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BIOGRAPHIE - JEAN DE LA FONTAINE
 


Poète français (Château-Thierry 1621-Paris 1695).

La jeunesse et les premières publications
Jean de La Fontaine est né (baptême le 8 juillet 1621) dans une famille de cette bonne bourgeoisie d'« officiers » – nous dirions de fonctionnaires – qui a fourni au XVIIe s. nombre de ses écrivains : son père était maître des Eaux et Forêts. De sa jeunesse, nous savons peu de chose : des études secondaires certainement, déjà un appétit de lectures qui durera toute sa vie. Vient le temps de choisir un état : quelle que soit sa date, la fable du « Meunier, son fils et l'âne » garde le souvenir de ses hésitations de jeune homme pour trouver sa voie. Après une tentative pour devenir oratorien, La Fontaine fait des études de droit, prélude aussi bien au barreau qu'à l'achat de quelque office. En 1647, il épouse une jeune femme de bonne bourgeoisie, intelligente et cultivée semble-t-il. Le mariage tournera mal pourtant : il n'était pas aisé pour une femme de fixer un être sensible, inquiet, variable. En 1652, il achète une charge, modeste, dans les Eaux et Forêts ; les charges paternelles s'y ajouteront à la mort du père. Bourgeois de petite ville, propriétaire terrien, il était déjà en contact avec la vie rurale ; par obligation professionnelle, il va acquérir des gens, des bêtes de la campagne et de la forêt cette incomparable connaissance qui donne aux Fables leur assise et leur parfum.
Il exerce sa charge pendant vingt ans, puis s'en dessaisira. Il sera amené aussi à vendre son patrimoine, accablé en partie par son insouciance, plus encore peut-être par le désordre trouvé dans l'héritage paternel. Une séparation de biens et de corps intervient entre lui et sa femme. Il sera amené à vivre de sa plume ; revenus bien irréguliers qui l'obligent, comme tout homme de lettres sans fortune personnelle, à entrer dans l'entourage d'un grand : Fouquet ; puis la vieille duchesse d'Orléans, dont La Fontaine est « gentilhomme » (la charge rapporte peu, ne confère pas la noblesse, mais permet des séjours à Paris) ; puis Mme de La Sablière ; la jeune et turbulente duchesse de Bouillon ; les Vendôme et les Conti ; le financier d'Hervart enfin, chez qui il mourra. Existence qui vaut ce que vaut le protecteur et qui peut amener à d'assez humiliantes compromissions : La Fontaine aura ainsi une vieillesse quémandeuse et sans beaucoup de dignité.
Vers la trentaine, rien ne paraissait le disposer aux grandes aventures intellectuelles ou poétiques, pas même sa liaison avec les « chevaliers de la Table ronde », des jeunes gens amateurs de belles-lettres et qui se feront une notoriété d'écrivains : Pellisson, François de Maucroix, François Charpentier, Tallemant des Réaux ; aucun pourtant qui ait doté la littérature d'un frisson nouveau.
En 1654, une première publication, une adaptation de l'Eunuque de Térence, qui n'est pas sans mérite, tombe à plat.
Vers cette époque, un événement d'importance modifie la situation intellectuelle et littéraire : le très puissant surintendant des Finances, Nicolas Fouquet, se sent en passe d'atteindre à la succession de Mazarin et à la fonction de Premier ministre. Il s'organise, non sans intention de propagande, une cour d'écrivains. Par Pellisson peut-être, ou par un oncle de sa femme, Jannart, substitut de Fouquet, La Fontaine est mis en rapport avec le nouveau mécène. Il reçoit de lui une pension, lui dédie un roman mythologique, Adonis (1658), écrit pour lui des vers à la Marot ou à la Voiture, entreprend une description de Vaux-le-Vicomte alors en construction, le Songe de Vaux. Cet ouvrage restera inachevé, mais témoigne de la souplesse de La Fontaine à parler de tous les arts : il y a en lui plus qu'un amateur éclairé, un critique d'art possible. A-t-il déjà composé pour Fouquet des contes ? Il se pourrait.
L'arrestation de Fouquet disperse cette cour intéressée. Parmi les rares fidèles restent La Fontaine et Jannart. Ce dernier organise la défense du surintendant, laquelle comporte toute une campagne de publications. La Fontaine écrit alors, en hommage de fidélité à Fouquet, une Élégie aux nymphes de Vaux et une Ode au roi. Lorsque Jannart est assigné à résidence à Limoges, La Fontaine l'accompagne ; il nous paraît certain qu'il avait reçu le même ordre. De son voyage, il écrit à sa femme une relation, chef-d'œuvre d'allégresse, d'observation, de cet humour qui lui est si naturel.
Il ne paraît pas que sa fréquentation de la cour de Fouquet ait beaucoup infléchi son art. Elle a eu des conséquences grandes pourtant, sur d'autres plans. D'abord, La Fontaine fait figure d'opposant, modestement – il était mince personnage –, au roi, à Colbert, dont l'hostilité lui reste acquise : les tentatives pour atteindre le roi, les dédicaces de fables aux enfants royaux, à la toute-puissante maîtresse Montespan n'y feront rien. Son œuvre se développe en marge de l'organisation officielle du monde littéraire. Surtout, il a vu, des coulisses, le théâtre politique ; il a été pris dans un grand naufrage ; il a constaté les reniements qui accompagnent une éclatante disgrâce ; il a sans doute participé à une action clandestine. Cette expérience amère, mais enrichissante, lui communique un pessimisme souriant et méprisant, auquel les Fables doivent une amertume lucide et somme toute tonique. « Mélancolique et de bon sens », a-t-on dit de lui au XVIIe s. L'affaire Fouquet ne pouvait que renforcer mélancolie et bon sens.

Les chefs-d'œuvre

Les Contes
Avec la maturité vont venir les chefs-d'œuvre, Contes et Fables, de propos et d'inspiration différents, et dont le destin fut fort divers.
Les Contes, d'abord, chefs-d'œuvre mineurs, ou dans un genre mineur (1665, 1666, 1671, 1674), s'inscrivant dans la tradition des conteurs français et italiens (Boccace, Marguerite de Navarre, Rabelais, etc.) et, pour la langue et la versification, dans le sillage de Voiture et de Marot. Ils sont gaillards ; ils prennent à l'occasion pour cible les gens d'Église et vaudront à l'auteur des lecteurs fidèles, des ennemis actifs aussi, dans l'hostilité de qui le pharisaïsme a bien quelque part. Les Nouveaux Contes (1674) seront interdits par le lieutenant de police. On les a diversement jugés, le plus souvent de façon sévère. Ils sont de tons variés, avec de l'esprit toujours, qui s'applique à dissimuler – mais point trop – des nus considérés alors comme très osés et parfois de l'émotion. Ils représentent au moins une étape dans l'histoire de la sensualité et de la sensibilité ; ils acheminent de la gauloiserie, héritée du Moyen Âge et du XVIe s., au libertinage élégant du XVIIIe s.

Les Fables
La grande date est 1668 : le premier recueil des Fables choisies mises en vers (6 livres). Les Fables n'ont pas été créées ex nihilo. Ésope, auquel elles empruntent la plupart de leurs sujets, était alors connu de tous. Ses apologues servaient de thème aux écoliers, de support à leur imagination ; ils avaient à les enrichir et à les développer selon les méthodes de l'amplification rhétorique. Les apologues fournissaient aux orateurs des exempla, des illustrations. D'autre part, le genre de l'emblème moral était encore très florissant à une époque férue d'allégorie sous toutes ses formes. Ces utilisations des fables n'allaient pas sans leur conférer un pédantisme très antipoétique. Il avait certes existé une fable en vers au Moyen Âge et au XVIe s. Mais ces fabulistes étaient oubliés, et d'ailleurs « en vers » ne veut pas dire nécessairement poétique. Écrire des fables en vers et poétiques apparaissait comme un pari très risqué, d'autant que le mérite essentiel d'une fable résidait, croyait-on, dans sa brièveté. Rien ne laissait penser que la fable, humble auxiliaire de la pédagogie ou de l'éloquence, pût se hausser à la dignité poétique. Il fallait pour tenir ce pari être La Fontaine, c'est-à-dire allier une très riche expérience humaine à une irrépressible fraîcheur d'imagination. Les Fables constituent ainsi dans notre histoire poétique une mutation imprévisible : La Fontaine est le créateur d'un genre qui lui survivra mal.
Quant à la forme, elles sont en vers libres, qui autorisent toutes les souplesses, les nuances, voilent et permettent les insinuations et les audaces. La Fontaine a fait longtemps ses gammes, et les Fables bénéficient d'une expérience prosodique éprouvée. En un temps où la poésie ne craignait pas assez les chevilles, leurs vers sont d'un grain parfaitement serré : pas un mot qui n'ait son poids. Elles semblent restées longtemps en chantier : il en écrit dès avant 1663. Peu d'entre elles pourtant ont été connues avant 1668. Les écrivains du XVIIe s. ne laissaient pas d'ordinaire leurs œuvres sous le boisseau, ils en faisaient des lectures, permettaient des copies, des publications dans les recueils poétiques : mais La Fontaine était secret.
Quant au fond, une enquête due à René Jasinski a renouvelé leur connaissance en montrant que les Fables accompagnaient d'un commentaire continu l'affaire Fouquet. C'est une de leurs lectures possibles, une lecture certaine. Mais, par-delà l'actualité, elles retrouvent la vérité éternelle de l'homme et du monde, proposent un art de vivre. L'homme, vu par La Fontaine, quel que soit son déguisement animal, est doté d'une nature contre laquelle il ne peut rien. La sagesse consiste à s'en accommoder. S'il était venu au monde plus tard, muni donc d'un langage et d'une typologie autres, La Fontaine aurait dit que la société est une jungle. Cela ne l'empêche pas de revendiquer les droits de l'humanité et de la compassion dans une large compréhension pour tout ce qui vit, lutte et souffre.
Une langue et un art admirables servent cette représentation du monde : la vertu la plus certaine des Fables est un réalisme poétique qui fait voir, toucher, sentir. Art intelligent et intuitif à la fois dans lequel les réminiscences multiples venues à l'esprit d'un homme très cultivé sont fondues et assimilées.

Le plus grand poète du XVIIe s.
Les Fables eurent tout de suite un très grand succès. La Fontaine pourtant se détourne du genre, ou semble s'en détourner : la chronologie des publications est connue ; celle de la création reste assez impénétrable. En 1669 paraissent les Amours de Psyché et de Cupidon, mêlés de prose et de vers, qui rappellent l'inspiration d'Adonis. Une description de Versailles alors naissant fait penser au Songe de Vaux. Les premières pages présentent une énigme que les historiens de La Fontaine ont mal décryptée : quatre amis y tiennent conversation. Reste à remplacer leurs noms de Parnasse par des noms réels. L'accord des historiens n'est pas fait. Discussion non inutile cependant, puisqu'elle vise à établir les rapports entre La Fontaine et les écrivains contemporains. Au moins reste-t-il acquis que l'influence de Boileau est un mythe. Les Amours de Psyché et de Cupidon furent un échec.
En 1671, les Fables nouvelles et autres poésies, outre quelques fables, contiennent quatre Élégies, confidences amoureuses et surtout aveu d'inquiétude amoureuse, qui sont très belles.
En 1673, un Poème de la captivité de saint Malc, imité de saint Jérôme, est à quelques égards le penchant chrétien d'Adonis ou de Psyché. On a trouvé, non sans raison, piquant que le conteur libertin devînt hagiographe. Rien ne révèle mieux que cette alternance du sacré au très profane la complexité des attirances entre lesquelles La Fontaine était partagé. Saint Malc n'eut pas de succès. Les tentatives du côté du théâtre et de l'opéra – une comédie, le Rendez-vous, perdue, l'Astrée, tragédie lyrique, une tragédie inachevée et restée manuscrite, Achille, une Daphné, une Galatée inachevée – furent autant d'échecs. Le résultat le plus clair en fut une brouille retentissante avec Lulli.
Cependant s'élaborent de nouvelles fables qui paraissent en 1678 (les livres VII et VIII) et 1679 (les livres IX, X, XI). La Fontaine est l'hôte de Mme de la Sablière ; son « homme de lettres », croyons-nous, c'est-à-dire un secrétaire et ami personnel à la fois. Mme de La Sablière tient un salon que fréquentent des médecins, des hommes de science et aussi un philosophe voyageur, François Bernier, qui a été secrétaire de Gassendi, traducteur de son monumental Syntagma, et qui a fait un très long séjour en Inde comme médecin du Grand Moghol. Ce salon est sans aucun doute l'endroit où se brassent le plus d'idées nouvelles. La crise de conscience, ou au moins la prise de conscience qui annonce le Siècle des lumières y est plus sensible que partout ailleurs. Avec l'affaire Fouquet, La Fontaine avait connu sa grande expérience humaine ; la fréquentation du salon Sablière lui apporte son grand enrichissement intellectuel.
Le deuxième recueil représente le sommet de l'œuvre. L'auteur signale dans un Avertissement deux de ses nouveautés : le recours à une source nouvelle, les récits du sage indien Pilpay ; l'appel à une méthode nouvelle d'« enrichissement », les « circonstances », c'est-à-dire la multiplication des précisions dans le récit et la description. En fait, il y a beaucoup d'autres innovations.
Le premier recueil, à côté d'apologues rapides qui se ressentaient encore de la brièveté ésopique, comportait déjà des fables plus amples. Les fables amples deviennent la norme dans le second recueil : l'idée que la brièveté est en soi une vertu ne retient plus le fabuliste.
La fable ainsi mise à l'aise annexe tous les genres poétiques : contes de tonalités variées, légers, sérieux ou satiriques (« la Fille », « le Berger et le roi », « Un animal dans la lune ») ; pastorale (« Tircis et Amarante ») ; méditation élégiaque sur le sens de la vie et de l'amour (« les Songes d'un habitant du Mogol », « les Deux Pigeons ») ; réflexion politique à la fois historique et actuelle (« le Paysan du Danube ») ; discussion philosophique (« Discours à Mme de La Sablière »).
Tous les thèmes que lui proposent les livres, l'actualité, sa propre expérience – il atteint la soixantaine – sont librement traités. L'audace intellectuelle s'affirme ; la peinture de la société, et singulièrement de la vie de cour, devient plus mordante ; une opposition discrète mais ferme à la politique de conquêtes et de gloire militaire s'affirme. Parmi les tentations de La Fontaine, celle d'être un nouveau Lucrèce a été vive ; un Lucrèce sans dogmatisme et rodé au contact du monde. Au centre de la réflexion philosophique, le problème de l'âme s'impose. La Fontaine l'aborde par le biais d'un problème qui paraît mineur et dont au reste il était bien normal qu'un fabuliste habitué à mettre en scène des animaux s'emparât : celui de l'âme des bêtes. Mais comment traiter de l'âme des bêtes sans prendre parti quant à l'âme humaine ? S'inspirant très directement de l'Abrégé de la philosophie de Gassendi, publié par Bernier, La Fontaine s'élève contre la thèse cartésienne des animaux machines et propose une solution mi-matérialiste, mi-spiritualiste, dont l'orthodoxie chrétienne ne résisterait sans doute pas à un examen serré. Nul doute qu'il ait été très tenté par l'atomisme.
La Fontaine n'entreprendra plus de grands ouvrages, mais les pièces de circonstances s'égrènent, certaines fugitives, célébrant les grands événements politiques ou adressées à ses protecteurs, non sans intentions intéressées ; d'autres, plus mûries. Le poème didactique le Quinquina (1682) reste laborieux. En 1683, La Fontaine est enfin élu à l'Académie, difficilement, à la succession de son ennemi Colbert, ironie académique sans doute. Il lit lors de sa réception un Discours à Mme de La Sablière, qu'il ne faut pas confondre avec celui des Fables. Hommage à l'amie qui vit maintenant très recluse, tentative aussi pour se connaître lui-même et définir cette inquiétude qui est l'élément le plus profond de sa personnalité et sans doute la source même de son génie. Dans la querelle des Anciens et des Modernes, il prend parti par l'Épître à Huet (1687). Il rassemble ses fables nouvelles en un dernier livre, terminé par cet admirable testament spirituel, le Juge-arbitre, l'hospitalier et le solitaire (1694).

La fin de la vie
En 1693, La Fontaine, malade, sollicité aussi par ses amis, songe à son salut. Devant une délégation de l'Académie, il renie ses Contes, prend l'engagement de n'écrire plus que des œuvres de piété. Il écrira en effet des hymnes, perdues ; une traduction du Dies irae a été conservée. Il vivra encore deux ans, portant cilice. Un grand vide poétique commençait qui contribua à donner sa place à un écrivain dont ses admirateurs même avaient mal compris qu'il était peut-être le plus grand poète du XVIIe s.


© Larousse / VUEF 2003

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