Écrivain français
(château de Miromesnil, Tourville-sur-Arques,
1850-Paris 1893).
L'ombre d'un écrivain
Avant d'être Guy de Maupassant pour la grande
histoire de la littérature, l'un des meilleurs
conteurs français fut, pour la petite histoire,
le jeune Normand Joseph Prunier, puis
l'énigmatique Guy de Valmont, enfin, du nom de
l'héroïne du Cabinet des antiques de Balzac,
Maufrigneuse. Ces pseudonymes, parmi d'autres,
tendent à la fois à cacher et à révéler la
véritable personnalité de Maupassant. Comme
Joseph Prunier, héros d'un de ses premiers
contes, Maupassant est normand, de corps et
d'âme. Sous le nom de Guy de Valmont se cachent
une localité de Normandie, un hommage à
M. de Valmont, l'un des personnages du livre
préféré de Maupassant, Monsieur de Camors,
d'Octave Feuillet, enfin une allusion au Valmont
des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos.
Et Maufrigneuse, pseudonyme de Maupassant pour
environ quatre-vingt-dix de ses contes,
symbolise le monde de la galanterie et du
plaisir, illustré par le conteur, qui l'avait
largement fréquenté. Ainsi, Maupassant rend
hommage au terroir natal, à l'univers romanesque
et au monde de l'amour.
Ce triple hommage constitue l'ombre de
Maupassant, comme sa légende pour le public.
Forte nature, écrivain fécond, grand « vivant »,
Maupassant s'est usé dans la vie et dans l'art,
jusqu'à la folie qui l'emporta. Au cours d'une
dizaine d'années, de 1880 à 1890, il écrivit
environ trois cents contes, sept romans, trois
récits de voyage et un recueil de vers. À José
Maria de Heredia il pouvait dire : « Je suis
entré dans la vie littéraire comme un météore,
j'en sortirai comme un coup de foudre. » Il
identifiait ainsi sa vie à son œuvre, mais parce
que cette œuvre, riche, étrange, pathétique et
vraie, constituait à ses yeux sa vraie vie, son
destin et, à maints égards, son énigme.
Une œuvre pleine de vie
« Il est plus varié dans ses types, plus riche
dans ses sujets qu'aucun autre conteur de ce
temps », a dit de Maupassant Anatole France, qui
le sacrait prince des conteurs. En effet,
Maupassant possède le don de saisir la vie dans
ses aspects les plus intimes, de varier avec une
lucidité pénétrante les éclairages et le ton de
ses contes, faisant passer le lecteur de la
farce au drame, de l'ironie au pathétique, de la
perversité à la pudeur. C'est ainsi qu'on a pu
dire que son premier recueil, la Maison Tellier,
est une clef pour la compréhension de son œuvre
entière : en effet, la Maison Tellier est un
conte humoristique sur la vie des filles tandis
que l'Histoire d'une fille de ferme est le récit
grave du sort d'une jeune campagnarde ; l'amour
libre est chanté dans Une partie de campagne, et
le Papa de Simon conte le bonheur d'un petit
garçon qui trouve un père ; la vie bourgeoise
est âprement critiquée dans En famille ; la
peur, magistralement analysée dans Sur l'eau ;
Au printemps, joue à l'amour un vilain tour, et
la Femme de Paul expose le cas d'une perversité
sexuelle.
La plupart des recueils de Maupassant offrent
cette diversité et cette maîtrise dans
l'enchaînement des contes, à la source desquels
se trouve l'acuité d'observation d'un écrivain
qui sent derrière chaque chose, chaque geste,
chaque visage l'« humble vérité » cachée.
Mallarmé ne s'y trompait pas, qui écrivait que
« le prosateur de Boule-de-Suif, Miss Harriett
ou la Maison Tellier, pour citer entre tant
quelques épanouis chefs-d'œuvre », manifestait
« une effervescence de sujets propres à empaumer
le lecteur en même temps que conforme tout à son
instinct ».
Devant une telle diversité, la recherche de
sources ne peut que faire fausse route. Sans
doute Maupassant est-il bien l'héritier de
certains conteurs français, mais avec lui c'est
la veine profonde de Boccace qui resurgit :
jusqu'à la période naturaliste, les conteurs
– tels que Marguerite de Navarre, Bonaventure
Des Périers, La Fontaine, Crébillon fils et même
Balzac – n'avaient retenu de l'auteur du
Décaméron que les sujets, en négligeant le
réalisme et l'art. Maupassant, lui, fait du
réalisme le fond de toute son œuvre. Peignant
sur le vif, il s'attache à exprimer la réalité
ordinaire dans ses vicissitudes et ses
variations : l'action qu'il met en jeu est
toujours naturelle, le lieu où elle prend place
toujours précis, particularisé, le temps où elle
se déroule est le temps vécu ; en conséquence,
ses personnages sont également situés
historiquement et socialement, et sa vision du
monde ne doit que peu de chose à l'universel ou
au surnaturel.
De cette volonté d'« immanence », proprement
naturaliste, se dégage l'« effervescence » de la
création : c'est elle qui multiplie les thèmes
et les aspects, c'est elle qui fait de l'œuvre
de Maupassant un microcosme intime. Ainsi les
paysages préférés de Maupassant sont la
Normandie, les bords de la Seine et Paris, ces
lieux qu'il connaissait bien. Mais même s'il
vagabonde, il demeure fidèle, lorsque, par
exemple, il peint la grandeur des Alpes
(l'Auberge), la Côte d'Azur (les Sœurs Rondoli)
ou la sauvagerie de la Corse (Une vendetta). Le
temps de ses romans et de ses contes, de même,
est le plus souvent celui de la guerre de 1870,
des querelles politiques, des mœurs parisiennes
et provinciales, c'est-à-dire un temps
contemporain, fidèlement reconstitué. Maupassant
garde l'humilité du visionnaire.
Ce qu'il désire avant tout, c'est percer à jour,
brièvement, les mystères du quotidien. Le monde,
à ses yeux, est une illusion vraie qu'il faut
détruire pour que naisse et subsiste l'art, qui
est peut-être la vérité de l'illusion. Nombre de
ses contes, selon cette volonté nettement
naturaliste, tendent à dégager la vérité des
apparences trompeuses. Sur l'eau en est un
exemple accompli et frappant, comme
Boule-de-Suif, les Tombales, la Veillée, la
Parure, la Petite Roque. Dans l'introduction de
Mademoiselle Cocotte, Maupassant écrit : « Les
choses les plus simples, les plus humbles, sont
parfois celles qui nous mordent le plus au
cœur. » L'œuvre de Maupassant présente une
multiplicité de lumières qui, illuminant la vie,
ouvrent au lecteur un chemin sûr au milieu des
contes des mille et une vérités.
Les contes des mille et une vérités
La précision et la lucidité de Maupassant
laissent bien peu à désirer, ce que notait Jules
Lemaitre : « Maupassant offre peu de prise au
bavardage de la critique. » Cette suffisance de
l'œuvre vient de la passion de vérité qui anime
chaque conte ou roman. Et il faut mettre en
valeur les aspects du génie de Maupassant en
cherchant les constantes de ses récits.
C'est d'abord la Normandie, lieu d'élection du
conteur. Maupassant peint sans se lasser le
paysan normand, sans férocité comme sans aménité
(la Ficelle, le Petit Fût), ou le chasseur (la
Roche aux guillemots, le Loup) : il montre par
là quelle passion il avait pour la nature brute,
simple, sauvage parfois (Mont-Oriol, Sur l'eau,
la Mère Sauvage) et quel intérêt il portait à
l'analyse sobre des instincts et des passions.
La guerre de 1870 constitue aussi une mine pour
cet observateur impartial : il combat les
atrocités et la violence, il peint l'hypocrisie
ou la lâcheté des uns, la bravoure et le
patriotisme des autres (Boule-de-Suif, Sur
l'eau, l'Angélus, la Folle, le Père Milon, Un
duel).
Bien souvent, c'est la peur qui est au cœur de
ses récits (l'Apparition, la Peur, l'Horrible).
Influencé dans une certaine mesure par les
contes fantastiques d'Hoffmann et de Poe, ayant
connu l'écrivain anglais Swinburne, Maupassant
est hanté par le démon de la peur : il lui
suggère son premier conte, la Main d'écorché ;
il lui dicte des chefs-d'œuvre comme Lui ?, le
Horla, l'Auberge, l'Apparition, la Nuit, le Fou,
le Tic, Qui sait ? Les angoisses de Maupassant
étaient réelles : souffrant de migraines
nerveuses dès sa vingtième année, abusant de
l'éther, il était la proie d'hallucinations
visuelles qui le conduisirent à la folie. C'est
cet étrange destin qui frappe chez Maupassant ;
un visionnaire que la lucidité aveugle.
Si le bonheur apparaît dans son œuvre, c'est
fugitivement : le début de Mouche, l'Enfant, le
Pardon ; lui aussi succombe sous le poids de la
vérité : car le malheur est cette vérité, celui
des animaux (l'Âne), celui des humbles (la
Rempailleuse, Yvelin Samoris, Miss Harriett) ;
les « grandes misères des petites gens »,
Maupassant les peint sans se départir du démon
de la vérité. Il met en scène la vie
quotidienne, mais il en dévoile tous les
secrets : ceux des prêtres (le Saut du berger,
Mon oncle Sosthène), ceux des « ronds-de-cuir »
(l'Héritage, En famille), ceux des adultères
(Une aventure parisienne, la Bûche, Marocca, la
Veillée, Une passion ; il s'en prend à la
frivolité (Un coq chanta, la Rouille) et à la
brutalité (Un bandit corse, la Mère aux
monstres). Sans faiblesse, Maupassant traque le
quotidien : il ne noircit pas, il éclaire.
Solitude de la lucidité
On s'en aperçoit vite, la vision de Maupassant
est noire : « Voir clair, c'est voir noir », a
dit Valéry. Ses « maîtres » sont tous de grands
désespérés : Flaubert, J.-J. Rousseau,
Schopenhauer. « Faune un peu triste », selon
l'expression de Jules Lemaitre, Maupassant a
conscience que « tout se répète sans cesse et
lamentablement », ce qui donne à son œuvre cet
accent si tragique qui l'unifie.
Flaubert l'a pour toujours marqué de son
désespoir et de son exigence artistique, qui
constitue le meilleur contrepoison à la vie. En
Schopenhauer, il admire le « jouisseur
désabusé » qui « a renversé les croyances, les
espoirs, les poésies, les chimères, détruit les
aspirations, ravagé la confiance des âmes, tué
l'amour, abattu le culte idéal de la femme,
crevé les illusions des cœurs, accompli la plus
gigantesque besogne de sceptique qui ait jamais
été faite ». L'Inutile Beauté et les Caresses
rendent hommage au « plus grand saccageur de
rêves qui ait passé sur la terre ».
Maupassant nie la Providence, considère Dieu
comme « ignorant de ce qu'il fait », voit dans
l'univers une sempiternelle et « horrible
misère ». L'homme ? – « Une bête à peine
supérieure aux autres. » Le Progrès ? – un mot
creux. Dès lors, Maupassant est en proie à « la
peur harcelante de la solitude [...], sentant le
vide autour de lui, le vide insondable où
s'agite son cœur, où se débat sa pensée » (Sur
l'eau). Le foyer de sa vision, celui aussi de
son microcosme intime, réside donc dans la
solitude de l'observateur qui se perd pour avoir
trop vu la vérité : « Pourquoi donc cette
souffrance de vivre ? C'est que je porte en moi
cette seconde vue qui est en même temps la force
et toute la misère des écrivains. J'écris parce
que je comprends et je souffre de tout ce qui
est, parce que je le connais trop. »
« La vérité choisie et expressive »
Maupassant n'a pas été un théoricien ; son
œuvre, voilà sa théorie, une théorie réalisée,
faite vie et vérité de langage. Sa préface à
Pierre et Jean, « le Roman », constitue moins
une introduction à ce récit psychologique qu'un
regard jeté sur la production passée, doublé
d'une large perspective sur l'avenir du genre et
sur les fondements de la critique.
Suivant les conseils de Flaubert, il s'attache à
« dégager » son originalité ou à en « acquérir
une », s'efforçant de découvrir dans chaque
chose « un aspect qui n'a été vu et dit par
personne ». Dès lors, la formule naturaliste
« toute la vérité » ne tient plus devant le
souci de perfection et d'originalité : « Le
réaliste, s'il est un artiste, cherchera non pas
à nous montrer la photographie banale de la vie,
mais à nous en donner la vision plus complète,
plus saisissante, plus probante que la réalité
même. »
Cette volonté repose sur le sentiment de
Maupassant que la réalité n'est qu'illusion et
que l'art doit être la vérité de cette
illusion : « Faire vrai consiste donc à donner
l'illusion complète du vrai [...] J'en conclus
que les réalistes de talent devraient s'appeler
plutôt des illusionnistes. » Chaque écrivain se
fait une illusion du monde : le grand écrivain
est celui qui rend cette illusion « vraie ».
Dès lors, l'art du conteur tient à l'agencement
de son récit : « L'art consiste à user de
précautions et de préparations, à ménager des
transitions savantes et dissimulées, à mettre en
pleine lumière, par la seule adresse de la
composition, les événements essentiels et à
donner à tous les autres le degré de relief qui
leur convient, suivant leur importance, pour
produire la sensation profonde de la vérité
spéciale qu'on veut montrer. »
Plutôt qu'un naturaliste, Maupassant est un
réaliste, et plutôt qu'un réaliste, il est un
artiste. Sans user de la sonorité des mots ni de
leur subtil arrangement dans la phrase, il sait
tirer le meilleur parti de la simplicité, de la
ligne droite, pure et sobre qui donne à nombre
de ses contes cette force et cette limpidité qui
les assurent contre la fluctuation des modes
littéraires. Maupassant est un classique du
XIXe s.
Mais Maupassant est aussi un classique de tous
les pays. Ont subi son influence beaucoup
d'écrivains étrangers : Arnold Bennett, Kipling,
Strindberg, Conrad, O'Henry, Somerset Maugham,
William Saroyan, D'Annunzio et un grand nombre
de romanciers de l'école américaine. De même
Tchekhov et K. Mansfield présentent plus d'une
affinité avec le conteur français.
© Larousse / VUEF 2003