le sujet, la faute en incombe à lui seul, car, pour Montaigne, « la matière se distingue soy mesme : elle montre assez où elle se change, où elle conclud, où elle commence, où elle se reprend, sans l'entrelacer de paroles de liaison et de cousture ».
Cet art de l'essai tel qu'au long des siècles le pratiqueront ses héritiers spirituels et avec un singulier succès, les Anglais, Abrahama Cowley (1618-1667) en premier, Montaigne le définit ainsi : « Pour en renger davantage, je n'en entasse que les testes [...] Et combien y ay je espandu d'histoires qui ne disent mot, lesquelles qui vouldra esplucher un peu plus curieusement, en produira d'infinis essais. Ny elles, ny mes allégations, ne servent pas toujours simplement d'exemple, d'autoricté ou d'ornement [...] elles portent souvent, hors de mon propos, la semence d'une matière plus riche et plus hardie » (I, XXXIX). De l'essai, Montaigne fournit aussi l'idéal. Celui-là même que recherchera Addison. Un idéal accessible au plus grand nombre. Mes essais, écrit Messire Michel, s'ils « estoient dignes qu'on en jugeast, il en pourroit advenir, à mon advis, qu'ils ne plairoient gueres aux esprits communs et vulgaires, ny gueres aux singuliers et excellents ; ceulx-là n'y entendroient pas assez : ceulx-cy y entendroient trop : ils pourroient vivoter en la moyenne région » (I, LIV).

« Rêvons et fantastiquons » (Michel Butor)
Œuvre au « parler simple et naïf, tel sur le papier qu'à la bouche ; un parler succulent et nerveux, court et serré ; non tant délicat et peigné, comme véhément et brusque [...] esloingné d'affectation [...] non pédantesque » (I, XXV), débordant d'images concrètes, pittoresques ou familières, les Essais, traduits dès 1603 en Angleterre par John Florio (vers 1553-vers 1625), influençant Bacon et Shakespeare, puis mis à l'Index en France en 1676, entrent dès l'abord dans le grand patrimoine des nations. « Aucun livre avant ou depuis ne représente autant pour moi que celui-là », écrivait Emerson en 1843. Tour à tour, Bossuet, Malebranche, Pascal, Rousseau, Chateaubriand ou Michelet... s'agacent ou s'irritent à leur lecture. Mme de Sévigné, Fontenelle, La Fontaine, Montesquieu, Voltaire, Sainte-Beuve, A. France ou Gide... en disent la séduction. Nul n'y demeure indifférent. Chacun trouve son compte dans ce caractère « ondoyant et divers », et, s'il arrivait que la génération contemporaine en vînt à rejeter son art et sa philosophie, il en resterait encore un aspect à évoquer. Celui de la technique de la phrase et de la composition interne, qui séduisent le structuralisme moderne.


ESTIENNE DE LA BOÉTIE

(Sarlat 1530-Germinian 1563).
« Oh un ami ! Combien est vraye cette ancienne sentence que l'usage en est plus nécessaire et plus doulx que les éléments de l'eau et du feu » (III, IX).
Une amitié de quatre ans, de la rencontre, en 1558, à Bordeaux, du brillant parlementaire et de son nouveau collègue Michel Eyquem jusqu'à la mort, « en la fleur de son aage », du conseiller – sans doute de la peste en 1563 –, fait de La Boétie, par l'affection indéfectible et le talent de Montaigne, un symbole éternel de ce sentiment dont ce dernier donne la fameuse définition : « Parceque c'estoit luy ; parceque c'estoit moy », dans l'essai célèbre « De l'amitié » (I, XXVIII, 1576).
À la postérité, La Boétie offrait d'autres titres aussi. Dès l'âge de dix-huit ans, à la suite de l'implacable répression de la révolte des provinces du Sud-Ouest par le connétable de Montmorency en 1548, le bouillant jeune homme lance son Discours de la servitude volontaire, dénonçant avec passion la tyrannie et essayant de secouer la passivité des opprimés : « Le tyran asservit les subjects, les uns par le moyen des aultres. » Ce pamphlet si hardi en vérité circule sous le manteau avant que les protestants le publient en 1574 dans le Réveille-Matin des Français et enfin sous le titre de Contr'un dans les Mémoires de l'Estat de France sous Charles IX, chronique protestante. Montaigne éprouvera le besoin de justifier son ami et de désamorcer la bombe : « Parceque j'ay trouvé que cet ouvrage a été depuis mis en lumière, et à mauvaise fin, par ceulx qui cherchent à troubler l'estat de nostre police [...] ce subject feut traicté par luy en son enfance par manière d'exercitation seulement [...]. » En janvier 1562, à la veille de la première guerre de Religion (1562-1563), l'édit de Janvier accorde quelque répit aux Réformés. À cette occasion, La Boétie écrit un Mémoire (publié en 1917) critiquant cet édit. Après la mort de son ami, Montaigne, « ayant curieusement recueilli tout ce qu'[il a] trouvé d'entier parmy ses brouillars et papiers espars çà et là [...] », comme il le dit à M. de Foix, s'occupe de l'édition de ses œuvres, entre autres, en 1570, la traduction de la Consolation de Plutarque et des Vers latins, tandis qu'il publie au livre premier des Essais (chapitre XXVIII) vingt-neuf sonnets à propos desquels il dit à Mme de Grammont « qu'il n'en est point sorty de Gascoygne qui eussent plus d'invention et de gentillesse, et qui témoignent estre sortis d'une plus riche main ».


MARIE DE GOURNAY

(Paris 1566-Paris 1645). Le pieux hommage de Montaigne à la mémoire de La Boétie, la fille du trésorier du roi, Guillaume Le Jars, le lui rend à son tour, après sa mort, en faisant publier en 1595 la première édition des Essais. L'amitié née en 1588 entre le philosophe de cinquante-cinq ans et l'érudite de trente-trois ans et leur admiration réciproque montrent que Montaigne sait goûter chez une femme une autre science que la « science du ménage ». À vingt ans déjà, autodidacte à la façon chère au maître, elle lit les Essais, qui la « transissoient d'admiration ». En 1588, elle part de son château de Gournay en Picardie pour rencontrer son idole à Paris, comme, en 1592, elle ira en Guyenne pour assister la veuve et la fille de l'écrivain. D'elle, sa « fille d'alliance », Montaigne dit : « Si l'adolescence peut donner présage, cette âme sera quelque jour capable des plus belles choses [...] », et il ajoute, à sa manière si personnelle : « Le jugement qu'elle feit des premiers Essais, et femme, et en ce siècle, et si jeune, et seule en son quartier [...] c'est un accident de très-digne considération ». Future « précieuse » Parisienne, elle écrira elle-même diverses œuvres réunies en 1626 sous le titre de l'Ombre de la demoiselle de Gournay. .

© Larousse / VUEF 2003

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