Écrivain et homme
politique français (Paris 1901-Créteil 1976).
Introduction
Un itinéraire littéraire, politique, culturel
qui, en explorant des domaines divers, cherche à
tracer une voie proprement humaine d'action et
de réflexion. Les cadres de la réflexion gardent
une relative permanence au long de la vie de
Malraux, les objets qu'elle poursuit varient :
les valeurs du monde occidental lors des
premiers écrits, la possibilité de se donner
sens dans une action et une discipline
révolutionnaires, le sens des objets
artistiques.
Condition humaine et histoire : une époque
Malraux assiste à la faillite du rationalisme
positiviste, qui échoue à penser la mutation
considérable des conditions techniques de
travail et des systèmes de représentation au
début du XXe s. En même temps s'amorce un
changement radical du statut de l'artiste, de
l'homme de lettres : il lui devient difficile de
se penser hors la société, hors l'histoire, de
ne pas être touché par les grands affrontements
politiques et idéologiques, par le problème
essentiel du XXe s. : capitalisme ou
socialisme ? Malraux, dilettante et amateur
d'art, prend conscience de ce niveau de réalité
politique en Indochine, face au problème de
libération nationale. Il y défend alors la cause
des indigènes, injustement traités par une
administration corrompue et possédant tous les
pouvoirs, exploitant leur travail pour le profit
de quelques-uns. C'est là, dans le journal qu'il
publie, que Malraux développe des idées de
« communauté culturelle », définissant
l'Indochine comme « journal de rapprochement
franco-anamite ». Mais il s'attaque ainsi à des
effets sans en dénoncer la cause. Cette
expérience historique comme les échos tout
proches des mouvements révolutionnaires chinois
rendent évidente l'impossibilité d'une vie sans
inscription dans l'histoire, quelles que soient
les amertumes de l'existence.
Qu'est-ce que la condition humaine ?
La présence de la mort est première dans tout
texte de Malraux. Dès son second grand roman, la
Condition humaine, il n'est plus de conquérants
possibles, plus d'hommes pour lesquels la mort
est un choix, un point final donné à leur
action. Mort et souffrance s'entrecroisent tout
au long de la Condition humaine. D'ailleurs, le
texte ne s'ouvre-t-il pas sur un assassinat
décrit comme une présence existentielle, lourde
et opaque, sorte d'être-là des choses contre
lequel nul ne peut agir, semblable à
l'étouffement de la forêt tropicale dans la Voie
royale ? Et l'angoisse qui naît ainsi est déjà
un cadre pour l'absurde. Tous les moyens sont
bons pour le fuir, le divertissement pascalien
par exemple, sous la forme de l'artificialité :
fréquentations des cabarets pour Clappique,
drogue pour le vieux Gisors. Mais les héros de
l'histoire, ceux qui se donnent à la cause
révolutionnaire, sont-ils eux aussi « au bord du
néant » ? Ce sont des combattants, des hommes
d'action, et cependant ces héros de la volonté
ne peuvent se fondre totalement dans l'histoire.
Ils vivent une dichotomie, que thématise le
vieux Gisors entre la volonté, l'action et
l'intelligence, la réflexion. Ils ne peuvent
parvenir à articuler leur existence et
l'histoire, ce que pouvait encore le héros des
Conquérants, Garine, intelligent simultanément
face aux êtres et face aux événements
historiques. À partir de cet éclatement, il
n'existe plus chez Malraux de révolutionnaire
intelligent, c'est-à-dire pouvant penser à la
fois ce qu'il fait et sa propre intériorité. Les
personnages de l'Espoir ne sont que ce qu'ils
font, ils ont les figures d'une nécessité
objective, la lutte antifasciste, mais ils n'ont
plus d'épaisseur psychique. Les personnages de
Malraux sont seuls : « Pour les autres, je suis
ce que j'ai fait », dit Kyo dans la Condition
humaine. Sa propre dimension n'existe que pour
lui-même, elle ne se trouve pas dans ce qu'il
fait, pas même dans sa relation à sa femme May.
L'amour, l'étreinte ne peuvent qu'être rempart
contre la solitude, ils ne la vainquent pas :
« On n'aime de quelqu'un que ce que l'on
change. » Dans les entrelacs de la mort, de la
souffrance humaine se dessine le visage de la
condition humaine : impossible conciliation de
l'action et du destin qui la dépasse de toutes
parts. Si ce n'est l'histoire d'un seul,
l'histoire collective peut-elle relayer les
échecs individuels, subjectifs ?
L'impossible renversement de la condition
humaine
Kyo est révolutionnaire pour donner à l'homme
« une dignité humaine », à tous les hommes et
non seulement à quelques privilégiés. Il faut
renverser la condition humaine, qui s'impose à
tous, en condition d'homme pour tous. Il faut
passer d'un état à une conquête : « Pour eux [le
peuple] tout était simple. Ils allaient à la
conquête de leur dignité. » Le peuple, et non
plus seulement les chefs, pourrait devenir
« conquérant ». Mais le renversement ne
s'accomplira pas, le peuple sera trompé par les
dirigeants ; Malraux se fait là critique à
l'égard de la tactique défensive de
l'Internationale communiste, qu'il avait
pourtant défendue en répondant à une lettre de
Trotski après les Conquérants. Non seulement
échouent la tentative de donner sens à la
condition humaine par l'histoire, mais aussi le
renversement de la condition humaine en
condition d'homme libre. Certes, les hommes font
l'histoire, tout comme ils ont produit la
technique, mais l'histoire comme le progrès
technique les abusent finalement, les dépassent
en broyant leurs vies, leurs énergies, en les
faisant souffrir. Face à cela, il n'est qu'une
ressource : l'acquiescement à quelques rares
destins d'hommes et la représentation de la
figure de l'homme éternel, celle des paysans
figés dans leur immuabilité, celle des noyers
vieux et noueux de l'Altenburg, celle de l'art
enfin.
L'histoire devient destin d'homme
La représentation des chefs a toujours été
essentielle à l'univers de Malraux. Garine (les
Conquérants) est celui qui réfléchit sa tactique
révolutionnaire, sa vie avec la même perfection.
Ferral (la Condition humaine) appartient à
l'autre côté de la barrière, il est l'ennemi
principal des révolutionnaires, mais il exerce
la même fascination de chef, il possède la même
passion pour une organisation volontariste et
systématique de la vie, dans laquelle aucune
défaillance ne saurait être tolérée. « Ferral
savait agir », il pallie la condition humaine
par une forme de volonté de puissance, illusoire
peut-être, car on ne s'approprie pas les êtres
même en payant mal leur travail ou leur corps,
et Ferral finit bien par échouer face à une
jeune femme, Valérie. Cependant, il est le seul
survivant du roman, seul avec la marionnette de
l'artificialité : Clappique. Volonté de
puissance, cynisme et divertissement. Le texte
de l'Espoir fait aussi de l'anarchiste Manuel un
chef révolutionnaire. La figure fascinante du
chef, réalisant un exceptionnel destin d'homme,
en somme une vie totalement maîtrisée,
réapparaît tout au long de l'œuvre de Malraux.
Il reste profondément attaché à ceux qui savent
vivre un destin d'homme au service de
l'histoire, en imprégnant l'histoire : la figure
du général de Gaulle, toutes les grandes figures
qui traversent les Antimémoires. Pour ce type
d'homme, le destin n'est pas fait d'événements
qu'il doit subir, c'est la forme même donnée par
lui à sa vie qui fait naître les événements, les
rencontres : ainsi en est-il aussi des artistes.
« Cette relation entre l'œuvre de certains
écrivains et leur vie est singulière [...] Un
langage de destin ne peut être réduit à un
langage de biographie traditionnelle ; mais je
ne suis pas certain qu'il défie toute analyse.
L'œuvre peut aussi être forme donnée au
destin. »
L'art, substitut de l'histoire
L'art comme « anti-destin »
La première manifestation de l'art serait
peut-être une marque, la trace d'une forme
significative dans une masse informe, brute et
par là même inhumaine. Les cultures orientales,
celles dont Malraux disait qu'elles étaient une
« tentation de l'Occident », sont des cultures
profondément artistiques. Elles savent
transformer toute expérience en anti-destin en
fixant toute trace, tout signe dans une
pérennité de formes indestructible et
consolatrice. Le vieux Gisors de la Condition
humaine, ami des peintres japonais, le sait
bien, lui qui puise à une source inaltérable de
bonheur dans la seule contemplation d'esquisses
et de tableaux. Les cultures orientales sont
entièrement fixées dans la contemplation du
monde extérieur façonné, travaillé par elles,
elles font rêver l'homme occidental à cette
« savante inculture du moi ». L'art est
signification qui vient se poser sur l'absurde
du monde, il est empreinte et assure l'homme
d'autre chose que lui-même. Il ne peut effacer
la mort, mais il est « ce chant sacré sur
l'intarissable orchestre de la mort » (les Voix
du silence). Il est à la fois ce qui peut lutter
contre le temps dans l'instant même de la
réalisation de l'œuvre et ce qui reste dans une
éclatante et somptueuse pérennité : « Au bleu
des raisins de Braque, répond du fond des
empires le chuchotement des statues qui
chantaient au lever du soleil. » Pour Malraux,
il n'est pas véritablement d'histoire de l'art,
d'histoire des objets esthétiques, tous sont vus
seulement pour ce qu'ils représentent, pour ce
qu'ils sont « langage immémorial de la
conquête », traduisant ce qu'il y a de meilleur
en l'homme. L'art, et plus particulièrement le
texte écrit, est ce qui peut révéler en chaque
homme le sens de sa dignité.
L'art comme « révélateur »
Les récits de Malraux se sont d'abord voulus
révélateurs de ce qu'il pouvait y avoir en
l'homme de plus courageux, de plus digne ; en ce
sens, non seulement le roman donne à voir tout
un univers de l'initiation héroïque et virile,
mais encore il apprend au lecteur sa propre
grandeur. « Tenter de donner conscience aux
hommes de la grandeur qu'ils ignorent en eux. »
Et quoi de plus propre à cela que la mise en
scène de héros humains avec lesquels il est
possible de s'identifier ? Mais, face à
l'aridité même du destin, face à l'impossibilité
de concilier exigences humaines et exigences
historiques, la notion de « personnage » éclate,
les récits de Malraux deviennent épopées,
desquelles se détachent des figures héroïques :
l'Espoir est épopée de la guerre d'Espagne ; il
n'y a pas alors de place pour une réflexion des
personnages sur eux-mêmes, pas plus que pour des
réticences et des amertumes face à l'histoire,
face aux responsables politiques. La relation
des figures héroïques avec le parti communiste
espagnol, comme la relation de Kassner, le héros
du Temps du mépris, avec la communauté des
combattants révolutionnaires et le parti
communiste, est immédiate et sans problème, la
radicalisation de la lutte contre le fascisme
interdisant tout décalage. Ainsi, dans l'Espoir,
lorsqu'une des valeurs essentielles est la
discipline, le sens du destin est là donné
d'emblée. Mais un seul des termes constituants
de l'homme, la volonté et l'intelligence, est
ici à l'œuvre ; on ne retrouve plus cette
dimension de verticalité, d'intelligence face
aux êtres qu'exigeaient les personnages de la
Condition humaine. Le récit reste révélateur,
mais seulement d'une partie de l'homme ; son
refus de certaines formes d'aliénation, de
certains régimes politiques. La dignité de
l'homme comme aptitude à se penser lui-même doit
se retrouver ailleurs, peut-être dans cette
présence de l'homme éternel qui se dessine dans
les Noyers de l'Altenburg. Il existe un homme
éternel, présent aussi bien par les vitraux de
la cathédrale de Chartres, où sont enfermés des
prisonniers, que par les visages inusables des
paysans. Ce que Malraux n'a pu, en l'absence
d'une analyse historique de l'homme, trouver
dans la compréhension, la participation à
l'histoire, il le cherche finalement dans un
univers de rêve, puisque miraculeusement et
idéalement non soumis au temps.
L'art comme anti-histoire
C'est au lieu même où l'histoire, la
transformation des sociétés, a échoué lors de
l'impossibilité du renversement de la condition
d'homme que se situe l'art. Il est ce qui permet
d'accéder à la dignité, destin pour ceux qui le
produisent et fragment de compensation sur un
océan d'amertume pour tous ceux qui ne peuvent
qu'en jouir. Pour celui qui écrit, il s'agit
« de transformer en conscience une expérience
aussi large que possible ». En faisant vivre
l'univers de l'action dans l'ordre de
l'intelligence, en étant romancier, Malraux
assume la contradiction de ses personnages.
L'art remplace une assumation sereine d'une
position historique, il permet de vaincre la
condition humaine, non pas en donnant un sens à
l'histoire, c'est-à-dire à l'avenir, mais en
assurant une permanence idéale du passé.
Conclusion
Parallèlement à une carrière politique liée au
général de Gaulle, d'abord comme secrétaire
général du Rassemblement du peuple français
(1947), puis comme ministre des Affaires
culturelles (1959-1969), Malraux a poursuivi
jusqu'au bout sa tentative d'articuler
l'histoire et la littérature, le vécu et
l'imaginaire (Antimémoires, 1967 ; les Chênes
qu'on abat, 1971 ; la Tête d'Obsidienne, 1974 ;
Lazare, 1974 ; l'Homme précaire et la
littérature, 1977). Ses cendres ont été
transférées au Panthéon en 1996.
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© Larousse / VUEF 2003