Écrivain français
(Besançon 1802-Paris 1885), fils du général
Hugo.
Écrivain
Alors que d'autres sont aussi soldats, comme
Vigny, ou professeurs, comme Mallarmé, Victor
Hugo est d'emblée et uniquement écrivain. Au
sortir de l'enfance, il est déjà la proie d'une
vocation dont il saura faire un métier.
Lorsqu'il traduit Virgile, qu'il imite les
tragédies de Voltaire et même lorsqu'il
reproduit les situations d'un mélodrame de
Loaisel de Tréogate le Château du diable, c'est
en professionnel, avec la ferveur et le sérieux
d'un apprenti consciencieux, qui se mesure aux
maîtres et essaie d'apprendre à leur contact les
recettes d'un artisanat. La virtuosité de Hugo,
sa maîtrise rythmique et même la désinvolture
avec laquelle il joue avec les noms propres ou
pratique la cheville sont le résultat et parfois
la rançon de cette attitude.
Le métier d'écrivain peut s'apprendre parce que
la profession d'écrivain existe. Face aux
amateurs distingués et à ceux qui pratiquent le
double registre de la littérature alimentaire et
de la littérature « valorisée », Hugo croit
passionnément à la dignité et à la réalité de
l'état d'écrivain. Il joue un rôle important
dans la création et le développement de la
Société des gens de lettres, dont il fut (1840)
un des premiers présidents, et lutte toute sa
vie contre la censure. C'est comme écrivain
qu'il se présente aux électeurs en 1848, se
rangeant orgueilleusement parmi les « ouvriers
de l'intelligence ». Aussi est-il dur pour les
éditeurs et les directeurs de théâtre, et
prodigieusement habile dans ses rapports avec
tous ceux qui peuvent lui faire de la publicité.
Vivant de sa plume, il gagne le pari qu'il a
fait, à l'aurore de sa carrière, que la
littérature peut être un métier lucratif, sans
que l'écrivain soit contraint à se vendre et à
multiplier les compromissions.
Ce vrai professionnel est naturellement
polygraphe. Il explore tous les genres dont il
peut avoir connaissance au hasard des études, ou
des lectures plus ou moins clandestines, et
s'engage au cours des années de formation dans
toutes les directions possibles : tragédie,
mélodrame (il s'en est fallu de très peu que sa
première pièce représentée, en 1822, fût Inés de
Castro), comédie, épopée, vers de circonstance,
épître, satire politique, ode rêveuse ou
pittoresque, élégie, héroïde, ballade, roman
exotique (Bug-Jargal), roman « frénétique » (Han
d'Islande), journalisme sous toutes ses formes,
il n'est pas de tentation littéraire à laquelle
le jeune écrivain résiste. Toute sa vie, il
continuera d'obéir aux sollicitations les plus
diverses, passant du drame à la poésie ou au
roman selon l'humeur ou la nécessité, ou faisant
éclater les classifications traditionnelles.
Quelques-uns de ses plus grands livres enjambent
ainsi les frontières. Comment, par exemple,
ranger le Rhin parmi les récits de voyage ou
placer cette somme qu'est William Shakespeare
parmi les seuls livres de critique ?
Romantique
Hugo entre en littérature par la porte de la
tradition : il accumule les succès académiques
(Académie française et jeux Floraux), fonde avec
ses frères le Conservateur littéraire (1819), au
nom sans ambiguïté, participe aux travaux de la
« Société des bonnes lettres », dont le
programme est la restauration des « légitimités
politiques et littéraires ». Certes, Inés de
Castro, Han d'Islande et certaines odes
« frénétiques » attestent une tendance à
l'infraction, mais les Odes et poésies diverses
(1822) ne font pas de remous perceptibles. La
question du romantisme de Victor Hugo se posera
avec acuité, cependant, lors de la publication
des Nouvelles Odes (1824). Le critique du
Journal des débats, François Hoffman, ayant
parlé à son propos de romantisme, Hugo s'en tire
habilement en refusant les étiquettes qu'en
précurseur de Valéry il affirme vides de sens,
tout en prenant, sur le fond, des positions qui
le rendent encore plus suspect. Il ne cessera
plus jamais d'être considéré comme un adepte des
idées nouvelles et bientôt comme un chef de
file : la Préface de Cromwell, les Odes et
Ballades, les Orientales et bientôt Hernani lui
apporteront cette encombrante consécration et
feront de lui la cible de tous ceux qui ne lui
pardonneront ni son attachement d'antan aux
« légitimités » ni son apparente apostasie.
À l'instar des poètes de l'Empire, Hugo avait
commencé par accepter la règle énoncée par
Chénier : « Sur des pensers nouveaux faisons des
vers antiques », règle qui conduisait la poésie
à une impasse. Sa révolution va essentiellement
consister à dépasser ce point de vue en
insistant sur la facture : « Examinons comment
vous avez travaillé, non sur quoi et pourquoi »,
écrit-il dans la préface des Orientales. En
tenant pour acquise la totale liberté du poète
dans le choix d'un sujet et en s'attaquant aux
problèmes formels, il fait faire à la question
un pas décisif. La définition du romantisme
comme le « libéralisme en littérature », outre
ses implications politiques, met l'accent sur
l'opposition à tout ce qui borne, prescrit ou
mutile. C'est la démesure, non le respect qui
est au centre des méditations de celui que
Sainte-Beuve appellera bientôt le « cyclope ».
Cette attitude a des reflets immédiatement
visibles, qui se confondent dans une certaine
mesure avec ce que nous appelons romantisme :
l'annexion du grotesque, les jeux de l'exotisme,
le recours systématique au pittoresque et son
inclusion dans la grande poésie. Donner à voir,
c'est enrichir une langue que la poésie
descriptive n'avait pas réussi à sauver de
l'abstraction en annexant l'infinie richesse du
monde sensible. D'où l'accusation, sous la plume
de critiques intellectualistes, de matérialisme
littéraire. Mais la défense de la « pure
poésie » (préface des Orientales) est aussi une
ouverture à l'imaginaire, une revendication en
faveur de la rêverie. « Le domaine de la poésie
est illimité », disait déjà la préface des Odes
de 1822.
C'est dans ce contexte que commence à se définir
une mythologie du génie. L'image de la tour
d'ivoire est totalement étrangère à Hugo, mais
il n'en est pas moins vrai que la liberté du
créateur implique l'indépendance. Le génie est
celui qui crie dans le désert. Hugo rompt ainsi
avec les conceptions lénifiantes de la poésie
classique, où tout est participation et jeu
social. Être en avant, c'est être solitaire et,
pour reprendre un jeu de mots hugolien,
solidaire. La poétique de Hugo, sa carrière et,
pourrait-on dire, sa vie même sont le
commentaire de cette proposition paradoxale.
Pour un théâtre national et populaire
C'est au théâtre que les révolutions littéraires
sont les plus perceptibles. La « bataille
d'Hernani » est pour nous un de ces événements
privilégiés où nous croyons saisir le passage de
l'histoire. Les contemporains ont été sensibles
à tout ce qui constituait une transgression
flagrante du code dramatique des honnêtes gens,
dont le Théâtre-Français était la forteresse. La
recherche outrancière de la couleur locale,
l'inconvenance des situations, l'audace,
surtout, d'une prosodie agressive furent
interprétées par les deux camps comme des
provocations. L'ambition de Hugo est, ici, très
explicitement révolutionnaire. Il ne s'agit pas
de réformer la tragédie, mais de transformer le
théâtre et de conquérir le public populaire, qui
avait assuré le triomphe des grands fabricants
de mélodrame comme Caigniez et Pixerécourt,
cette masse disponible mais insuffisamment
avertie des spectateurs du Boulevard, en proie
aux vaudevillistes. La tendance mélodramatique
que la critique a souvent stigmatisée chez Hugo
tire la leçon de la Révolution en donnant à un
public habitué, par expérience littéraire, au
sang et à la terreur un spectacle dans lequel la
violence ne soit plus seulement métaphorique. Ce
théâtre-là, qui trouve dans l'œuvre de
Shakespeare et accessoirement dans celle de
Schiller sa justification culturelle, cultive
l'émotion forte et la grande leçon politique. Il
devrait être (Hugo le dit dans la préface de
Marion de Lorme) « national » et « populaire ».
Peu friand des finesses psychologiques
auxquelles nous avait habitués le théâtre
classique, Hugo pratique une dramaturgie
explicite, mettant en action des personnages
facilement identifiables, en proie à des forces
fondamentales et souvent mortelles. Le peuple
gronde à l'arrière-plan, comme dans Cromwell et
dans Marie Tudor, ou accède aux grands premiers
rôles, comme dans Ruy Blas. De belles jeunes
femmes toutes blanches essaient, au péril ou au
prix de leur vie, de rendre la mort plus douce à
des héros solitaires en proie à une malédiction
qui paraît souvent métaphysique, mais dont les
racines politiques ou sociales sont presque
toujours évidentes. La parole qui condamne ou
qui absout emprunte le pouvoir qu'avait, dans
les assemblées révolutionnaires, celle de
Mirabeau ou de Saint-Just : dans Hernani, dans
Ruy Blas, dans les Burgraves et encore, beaucoup
plus tard, dans Torquemada. Mais cette
efficacité est illusoire, et les bouffons
inconscients qui s'étalent lourdement au milieu
de l'intrigue sont aussi puissants ou plus
puissants que le héros lucide : c'est l'un
d'entre eux qui, dans Ruy Blas, est le ministre
de la mort. Comment ce théâtre qui se veut près
du peuple pourrait-il résoudre l'insoluble
conflit entre un héros vulnérable, généralement
déclassé, et une société implacable ?
Le conflit qui fait rage sur la scène, d'une
manière plus ou moins figurée, le dramaturge le
vit quotidiennement : l'interdiction de Marion
de Lorme par le gouvernement de Charles X, les
mutilations apportées par la censure à Hernani,
l'interdiction de Le roi s'amuse, sans compter
toutes les pressions plus ou moins sournoises,
les campagnes plus ou moins ouvertes qui
contrarient les créations ou les reprises,
justifient pleinement le pessimisme politique de
ce théâtre. C'est par lui que Victor Hugo
devient, aux yeux des conservateurs, un
« rouge », sans gagner pour autant la bataille
du théâtre populaire.
Hugo avait pourtant mis beaucoup d'atouts de son
côté : le mélange des publics avait été favorisé
par l'alternance vers-prose et l'alternance
Comédie-Française-théâtre du Boulevard.
L'intrusion dans le temple de la tradition
bourgeoise des hordes chevelues d'Hernani avait,
à cette date, une signification exemplaire.
C'était le premier acte d'une campagne, le
deuxième étant la représentation de Marion de
Lorme et de Lucrèce Borgia à la
Porte-Saint-Martin, citadelle du mélodrame, le
troisième l'engagement de Marie Dorval à la
Comédie-Française pour jouer Angelo et le
quatrième la fondation du théâtre de la
Renaissance et l'engagement de Frédérick
Lemaître pour jouer un grand rôle lyrique en
vers, celui de Ruy Blas. Mais le drame hugolien
finit mal, et la catastrophe se produisit en
1843, lorsque le public bourgeois du
Théâtre-Français préféra aux Burgraves
l'insignifiante Lucrèce de Ponsard.
Hugo souhaitait l'avènement d'un dramaturge qui
fût à Shakespeare ce que Napoléon était à
Charlemagne. La critique a conclu à l'échec et
attache généralement plus d'importance au
théâtre de Musset. Certes, la grande révolution
romantique n'a pas eu lieu, et Hugo n'a pas su
se libérer des contraintes qu'en théorie il
rejetait, ce qui a permis la mobilisation de
toutes les forces conservatrices.
Paradoxalement, ce théâtre, qui plonge ses
racines dans le théâtre populaire existant, mais
qui ne parvient à s'imposer ni aux doctes ni au
public du Boulevard, se mettra à refleurir dans
l'exil, loin de tout public, sur la « scène
idéale que tout homme a dans l'esprit ». Le
Théâtre en liberté, dont Hugo a décidé un peu
trop vite qu'il était injouable, est un vrai
théâtre de rupture, dans lequel la fantaisie se
déploie librement et où la violence
contestataire adopte la forme la plus raffinée
qui soit : la désinvolture. La Forêt mouillée,
Mangeront-ils ?, les Trouvailles de Gallus et
même l'étrange Mille Francs de récompense,
comédies douces-amères, introduisent dans le jeu
théâtral des forces démystifiantes aux yeux
desquelles rien ne trouve grâce, pas même la
poésie telle que la conçoit et la pratique
Victor Hugo. Là, plus besoin d'opposer, comme
dans les grandes pièces, la relative simplicité
de l'argument et la splendeur du lyrisme.
Faussement bonhomme et vraiment corrosif, Hugo
invente inlassablement des formules théâtrales
inédites qui transforment totalement l'image que
l'on se faisait de son œuvre dramatique.
La pente de la poésie
Bien qu'elles soient dominées par l'aventure
théâtrale, les années 1830 sont loin d'être
stériles pour la poésie. Hugo n'a d'ailleurs pas
fini de chercher sa voie, et il semble partagé
entre deux sollicitations opposées : une poésie
pittoresque appuyée sur cette « concupiscence
des yeux » sur laquelle Théophile Gautier fonde
l'activité poétique et une poésie contemplative
qui en serait la négation. D'un côté, la
continuation de l'expérience des Orientales, qui
a fait de Hugo le chef de file des jeunes poètes
engagés dans la voie de l'« art pour l'art ». De
l'autre, la poursuite d'une poésie visionnaire
tournant le dos aux choses, telle que Hugo en
avait fait l'expérience avec les plus
audacieuses et les plus critiquées des Nouvelles
Odes. L'antinomie est posée avec force dans un
poème des Feuilles d'automne, « la Pente de la
rêverie », que Baudelaire qualifiera de
prophétique et dans lequel Hugo oppose la
nonchalance heureuse du regard sur le monde à
l'épouvante inhérente à l'exploration sans frein
de l'univers imaginaire. Bien qu'elle soit
considérée comme la forme la plus haute de
poésie, cette ascèse contemplative sera pourtant
réduite à la portion congrue. Elle est trop
liée, pour Hugo, aux images du naufrage, de la
terreur et même de la folie (dont il n'écartera
jamais tout à fait le spectre) pour être
calmement acceptée. Contre elle, le poète
utilisera tout ce que peut lui offrir
l'expérience sensible pour lui servir de
garde-fou contre les embardées de l'imagination,
ces « accidents possibles de la pensée » pour
lesquels Littérature et philosophie mêlées
réclame que soit forgée une langue nouvelle.
D'où d'abord le voyage. Carnet de dessins et de
notes en poche, Hugo découvre la Bretagne, les
pays de la Loire, la Normandie, la Champagne, la
Belgique, la Suisse, la Provence, la Rhénanie.
Tout en satisfaisant, au contact des choses, ses
instincts « d'antiquaire et de rêveur », il
emmagasine les images dont se nourrira plus tard
sa fantaisie. Son « maître divin », c'est
Virgile, dont il retrouve les rythmes dans les
paysages paisibles de l'Île-de-France et dont il
fait le poète des horizons ouverts et des fêtes
du cœur, prenant sous sa protection les amours
clandestines avec Juliette Drouet. Mais la
sérénité n'est qu'apparente, et le spectacle est
toujours menacé. Ce que Hugo lit dans Virgile
n'est pas tout entier harmonie, et le voyage,
surtout celui de 1840, ne favorise pas que la
délectation. Un au-delà du spectacle apparaît,
toujours prêt à se manifester, favorisé par le
recours de Hugo à la médiation des arts
plastiques. Alors que Gautier (et Hugo lui-même)
a utilisé la peinture pour consolider et
développer les acquisitions de la poésie
pittoresque, Hugo fait des peintres et surtout
des graveurs les auxiliaires de la rêverie :
Dürer, Piranèse ou l'Anglais John Martin
(1789-1854), alors célèbre, sont vus par lui
comme les créateurs d'univers imaginaires
fortement structurés, des visionnaires, des
poètes dont la rupture avec le monde sensible
prend une valeur exemplaire. Pendant toute sa
carrière, Hugo associera le nom de Piranèse à
une architecture de rêve, tendant vers
l'abstraction et liée à la quête de l'infini. Ce
n'est pas le moindre paradoxe du lyrisme
hugolien que de s'appuyer ainsi sur une œuvre
plastique pour dépasser la poésie de l'objet et
lui substituer une poésie du mouvement. Ce
glissement insensible vers le dynamisme se
traduit par un changement dans les
préoccupations techniques : aux recherches
strophiques, à l'exploitation systématique de
schèmes rythmiques rares ou de rimes
acrobatiques fait place un travail plus subtil
et plus fécond sur l'alexandrin lui-même, sur
ses possibilités expressives et surtout sur ce
qui le dépasse : l'organisation et
l'élargissement de la phrase poétique, qui
tendait à avoir, dans le système rythmique
français, le souffle court. L'acquisition d'un
instrument d'une incomparable souplesse,
favorisée par le développement du vers
dramatique, est, sans contredit, un des facteurs
les plus positifs de cette période.
Ce qui en demeure par ailleurs semble
aujourd'hui déroutant : les réussites sont
anthologiques, et beaucoup de tentatives
paraissent sans lendemain. Les déceptions
théâtrales, le relatif échec du dernier des
quatre recueils lyriques, les Rayons et les
Ombres, font que, sans en avoir nettement
conscience, Hugo s'abandonne à tout ce qui peut
l'éloigner de la littérature. Élu à l'Académie
française (1841), il prononce un discours qui
est entendu par tous comme un acte de
candidature à des fonctions politiques, et l'on
ne s'étonne pas outre mesure de voir
Louis-Philippe le nommer en 1845 pair de France.
Sa passion pour la très jeune Léonie Biard, bien
qu'elle lui inspire quelques poèmes d'une
délicate préciosité, est aussi de l'ordre de
l'alibi, tout au moins jusqu'à ce qu'un flagrant
délit d'adultère, l'arrachant aux délices de la
sensualité, produise ce que la mort de sa fille
Léopoldine, deux ans auparavant, n'avait pas
réussi à provoquer : une répudiation totale du
monde sensible : « Car la figure de ce
monde/S'évanouit. » Désormais, Hugo est prêt à
retrouver le chemin de la poésie.
Le rythme de la création s'accélère
considérablement, et, en apparence, toutes les
voies restent ouvertes. En réalité, c'est à la
suite de la mort, en 1846, de Claire Pradier, la
fille de Juliette Drouet, le long dialogue avec
Léopoldine morte qui commence, l'envahissement
de la nuit, l'interrogation sur la culpabilité,
sur la justice, sur les devoirs et les peines de
la voyance. Dans sa retraite volontaire, Hugo
travaille aussi à un roman, genre auquel il n'a
jamais cessé de penser, mais dans lequel il n'a
pas encore connu de succès total. L'extrême
richesse de Notre-Dame de Paris, dont la valeur
séminale est a posteriori évidente, se dégageait
mal de la gangue du roman historique à la Walter
Scott. Quant aux romans de la peine de mort,
Claude Gueux et surtout le Dernier Jour d'un
condamné, ils étaient le lieu, au-delà de la
thèse, de préoccupations trop souterraines pour
atteindre la conscience d'une époque qui
cherchait dans le roman des leçons ou des
plaisirs moins secrets.
On a vu dans les Misères (qui deviendront les
Misérables) une tentative pour faire concurrence
à Balzac, voire à Eugène Sue. Pourtant, ce roman
inachevé est bien déjà le « vrai poème » dont
parlera Rimbaud. Poème par son exploration de
l'univers imaginaire, avec sa forêt
crépusculaire, ses brumes, son « jour de
soupirail », mais aussi par sa qualité épique.
Les poèmes réunis à l'occasion de la translation
en France des cendres de Napoléon en 1840,
l'accent épique des Burgraves, la composition de
quelques poèmes qui trouveront place dans la
Légende des siècles, la méditation de Hugo sur
des textes bibliques, tous les efforts épars de
cette époque de gestation vont dans le même sens
que le roman : le récit épique sera désormais
pour Hugo la manière de transcender le lyrisme
personnel et de faire obstacle à ses
débordements. La période qui sépare la
révolution de 1848 de l'exil est caractérisée
par une intense activité graphique. Aux dessins
d'amateur des premiers voyages ont peu à peu
succédé de grandes compositions visionnaires.
Des recherches techniques audacieuses y sont
mises au service d'une esthétique du mirage où
s'engloutissent les formes du monde. De plus en
plus magistral, le dessin, qui mêle encre et
cendres dans d'immenses fulgurations, le long de
parois vertigineuses dessinant des puits de
lumière, devient un auxiliaire de la
contemplation.
Exil
L'exil de Hugo lui fut imposé. Son opposition au
coup d'État du 2 décembre 1851 avait mis sa
liberté et son existence même en danger. Mais il
n'est pas contradictoire de dire que cet exil
fut aussi choisi. Le refus par Hugo de toute
amnistie lui permettant de rentrer en France
n'est que l'affleurement d'un refus plus
profond, une manière de vivre l'ascèse poétique.
L'exil, c'est d'abord le temps de la révolte :
Napoléon le Petit, pamphlet mordant qui a
parfois la beauté d'un poème en prose, et
surtout Châtiments, rencontre de la satire, de
l'épopée et du lyrisme. L'adoption par Hugo d'un
langage direct, violent, souvent populacier a
desservi Châtiments auprès de ceux qui n'ont pas
voulu voir que le problème du « bon goût » y
était dépassé. La vulgarité s'y étale sans
inhibition, et Hugo se montre particulièrement
habile à transposer les techniques de choc
propres aux caricaturistes. Le déchaînement de
la colère, celui du rire contribuent à faire du
livre une épopée rabelaisienne dans laquelle
s'effacent les frontières des genres.
Pourtant, Châtiments, recueil de l'engagement
total (et poursuivi par la justice française),
ne se comprend que dans la perspective d'une
vision plus vaste, dans laquelle l'accident du
second Empire serait englobé et la caricature
dépassée. L'inscription du vécu dans une trame
épique ne va pas sans difficulté en raison du
risque qu'il y a d'accroître la stature des
bouffons, que la satire prend pour cible. Des
pièces importantes, comme « la Vision de Dante »
et « la Conscience », seront pour cela
temporairement sacrifiées et gardées en réserve
pour la Légende des siècles, Hugo parvenant
cependant à inclure la grande fresque
napoléonienne de « l'Expiation », qui fait du
2-Décembre la caricature et la punition du
18-Brumaire. Mais l'encadrement du recueil entre
« Nox » et « Lux », et la présence de poèmes
comme « Stella » montrent que le messianisme
hugolien ressort grandi de l'épreuve politique.
La violence du ton est justifiée par la voyance
et par l'exercice d'une « poésie ardente » qui
n'est pas seulement satirique. En se mettant
hors la loi, Hugo va faire de Jersey son Patmos.
Les années de Jersey correspondent à une
nouvelle phase d'accélération de la production
poétique. Dans l'espace de deux ans, un nombre
considérable de vers s'accumulent : le gros de
ce qui sera les Contemplations, mais aussi de
nombreuses pièces qui ne trouveront place que
dans la Légende, dans les Quatre Vents de
l'esprit ou dans les recueils posthumes,
auxquelles il faut ajouter la première version
des grandes épopées jamais achevées, Dieu et la
Fin de Satan. Elles correspondent aussi à la
découverte du spiritisme.
Introduites à Jersey par Mme de Girardin en
septembre 1853, les tables parlantes trouveront
en Hugo un interlocuteur attentif, parfois
convaincu, parfois sceptique. Grâce à
l'extraordinaire médium qu'est Charles Hugo, le
fils aîné du poète, le message des tables est
d'une étonnante richesse verbale, parfois
présurréaliste, et d'une grande audace de
pensée. Hugo discute pied à pied, défend
l'antériorité et l'autonomie de la création
poétique, mais il est bien difficile de décider
ce qui est simple projection de la pensée
hugolienne et ce qui est un véritable
élargissement de cette pensée. Hugo lui-même est
profondément ambivalent. Sa mission messianique
se trouve confirmée par cette intervention dont
il n'arrive pas à saisir le degré d'extériorité,
et il va jusqu'à écrire, sur l'ordre formel de
la table, un immense poème qui est la
transcription versifiée et amplifiée d'une des
séances de spiritisme, « Ce que dit la bouche
d'ombre ». D'un autre côté, il est déçu par ce
que le message a de répétitif, de vague et même
de contradictoire. L'abandon des séances, peu
avant le départ de Jersey, reflète cette
désillusion et confirme le devoir du poète : le
mage est seul. Cela ne l'empêchera pas,
cependant, de faire de « la Bouche d'ombre » le
poème terminal du sixième livre des
Contemplations.
Ce recueil majeur, considéré par Hugo comme sa
« grande pyramide », a une architecture
apparemment simple : un « aujourd'hui » est
opposé à un « autrefois », la ligne de
démarcation étant constituée par la mort de
Léopoldine. Le monde de la fantaisie, de
l'amour, des luttes et des rêves, des surfaces
chatoyantes y fait contrepoids à la déploration
de la fille bien-aimée, à la poésie de la
profondeur, à la méditation « au bord de
l'infini », conduisant à la profession de foi
optimiste de « la Bouche d'ombre ». Mais ce
livre, qui est décrit dans la préface comme les
« mémoires d'une âme », est aussi défini par
Hugo comme le « livre d'un mort ». Mort
métaphorique, bien entendu, mais qui superpose à
l'image explicite de la fille morte une autre
réalité purement poétique : le poète (le
« mage »), pour être en prise sur le vrai, doit
accéder à une autre forme de l'être, à un exil
absolu hors du monde.
« L'Être est dehors »
Ce paradoxe fait du recueil tout entier une
méditation sur la mort : les thèmes de la mort
bleue, de l'azur, du renouveau éternel de la
nature, de l'échelle des êtres et de la
métempsycose s'opposent sans fin aux images de
la plongée dans l'abîme sans fond, aux
brouillards, à la nuit, au silence, à
l'immobilité de la pierre et de la glace, à la
« lugubre unité de tombe et de chaos ». Jamais
n'a été plus patent le conflit entre une
idéologie optimiste, nourrie d'illuminisme et de
tous les mythes rédempteurs, et une imagination
dominée par l'effroi. L'épilogue-dédicace « À
celle qui est restée en France » se termine
justement par une vision du « contemplateur »
penché sur l'« abîme monstrueux plein d'énormes
fumées ».
L'apparente perfection architecturale des
Contemplations risque de dissimuler un phénomène
capital, qui traduit sur le plan de la création
poétique l'insécurité fondamentale de la
voyance. Désormais (et avant même l'achèvement
des Contemplations), Hugo sera littéralement,
comme son personnage d'Hernani, « une force qui
va ». L'organisation en poèmes, l'arrangement en
recueils paraissent avoir moins d'importance que
le mouvement sans fin d'une « poésie
ininterrompue », attentive à tous les souffles.
Après les Contemplations, l'achèvement sera une
exception ou un artifice, non la règle.
Épopées
Le projet épique se nourrit des mêmes
contradictions que le poème lyrique. Satan est
le « grand banni ». Autour de lui, les soleils
se sont éteints, et il se trouve plongé dans un
cachot à la Piranèse, privé de Dieu. Le glaive
de Nemrod, le bois de la croix, les pierres de
la Bastille sont les instruments de son règne.
La rédemption est-elle possible ? L'Ange-Liberté,
né d'une plume de l'archange déchu, va-t-il
vaincre Isis-Lilith, l'incarnation du mal, et
délivrer Satan ? Le problème de Dieu se pose à
peu près dans les mêmes termes : un premier
développement, intitulé par Hugo « Solitudines
coeli », passe en revue une série de religions
dans un ordre vaguement chronologique et
nettement progressif, débouchant sur une
religion des Tables. Mais un second
développement, mettant en scène l'« Esprit
humain », sarcastique et destructif, et les
« Voix du gouffre », bouscule cet ordre
optimiste et ridiculise l'espoir d'atteindre
l'absolu. Les voix du doute, du vertige, de la
folie assiègent de plus en plus le poète,
impuissant à combler par la parole cette
impossibilité et même à donner forme à son
poème, et le conduisent peu à peu à un rabâchage
dont il ne parviendra pas à sortir ; le poème de
l'impossible est impossible.
La Légende des siècles est une tentative pour
projeter dans l'histoire des hommes la
philosophie du progrès, qu'au niveau de la
conscience les catastrophes de 1848 et de 1851
n'ont pas réussi à tuer. La formule nouvelle des
« Petites Épopées », fragments isolés et
complets en eux-mêmes, remplaçant le récit
continu qui avait caractérisé depuis l'Antiquité
le genre épique, correspond aux goûts d'une
époque plus favorable aux œuvres courtes qu'aux
grandes marées verbales. Mais, du même coup,
elle favorise l'éclatement de la vision
totalitaire de l'histoire et contribue à la
remise en cause du dogme progressiste. S'ouvrant
sur « le Sacre de la femme » et se terminant sur
« Plein Ciel », la « première série » de la
Légende des siècles n'est qu'en apparence
l'épopée du progrès : l'âge d'or ne reviendra
pas. Même si l'on considère ce premier ensemble
comme fragmentaire et qu'on lui adjoigne les
deux autres « séries », totalement
artificielles, constituées plus tard par Hugo,
les perspectives sont fondamentalement les mêmes
que dans Dieu, que dans la Fin de Satan et que
dans les Contemplations. L'histoire de l'homme,
c'est Babel, la « lugubre tour des choses »,
inachevée, écroulée. C'est l'échec manifesté ici
par l'absence de la Révolution. À plusieurs
reprises, Hugo tentera d'écrire le poème de la
Révolution française, qui représente pour lui le
grand tournant, la véritable re-naissance,
l'avènement du « Peuple-Christ ». Mais, de même
qu'il ne parviendra pas à écrire pour la Fin de
Satan l'épisode de la Bastille, de même le poème
de la Révolution restera fragmentaire et ne
trouvera pas place dans la Légende des siècles.
Cette absence est le signe caché de l'échec
d'une idéologie. La courbe du progrès ne pourra
être parcourue sans interruption que si l'on
abandonne la perspective historique et si l'on y
substitue une allégorie de l'humanité,
microcosme de tout le recueil, que Hugo
appellera « le Satyre ». Dans ce décor
intemporel, la rédemption paraît possible. Mais
la victoire de « Pan » prend des formes trop
connues : en s'agrandissant aux dimensions de
l'univers, le Satyre retourne aux rythmes
naturels. Allégorie de la vie ? Allégorie de la
mort ? Entre ces deux pôles qui cessent d'être
antithétiques, il n'y a pas de place pour une
eschatologie historique. C'est ce que dit le
dernier poème du recueil, ajouté « hors des
temps » après « Plein Ciel », cette « Trompette
du Jugement » qui termine la Légende des siècles
sur une note apocalyptique.
Cette dénonciation du projet par le recueil même
n'est pas, comme dans le cas de Dieu ou de la
Fin de Satan, un obstacle à l'achèvement,
puisque le livre se présente comme le premier
d'une « série » dont il n'importe pas qu'elle
ait ou non une fin. La Légende apporte aux
anciens conflits une solution satisfaisante en
sauvegardant le poème fermé sans compromettre
les chances de la poésie ouverte. La beauté
plastique, l'enchantement du monde y font leur
réapparition : le poème se fait objet
esthétique. Hugo, qui avait perdu par ses écarts
métaphysiques sa clientèle d'antan, retrouve la
faveur de ceux qui vont devenir les Parnassiens.
Il va même se remettre un temps à la Fin de
Satan, y introduisant une série de tableaux
bibliques qui accentuent le caractère épique aux
dépens de l'Apocalypse, en particulier « le
Cantique de Bethphagé », paraphrase somptueuse
du « Cantique des cantiques », et qui montrent
qu'une page importante est tournée. Cela ne
suffit naturellement pas à rendre possible
l'achèvement du poème, car les obstacles
demeurent. Mais cela permet peut-être de
réveiller Jean Valjean, ce frère de Satan qui,
depuis 1848, attend la résurrection. En 1860,
Hugo se tourne vers l'épopée en prose et reprend
les Misérables. Tout, désormais, se tient dans
la création hugolienne tout se compense et
s'équilibre. Épopée en prose, le roman est
évidemment une solution, un moyen de faire taire
les voix de l'abîme. Même lorsqu'il est de
toutes parts dépassé – et Hugo utilise
abondamment la digression, qui permet
précisément ce dépassement –, même lorsqu'il
représente la « conscience humaine », le héros
est borné par un destin individuel, qui s'épuise
avec sa vie. Sa mort rassure. Le roman, qu'il
s'agisse des Misérables, des Travailleurs de la
mer ou de l'Homme qui rit, devient ainsi, à la
différence du poème, l'épopée qui peut
s'écrire : une épopée messianique, dans laquelle
un représentant élu du Peuple-Christ sera à la
fois rédempteur et rédimé dans un combat sans
cesse renouvelé contre les forces sombres, mais
qui, en faisant l'économie de l'Apocalypse,
sauvera Hugo de la paralysie le menaçant. Ce
n'est pas un hasard si le seul roman qui soit un
demi-échec, Quatrevingt-Treize, se trouve être
le roman de la Révolution française.
Les dernières années d'exil, entre les
Misérables et les Travailleurs de la mer, sont
marquées par la résurgence d'une autre forme de
la rédemption. Avec les Chansons des rues et des
bois, en effet, c'est la poésie qui reprend ses
droits : la poésie, c'est-à-dire ce qui unit et
non ce qui divise, la figure de la vie et non la
quête mortelle. Le ton du recueil, relativement
dépourvu d'inhibitions, a choqué. Comment ne pas
voir, cependant, qu'il s'agit d'un autre aspect
de la même démarche, le même recours au
romanesque salvateur (qui prend ici les
apparences trompeuses d'une autobiographie) ? Le
renoncement à l'Apocalypse renouvelle la
méditation sur la liberté. Lorsque Hugo rentre
en France, en 1870, il a derrière lui toute
cette œuvre immense, sommets et projets
condamnés à l'inachèvement. Il est, en réalité,
au seuil du dernier exil. Happé par la lutte
politique, dans laquelle il se sent de moins en
moins à l'aise, il choisit, une fois encore, de
se retirer du jeu parlementaire. Très entouré,
il reste étrangement seul, peu utilisable par
ceux qui s'abritent sous son nom. Il refuse la
Commune, mais offre asile à ceux qui ont échappé
aux Versaillais. Il ne cessera plus de réclamer
pour les condamnés une amnistie totale. Il écrit
encore beaucoup, et les recueils succèdent aux
recueils, mais ce sont des œuvres un peu
mineures, qui complètent un personnage de
grand-père barbu veillant au salut de la
République. Lorsqu'en 1878 il est frappé d'une
congestion cérébrale qui met fin à sa vie
créatrice, il lui reste dans ses tiroirs assez
d'inédits pour continuer à faire illusion, assez
même pour obéir à une ancienne injonction de la
table parlante et pour continuer de parler
au-delà de la mort. En contrepoint aux
funérailles nationales se fait entendre un
soupir de soulagement que Hugo avait eu l'esprit
de prévoir : il avait enfin « désencombré
l'horizon ».
Littérature et liberté
Les prises de position théoriques de Hugo sont
souvent méconnues. Quelques titres de chapitres,
« les Esprits et les masses », « le Beau
serviteur du vrai », ont suffi à donner mauvaise
réputation à William Shakespeare. La collusion
du conservatisme politique qui, devant Hugo, ne
désarme jamais et d'une littérature
d'avant-garde de plus en plus hermétique
dispensait de lire de plus près ce livre, que
l'on pouvait, au seul vu de la table des
matières, déclarer périmé.
Il n'est pourtant nullement question, chez Hugo,
de prôner la subordination de la littérature ou
de l'art aux vérités du moment, ou d'en faire
des instruments de propagande. En fait, c'est
toujours de littérature qu'il s'agit et d'un
renversement proprement révolutionnaire du dogme
esthétique. Le beau n'est plus pour Hugo le
respect d'une norme, l'acceptation d'une
tradition. Les règles n'existent pas hors du
jeu, entre les mains d'une confrérie d'initiés,
les doctes.
L'opposition de Hugo à toute position normative,
ses attaques contre le « bon goût », considéré
comme une castration, ses revendications
anciennes en faveur de ce qu'il nomme la
« liberté dans l'art » prennent un sens à
l'intérieur d'un système totalement cohérent :
elles ne sont pas une défense effrénée de
l'individualisme, mais une tentative pour fonder
une esthétique de la dé-mesure, c'est-à-dire une
conception projective de la littérature, qui ne
se ramène jamais à une confrontation avec un
modèle, mais qui est pur dynamisme. À ce titre,
Hugo peut, à bon droit, considérer son livre
comme le « manifeste littéraire du XIXe s. ». Le
choix, contre toutes les tentatives
d'objectivation du fait littéraire, de la
littérature comme projet est, dans le système
hugolien, parfaitement cohérent. Il n'existe pas
de norme du beau, parce qu'il n'existe pas de
norme du vrai et que la quête sans espoir d'un
absolu qu'on peut atteindre ne peut pas se dire
dans un système de formes closes. La libération
par la littérature exclut nécessairement un âge
d'or qui serait retour à la norme rêvée.
C'est pourquoi William Shakespeare propose une
vision neuve de la culture. Au catalogue
traditionnel des grands imitateurs, suiveurs
géniaux d'Aristote (et quoi qu'il puisse, par
ailleurs, leur devoir), Hugo substitue une
communauté non hiérarchisée des génies. En
proclamant ainsi leur égalité et en s'opposant à
toute idée d'un progrès en art, il dénonce le
vieil idéalisme qui postule un absolu esthétique
par rapport auquel toute création serait en
retrait. Le créateur du XIXe s. peut donc
assumer tout le passé sans aliéner sa liberté
créatrice et sans compromettre le caractère
libérateur de son œuvre.
Cette histoire est complétée par une rhétorique.
Bien que Hugo soit reconnu à juste titre comme
un des princes de la métaphore, sa rhétorique
est davantage caractérisée par l'emploi de
figures cumulatives : l'énumération et une forme
d'antithèse non disjonctive, qui l'une et
l'autre ménagent les chances de l'ouverture et
du projet. À contre-courant, puisque la
poésie-objet tend, à la fin du siècle, à
s'imposer de plus en plus, Hugo instaure le
règne d'une poésie moderne qui serait
entassement et prolifération, règne de
l'écriture sans fin.
© Larousse / VUEF 2003