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BIOGRAPHIE - MOLIÈRE

Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière

Auteur dramatique français (Paris 1622-Paris 1673).

Introduction
À suivre une « histoire de la littérature française », Molière passe aisément pour en être la figure la plus inattaquable : il est notre plus grand dramaturge, avant Racine, Corneille ou Hugo ; il est le « classique » par excellence, c'est-à-dire le plus représentatif non seulement de toute une époque littéraire, mais encore de l'« esprit français » en général ; enfin, c'est un écrivain irréprochable, aussi bien en prose qu'en vers, doublé d'un sage ou, pour parler le langage du XVIIe s., d'un « honnête homme », cet idéal d'une civilisation qui met au premier plan les valeurs du bon sens, de la mesure et du naturel. Par-dessus tout peut-être, les écrits de Molière possèdent la rare vertu d'engendrer le rire, et l'on s'accorde à leur reconnaître une portée universelle non seulement parce qu'ils peuvent satisfaire tous les publics, mais encore parce qu'ils dépeignent des « types » éternels d'humanité. Tous ces titres de gloire ont fait de Molière une institution : la Comédie-Française, haut lieu du théâtre consacré, est la « maison de Molière ».

Un génie complet et divers
La critique littéraire ne s'est pas fait faute d'interroger longuement une œuvre aussi remarquable et aussi remarquée. Mais, inspirée le plus souvent par le Molière « classique » et par le Molière « joué », elle a trop fréquemment délaissé tout un aspect de l'œuvre pour n'en retenir que ce qui était précisément, selon ses propres critères, « jouable » et « riche » – inspirant par là à son tour une certaine « représentation » de Molière. Du théâtre de Molière, qu'est-ce donc qui est étudié en classe, qu'est-ce qui est mis en scène ? Le Médecin malgré lui, les Précieuses ridicules, les Fourberies de Scapin et l'Avare font la joie ou l'ennui des collégiens ; leurs aînés se penchent sur le Tartuffe, Dom Juan et le Misanthrope. Ainsi, la figure de Molière qui est proposée à l'admiration des peuples et des siècles est celle du Molière farceur ou raisonneur, rarement celle de l'homme de théâtre complet qu'il voulait être et que révèle une « lecture » intégrale de son œuvre. Une telle perspective occulte, en effet, notamment l'aspect de divertissement élégant que Molière, tout au long de sa carrière, s'est ingénié à conférer à ses pièces. Le tandem le Bourgeois gentilhomme-le Malade imaginaire mis à part, les pièces de Molière souffrent trop souvent d'une épuration qui les travestit : on oublie qu'elles furent, pour près de la moitié d'entre elles (13 sur un total de 32), « mêlées de musique et de danses », farcies de ballets ou tournées vers des genres dits « mineurs ». Quand on les représente, quand on les étudie, l'attention se porte presque uniquement sur le texte, accentuation que les mises en scène du Théâtre-Français ont largement contribué à répandre. C'est au prix de ce Molière tronqué qu'on obtient le Molière intemporel, en oubliant qu'il écrivit à une époque donnée et pour un certain public. Pour peu, en effet, qu'on le rétablisse dans son temps, Molière apparaît alors avant tout comme un technicien, poussant ses recherches dans toutes les directions. De même, technicien de ce mécanisme particulier qu'est le comique, il s'est intéressé à toutes ses variations, il s'est essayé à en diversifier le degré d'amplitude. Aussi, l'oscillation traditionnelle entre un Molière franchement et simplement comique et un Molière engagé et pessimiste n'est-elle également que le résultat d'une schématisation trompeuse. Le projet de cette étude est de rétablir cette complexité du génie dramatique de Molière, en montrant d'abord l'importance dans son œuvre de cette « face cachée » qu'est la comédie-ballet, qui prétend réaliser l'union des différents moyens mis en œuvre par le spectacle, en montrant ensuite l'unité de la « vis comica » travaillée par Molière, de sa formulation spécifique à ses déformations successives.

Molière et son temps : Théâtre et pouvoir au XVIIe s.
« Un des penchants les plus communs de la critique, sitôt qu'elle veut situer de façon précise l'œuvre de Molière, est d'y trouver les idées moyennes du bourgeois. » À cette constatation désabusée, P. Bénichou répond (Morales du Grand Siècle) qu'« outre sa prédilection, en tant que comédien, pour les rôles héroïques et son caractère magnificent, nous avons, dans [l'] œuvre même [de Molière], le témoignage qu'il ne fut rien moins que fermé à l'idéal aristocratique de son temps ». Molière écrivait pour les grands, et le succès de son théâtre était d'abord déterminé par leurs approbations. Du reste, « le public bourgeois lui-même façonnait ses goûts suivant ceux du beau monde » (Bénichou,Morales du Grand Siècle). Le théâtre d'Ancien Régime, et particulièrement son épanouissement sous le règne de Louis XIV, ne peut être conçu en dehors de son rapport à la Cour, dans la mesure où son évolution même est directement liée à la centralisation du pouvoir royal : les arts et les belles-lettres se doivent de témoigner tout ensemble de la puissance et de la magnificence du royaume. Ainsi, la troupe de Molière n'est réellement connue qu'à partir du moment où, revenue à Paris après treize années de pérégrinations en province, elle obtient la protection de Monsieur, titre que portait Philippe d'Orléans, frère unique du roi, et, par là même, la possibilité d'être présentée à la Cour : le 24 octobre 1658, dans la salle des gardes du Vieux Louvre, devant le roi, la Cour et les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, alors « la seule troupe royale entretenue de Sa Majesté », selon sa propre publicité, Molière et ses camarades donnent Nicomède de Corneille et une farce le Docteur amoureux. Le roi, qui s'est ennuyé à Nicomède, apprécie la farce ; il alloue une pension aux comédiens et donne des ordres pour que la troupe, désormais « lancée », puisse partager avec les Comédiens-Italiens la salle du Petit-Bourbon. Mais l'influence des grands du royaume en matière d'ordonnance théâtrale, de régie se fait sentir aussi bien à tous les niveaux de l'activité artistique, puisque la « survie » des comédiens, leur éventuelle possibilité de se produire, dépend exclusivement du bon vouloir des princes, qui accordent ou refusent leur soutien et leur bourse. Jean-Baptiste Poquelin et Madeleine Béjart, jeune comédienne que le futur Molière a rencontrée en 1642, en font la triste expérience lorsque, principaux signataires, en 1643, de l'acte d'association de l'Illustre-Théâtre, ils entrent de concert dans la carrière du spectacle : la jeune troupe, alors « protégée » par Gaston d'Orléans, bénéficie de la fermeture du théâtre du Marais, détruit par un incendie en 1644 ; mais, lorsque la troupe du Marais, installée dans une nouvelle salle, rue Vieille-du-Temple, reprend l'avantage avec le succès retentissant de la Suite du « Menteur » et de Rodogune de Corneille, la situation change : la foule revient au Marais, dont la nouvelle scène, qui occupe toute la largeur de l'édifice, favorise l'éclat des représentations. Malgré une lutte acharnée, l'Illustre-Théâtre, à présent dépourvu de la bienveillance de Gaston d'Orléans, se voit englouti par la horde des créanciers, et Molière, qui avait pris entre-temps (juin 1644) la direction des affaires sous ce nom, est emprisonné pour dettes au Châtelet (août 1645). Libéré sous caution par un ami providentiel de la troupe, il prend alors le chemin de la province en compagnie des Béjart ; tous rejoignent bientôt la troupe de Charles Dufresne, alors « protégée » par le duc d'Epernon, gouverneur de Guyenne. C'est durant ces années d'apprentissage (1645-1658) que Molière fait son expérience de comédien, d'animateur et d'auteur dramatique. À la protection du duc d'Épernon succède en 1653 celle du prince de Conti, gouverneur du Languedoc. Pézenas, Béziers, Lyon, autant d'étapes qui jalonnent un itinéraire au cours duquel Molière devient peu à peu le chef incontesté de la troupe. Les deux farces en prose de la Jalousie du barbouillé (1646) et du Médecin volant (1647) ainsi que les deux alertes comédies en vers de l'Étourdi ou des Contretemps (1655) et du Dépit amoureux (1656) sont tout ce qui nous reste du répertoire d'alors. L'influence de la comédie italienne y est très nette : Molière a retenu les leçons de Tiberio Fiorilli, dit Scaramouche, en France depuis 1640 ; mais il se souvient aussi du fameux trio Gaultier-Garguille/Gros-Guillaume/Turlupin ainsi que des bateleurs du Pont-Neuf et de la foire Saint-Germain. Cette inspiration ne quittera plus Molière, de l'Amour médecin (1665) et du Médecin malgré lui (1666) jusqu'aux Fourberies de Scapin (1671) et au Malade imaginaire (1673), sa dernière pièce. En 1657, le prince de Conti retire sa protection, et Molière décide de revenir dans la capitale, après y avoir fait de fréquents voyages pour assurer le succès de ce retour. On a vu comment la réussite est venue couronner ces efforts. Dès lors, Molière, reconnaissant à ses nouveaux protecteurs d'assurer à sa troupe travail et subsistance, s'emploiera à gratifier la Cour de spectacles qui puissent lui agréer. Pas plus que La Fontaine, Boileau ou Racine, dont il partage les positions esthétiques, il ne fait figure d'opposant au régime. Tout au contraire, cette génération nouvelle des classiques pense que le monde leur appartient et que la venue au pouvoir du jeune roi va leur faciliter la tâche. Cet appui, qui ne sera pas toujours constant, leur assurera cependant, pour la plupart, position sociale et aisance matérielle, et ne leur fera vraiment défaut qu'à la fin du siècle, lorsque l'opposition, qui vient du clergé (Bossuet) et des coteries bigotes (Mme de Maintenon), aura définitivement pris barre sur Louis XIV. En attendant ces jours, que la maladie et la mort empêcheront Molière de voir s'aggraver, celui-ci, tout comme les écrivains ses compères, met son génie à « plaire ».

Molière, « baladin de cour » : créateur de formes dramatiques nouvelles

Introduction
« Plaire », c'est avant tout plaire aux grands, qui soutiennent et font vivre les gens du spectacle. Les goûts de la Cour en matière de divertissements sont sensiblement les mêmes, en cette seconde moitié du XVIIe s., que pendant les premières décennies de l'unification du territoire national sous la domination progressive de la monarchie absolue : on cherche essentiellement à se distraire. Le roi et les courtisans apprécient par-dessus tout la musique et la danse ; Molière suivra leur penchant. Ce faisant, il ne manque pas de se référer à toute une tradition qui, depuis Ronsard, ordonnateur des fêtes royales, jusqu'à Isaac de Benserade (1612 ou 1613-1691), prolixe poète de salon, compte bon nombre d'essais plus ou moins réussis, du Ballet comique de la Reine (1581) à l'Amour malade (1657). Corneille lui-même n'a pas craint de donner Andromède (1650), cette « pièce pour les yeux » où le jeune roi, émerveillé, découvre les ingénieuses machines de Giacomo Torelli. Mais Molière, en répondant aux commandes que lui faisaient les grands, a ajouté sa touche personnelle aux représentations qu'il dirigeait. À toutes ces pièces, dont l'éclat spectaculaire devait flatter le goût du monde, pièces « mêlées de musique et de danse » ou « d'entrées de ballets », Molière a voulu donner un statut particulier : il a créé ainsi le genre nouveau de la « comédie-ballet », né et mort avec lui. Commençant par des farces, Molière s'essaya au genre héroïque (Dom Garcie de Navarre ou le Prince jaloux, 1661), avant de se consacrer définitivement à la comédie, qu'il marqua irrémédiablement de son empreinte. Tel est le traditionnel chemin qu'on lui confère volontiers, oubliant du même coup toute une partie de son œuvre, qu'il était loin de dédaigner lui-même et par laquelle il tient tout autant à son temps et à son public que par ses « grandes comédies ». Pour justifier son arbitraire, la critique prétend souvent que les comédies-ballets de Molière ont été faites par contrainte, dans un but uniquement lucratif, et qu'il ne faut y voir rien d'autre que des pièces de circonstance. C'est là méconnaître la réalité sociale tout autant que la réalité littéraire : Molière a toujours été, selon le mot de R. Bray, « créateur de formes dramatiques ». Sans doute en a-t-il créé d'autres, dont l'importance et l'influence se sont plus fait sentir dans les lettres françaises. Mais Molière a aussi créé celle-là, et, en éliminant cette composante de son théâtre, on en modifie l'allure, on le tronque.

L'esthétique de la comédie-ballet
La comédie-ballet, selon Molière, se substitue au ballet de cour, très apprécié alors. Mais cette refonte du genre ne doit pas trop trancher sur l'ancien : Molière reprend donc certains procédés existants, conservant notamment l'aspect galant des sujets mythologiques et surtout l'inclusion des scènes pastorales. Les ballets de cour se composaient d'entrées, de vers et de récits. Les « entrées » étaient muettes ; elles mettaient en scène les personnages qui figuraient l'action en dansant. Dans le programme – le « livre » – distribué aux spectateurs était inscrit le projet de l'auteur ; on y indiquait le rôle et la nature des danseurs. Quelques madrigaux y étaient ajoutés, qui louaient les divers personnages qui prenaient part au ballet ; ils constituaient les « vers », sans lien avec l'action. Les « récits » se rapportaient au sujet de chaque entrée ; c'étaient des tirades ou des couplets chantés par des personnes qui ne dansaient pas. Dans cette conception, il y avait donc hétérogénéité entre la musique, la danse et la poésie. Il n'existait pas non plus de sujet véritable, pas d'action précise, pas de composition nette. On avait affaire à une succession de tableaux, juxtaposés plus qu'enchaînés. La compréhension des arguments développés était d'autant moins aisée qu'il s'agissait, la plupart du temps, de variations sur des thèmes allégoriques. C'est que cette « matière première », qui ne se transformait jamais, à proprement parler, en un produit fini, était suggérée non par des hommes de lettres, mais par les seigneurs de la Cour, plus soucieux de la magnificence et de l'ordonnance visuelle des représentations que de leur cohésion interne. Aussi, les réalisations étaient-elles fort longues et surchargées, car elles étaient surtout conçues pour donner aux courtisans l'occasion de se mettre en valeur.
La nouveauté que Molière apporte à ce type de divertissement vient essentiellement de ce que, contrairement à ses devanciers, il s'impose une structure, dans laquelle musique et danse s'ordonnent sur le récit initial. La première comédie-ballet de Molière, les Fâcheux, lui fut commandée par Fouquet, surintendant des finances de Louis XIV, pour être représentée aux fêtes de Vaux en 1661. Intégrée à des jeux champêtres, la pièce fut mise en scène par Torelli dans des décors – un théâtre de verdure – de Lebrun. Elle eut un vif succès, mais la réception générale en eut trop : sa splendeur entraîna la disgrâce de Fouquet, suivie de celle du fidèle Pellisson, à qui l'on doit le prologue des Fâcheux. La pièce n'était, dans l'ensemble du spectacle, qu'un intermède destiné à donner aux danseurs du ballet le temps de changer de costume entre les différents tableaux. Il fallait donc trouver une intrigue assez ingénieuse et assez lâche pour que les scènes puissent, sans inconvénient, être séparées des ballets tout en s'y intégrant. Molière opte pour le thème du « retard » – des importuns viennent à tout moment s'interposer entre un amoureux et sa belle –, dont il se souviendra dans le Misanthrope. Le roi fut à ce point ravi du spectacle, où l'on brocardait à l'envi son entourage, qu'il alla trouver Molière pour lui indiquer que tel courtisan avait été oublié ! Lors de la seconde représentation, Molière avait réparé ce manquement. Le ballet final ne fut pas remanié : c'était un grand mouvement d'ensemble, avec masques, bergers et bergères, tel qu'on en concevait alors pour couronner des représentations de ce genre. Molière ayant pris soin d'introduire de la musique dans l'action même et non pas seulement dans les intermèdes, rien ne venait rompre la tonalité générale. Ce premier essai d'un genre nouveau ne valut que des éloges à son auteur. Encouragé dans cette voie par la vogue constante de la musique et de la danse, Molière produisit, dans la décennie qui conduit du Mariage forcé, second exemple du genre (1664), au Malade imaginaire (1673), son dernier témoignage, treize pièces contenant des intermèdes musicaux. C'est assez dire le cas qu'il faisait de cette nouvelle forme dramatique et de ses implications sur la représentation théâtrale en général.

L'évolution de la comédie-ballet
Tout au long de ces dix années, Molière s'est efforcé de laisser à la comédie une place prééminente par rapport à l'accompagnement sonore et chorégraphique, alors que la même décennie voyait les efforts de Pierre Perrin pour introduire en France l'opéra à la manière des Italiens. En fonction de ce principe, Molière a essayé de nombreuses variantes, du contrepoint total à l'intégration directe de la musique, des chants et des danses à l'action. Ainsi, chaque pièce conserve un cachet particulier : le Mariage forcé (1664) marque les débuts de la collaboration Molière-Lully, qui durera huit ans ; cette pièce, qui inaugure aussi les commandes royales faites à Molière, se signale par la rupture qu'elle consomme avec les conventions fades du genre officiel (pesants emprunts à la mythologie) et par le retour à la tradition populaire des bateleurs du Pont-Neuf. La Princesse d'Élide (1664) fut créée pour les plaisirs de l'Île enchantée, c'est-à-dire pour les fêtes que le roi donna à Versailles, dans les jardins du château, dans le dessein d'éclipser celles de Vaux ; elle renoue avec l'étroite imbrication, abandonnée dans le Mariage forcé, entre la comédie et les intermèdes par la présence du bouffon, personnage essentiel à l'intrigue et dont le rôle était tenu par Molière lui-même. À suivre maintenant le déroulement chronologique, de cette féconde année 1664 à la fin de la carrière du grand dramaturge, on perdrait le sens des rapports qui existent entre les pièces, qui se répondent les unes aux autres comme pour signaler les étapes principales de l'évolution du genre. À la Princesse d'Élide font pendant, en effet, les Amants magnifiques (1670). Les deux pièces sont des comédies-ballets de style noble, à caractère magnifique et au ton poétique et sentimental ; mais l'ambition esthétique est d'une modernité plus affirmée dans les Amants magnifiques : le décor change constamment, et l'importance des machines indique la prétention au « spectacle total » ; surtout, à une pièce étouffée sous les frondaisons se substitue une représentation ouverte, « solaire », entièrement axée sur le roi et les splendeurs de la Cour. L'Amour médecin (1665) et le Sicilien ou l'Amour peintre (1667) sont encore deux pièces comparables. Le thème y est semblable, véritable épure de la comédie : un amoureux use d'un subterfuge, le déguisement, pour parvenir à une belle, gardée par un vieux barbon. Les deux pièces sont des mascarades, des fantaisies poétiques où les divertissements, qui servent d'introduction pour aérer et alléger l'atmosphère, ont leur unité propre : à propos de ces « fragments de comédie chantés et accompagnés par les musiciens », on serait presque tenté de parler de « théâtre dans le théâtre ». Le Sicilien ou l'Amour peintre présente d'ailleurs cette particularité d'être pour ainsi dire « né du théâtre » : en 1666, Molière s'est essayé à une comédie pastorale héroïque en vers, Mélicerte, mais il laissa l'œuvre inachevée et la remplaça dès l'année suivante par la Pastorale comique, dont il ne nous reste que les couplets insérés au livret du ballet des Muses ; c'est ce même ballet que Molière enrichit, à partir de la mi-février 1667, d'une quatorzième entrée, le Sicilien ou l'Amour peintre. Si le destin de cette pièce fut de devenir, avec bonheur, indépendante de son contexte d'origine, celui de George Dandin ou le Mari confondu (1668) fut de connaître une mésaventure à la fois identique et contraire : le contraste entre les divertissements, fondés sur le mythe du vin et de l'amour léger, et l'amère tonalité finale – « Lorsqu'on a, comme moi, épousé une méchante femme, le meilleur parti qu'on puisse prendre c'est de s'aller jeter dans l'eau, la tête la première » (III, VIII) – y est tel, en effet, que si l'on supprime le ballet ultime, où Dandin se voit confondu parmi les danseurs, la pièce s'achève alors sur une annonce de suicide. Ainsi, mutilée de son contexte, la pièce, loin d'acquérir l'autonomie d'une comédie, sombre plutôt dans le tragique d'une postface au Misanthrope. À George Dandin fait pendant, l'année suivante, Monsieur de Pourceaugnac (1669), qui reprend le thème de la tromperie. Dans les deux pièces, les ballets ont un lien tout aussi lâche avec l'intrigue et témoignent de la même façon du goût aristocratique. Ils ont strictement la même place dans les deux pièces : en prologue, à la fin de chaque acte et à la fin de la pièce. Mais, avec Monsieur de Pourceaugnac, l'intention de Molière s'est élargie et allégée, passant en même temps de l'individu au type social et de la noirceur au sourire : il s'agit de faire rire la Cour avec les prétentions à la noblesse d'un bourgeois de province. Par là, le personnage de Pourceaugnac est déjà un « bourgeois gentilhomme ». La pièce préfigure aussi le Malade imaginaire, puisqu'elle s'ouvre sur les intempestives apparitions successives des deux médecins et de l'apothicaire. Bien que le trajet de la comédie-ballet comme genre spécifiquement moliéresque culmine vers ces deux dernières grandes pièces que sont le Bourgeois gentilhomme et le Malade imaginaire, il convient de ne pas oublier dans quelles conditions a pris fin l'ère de la comédie-ballet : au début de l'année 1671, Molière donne Psyché, une tragédie-ballet écrite en collaboration avec Corneille et Philippe Quinault ; à la fin de la même année, la Comtesse d'Escarbagnas est d'une facture exclusivement moliéresque ; c'est qu'entre les deux pièces est survenue la brouille avec Lully, qui accaparera désormais les faveurs royales. Dès les Fâcheux, Molière, dans sa dédicace au roi, se définissait pourtant de la façon la plus claire : « Ceux qui sont nés en un rang élevé peuvent se proposer l'honneur de servir Votre Majesté dans les grands emplois ; mais pour moi, toute la gloire où je puis aspirer, c'est de la réjouir. Je borne là l'ambition de mes souhaits et je crois qu'en quelque façon ce n'est pas inutile à la France que de contribuer quelque chose au divertissement de son roi. » Évincé, Molière aura été plus qu'un amuseur royal : un royal amuseur.

Le Bourgeois gentilhomme et le Malade imaginaire, pièces identiques et contraires
Entre le Bourgeois gentilhomme, comédie-ballet créée à Chambord à l'automne 1670 pour le divertissement du roi, et le Malade imaginaire, comédie mêlée de musique et de danse, que Molière ne joua qu'une seule et ultime semaine, au Palais-Royal, durant l'hiver 1673, il existe de nombreux points communs, à commencer par leur genre : deux « comédies-ballets » en prose farcies de vers. Le sujet des deux pièces est similaire : ce sont deux comédies bourgeoises, familiales, dont l'intrigue repose sur la réalisation du projet de mariage de la jeune fille de la maison. Ce sujet prosaïque est relevé par la dimension esthétique des intermèdes musicaux. Jouées l'une comme l'autre à la mauvaise saison, ces pièces sont toutes les deux des comédies d'intérieur et des comédies parisiennes ; le milieu social représenté est identique. Comme les titres l'indiquent, le Bourgeois gentilhomme et le Malade imaginaire sont deux comédies « à maniaque central », et ces monomanies respectives sont destructrices. Or, le problème que pose le mariage de la fille est précisément dans les deux cas lié à la folie du père, puisque le prétendant est, ici comme là, imposé par le père et rejeté par la fille, qui en aime un autre, dont le père ne veut pas comme gendre, justement en vertu de la non-concordance de ce dernier avec ses propres hantises. Communes par le genre, le contexte, le sujet et l'intrigue, les deux pièces sont également communes par leur dénouement : une mascarade habile permet de conclure un mariage heureux en faisant passer le rêve du père au stade de feinte réalité. Mais l'esthétique des deux pièces est quelque peu différente. Le Bourgeois gentilhomme est avant tout un divertissement, une commande royale expresse jouée devant la Cour – ce qui confère une importance particulière aux éléments spectaculaires, décors, costumes, jeux de scène, etc. –, alors que le Malade imaginaire est d'abord une comédie, voire un drame bourgeois ; préparée pour le roi et également destinée à être représentée devant la Cour, cette pièce fut cependant refusée et jouée en ville. À ces différences quant aux principes de base s'ajoutent celles qui concernent l'évolution même de Molière : entre les deux pièces, une crise grave s'est produite dans sa vie. Molière, en effet, est usé par le métier, la maladie, les déceptions sentimentales. Pour couronner le tout, un an jour pour jour avant sa propre mort, il perd, en la personne de Madeleine Béjart, une amie de toujours, celle qui fut le témoin de ses débuts à l'Illustre-Théâtre et la compagne de ses longues pérégrinations en province. Aussi, la tonalité même du Malade imaginaire se ressent-elle de cette situation : on est loin de la fantaisie débridée du Bourgeois gentilhomme. Les distinctions que l'on peut établir entre les deux pièces ne tiennent pas seulement à ces raisons de circonstances : d'autres, et non moins importantes, ont pesé sur l'esthétique des deux pièces, à commencer la rupture avec Lully et la perte de la faveur royale. Lully, en effet, avait obtenu du roi le privilège exclusif de l'Opéra, auquel Molière devait être associé, et il va, dès lors, imposer de très sévères restrictions à l'emploi, par tout autre théâtre, de chanteurs et de musiciens. Le 15 novembre 1672, il inaugure l'Académie royale de musique avec les Fêtes de l'Amour et de Bacchus. Ainsi, n'eût été la mort de Molière, la carrière de la comédie-ballet telle que l'entendait Molière se trouve définitivement compromise. Bien que la faveur du roi réserve à Lully l'exclusivité des spectacles musicaux, le Malade imaginaire, représenté au Palais-Royal, est un succès. Mais, quand le roi voit la pièce, le 19 juillet 1674, à Versailles, Molière est mort depuis plus d'un an. Sans ces difficultés, le Malade imaginaire eût sans doute été dénommé, tout comme le Bourgeois gentilhomme, « comédie-ballet ». Mais la divergence la plus profonde entre ces pièces réside dans la conception même des divertissements. Le Bourgeois gentilhomme est construit à la manière d'un opéra-ballet, c'est-à-dire qu'il s'agit en fait de trois actes encadrés par des intermèdes musicaux, qui entretiennent un lien étroit avec l'action de la pièce. Dans le Malade imaginaire, en revanche, les divertissements se posent en contrepoint, sans relation directe avec l'action : ils entretiennent avec la pièce des relations d'ordre esthétique, corrigent ou compensent le caractère tantôt sombre, tantôt trivial de l'action mise en scène. C'est qu'aussi la construction des deux pièces est différente, parce que les procédures de l'effet dramatique y sont diversifiées. Avant d'aborder l'étude de celles-ci pour elles-mêmes, il faut tirer la leçon de ce premier regard sur l'œuvre de Molière, où le grand dramaturge paraît inscrit dans son temps et fort d'une conception théâtrale qu'on ne peut que gauchir en privilégiant telle ou telle de ses manifestations. Ainsi, parler de la mise en scène en dehors de ses moyens de réalisation, de ce qui permet de diffuser le théâtre par le biais de l'« interprétation » propre qu'en peuvent donner un metteur en scène et son équipe, ce serait continuer de maintenir l'illusion que l'œuvre peut exister en elle-même et, d'une certaine manière, occulter le travail producteur inséparable de ces moyens de diffusion. C'est pour cette raison qu'il est important de faire la part, dans l'œuvre de Molière, de ce qui revient à la comédie-ballet. Rien ne serait plus vain, cependant, de couper cette partie de son œuvre du reste des pièces dont il enrichit le répertoire français. Aussi est-ce fort des acquis que leur étude a permis que l'on peut, à travers les comédies proprement dites, élargir le champ de la problématique : Molière n'a été homme de tous les temps qu'en étant homme de son temps. Il voulut plaire à tous les publics et, depuis, il est resté comme un des grands maîtres du rire.

La formulation du comique
« Et l'on doit approuver la comédie du Tartuffe, ou condamner généralement toutes les comédies [...]. » Plaire, pour Molière, c'est non seulement fournir la Cour en divertissements élégants, mais aussi, plus généralement, « faire rire les honnêtes gens ». Nous touchons là à la partie de son œuvre qui a été le plus souvent retenue, mais trop fréquemment peut-être dissociée selon la tonalité rose ou noire, pour reprendre une expression chère à Anouilh, des pièces qui la constituent. Or, cette réflexion de Molière – que nous venons de citer – dans sa préface du Tartuffe, située à un moment clé de l'œuvre, puisqu'elle répond aux cabales et aux diffamations qui déclenchèrent la « querelle du Tartuffe », présente l'avantage de poser le statut de la comédie par rapport au théâtre et réciproquement, interdisant du même coup toute distribution des pièces selon la part qu'y ont le rire et la réflexion : le Tartuffe n'est, à proprement parler, ni une pièce rose, ni une pièce noire, comme on le verra. Tout au contraire, il y a unité profonde de l'investissement différencié que Molière fait du comique, tout comme il y a dans la comédie-ballet le projet d'unifier en une combinaison heureuse les différentes formes de spectacle. Non que le rire que suscite Molière soit tour à tour plus ou moins gros, franc ou grinçant ; c'est le degré d'amplitude du comique qui varie, non le rire qui naît de sa représentation comme effet dramatique. Le comique est partout dans Molière, mais il n'est pas partout le même, ni n'a partout la même fonction. Si les frontières qui le séparent d'autres effets dramatiques sont floues – et Molière a joué de cette équivocité pour toucher à toutes les gammes –, cependant son sens ne souffre pas d'ambiguïté : pour Molière, faire reconnaître la comédie, c'est combattre pour le théâtre, et combattre pour le théâtre, c'est approfondir la définition de la comédie. Sur ce point, le plaidoyer de Dorante dans la scène VI de la Critique de « l'École des femmes » et la préface du Tartuffe se rejoignent : « C'est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens. » Toucher à la nature du comique chez Molière, c'est toucher à la nature même de son théâtre. L'analyse de l'insertion de ce théâtre dans un champ culturel précis a montré qu'il devait prendre en compte une nouvelle manière de penser le mode de la représentation – l'intégration, par exemple, du ballet à la comédie –, c'est-à-dire une nouvelle manière de penser la comédie par rapport aux règles de la vraisemblance (le naturel), de la bienséance (les normes) et de l'agrément (le plaisir). L'idéal classique, qui s'est ainsi peu à peu construit comme un produit spécifique de ce contexte idéologique, manifeste conjointement le refus des ambivalences baroques et un projet de compréhension du contenu de la pièce par le spectateur comme vérité, c'est-à-dire comme adéquation avec ce que lui-même peut envisager de l'homme en fonction des représentations culturelles qui sont les siennes. Dans la préface du Tartuffe, Molière soutient que le personnage de l'hypocrite « ne tient pas un seul moment l'auditeur en balance... [qu']il ne dit pas un mot, ne fait pas une action qui ne peigne aux spectateurs le caractère d'un méchant homme et ne fasse éclater celui du véritable homme de bien [qu']il lui oppose ». C'est cette unité de signification du comique qui a pu faire dire à J. Guicharnaud que « la plupart des comédies de Molière se jouent sur des attentes précises, des attentes comblées », bien plus que sur des surprises.

La formation du comique : les procédures de l'effet dramatique
La constitution de la comédie et du comique, l'autonomie du comique de comédie par rapport à celui de la farce ne sont pas le fait d'un passage brutal, d'un avant et d'un après décisifs.
En juillet 1659, les Comédiens-Italiens quittent le Petit-Bourbon ; la troupe de Molière en dispose alors pleinement, c'est-à-dire qu'elle peut jouer les jours « ordinaires » et non plus seulement les jours « extraordinaires ». C'est sans doute à cette plus grande facilité de représentation qu'est dû le premier véritable succès de Molière, avec, en novembre de la même année, les Précieuses ridicules, satire où Molière brocarde allègrement les snobs de l'époque et qui n'aurait que la portée d'une pièce de circonstance si, par-delà la structure de farce qu'elle garde encore, ne s'y faisait jour une certaine modernité, par quoi la comédie permet de loger certaines positions éthiques à travers la peinture sociale, direction qui connaîtra dans la suite un grand retentissement. Plus intéressante peut-être est la comparaison de l'Étourdi ou des Contretemps (1655) avec Sganarelle ou le Cocu imaginaire (1660) et avec l'École des maris (1661). L'Étourdi est la première comédie en vers de Molière. La construction de la pièce est entièrement centrée sur Mascarille, roi des fourbes, clé du rythme de la pièce, dont il est à la fois le chef de ballet et le chef de troupe, à la limite l'auteur comique. Ce renversement des rôles, cette substitution du valet à son maître, de l'esprit fertile en intrigues à l'étourdi, annonce Marivaux et en même temps en demeure au plus loin, car la non-reconnaissance de l'état de choses initial confère à la pièce une structure indéfiniment ouverte qui se ressent encore des influences baroques et du style de la farce. La pièce, en effet, se présente comme la répétition d'un même thème, l'étourderie de Lélie, mais les variations sur ce thème n'amènent jamais à mettre fin au cycle : les situations changent, mais l'enjeu, réparer les étourderies de Lélie, reste le même, sans progression dramatique aucune. Le personnage du fourbe sera repris dans les Fourberies de Scapin (1671), mais, entre-temps, le comique de répétition aura considérablement évolué. Molière, qui tenait le rôle de Mascarille, s'était jusqu'alors complu à jouer les faux élégants et les beaux parleurs. Avec Sganarelle ou le Cocu imaginaire, il humanise et approfondit son personnage : Sganarelle est « le double fraternel et misérable de Mascarille » (A. Simon). Cette transformation du godelureau fanfaron en pauvre homme trompé et moqué par tous, et qui poursuit son rêve de noblesse et de grandeur, alors même qu'il est bafoué de tous côtés, achève du même coup la métamorphose de l'acteur-auteur en auteur-acteur. Ce double passage a été progressif : Molière, qui a été acteur avant d'être auteur, s'est toujours voulu comédien et, devenu auteur, a continué d'inventer ses personnages en les mettant en situation en fonction de l'équipe qu'il devait animer. En proclamant que « les pièces sont faites pour être jouées », il reconnaissait le caractère inséparable de l'écriture, de l'animation et du jeu dans l'acte de création théâtrale. C'est ce qui a pu faire dire à Ch. Mauron qu'il était « un technicien jouant du rire sur l'instrument théâtral ». Si l'espace scénique et la pratique du théâtre ont été les deux faces complémentaires de la préoccupation essentielle de Molière, ces moyens d'homme de théâtre, il les met cependant bientôt au service d'une forme engagée de théâtre. Après l'échec (1661) de Dom Garcie de Navarre ou le Prince jaloux, qui marque les débuts de sa troupe au Palais-Royal, il s'essaie en trois actes à une « pièce à thèse », l'École des maris (1661). Cette pièce assigne à la comédie à la fois sa position éthique et sa position théâtrale, en liant intimement les deux aspects : l'éducation amoureuse, son déroulement et son résultat ne peuvent s'isoler du trajet expérimental qui est la progression même de la pièce. Ramenée à une antithèse presque parfaite entre Sganarelle le jaloux, préfiguration d'Arnolphe, et Ariste le libertaire, à propos du mariage, la variation sur un thème unique aboutit ici à la réussite d'Ariste et à l'échec de Sganarelle. À la différence de l'Étourdi, l'École des maris présente donc la progression comme étant de l'ordre du fini. Cette composition de la comédie comme structure non répétitive instaure un comique d'excès, Sganarelle caractérisant l'être contre nature par excellence. Ce comique d'excès a été obtenu par un passage à la limite du comique de répétition : l'opposition terme à terme de l'École des maris n'est autre que l'épure hypothétique du cycle des contraires qui s'engendrent l'un l'autre à l'infini dans l'Étourdi. Du même coup, la structure ouverte s'est transformée en structure fermée : la pièce n'est plus seulement un déroulement, elle a un début et une fin, elle manifeste la transposition esthétique d'un « problème » dans le cadre d'une progression dramatique. Ainsi, au fur et à mesure que la comédie se dégage de la farce, les personnages qu'elle compose s'individualisent progressivement en des « types » et non plus seulement en des « masques ». La comédie a alors pour charge d'exploiter les aberrations de chacun, constatation qui amène J. Guicharnaud à poser la question suivante : « La comédie imite la nature. Mais elle a pour but de représenter des personnages dénaturés [...]. Le châtiment est le rire ; mais on rit au nom de quoi ? ».
Comment Molière parvient-il à faire rire ? Il faut essayer de répondre à cette question « sur pièces ». L'École des femmes (1662) est un bon exemple, qui marque un tournant dans l'œuvre de Molière : c'est avec cette pièce que Molière entreprend véritablement « la peinture des mœurs de son siècle », esquissée avec les Précieuses ridicules ; l'École des femmes peut être considérée comme une « pièce à thèse », à l'instar de l'École des maris, mais, comptant cinq actes en vers, c'est donc une « grande comédie » (à ce titre, elle conserve certains des éléments traditionnels de l'intrigue, notamment le romanesque du dénouement) ; mais ce qui en fait la véritable portée, c'est qu'y apparaît pour la première fois très nettement une intention morale. Sur un sujet toujours actuel, la condition féminine, Molière y prend en effet parti pour l'idéal libérateur de la Renaissance, encore rejeté par le plus grand nombre un siècle après sa formulation. Par le passage au premier plan de cette signification morale, l'École des femmes marque un tournant dans l'œuvre de Molière en dépassant la gratuité habituelle des comédies contemporaines. La pièce fit d'ailleurs scandale, et c'est pour répondre aux critiques que Molière donna successivement, l'année suivante, la Critique de « l'École des femmes » et l'Impromptu de Versailles. C'est à ce double titre de première grande pièce du théâtre de Molière et de pièce « engagée » qu'il peut être probant de prendre comme exemple l'École des femmes. Molière y trouve en effet le moyen d'éclairer et d'émouvoir tout en produisant une œuvre qui reste pourtant ouvertement comique. Comment y parvient-il ?
L'École des femmes, c'est l'histoire d'un homme qui prend toutes les précautions imaginables pour n'être pas trompé par la femme qu'il va épouser, mais qui l'est finalement. Cette formule implique que l'excès reste la première source du comique de cette pièce : à l'extravagance psychologique du vieux barbon correspond l'extravagance dramatique de la situation, puisque, de quatre à dix-sept ans, il a élevé loin du monde et selon de stricts principes une petite fille pour, devenue jeune fille, en faire sa femme. Le rire naît donc ici d'emblée de l'écart entre une norme sociale reconnue comme telle par le spectateur – à l'époque, les unions disproportionnées étaient monnaie courante – et la distorsion que les personnages lui font subir. Avec cette technique du grossissement jusqu'au passage à la limite, le comique s'apparente à l'absurde. Mais la formule initiale signifie aussi que, dans la pièce, il n'y a d'« histoire » que d'Arnolphe. Pour Agnès, comme d'ailleurs pour tous les personnages ouvertement sympathiques de son théâtre, Molière ne laisse jamais en peine le spectateur, qui sait dès l'abord qui elle aime, puisque tout est fonction du coup de foudre. Cela posé, la question principale, sur laquelle repose toute la construction de la pièce, devient celle du sort d'Agnès. L'effet dramatique naît donc ici de cette incertitude quant au déroulement, non quant aux tenants et aux aboutissants de l'intrigue. Molière est moins un psychologue qu'un metteur en scène, et son théâtre, s'il est dans le détail d'un raffinement extrême, reste toujours d'une grande simplicité quant aux données de base. Et ce sont précisément ces variations sur le sort d'Agnès qui, par leur retentissement, confèrent à Arnolphe une « histoire ». Comment cela s'opère-t-il ?
La construction de la pièce est fondée sur le coup de théâtre, autre source certaine de l'effet dramatique : tout se passe pendant les entractes (la dramaturgie classique admet mal la représentation d'action), et dans aucun des actes Arnolphe ne voit ce qui se passe en réalité. Ses monologues sont des ricochets rétrospectifs de joie ou de peine que les récits d'Horace, l'amant d'Agnès, viennent bouleverser. L'abondance de ces « tirades » tient à ce que le spectateur n'assiste pas à l'action, toujours très rapide, qui fait à chaque fois rebondir l'intrigue et que le récit permet de savourer, tout comme le monologue permet de donner une épaisseur psychologique au personnage et au spectateur de faire le point. L'art classique du récit au théâtre, c'est donc de l'anti-cinéma, du ralenti d'action. L'événement raconté a ainsi un triple avantage : il est apprécié parce qu'on a le temps, il a une résonance pour celui qui le fait et il influe sur celui qui l'écoute. Comme chez Racine et au contraire de chez Hugo, chez Molière tout se dit en présence de l'autre. Mais, alors que le monde racinien est un monde de passionnés lucides, où chacun écoute les discours de l'autre, le monde de Molière est un monde d'imaginaires et d'hurluberlus, d'aveugles et de sourds : Horace, emporté par sa flamme, ne prête aucune attention aux réaction d'Arnolphe et s'enferre dans des méprises qui font sourire ; Arnolphe ne prête qu'au ridicule, quand, malgré les conseils de l'ami Chrysalde, il s'entête dans son idée fixe – entêtement dont la permanence, alors même qu'il est constamment trompé, est une autre source du comique ; la seule Agnès écoute Horace, dont les paroles ont sur elle tant d'effet qu'en peu d'instants elle évolue de l'enfant à la femme – mais cela ne fait pas rire. L'effet dramatique naît donc là encore du plus ou moins grand degré d'amplitude d'un décalage, mais, cette fois-ci, entre l'émission et la réception d'un message, au strict niveau des personnages. Cet effet dramatique se prolonge en tension tragique lorsque ceux-ci comprennent ou, plus exactement, croient comprendre les discours des autres, c'est-à-dire lorsqu'ils tiennent compte de leurs effets, ou bien se résout en comique lorsqu'ils n'en tiennent aucun compte. Notons qu'il en va de ce second décalage comme du premier : il n'a de sens qu'en fonction d'une clairvoyance possédée par le spectateur et qui fait défaut aux personnages. La procédure de l'effet dramatique s'exerce donc selon une double articulation : un premier décalage, fondé sur la technique de l'exagération expressive, s'approfondit en un second, fondé sur l'attention exagérée portée à l'expression, que ce soit dans un sens positif (le tragique) ou négatif (le comique). En mettant en opposition Molière et Hugo, nous voulions indiquer que ces remarques concernant les procédures de l'effet dramatique ne valent que dans un schéma classique de la représentation, où tout se dit en présence de l'autre. En mettant en parallèle Molière et Racine, nous voulons souligner que le comique n'est qu'un des aspects de l'effet dramatique. Et, de fait, il arrive à Arnolphe d'écouter Horace, d'écouter Agnès, et c'est à cette écoute que sa psychologie se modifie. Si les paroles des autres personnages n'avaient vraiment aucun effet sur lui, il ne serait décidément que l'absurde fantoche qu'il est au lever du rideau, il n'aurait pas d'« histoire ». Or, au cours de la pièce, il change, il s'humanise : découvrant qu'il aime, il souffre, et cette souffrance tire de lui des accents de plus en plus humains ; la jalousie donne à sa folie un caractère de réalité qui, le rapprochant du spectateur, pourrait tarir le rire. L'esthétique théâtrale de Molière consiste ainsi à faire croire que les personnages, fictifs, éprouvent des sentiments vrais. L'art classique de l'effet dramatique consiste à établir entre les faux personnages et les spectateurs réels un lien affectif vrai. Si l'on rapproche l'évolution d'Arnolphe, qui va de l'obsession au désarroi, de la transformation d'Agnès, strictement inverse, puisqu'elle passe d'une assurance innocente à une assurance réfléchie, on est alors renvoyé à la thèse défendue par Molière, le triomphe de la nature sur l'art. Il n'y a certes pas là de quoi rire. Mais, si humain que devienne Arnolphe, si « exploitée » que soit Agnès, y a-t-il là de quoi pleurer ? Sans parler de tragique, on peut dire, cependant, qu'il y a un pathétique de la pièce, qui tient, d'une part, à ce qu'Arnolphe croit avoir mis tous les atouts dans son jeu et qu'il finit pourtant par perdre la partie, et, d'autre part, à ce que cet échec lui confère progressivement cette complexité psychologique dont il manquait au début et qui le rapproche du spectateur. Source intarissable du comique, personnage paradoxal et contradictoire, Arnolphe n'est pas fait d'une seule pièce. Et si c'est la naïve Agnès qui triomphe finalement, c'est qu'elle n'est pas si naïve que cela : elle ne ment pas, elle dit la vérité tout au long d'une pièce qui représente pourtant la duperie d'Arnolphe ; c'est qu'elle le trompe et lui joue la « comédie » pendant les entractes, mais cela le spectateur ne le voit pas – et l'oublie, au bénéfice du mythe de la pureté qu'elle symbolise. Ainsi, les interdits même imposés par les « règles » se justifient, et la thèse de Molière ne « tient » que par cet artifice. Et cet aspect sympathique mais « nocturne » de l'ingénue, par son existence même, lui confère autant d'épaisseur psychologique – complexité occultée – que la complexité révélée en confère à Arnolphe. Dès lors, comment comprendre que le rire l'emporte sur les larmes ?
À la scène IV de l'acte V, Agnès avoue à Arnolphe son amour pour Horace. Arnolphe, à son tour, se pose en amoureux. Ce pourrait être le drame. Du point de vue psychologique, c'est la « scène à faire », ainsi que du point de vue de la moralité de la pièce, puisque Agnès y exprime enfin toutes ses idées sur l'éducation d'Arnolphe : la thèse pourrait tuer le comique. Mais c'est avec la plus parfaite naïveté et en toute bonne foi qu'Agnès dit à Arnolphe ses quatre vérités ; ce contraste inhabituel maintient la verve comique. Surtout, Arnolphe, sans doute frappé par tant de franchise, loin de se mettre en colère, non seulement écoute et comprend Agnès, mais encore ouvre à son tour son cœur. L'intérêt du spectateur rebondit ; Molière a « fait passer la rampe » à sa thèse : le roué se bernait lui-même ! Cependant, la jalousie pourrait exciter de nouveau le drame. Mais, de même qu'Agnès, alors même qu'elle commence à comprendre le monde et le dit, reste naïve, de même Arnolphe reste barbon en se révélant amoureux : en voulant se montrer galant, il ne réussit qu'à être grotesque et vulgaire. Le burlesque de la situation révèle la nature profonde d'Arnolphe : un bouffon égaré. Ainsi, Molière maintient la part du comique en outrant l'attitude d'Arnolphe et la part d'émotion en nuançant celle d'Agnès. Pour saisir le ressort profond de cet effet dramatique complexe, il faut se souvenir que c'est Molière qui joue Arnolphe : Molière se met à l'extérieur de lui-même, prend ses distances à l'égard de ce qui lui arrive dans la vie, prend du champ avec la réalité. C'est alors qu'il découvre la mécanique humaine, source du comique. En se détachant de ce qu'il peint, il obtient un résultat similaire sur le spectateur, qui se détache de ce qui se passe sur la scène. C'est cette vision extérieure des choses qui incline au comique, alors que la vision intérieure aboutit au tragique. Ainsi, la transposition comique de la jalousie s'opère dans la forme de l'orgueil effrayé et naïf du jaloux qui refuse d'avouer sa passion, alors que la transposition tragique, c'est l'aveu déchirant et humiliant. Pour faire naître le rire, Molière spécifie donc les procédures de l'effet dramatique sous les auspices à la fois d'une « complexification » et d'une humanisation des personnages (l'École des femmes n'est ni une farce ni seulement une satire) et d'une distance qui permet de retrouver la mécanique des passions sous le langage des sentiments.
Ces remarques n'épuisent pas l'étude de la technique employée par Molière pour faire rire, mais elles suffisent à nuancer la position initiale : si les personnages de l'École des femmes ne sont pas seulement des pantins squelettiques en qui s'incarneraient des thèses monolithiques, si le regard porté sur eux les distancie et les désarticule, comment alors parler encore de « pièce à thèse » ? Comment continuer de soutenir que Molière met son génie technique au service d'un « engagement » ? Pour indiquer la richesse et la complexité du théâtre de Molière, on conviendra alors de parler de « théâtre d'idées » et non de théâtre à thèse, soulignant par là un souci dramatique vivant et souple, que le double mouvement simultané de rapprochement et de recul que nous avons cru pouvoir mettre au jour dans le jeu des rapports auteur/créations/public suffit à attester. Ainsi, ce qui fonde le rire et la comédie, le rire propre de la comédie selon Molière, c'est donc la croyance en une norme, en un bon sens, en une référence socialement codée, par rapport à quoi le rire manifeste chez le spectateur la conscience d'un décalage. Dans l'École des femmes, un heureux et providentiel dénouement (le retour du père et le mariage) vient assurer le spectateur dans la légitimité de la possession de ce point de référence, dont la validité ainsi attestée provoque en retour ce soulagement qu'est le rire libérateur final. Mais c'est la dernière fois que Molière fait paraître sur la scène une idylle aussi parfaite : il ne faudra pas quatre ans pour qu'Armande transforme Agnès en Célimène et le « happy end » en séparation radicale.

L'éthique de Molière

La matrice : l'École des femmes et le Tartuffe
Déjà, en effet, dans le Tartuffe (1664), c'est par un véritable « coup de force » que Molière parvient à préserver son dénouement de tout malheur ; par le biais de l'exempt, c'est le prince en personne qui intervient finalement pour rétablir une situation qui semblait définitivement compromise. De même, dans l'École des femmes, l'arrivée romanesque d'Enrique au dénouement portait la marque du « deus ex machina ». Dans les deux cas, la pièce ne paraît pouvoir se maintenir au niveau de la comédie que par une intervention extérieure et providentielle. Que cette norme destinée à rétablir et à faire triompher l'ordre naturel se fasse politique dans le Tartuffe, c'est-à-dire requiert l'ordre suprême, indique assez quel danger courait la pièce : il y a nécessité d'un anti-masque, de l'anti-masque par excellence, le Roi-Soleil, pour vaincre ce masque par excellence qu'est Tartuffe, imposteur devenu son imposture. Ce déséquilibre grandissant corrigé in extremis est un trait caractéristique de la comédie selon Molière ; il correspond à l'hésitation perpétuelle des pièces entre le rire et les larmes, la comédie et la tragédie ou le drame. Deux constatations ici s'imposent. D'une part, l'intention de dévoiler à tout prix les « vraies natures », de référer l'ordre à une norme qui le justifie et permet ainsi à l'inquiétude de faire place au soulagement chez le spectateur semble constitutive du comique, du moins dans son acception classique. D'autre part, dès lors qu'il admet l'existence d'une réalité normée qui fournirait le modèle de toute comédie, l'auteur comique doit, selon l'expression de J. Guicharnaud, « dégager de la réalité le meilleur schéma possible » et, par conséquent, donner à la réalité un statut qui n'est pas forcément celui du réel. Ainsi, c'est le détour par le vraisemblable qui conduit à la position du vrai comme tel. C'est la constatation de cet écart nécessaire entre la présupposition et sa réalisation qui fait dire à J. Guicharnaud que le problème de l'« aménagement » des pièces de Molière concerne le rapport entre la « permanence des caractères » et le « possible de la pièce ». Autrement dit, ce qui détermine le dénouement et, par suite, la tonalité générale de la pièce, ce n'est pas seulement la logique du déroulement de l'intrigue et de la psychologie des personnages, c'est aussi, seule possibilité de conjurer la « montée des périls », une intervention, un « passage à la limite », qui est une « invention » de l'auteur. C'est l'empreinte de ce second caractère qui sauve la comédie, qui permet à la pièce de « se tirer d'affaire ». La mise en lumière de cette double procédure fondamentale de l'effet dramatique fait, du même coup, déboucher le comique sur l'éthique. Les deux autres pièces majeures de cette orientation nouvelle du théâtre de Molière sont Dom Juan ou le Festin de pierre (1665) et le Misanthrope (1666). On peut considérer l'École des femmes et le Tartuffe comme le noyau matriciel de cette position éthique : d'une part, le « dépassement » de la comédie par l'invention de l'auteur, loin de la faire verser vers autre chose qu'elle-même, l'assure au contraire sur ses bases et en sauvegarde la force comique ; d'autre part, les solutions envisagées pour ce dépassement nécessaire couvrent tout le champ d'amplitude possible, du « deus ex machina » purement romanesque de l'École des femmes, degré minimal, à l'intervention hyperbolique mais non exorbitante du prince dans le Tartuffe, degré maximal. Dès lors, la question se pose du devenir de cette détermination spécifique à l'occasion de Dom Juan et du Misanthrope. En effet, le Tartuffe est encore une comédie « à accidents », l'intrusion d'un faux dévot dans une honnête maison menaçant de faire basculer à son profit la hiérarchie des valeurs. Le caractère excessif de la situation impose, pour trouver son palliatif, le recours à un arbitrage lui-même excédant, celui du prince. À ce prix, tout rentre enfin dans l'ordre, mais ne reste-t-il aucune zone d'ombre ? S'il est vrai que l'on peut, dès la fin de l'acte premier, démarquer les deux clans qui s'affrontent, les dévots et les gens hostiles aux dévots, ces derniers ne sont pas pour autant limpides au point qu'ils suffisent à produire l'harmonie de la pièce. À quoi servent les beaux discours de Cléante pour le bon dénouement de l'intrigue ? et la révolte de Damis ? Celle-ci est-elle d'ailleurs jamais véritablement explorée par rapport à l'ordre ? Autant de questions qui permettent de penser que ces caractères ne peuvent se définir par leur seule fonction ; le rôle qu'ils jouent d'accusateurs de la fausse dévotion ne les exempte pas d'une épaisseur individuelle implicite dont l'intrigue ne rend que partiellement raison. C'est ce déséquilibre qui, rendant problématique la « purge », le démasquage de Tartuffe, nécessite l'intervention extraordinaire de l'exempt. La situation s'arrange, mais, comme le suggère J. Guicharnaud, « cet arrangement est produit par l'univers de la pièce, non par les caractères ». De là à penser que ces personnages hostiles aux dévots ne sont dans la pièce ni plus clairs ni plus « honnêtes » que ceux qu'ils combattent il n'y a qu'un pas, que Rousseau franchit en accusant Molière de jouer un jeu par trop dangereux en voulant « dénoncer les vices par les vices ». Bien avant cette condamnation, Molière avait eu maille à partir avec la cabale des dévots, qui anima durant presque cinq ans la fameuse querelle du Tartuffe. L'« affaire du Tartuffe » eut un tel retentissement qu'entre le Sicilien ou l'Amour peintre (1667) et Amphitryon (1668) elle occupa tout entier Molière, qui ne cessa d'implorer le roi avec trois placets et la préface qu'il rédigea avant la reprise du Tartuffe en 1669, la mort d'Anne d'Autriche en 1666 ayant affaibli le clan des dévots. À cette époque, Dom Juan et le Misanthrope avaient déjà été écrits et représentés. Mais ils sont les produits de la réflexion que la polémique avait fait naître chez Molière.

Les transformations : Dom Juan et le Misanthrope
Avec ces anti-héros que sont Dom Juan et Alceste, nous quittons la problématique du héros en conflit avec l'ordre établi ou la tyrannie instituée pour entrer dans celle du conflit intersubjectif. La comédie ne prend plus appui sur aucun ordre social authentique : ce qui caractérise Dom Juan comme Alceste, c'est l'impossibilité de fonder une harmonie, de se référer à un ordre, quel qu'il soit ; dès lors, la situation conflictuelle de ces personnages « à part » ne peut se résoudre par rapport à aucun ordre, ce qui rend caduc le recours à tout expédient final. Aussi, la comédie va-t-elle basculer vers autre chose, toute assignation déterminée du « risible » étant interdite du fait de l'éclatement de tout point de référence interne à l'univers de la pièce, mais aussi de toute référence intramondaine. La première conséquence de cette rupture d'équilibre est la disparition de tout « possible » de la pièce : ni Alceste ni Dom Juan n'ont d'« avenir », et la retraite de l'un ne diffère en rien, de ce point de vue, de la mort de l'autre, toutes deux n'étant que la marque de leur impossibilité d'accéder à une « vraie nature », à cette « innocence » dont la quête inquiète les anime. On peut voir une préfiguration de cela dans la seconde partie du Mariage forcé (1664), lorsque Sganarelle renonce à l'idée d'épouser Dorimène ou du moins formule des doutes sur ce mariage. Finalement, ne pouvant trouver ni réconfort ni solution auprès d'aucun autre des personnages – les deux docteurs en philosophie et le père de la belle ayant ici fonction de normes, de points de référence –, il doit se conformer à l'ordre de la pièce, puisque aucune invention, aucun « possible » ne vient permettre la réalisation de ce qu'il aurait souhaité : le « songe » n'est ici que le symbole évanescent d'une intervention impossible. Ainsi, si le Sganarelle de l'École des maris consent à son triste sort de ne point épouser Isabelle, celui du Mariage forcé est contraint d'épouser Dorimène. C'est précisément cet aspect réduit du « possible » de la pièce qui ôte à son protagoniste toutes chances de « s'en tirer ». Au « songe » de Sganarelle fait pendant le « prodige » de la statue du commandeur, dont est témoin Dom Juan. Cette apparition de la main de Dieu, transposition extra-mondaine et exorbitante de la norme justicière, est la seconde conséquence de la disparition de tout point de référence. Pour comprendre cette intervention divine, il faut se reporter à la préface du Tartuffe, où Molière fait suivre sa réflexion sur la nature du comique d'une réflexion sur Dieu. Vivante réponse au divertissement pascalien, ce texte fait justice des avatars historiques de la corruption de la comédie en soulignant que la nature même du comique ne peut qu'être pure de toute suspicion : « La philosophie est un présent du ciel ; elle nous a été donnée pour porter nos esprits à la connaissance d'un Dieu, par la contemplation des merveilles de la nature ; et pourtant on n'ignore pas que souvent on l'a détournée de son emploi, et qu'on l'a occupée publiquement à soutenir l'impiété. » La confirmation de ce qu'énonce ici Molière, comment ne pas la voir dans la très importante scène première de l'acte III de Dom Juan ? Dom Juan fait profession d'athéisme, Sganarelle de religion, et tous deux échangent des arguments. Dom Juan est catégorique : « Je crois que deux et deux sont quatre. » Sganarelle, après s'être ridiculisé quant à sa croyance à l'enfer, au diable et au moine bourru, se reprend, et ce qu'il dit n'est en rien contradictoire avec la profession de foi de son maître. Il développe en effet la connaissance de Dieu par la contemplation des merveilles de la nature : « Je voudrais bien vous demander qui a fait ces arbres-là, ces rochers, cette terre, et ce ciel que voilà là-haut, et si tout cela s'est bâti de lui-même. » Ainsi, les deux conceptions se complètent : le « deux et deux sont quatre » donne le mécanisme de la nature ; Dieu donne l'intelligence de l'existence et de la pérennité du « deux et deux sont quatre ». Molière partageait certainement ces deux conceptions : du mécanisme naturel on remonte au mécanicien créateur. Du même coup, ce « naturalisme » ne saurait être un athéisme ; il ouvre, au contraire, un espace de mœurs « naturelles » dans lequel le rire et la comédie ont une place prépondérante. La fonction cathartique, c'est-à-dire purificatrice, du rire met à bas le sacré et permet le réajustement lucide des mœurs. La comédie est, dès lors, promue au rang de composante de l'art de vivre, en même temps qu'elle est l'une de ses expressions les plus plaisantes. La croyance en un Dieu horloger, qui préfigure la conception du XVIIIe s., permet et légitime l'épanouissement de l'ordre naturel contre l'artifice rigoriste de la Révélation. D'une certaine façon, c'est l'Agnès de l'École des femmes qui sera l'Ève des philosophes du siècle suivant, cette Agnès qui surmonte les pesantes « maximes du mariage » que lui somme d'apprendre Arnolphe, cette Agnès qui, malgré le poids de l'éducation, réussit à conserver et à faire surgir les instincts profonds qui la poussent vers Horace. On pourrait mettre en lumière cette même idée de l'épanouissement de l'ordre naturel dans le thème du dépit amoureux qui jalonne nombre de comédies de Molière, à commencer par le Dépit amoureux, de 1656. En règle générale, le dépit est toujours causé par des accidents sociaux ; quelque chose fait que chacun est persuadé que l'autre ne l'aime plus, et le dénouement doit révéler le malentendu ; si l'amour est ce qu'en dit la nature, il est loin des intérêts cupides et des suspicions. Pour Molière, le couple naturel ne peut se penser en termes de conformisme social : c'est dans cette perspective qu'il faut comprendre les critiques réitérées que l'auteur adresse aux ascètes et aux prudes, notamment dans les Précieuses ridicules, le Tartuffe et les Femmes savantes (1672), ultime apparition de ce thème lié à celui de l'éducation. Ainsi, Molière a mis de lui-même dans l'Alceste du Misanthrope. Mais, comme Dom Juan, Alceste ne parviendra pas à faire triompher sa cause : il ne peut que rester, comme Dom Juan, logique avec lui-même jusqu'au bout – et s'évanouir dans la nature, ou dans les cieux. Aussi, le problème n'est-il pas tant de savoir dans quelle mesure Molière partage les idées de ses personnages que de voir comment, poussées à la limite, ces idées font basculer la configuration qui les permet et qu'elles sous-tendent hors du champs du comique, voire de la comédie.

Dom Juan et le Misanthrope, pièces limites
Conçue comme représentation naturelle, la comédie était un « poème ingénieux qui par des leçons agréables reprend les défauts des hommes » (préface du Tartuffe). Mais Dom Juan, bien loin de dévoiler l'instinct naturel, part d'une « nature brute » qui est donnée d'avance et qui a pour fonction de montrer l'impossibilité de cette sagesse harmonieuse tant recherchée dans les autres comédies. De même, dans le Misanthrope, l'impossibilité de la fidélité amoureuse ne relève pas de contraintes purement sociales, mais bien du mécanisme même de l'amour. Si le malentendu du dépit amoureux n'est jamais relevé, c'est qu'il apparaît comme l'expression comique de ces « intermittences du cœur » qui restent « tragiques » : comme le dit Éliante (IV, I), Célimène ne sait pas si elle aime ou n'aime pas. Ainsi, dans les deux pièces, la faille par où pénètre le rire s'est douloureusement amenuisée. Ce sont des pièces sans issue : point de salut possible pour ces anti-héros, mécréants et asociaux ; point de soumission possible à l'ordre de la pièce. Dom Juan, qui revendique la nature, la nie ; il est une anti-nature avec toutes les séductions de la nature. Tartuffe à l'envers, Dom Juan inscrit les limites de la comédie : il ne peut y avoir d'anti-masque. De même, si, d'une certaine façon, le Misanthrope réintroduit à la comédie de mœurs, il n'en exclut pas moins ce qui la fonde, les contraintes qu'exige la vie sociale. Dès lors que disparaissent ces contraintes, l'espace comique s'en ressent vivement. Comment, en effet, dénoncer et ridiculiser les défauts des hommes si fait défaut ce « bonheur vrai » par rapport auquel seule l'entreprise était pensable ? En faisant éclater la norme, Molière a touché aux limites du vraisemblable.

De l'individu au « type » : l'Avare (1668)
Ce point de non-retour atteint, la suite du théâtre de Molière ne pouvait que s'en ressentir. Cette ambiguïté nouvelle du comique, Hegel, après Rousseau, allait la mettre au jour : « Des caractères parfaitement soutenus, comme l'Avare de Molière, par exemple, mais dont la naïveté absolument sérieuse dans sa passion bornée ne permet pas à l'âme de s'affranchir de ces limites, n'ont rien, à proprement parler, de comique » (Hegel, Leçons sur l'esthétique). Ridicule au point d'être tragique, Harpagon représente une forme de morale incapable de s'assumer autrement que par le délire, comme l'illustre la fameuse scène de la cassette. Le héros de la comédie était en butte à la société, et l'anti-héros, l'individu, à lui-même ; le « type » ne l'est pas plus à l'un qu'à l'autre : il vit dans un monde de simples choses, de purs symboles. Harpagon a une idée fixe, comme Arnolphe et Tartuffe, mais il ne varie pas et ne combat que très peu, incapable qu'il est de raisonner. Aussi n'est-il qu'une caricature et ridiculise tout ce qu'il fait. P. Bénichou remarque, à ce propos, qu'Harpagon « incarne le comportement bourgeois dans sa forme économique, presque chimiquement pure ; [qu'il] est le type de qui s'engendrent et en qui se résolvent les autres personnages de la lignée ». Cette stylisation dans la charge permet néanmoins à la comédie de refaire surface : les effets comiques se multiplient ; petits incidents, quiproquos, bouffonneries sont autant de véritables ballets derrière les mots qui sont prétextes à parfaire la description d'un personnage tout entier rempli de sa passion possessive. Et un dénouement heureux ne change absolument rien au vice d'Harpagon, comme en témoignent les deux dernières répliques de la pièce : l'intrigue ne « se tire d'affaire » qu'au prix d'une morale qui reste bancale. C'est qu'aucune intervention extérieure n'est survenue ; les autres protagonistes ont seulement mis eux-mêmes bas les masques. Ainsi Molière, en outrant au maximum le personnage central, a au moins réussi à sauver les autres personnages, réhumanisés du même coup. N'est-ce pas la marque du génie que de trouver des solutions viables à chaque obstacle nouveau ?

© Larousse / VUEF 2003

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