Auteur dramatique
français d'origine roumaine (Slatina 1909-Paris
1994).
Introduction
Il est tentant, mais biographiquement infondé,
de ranger Ionesco parmi les écrivains qui, comme
Conrad, Nabokov ou Beckett, ont délibérément
choisi d'écrire dans une autre langue que leur
langue d'origine. Car si Ionesco est bien né, le
26 novembre 1909, à Slatina, en Roumanie, il
vient en France avec ses parents dès l'année
suivante, à La Chapelle-Anthenaise (Mayenne), et
ne rentrera dans son pays natal qu'en 1922 : sa
mère est française, sa langue première est le
français, il en a toujours gardé la nostalgie,
et, dès son retour définitif en France, il
n'écrira plus en roumain.
Un Roumain à Paris
À Bucarest, c'est d'ailleurs en littérature
française qu'Ionesco s'inscrit, pour recevoir
finalement sa capacitate (le plus haut diplôme
roumain d'enseignement) en 1934. Il est nommé
professeur au collège national Stanful-Sava, à
Bucarest, et se marie en 1936 avec une étudiante
en philosophie, Rodica Burileanu. la Leçon
gardera peut-être quelque chose de cette double
expérience pédagogique. Ionesco a déjà écrit, à
l'époque, des poèmes rassemblés dans ses Élégies
pour des êtres minuscules (1931), et des essais,
dont Nu (« non », en roumain), sur l'identité
des contraires, où l'on trouve une critique
féroce d'un écrivain roumain, suivie d'une
critique élogieuse du même.
Le couple s'installe en 1938 en France, grâce à
une bourse du gouvernement roumain. Ionesco est
censé préparer une thèse de doctorat sur « Le
péché et la mort dans la poésie française ».
Deux ans durant, Ionesco envoie des articles à
la revue roumaine Viata Româneascâ. Mais la
guerre oblige le couple à passer en zone sud et,
jusqu'en 1944, ils vivent de façon précaire à
Marseille. Ils rentrent à Paris en 1945, où
Ionesco survit de divers petits métiers, entre
autres correcteur dans une maison d'édition, et
écrit ce qui va être la Cantatrice chauve
(1948).
La Cantatrice chauve, anti-pièce
Ionesco s'est largement expliqué sur l'origine
de sa pièce, en particulier dans ses Notes et
contre-notes (parues en 1962). Il aurait eu la
révélation de l'absurdité de nos échanges
verbaux en lisant la méthode Assimil d'anglais :
« Dès la troisième leçon, deux personnages
étaient mis en présence, dont je ne sais
toujours pas s'ils étaient réels ou inventés :
M. et Mme Smith, un couple d'Anglais. À mon
grand émerveillement, Mme Smith faisait
connaître à son mari qu'ils avaient plusieurs
enfants, qu'ils habitaient dans les environs de
Londres, que leur nom était Smith, etc. »
Dialogue qui se retrouvera quasi inchangé dans
la pièce montée en 1950 par Nicolas Bataille au
Théâtre des Noctambules, à Paris – sur cette
rive gauche où se risquait alors le théâtre
expérimental.
La pendule sonne douze fois. « Tiens, il est
neuf heures, dit Mme Smith. Nous avons mangé de
la soupe, du poisson, des pommes de terre au
lard, de la salade anglaise. Les enfants ont bu
de l'eau anglaise. Nous avons bien mangé ce
soir. C'est parce que nous habitons les environs
de Londres et que notre nom est Smith... ».
Ainsi débute la Cantatrice chauve – digne dame,
sans doute, dont nous n'entendrons parler, et
encore de façon très incidente, qu'à la fin de
la pièce. « À propos, et la cantatrice
chauve ? » demande l'un des protagonistes de
cette « anti-pièce », ce qui amène sur scène un
silence gêné : la confusion volontaire entre un
personnage (dont nous ne saurons rien de plus)
et la pièce elle-même, trichant sur son titre
comme sur le reste, est évidente.
Plus tard, les invités des Smith, M. et
Mme Martin s'étonneront de se rencontrer chez
les Smith, auront l'impression de s'être déjà
vus quelque part (à Manchester ? dans le train ?
à Londres, où, fait curieux, il semble bien
qu'ils partagent la même chambre, le même lit,
et la même petite fille très jolie avec un œil
blanc et un œil rouge ?), sans toutefois arriver
à bien se souvenir : « Comme c'est curieux,
comme c'est étrange et quelle coïncidence »,
s'exclament-ils chaque fois que le filet se
resserre sur l'évidence qu'ils sont mari et
femme – « mais je n'arrive pas à m'en souvenir,
cher monsieur ». Smith, Martin... autant dire
Ionesco, nom très commun en Roumanie : les
personnages absurdes nous tendent un miroir.
Ce concept d'absurde est agité dès le premier
article de fond sur la pièce, dans les Temps
modernes (juin 1950). L'absurde, pour Ionesco,
n'avait pas grand-chose à voir avec le concept
philosophique, hérité de Kierkegaard, qui, par
Sartre et Camus (en particulier grâce à l'Homme
révolté), s'était frayé un chemin jusque dans
les consciences « existentialistes » du XXe s.
Pour Ionesco, l'absurde naît des situations les
plus triviales, les plus ordinaires. C'est
l'étonnement (l'« émerveillement ») devant le
quotidien petit-bourgeois, la banalité de
l'existence, les poncifs surtout : la Cantatrice
chauve est, par moments, un alignement
fantastique de lieux communs que les personnages
se renvoient comme des balles. Les stéréotypes
finissent par se fondre en cris d'animaux et en
borborygmes, comme si le conformisme était une
renonciation à l'humanité : « et ce conformisme,
bien sûr, ajoute Ionesco, c'est son langage
automatique qui le révèle ».
Dès la seconde pièce, la Leçon (Théâtre de
Poche, 1951), après l'attaque frontale de la
Cantatrice chauve, Ionesco se met à analyser des
comportement spécifiques, comme s'il voulait, en
explorant chaque secteur d'activité après
l'autre, dresser un portrait global de la
société occidentale. La pièce (« drame
comique », comme Ionesco se plaira à la définir
lors de sa publication en volume en 1953), en un
acte, met en scène la relation pédagogique type
entre un professeur et son élève, caricaturée
(mais l'est-elle vraiment ?) en relation
sadomasochiste. Inspirée de façon évidente des
délires linguistiques de Jean-Pierre Brisset (la
Grammaire logique ou la Science de Dieu, 1901),
qui voyait des mots entre les mots et sous les
mots, et se moquant au passage des délires
interprétatifs de la psychanalyse, la Leçon se
conclut, logiquement, sur un meurtre
(enseignant/en saignant) – et sur l'amorce de la
répétition, inlassable, de la situation
initiale.
Ionesco à la mode
Le succès a permis à Ionesco de se lier avec ce
que Paris compte d'écrivains et d'artistes
décalés, de Breton et Buñuel à Adamov et Cioran,
un compatriote. Ionesco est naturalisé français
en 1951. Il se risque même sur les planches,
dans une adaptation des Possédés de Dostoïevski
– mis en scène par Nicolas Bataille, qui a saisi
tout ce qui faisait d'Ionesco un acteur de
composition plus qu'honorable –, et jouera plus
tard dans un film écrit par lui, la Vase (1970),
d'après une de ses nouvelles, parue en 1956.
Les Chaises, en 1952, et surtout à la reprise en
1954, avec Tsilla Chelton et Jacques Mauclair,
consacrent Ionesco comme auteur reconnu. Jean
Anouilh écrit un article enthousiaste dans le
Figaro – qui n'avait jusque-là pas eu de mots
assez durs pour cet énergumène d'Ionesco. Les
deux vrais-faux vieillards de la pièce sont les
pendants des clochards abominables de Beckett
(Ionesco a précisé que le sujet de sa pièce
était « le rien ontologique, ou l'absence »).
Cernés par un déluge qui a englouti Paris (ce
qui n'attire de leur part que cette réplique :
« Allons, mon chou, ferme la fenêtre, ça sent
mauvais l'eau qui croupit, et puis il entre des
moustiques »), les deux protagonistes,
indifférents à l'apocalypse extérieure (probable
allusion à la menace attachée à la guerre
froide, alors à son apogée, dont on attendait
régulièrement des nouvelles définitivement
atomiques), ressassent des souvenirs, des
déceptions, toute une vie ratée, et attendent
des invités qui ne viendront jamais, tandis
qu'autour d'eux les chaises se multiplient,
reconstituant un « chaos originaire » – imagerie
forte de la dérive de la vieillesse, à partir
d'une situation que l'on croirait empruntée à
Labiche ou à Henri Monnier, qui fait passer la
pièce de la comédie grinçante au drame le plus
noir – l'humour n'étant là que pour mieux mettre
en valeur le noir. Anouilh fait passer Ionesco
des théâtres d'avant-garde de la rive gauche,
intellectuels et confidentiels, à ceux de la
rive droite : dorénavant, c'est sur sa gauche
qu'Ionesco, qui par ailleurs réagit violemment
aux dictatures qui se mettent en place dans sa
Roumanie natale sous influence stalinienne,
connaîtra le plus grand nombre de malentendus.
Le pessimisme fondamental des pièces qui se
succèdent à partir de cette période épaissit le
malentendu. Son élection à l'Académie française,
temple du conformisme, en 1970, confirmera ses
détracteurs de gauche dans leur sentiment.
Ionesco ou le malentendu
Le classicisme guette Ionesco : en cette année
1954, Gallimard entame la publication de son
« théâtre complet » – aujourd'hui 7 volumes
parus, près de 33 pièces.
En 1952, Ionesco a enchaîné, après les Chaises,
un sketch radiophonique, le Salon de
l'automobile, et une nouvelle, Une victime du
devoir. L'année suivante, trois pièces : le
Maître, Victimes du devoir, et la Jeune Fille à
marier. En 1954, Amédée ou comment s'en
débarrasser ?, une fable grinçante, inspirée du
cinéma anglo-saxon (elle n'est pas sans évoquer
Arsenic et vieilles dentelles), où un cadavre
dont on cherche à se débarrasser ne cesse de
grandir – développement kafkaïen d'une situation
burlesque.
En 1955, Ionesco écrit Jacques ou la Soumission,
« parodie d'un drame de famille », où la cellule
(au sens fort) familiale apparaît bien comme une
prison dont l'unique objectif est de coupler
reproduction génétique et reproduction des
valeurs – à l'identique. La fiancée à trois nez
de Jacques reparaîtra dans L'avenir est dans les
œufs (1957), où elle passe la pièce à pondre des
œufs : on voit que le thème de la multiplication
est une constante de ce théâtre de l'absurde.
Toujours en 1955 paraissent le Nouveau
Locataire, et le Tableau. L'année suivante, sur
le modèle de l'Impromptu de Versailles, qui
répondait aux critiques de l'École des femmes
(il est clair dès cette époque qu'Ionesco aspire
à être un nouveau Molière, combinant la farce,
les critiques féroces et les intentions
sérieuses camouflées sous un comique apparent).
L'Impromptu de l'Alma répond à ses détracteurs
de droite et de gauche : un auteur nommé Ionesco
y est déchiré de conseils et d'interdictions de
plusieurs docteurs en théâtrologie, qui tous
s'appellent Bartholomeus.
Le malentendu toutefois ne s'arrêtera pas là :
un article célèbre du critique anglais Kenneth
Tynan en 1958 dans The Observer en marquera la
profondeur irréductible, déclenchant une
polémique dans l'ensemble du monde anglo-saxon,
que le théâtre d'Ionesco commence alors à
pénétrer largement.
Après L'avenir est dans les œufs, Ionesco sent
d'ailleurs la nécessité de faire le point sur
son art : et c'est, successivement, la Tragédie
du langage ; expérience du théâtre (1958) et
Discours sur l'avant-garde (1959), pauses
théoriques après sept ans de succès.
Régulièrement, Ionesco fera le point sur son
art, et sur lui-même, dans des essais ou
recueils d'essais précédemment parus en revue
(Notes et contre-notes, 1962 ; Découvertes,
1970 ; Antidotes (1977), ou dans des interviews,
dont il est prolixe (Entre la vie et le rêve,
entretiens avec Claude Bonnefoy, 1966 ; Ionesco
à cœur ouvert, entretiens avec Gilbert Tarrab,
1970).
Un anarchiste de droite
En 1959, dans Tueur sans gages, apparaît pour la
première fois le personnage de Bérenger, alter
ego de l'auteur, qu'Ionesco fera revenir à
plusieurs reprises. Dès sa première apparition,
il s'oppose, avec son poids d'innocence, de
naïveté et de courage, à un tueur ricanant. Le
même personnage revient en 1960 dans Rhinocéros,
dont Jean-Louis Barrault monte une mise en scène
mémorable : dans un pays indéterminé
apparaissent un puis plusieurs rhinocéros.
Sont-ils évadés d'un cirque ? En fait, comme on
s'en aperçoit assez vite, ce sont les habitants
eux-mêmes, à commencer par les fonctionnaires,
collègues de bureau de Bérenger, qui se
transforment en rhinocéros, détruisant tout ce
qui ne leur ressemble pas. La satire politique
est évidente. Ionesco a pu penser aux « Gardes
de fer » de l'ultranationaliste roumain Codreanu,
aux tentations fascistes d'avant et
d'après-guerre, mais aussi aux dérives
staliniennes, toutes ces « hystéries
collectives, soutenues ou non
philosophiquement » – de nombreux articles et
interviews à l'époque sont sans ambiguïté, et
renforcent du coup les malentendus, à une époque
(entre l'affaire des missiles à Cuba et la
construction du mur de Berlin) où Sartre
expliquait qu'il fallait soutenir le P.C.F. par
principe, même si l'on savait de quoi un régime
totalitaire était capable. Bérenger jusqu'au
bout refuse de se laisser embrigader par les
rhinocéros : « Contre tout le monde je me
défendrai, contre tout le monde je me
défendrai ! Je suis le dernier homme, je le
resterai jusqu'au bout ! Je ne capitule pas ! ».
Ionesco renverra souvent dos à dos les partisans
acharnés des divers « ismes » de l'époque. Dans
une pièce ultérieure, Ce formidable bordel, un
patron de bar et sa serveuse échangent des
propos significatifs :
« LE PATRON : C'est parce que ce ne sont pas des
révolutionnaires, ce sont des réactionnaires.
LA SERVEUSE : Et leurs adversaires ?
LE PATRON : Ce sont aussi des réactionnaires.
Les uns sont payés par les Lapons, les autres
sont payés par les Turcs.
LA SERVEUSE : Vous avez bien vu les gueules
d'Ottomans qu'ils avaient.
LE PATRON : Ah, ne soyez pas raciste !
LA SERVEUSE : Si, je suis raciste. Parce que
moi, je suis pour toutes les races, je ne suis
pas antiraciste ! ».
Barrault montera encore, en 1963, le Piéton de
l'air et, en 1966, la Lacune, satire d'un
académicien qui n'est jamais parvenu à passer
son baccalauréat : Ionesco n'osait pas encore
imaginer, à cette époque, qu'il ferait un jour
partie de l'auguste assemblée dont il se
moquait.
En 1962, Ionesco donne ce qui a été par beaucoup
considéré comme son chef-d'œuvre, le Roi se
meurt (une seconde pièce en costumes, Macbett,
parodie de Shakespeare, sera jouée en 1972). La
personnalité des metteurs en scène qui l'ont
monté, Jacques Mauclair, Jorge Lavelli ou
Laurent Terzieff, y est sans doute pour
beaucoup. Mais le thème même – l'agonie d'un
monarque dans une cour où tout devient signe de
sa mort prochaine – n'est pas indifférent au
succès. Le décor est une salle du trône
« vaguement délabrée, vaguement gothique ». Le
héros est Bérenger Ier. Tous les courtisans, y
compris la reine, tiennent absolument à le
préparer à la mort – lui-même semble ne pas y
tenir particulièrement, mais les symptômes,
susceptibles d'interprétations extravagantes, se
précisent sans cesse. Et le palais se fissure,
de toutes parts, jusqu'à sa disparition finale.
C'est la version noire du Malade imaginaire. On
remarquera qu'Ionesco, hypocondriaque non
repenti, a souvent porté à la scène ses
angoisses physiques, ses névroses, sa vie
familiale, sa soif de public et son goût de la
solitude : Délire à deux (1962), la Soif et la
faim (1963), le Piéton de l'air (1963), Ce
formidable bordel (1973) ou l'Homme aux valises
(1975) sont autant de transpositions
transparentes de l'objet majeur du théâtre
d'Ionesco – Ionesco lui-même. Bérenger Ier,
somnambule, sourd, aveugle, est conduit vers le
néant par sa reine, tout en criant « Moi ! Moi !
Moi ! ».
Limites et universalité de l'Absurde
C'est là sans doute la limite du théâtre
d'Ionesco. Visant l'universel, il a du mal à se
détacher de lui-même. L'une de ses dernières
pièces, Voyages chez les morts ou Thèmes et
variations (parue dans la Nouvelle Revue
française en 1980), remet en scène l'angoisse de
la disparition prochaine – exercice d'exorcisme.
Ionesco avait déjà, en 1970 dans Jeux de
massacre, en mettant la peste sur scène,
envisagé avec minutie toutes les formes de mort
– théâtre de la cruauté dont les protagonistes
sont au fond des clowns, ce qui les rend
d'autant plus grinçants et efficaces. Par
ailleurs, pour atteindre le public le plus
large, Ionesco a beaucoup usé de situations (et
de titres) qui sentent le théâtre de boulevard
dans ce qu'il a de plus facile.
Le talent d'Ionesco ne se limite pas au théâtre.
Il a écrit (d'abord dans Présent passé, passé
présent, 1968) des Contes pour enfants de moins
de trois ans d'une poésie surréaliste
rafraîchissante, et a donné, avec ses Exercices
de conversation et de diction française pour
étudiants américains (rédigés à la demande d'un
universitaire américain, effectivement), de
petits bijoux grammaticaux. Mais le théâtre le
rattrape toujours : Claude Confortès a porté à
la scène ces « exercices » en 1979.
Eugène Ionesco meurt en 1994, comblé d'honneurs
qui auraient suffi à en enterrer définitivement
plus d'un. Meurt-il ? Depuis 1957, avec un
personnel qui heureusement se renouvelle au fil
du temps, la Cantatrice chauve et la Leçon sont
jouées dans le même Théâtre de la Huchette, au
cœur du Quartier latin, et fait, chaque soir,
salle comble. Comble de l'absurde, l'Absurde est
devenu une institution.
© Larousse / VUEF 2003