Écrivain français
(Bellac 1882-Paris 1944).
Introduction
Jean Giraudoux est avec Paul Claudel le
dramaturge français le plus considérable de
l'entre-deux-guerres. Mais, à la différence de
l'auteur du Soulier de satin, il a connu une
consécration immédiate. Il avait comme lui
embrassé la carrière diplomatique après des
études à l'École normale supérieure (1903) et à
Harvard (1906). Vice-consul à la direction
politique et commerciale du ministère des
Affaires étrangères en 1910, il sera inspecteur
des postes diplomatiques et consulaires en 1934,
puis, en 1939, commissaire à l'Information,
poste qu'il abandonnera l'année suivante pour se
retirer près de Vichy, à Cusset.
Il avait fait ses débuts littéraires dès 1909
avec un recueil de nouvelles, Provinciales. En
quelques romans, il réussit à créer un univers
poétique où, dans le chatoiement du langage,
s'épanouit une nouvelle préciosité : Simon le
Pathétique (1918), Élpénor (1919), Suzanne et le
Pacifique (1921), Siegfried et le Limousin
(1922), Juliette au pays des hommes (1924),
Bella (1926), Églantine (1927). En 1928, il tira
de Siegfried et le Limousin une pièce que Louis
Jouvet eut le courage de monter à la Comédie des
Champs-Elysées. Cette création triomphale a
marqué un tournant dans l'histoire du théâtre
français moderne. Depuis Antoine, tous les
grands rénovateurs de la scène avaient vainement
cherché l'œuvre dramatique nouvelle capable de
donner un sens à leur effort. Avec Siegfried
prenait fin le divorce scandaleux qui coupait
l'un de l'autre la littérature et le théâtre,
avili par cinquante ans de mercantilisme, de
prosaïsme et de psychologisme. Giraudoux
redonnait un langage au théâtre, et Jouvet,
serviteur de l'œuvre, lui conférait son
existence scénique.
Pendant onze ans, l'homme de théâtre et
l'écrivain devaient collaborer dans une
confiance et une estime réciproques. Chaque
saison théâtrale fut marquée par la création
d'une pièce nouvelle de Giraudoux.
Le sens tragique
Giraudoux ne rompait pas systématiquement avec
la tradition théâtrale. Seuls le raffinement du
langage, la subtilité des dialogues, l'ambiance
poétique créaient une distance entre son théâtre
et le meilleur boulevard. Mais surtout
l'expression dramatique révélait une fêlure dans
l'univers d'innocence heureuse où les héroïnes
romanesques avaient évolué jusque-là. Le
romancier Giraudoux ne mettait pas en doute
l'harmonie qui régnait originellement entre
l'homme et le monde. Le dramaturge Giraudoux a
pris une conscience de plus en plus nette de la
présence du mal et du conflit qui existe entre
l'homme et les forces qui le dépassent. Si
Amphitryon 38 (1929) est encore une fantaisie,
dans Judith (1931), le tragique naît de la
tension entre le destin d'un être de légende
voué au sacrifice et sa vocation de femme
heureuse. La tentation de dépasser la condition
humaine par l'accomplissement d'actes
exceptionnels est inconciliable avec la sagesse
prudente, autre pôle de la dignité humaine.
La note juste d'Intermezzo
Dans Intermezzo (1933), Isabelle détruit
l'équilibre ennuyeux de la vie d'une petite
ville de province en instruisant les écolières
dans la joie et en prenant des rendez-vous avec
un spectre. Pour la sauver d'elle-même, entre la
fascination mortelle du spectre et le plat
rationalisme de l'inspecteur d'académie, il faut
l'amour du contrôleur des poids et mesures,
aimable fonctionnaire dont la sagesse et la
raison, héritées de Montaigne et de Montesquieu,
sont à l'image d'une certaine France que
Giraudoux aime et raille à la fois. Le
dénouement heureux de ce chef-d'œuvre cache mal
l'amertume que le spectateur éprouve à
comprendre qu'Isabelle ne trouvera le bonheur
qu'en renonçant à percer les mystères de la vie
et de la mort. Ainsi, le théâtre donne une
profondeur nouvelle à l'univers de Giraudoux.
Après avoir rendu au théâtre la dignité du
langage, Giraudoux renoue avec la grandeur
tragique.
La fatalité et l'absurdité de la guerre
Écrite et représentée dans les trois années qui
séparent la prise du pouvoir par Hitler et le
déclenchement de la guerre d'Espagne, trois ans
avant Munich La guerre de Troie n'aura pas lieu
(1935) semble l'œuvre du destin. Giraudoux
poursuit son entreprise de rendre sa dignité au
théâtre en le réintégrant dans le grand art, le
Tragique. Malgré son point de départ humaniste,
sa tentative tragique cesse d'être le
passe-temps d'un homme de haute culture. Il
connaît déjà le vrai nom de la guerre de Troie
qui a eu lieu, qui va avoir lieu. Face au
spectre d'une guerre qu'il sait inévitable, il
se bat avec la magie propre du théâtre. C'est un
véritable exorcisme, désespéré malgré les
pointes et les clins d'œil. Il démystifie la
guerre, tout en soulignant son caractère fatal.
Mais il ne s'agit plus de cette fatalité
grandiose et horrible dont elle était entourée
jusque-là. La guerre n'est pas horrible comme la
Gorgone, mais laide comme « un cul de singe ».
Les dieux ne sortent de leur indifférence que si
la dignité et le bonheur des hommes menacent
leur suprématie. Ils n'ont rien à craindre tant
que les hommes seront assez bêtes pour se faire
la guerre, qui est la négation du bonheur et de
la dignité. La vraie fatalité de la guerre,
c'est la bêtise, mais c'est aussi la seule que
l'homme n'ait encore jamais vaincue. Hector
lui-même, quand ses nerfs craquent au terme
d'une lutte épuisante, commet en militaire
l'acte stupide qui donne à la guerre son premier
mort au champ d'honneur.
« Le monde est plein de mecs. »
L'univers de Giraudoux a perdu pour toujours
cette innocence qui faisait son charme.
Giraudoux tente, pourtant, de prendre de biais
l'horreur tragique, tant il paraît peu préparé à
abandonner son rêve de bonheur. Déjà beaucoup
voient en lui un nouveau Racine, que les plus
belles scènes d'Électre (1937) ne sont pas sans
évoquer. En 1936, Giraudoux refuse de devenir
administrateur de la Comédie-Française. Quelques
mois avant la guerre, il s'inspire encore de la
littérature allemande, qu'il admire, pour écrire
Ondine (1939), qui est à la fois une féerie et
une tragédie. Quand un gouvernement d'union
nationale veut s'attacher la caution d'un grand
écrivain, il le fait secrétaire d'État à
l'Information, c'est-à-dire à la propagande.
Giraudoux précède Malraux dans ce rôle qui lui
sied mal. Sans Jouvet, qui a quitté la France
avec sa troupe à l'arrivée des Allemands et qui
créera l'Apollon de Bellac à Rio de Janeiro en
1942, il n'est plus chez lui au théâtre. De
Sodome et Gomorrhe, créée en 1943, il ne reste
que le souvenir radieux de Gérard Philipe, qui
débutait dans le rôle d'un ange. Six mois avant
l'aube d'un certain 6 juin, Jean Giraudoux
quittait sans regret un monde où, selon le mot
de Baudelaire, « l'action n'est pas la sœur du
rêve ». À son retour, Louis Jouvet trouva un
manuscrit à la dernière page duquel Giraudoux
avait écrit : « Cette pièce a été jouée pour la
première fois par Louis Jouvet le... (en
blanc). » La création de la Folle de Chaillot
eut lieu au théâtre de l'Athénée le 19 décembre
1945, dans l'admirable décor de Christian
Bérard. Marguerite Moreno fut l'inoubliable
Aurélie juste avant de mourir. En chiffonnier,
Louis Jouvet retrouvait les intonations étranges
du mendiant d'Électre pour lancer le message
posthume de Giraudoux : « Le monde file un
mauvais coton !... Le monde n'est plus beau !...
Le monde n'est plus heureux à cause de
l'invasion... Le monde est plein de mecs... ».
Giraudoux et nous
Le théâtre de Giraudoux n'a pas connu de
purgatoire. Après la mort de Louis Jouvet en
1951, on a repris ses pièces l'une après l'autre
en différents théâtres parisiens. Les premières
reprises déçurent un public qui découvrait tour
à tour Sartre, Beckett, Brecht. Les jeunes
générations mettaient en doute le sérieux
véritable de sa démarche et l'importance réelle
de son théâtre. Comme tous les théâtres de
l'entre-deux-guerres (Pirandello, García Lorca),
celui de Giraudoux subissait un certain
vieillissement. La virtuosité verbale qui avait
fait son succès l'avait aussi empêché de
franchir certaines limites. Tout occupé à faire
briller les mots et les idées à travers eux,
Giraudoux ne parvint jamais à animer une action
et à créer des personnages autonomes et denses.
Ceux-ci sont si transparents que c'est toujours
lui qu'on aperçoit à travers eux. De son vivant
même, on espérait chaque fois qu'il allait être
enfin plus que Giraudoux. On crut que c'était
fait en 1935 avec La guerre de Troie n'aura pas
lieu. Après la Folle de Chaillot, Giraudoux
étant mort, Pierre-Aimé Touchard écrivait :
« Non, il n'aura pas été le Racine de son
siècle. » Il faut prendre les limites de l'œuvre
de Giraudoux. Sensible et ironique, celle-ci
réalise, un peu à la manière de Musset, une
synthèse fragile et précieuse du classicisme
racinien et du romantisme allemand. Mais le
succès, devant le public populaire du théâtre de
Chaillot, de La guerre de Troie n'aura pas lieu,
puis de la Folle de Chaillot semble donner à ce
théâtre subtil une résonance nouvelle qui
dépasse la préciosité qu'on lui reconnaissait
jusqu'alors.
© Larousse / VUEF 2003