Écrivain français
(Paris 1869-Paris 1951).
Introduction
Changeante et monotone, souple et pourtant d'une
trame serrée, l'œuvre gidienne est difficile à
saisir. Elle épouse toutes les postures, se
coud, se découd, se retourne, de l'envers fait
l'endroit. Point d'enchaînement, mais des
ruptures et des reprises : au lecteur, semblable
à Thésée s'aventurant dans le labyrinthe, de
saisir le fil qui relie au passé, le fil caché
d'une fidélité intérieure.
En Gide, les tendances les plus contradictoires
s'affrontent : « Les extrêmes me touchent »,
avoue-t-il. Hédoniste et puritain, narcissique
et ouvert aux autres, artiste et critique,
sincère jusqu'à l'artifice, torturé et retors,
ce prince de l'ambigu se querelle sans cesse
avec lui-même, mais « ce sont querelles
d'amoureux » (Thibaudet). Ne parlons pas même
des contradictions extérieures qui l'amenèrent,
riche bourgeois, à prêcher le dénuement, ou,
non-conformiste en rupture de société, à
recevoir le prix Nobel et à se laisser embaumer
vivant...
Cette oscillation perpétuelle entre pôles
contraires imprime à toute son œuvre un
frémissement, non point crainte, mais
tremblement, qui fera de lui un éveilleur de
conscience, un « inquiéteur », dira-t-il ; un
« malfaiteur », diront ses adversaires.
Et pourtant, bien qu'il vive « les yeux fixés
sur ce qu'il entend ne pas être », Gide,
écartelé, a réussi à préserver son intégrité ;
il s'accomplit dans l'acte créateur et trouve sa
logique dans la discipline artistique :
complexité et originalité du fond, pureté et
« banalité » du langage. Excès et mesure. La
matière et la manière s'équilibrent, se
compensent. Il ne s'agit pas seulement d'une
satisfaction d'esthète ou d'un choix littéraire,
mais d'un accord juste de l'être et du style qui
donne à Gide cette unité, ou simplicité
intérieure, à laquelle aspirait son être divisé.
Le culte du « moi »
Gide est le personnage le plus vivant de Gide.
Il a vécu avec intensité une vie sans histoire,
du moins sans événement accidentel, sans choc
extérieur. Et les rumeurs de son sang vont
décider seules des remous de son œuvre. Vie et
œuvre sont indissociables, sondées par le
Journal, tout à la fois confession d'un moi
« réel » et de moi « possibles », d'actes vécus
et d'actes manqués ; nouveau culte du moi...
« À cet âge innocent où l'on voudrait que toute
âme ne soit que transparence, tendresse et
pureté, je ne revois en moi qu'ombre, laideur et
sournoiserie. » (Si le grain ne meurt.) Mal
fagoté, le regard en biais, renfermé, le petit
André travaille mal à l'École alsacienne et n'a
point d'amis.
La famille Gide présente pourtant toutes les
garanties d'un foyer heureux. Le père, Paul Gide
(1832-1880), Languedocien, professeur de droit,
apporte tendresse et gaieté. La mère, née
Juliette Rondeaux, d'une famille de riches
industriels rouennais et catholiques, est une
femme de devoir, dévouée et bonne, mais austère.
Les deux parents sont protestants. Ils possèdent
des biens sous le soleil, plusieurs propriétés-
Uzès dans le Midi, La Roque et Cuverville en
Normandie- et un bel appartement à Paris, rue de
Tournon. Dans ces racines contradictoires, Gide
a voulu voir l'origine de son déchirement : en
réalité, l'hérédité puritaine et normande pèse
lourd dans la balance.
Fils unique, André Gide grandit dans une
atmosphère ouatée, où la réflexion
intellectuelle alterne avec les lectures
bibliques. Mais très tôt la chair le tient :
« Je ne puis dire si quelqu'un m'enseigna ou
comment je découvris le plaisir, aussi loin que
ma mémoire remonte en arrière, il est là. » À
huit ans, il est renvoyé de l'École alsacienne
pour « mauvaises habitudes ». Le conflit est
noué : d'un côté le devoir, les principes, la
pureté ; de l'autre le plaisir clandestin
ressenti comme un péché.
Gide a onze ans, en 1880, lorsque meurt son
père. Le voilà presque entièrement livré à
l'« inquiète sollicitude » d'une mère « aux
vertus haïssables ». Il travaille avec des
précepteurs, puis il entre en 1881 au lycée de
Montpellier. Cette première confrontation entre
son monde intérieur et la société tourne mal :
il est « moqué, rossé, traqué ». On ne lui
pardonne pas de réciter élégamment des vers. Une
petite vérole le sauve heureusement de cet
enfer, et bientôt des crises nerveuses, plus
feintes que réelles- mais où finit la comédie et
où commence la névrose ?- éloignent
définitivement le péril. Gide reprendra plus
tard ses classes à Paris, à l'École alsacienne,
où il fera de brillantes études et où il se
liera avec Pierre Louis (Pierre Louÿs).
Entre-temps, dans le sombre univers, survient
l'« angélique intervention que je vais dire pour
me disputer au malin », celle de Madeleine
Rondeaux.
L'ange et la bête
Gide penchait pour la Normandie. Il n'y goûtait
pas seulement la joie des vacances et la beauté
des pommiers, il rencontrait ses cousines,
Jeanne, Valentine et Madeleine, filles de
l'oncle Henri Rondeaux. L'aînée, Madeleine,
douce et grave, exerçait sur lui une autorité
tranquille et une influence apaisante.
En 1882, André a treize ans, Madeleine, seize.
Un soir, il surprend la jeune fille à pleurer,
agenouillée au pied de son lit. Cette détresse
mystérieuse le bouleverse et il offre à Dieu de
consacrer sa vie à sa cousine pour la protéger
« contre la peur, contre le mal, contre la
vie ». Leur amour grandit, sans que s'y mêle le
moindre désir équivoque. Gide voudrait se
marier, mais sa mère s'y oppose, et Madeleine
n'y songe point. Qu'importe ? pour André,
l'amour, ce sont d'éternelles fiançailles (de
cet amour, naîtra la Porte étroite).
Voici donc Gide à l'entrée de la vie. Modelé par
les femmes, qui incarnent pour lui le devoir, il
aime un ange : Madeleine, projection de sa mère,
« réactive toutes les interdictions jetées par
l'éducation maternelle sur les œuvres de chair »
(J. Delay). Déjà aussi la création artistique
apparaît au jeune homme comme une compensation à
la limitation du réel, comme un exutoire à cette
lutte sourde que se livrent en lui la foi et le
plaisir.
Car, pour convaincre Madeleine, Gide, réfugié
sur les bords du lac d'Annecy, écrit en 1890 les
Cahiers d'André Walter. Confession à peine
déguisée : André Walter, héros chaste et pur,
aime sa cousine Emmanuelle, mais résiste
victorieusement aux assauts de la chair, non
sans d'ailleurs trouver une certaine volupté à
cette tension intérieure. Bientôt, le
renoncement devient total : « Puisqu'il faut que
je la perde, que je te retrouve au moins, Mon
Dieu, et que tu me bénisses d'avoir suivi la
route étroite. »
Comme le Jérôme de la Porte étroite, André « ne
rêve d'autres victoires que celles qu'on obtient
sur soi-même ». D'ailleurs, il aime moins sa
cousine qu'un autre lui-même, l'âme sœur, la
projection d'un moi pur et libéré : « L'amour
d'André Walter rappelle l'amour de Narcisse pour
un reflet idéal de son âme » (J. Delay).
L'ouvrage, de composition dispersée et
compliquée, édité à compte d'auteur, n'a aucun
succès. Il donne pourtant les premières clés du
monde gidien et ouvre au jeune homme les portes
du jardin symboliste, où Huysmans, Maeterlinck,
Mallarmé l'accueillent comme un des leurs. Ses
prochaines œuvres, le Traité de Narcisse (1891),
les Poésies d'André Walter (1892), le Voyage d'Urien
(1893), seront des fruits de ce même jardin.
Désormais, on va voir souvent dans les salons
parisiens le jeune huguenot timide et maniéré,
enveloppé dans sa grande pèlerine, le regard
perdu dans un ciel intérieur, les lèvres droites
et sensuelles, qui semble plus enclin à réciter
des versets bibliques qu'à susurrer de fades
compliments. Ses amis essayent de le
« dégourdir » ! Gide écrira un peu plus tard
avec Paludes (1895) une satire des milieux
littéraires.
Les Nourritures terrestres
Et, soudain, la cuirasse de vertu craque. Les
règles cèdent. Gide se révolte. Il quitte, il
fuit Paris et sa mère ; le 18 octobre 1893, il
s'embarque avec le peintre Paul Albert Laurens
pour l'Afrique du Nord, où, durant deux années,
il va apprendre à dépouiller le vieil homme.
Pourtant, en Algérie, Gide tombe malade et se
croit atteint de tuberculose, au bord de la
tombe ; mais la résurrection n'en est que plus
éclatante : « Vivre, je veux vivre ! »
(L'Immoraliste.) Aucune morale, aucune censure
ne vient voiler la ténébreuse beauté des jeunes
Arabes. Dans cette jubilation du cœur et du
corps, Gide commence les Nourritures terrestres,
hymne à la joie, communion avec la nature dans
le panthéisme. Au cours d'un second voyage
(1894), il rencontre Oscar Wilde, qui l'entraîne
vers de nouveaux dérèglements.
De retour à Paris, une de ses dernières attaches
avec l'austérité se rompt : Mme Gide meurt
subitement le 31 mai 1895. Mais aussitôt, comme
s'il n'y avait de liberté qu'au regard d'une
contrainte, Gide épouse le 8 octobre, dans le
petit temple d'Étretat, Madeleine Rondeaux.
Alors commence une vie de tensions entre
exigences contraires. Gide retourne avec sa
femme en Algérie, mais les plaisirs anciens ont
un goût de cendre et les devoirs nouveaux une
saveur amère. Le mariage n'est pas consommé. La
crise, jusqu'ici contenue, éclate, libérant,
comme un dur noyau, l'interrogation morale au
cœur de l'œuvre : « Tu veux servir à quelque
chose, il importe de savoir à quoi. » Chaque
livre fournira une réponse provisoire, exorcisme
momentané d'une tentation, et proposera « une
des mille postures devant la vie ». À coup de
versets et de chants brûlants, où l'on retrouve
encore des résonances symbolistes, le nouvel
évangile des Nourritures terrestres (1897) dont
Ménalque est le prophète, enseigne, avec une
triomphante insolence, la ferveur, la joie
charnelle, la foi dans les matins et les
départs, le déracinement- « Famille, je vous
hais ! »-, mais aussi la faim et le dénuement.
Pour l'être disponible, point d'entraves, pas
même celle d'un disciple : « Nathanaël, à
présent jette mon livre, émancipe-toi » ; car il
appartient à chacun de construire une morale
personnelle.
Vers l'Immoraliste
Les Nourritures terrestres est, Gide l'avoue
plus tard, un « livre de convalescent », après
une violente crise. Déjà, l'accès de ferveur
passé, l'écrivain retombe abattu. Rechutes et
guérisons vont se succéder sans répit. Saül,
écrit un an plus tard (1898), sert d'antidote
aux Nourritures : les mêmes désirs conduisent le
héros à sa mort. Un an plus tard encore,
Prométhée mal enchaîné va venger Saül, tout en
réhabilitant André Walter.
Dans cette sottie, écrite avec une verve
brillante, Gide rend hommage à l'idéalisme et
exalte toutes les formes de l'individualisme.
Prométhée, si mal enchaîné qu'on le retrouve sur
les Boulevards, se promène avec son aigle et
explique lors d'une conférence que tout être vit
avec un aigle, conscience, vertu ou vice, devoir
ou passion, et qu'il faut nourrir cet aigle avec
amour. Damoclès s'est sacrifié pour lui et en
est mort. L'aigle de Prométhée, né de son souci
des hommes et de sa foi dans le progrès,
grossit, embellit aux dépens de son maître, au
point que celui-ci finit par le tuer et le
manger. Conclusion esthétique : Prométhée garde
quelques plumes et « c'est avec l'une d'elles
que j'écris ce petit livre ! ». Conclusion
morale : nous pouvons manger notre aigle en
toute tranquillité, à condition d'avoir su
l'engraisser !
Lentement, Gide s'achemine vers l'Immoraliste
(1902). Jusqu'ici, il a exprimé ses
préoccupations de manière symboliste,
allégorique ou satirique. Il les affronte à
présent à découvert, avec un roman : Michel,
l'immoraliste, qui ressemble à Gide comme un
frère jumeau, découvre dans une oasis algérienne
un goût furieux de la vie et la nécessité d'une
liberté absolue. Mais Gide se défend d'être
Michel : « Sans mon immoraliste, je risquais de
le devenir ! » En réalité, comme la tunique de
Nessus, le fond puritain lui colle encore à la
peau. Ce fond ressort sept ans plus tard dans la
Porte étroite (1909). Les deux livres
représentent les deux versants d'une même
tentation, « l'excès de l'un trouvant dans
l'excès de l'autre une permission secrète » : le
Michel qui étreint la vie à pleins bras et l'Alissa
qui diffère de vivre au nom d'un idéal paient
chacun le prix de leur fausse victoire : mort
spirituelle pour le premier, mort physique pour
la seconde.
L'adieu au passé
Les derniers récits, Isabelle (1911), les Caves
du Vatican (1914), donnent désormais à
l'écrivain une notoriété indiscutée. Les
critiques saluent la perfection de sa prose, la
maîtrise de la composition. Un groupe d'amis
fervents l'entoure, Gaston Gallimard, Jean
Schlumberger, Henri Ghéon ; dès 1908, ils ont
ensemble fondé une revue, la N. R. F., et une
maison d'édition qui vont devenir les « centres
spirituels de la France du XXe s. ». Lorsque
éclate la guerre, Gide décide de s'imposer
silence, réservant ses aveux à son Journal. Mais
il est le maître incontesté d'une époque.
La jeune génération, cette génération disponible
avant la génération engagée, a découvert
Nietzsche et Freud, elle a lu avec ferveur les
Nourritures terrestres et reconnu en Lafcadio,
le héros des Caves du Vatican, ses aspirations à
la liberté, ses défis à la société, une
désinvolture railleuse dont le fameux acte
gratuit devient le symbole. Sous l'apparence
d'un réalisme objectif, Gide creuse, avec une
ironie aussi tranchante que le couteau de
Lafcadio, de profondes entailles dans les
valeurs bourgeoises.
Lafcadio triomphe-t-il ? Non pas. Et Gide pas
davantage. La cicatrice originelle se ferme mal,
et la blessure saigne toujours. Ses amis se
disputent son âme : Claudel tente de ramener
l'enfant prodigue vers le Père. Ghéon, en se
convertissant, donne l'exemple. Copeau, Du Bos,
Rivière ne lui laissent pas de répit. Gide, qui
a passé une partie de la guerre à s'occuper d'un
foyer franco-belge d'aide aux réfugiés, relit et
annote les Évangiles : de cette crise mystique
naître Numquid et tu (1922).
L'ange semble gagner !
Et soudain, en juin 1916, Gide se cabre. La date
correspond à une crise importante de ses
relations conjugales. Sa femme, blessée par son
comportement, a déchiré les lettres de leur
jeunesse, brisant « le meilleur de lui-même ».
Consterné par ce geste, il opte désormais pour
l'audace et arrache le masque qui le défigure.
Corydon, paru en 1911, se voulait déjà une
justification de l'homosexualité. Avec Si le
grain ne meurt (1920), Gide entreprend une
confession impudente et honnête, destinée à la
postérité. Libéré de la loi commune, allégé au
point que ses œuvres pèsent moins lourd, comme
le dira Mauriac, l'écrivain entame une nouvelle
jeunesse. La Symphonie pastorale (1919) paye un
dernier tribut au passé. Béraud, Massis, Gabriel
Marcel et Du Bos entreprennent alors la
« croisade des longues figures » contre le
corrupteur démoniaque.
Insaisissable Protée
Le cap de l'inquiétude franchi, les vagues du
scandale se brisent contre l'indifférence
sereine ou amusée du coupable ! Gide s'est
toujours méfié de la bonne littérature et des
bons sentiments. À présent, tout à la découverte
de sa nouvelle personnalité, il consacre ses
soins à la première de ses œuvres qu'il accepte
de nommer roman, les Faux-Monnayeurs (1926).
« Carrefour, rendez-vous de problèmes », roman
d'un roman en train de s'écrire, ce livre
constitue par sa technique une innovation
capitale. Débarrassé des précisions de style
balzacien, il superpose deux récits. Le premier,
vie brute des personnages, servant de matière à
réflexion critique au second : l'écrivain
Édouard « pense » et juge une action développée
par des personnages confondus à ceux de Gide. Il
s'agit moins d'ailleurs pour Gide,
« insaisissable Protée », de découper une
tranche de vie réelle que de suggérer une
infinité de directions possibles et
d'expérimenter, comme en laboratoire, des moi
successifs et contradictoires...
Les faux-monnayeurs représentent non seulement
les jeunes collégiens dévoyés qui écoulent de
fausses pièces, mais tous les faussaires de
l'âme, les escrocs de la morale. Gide lui-même
ne ressemble-t-il pas à l'un d'eux ? Lui-même,
comme Édouard, comme le pasteur de la Symphonie
pastorale, comme plus tard Évelyne, l'héroïne de
l'École des femmes (1929), comme Robert (1930),
se donne toujours de bonnes raisons de suivre sa
pente...
À cette incertitude, Protée invente une nouvelle
réponse, rompant encore une fois avec le présent
et le passé : cet éveilleur de liberté
s'interroge sur les conditions de la liberté et
s'achemine vers la réforme sociale. « Voyageur
sans bagage », il s'embarque pour le Congo, où
il découvre la misère coloniale et d'où il
rapporte deux lucides témoignages. Son adhésion
au communisme s'insère dans la même « tentation
altruiste », sans lui faire renier pour autant
son attachement à l'individualisme ; le royaume
des cieux doit s'établir dans ce monde, et
l'individualisme bien compris sert la
collectivité.
Invité officiellement par les Soviets, Gide se
rend à Moscou en 1936. Mais, très vite rebuté
par le communisme et le dogmatisme marxiste, il
doit reconnaître sa déception : le Retour de
l'U.R.S.S. condamne non la révolution, mais la
trahison de la révolution.
La sagesse de Thésée
Signe des temps, les jeunes commencent à
déserter André Gide pour se rapprocher des
écrivains engagés. Soit lassitude, soit
pessimisme devant les menaces qui pèsent sur la
civilisation, Gide n'écrit entre Œdipe (1931) et
Thésée (1946) que des œuvres mineures. Avant la
Seconde Guerre mondiale, pourtant, il livre
encore au public, avec son Journal, cinquante
ans de tourments de conscience. Puis, exilé en
Tunisie, il s'impose de nouveau le silence.
À soixante-dix-sept ans, parvenu à l'âge des
« récapitulations », mais nullement vieilli,
André Gide laisse, avec Thésée, son dernier
message, message de foi dans le progrès. Et les
Feuillets d'automne (1949), son testament
spirituel, consacrent la victoire finale de
Ménalque sur le Christ : « J'aurai déjà beaucoup
fait si j'enlève Dieu de l'autel et mets l'homme
à sa place » ; « [...] provisoirement, je
penserai que la vertu c'est ce que l'homme peut
obtenir de soi de meilleur. »
... Et sicut eritis dei. Et vous serez comme des
dieux. À son tour, Gide entre dans le panthéon
des gloires mondiales en recevant le prix Nobel
en 1947. Il arrache le dernier voile sur sa vie
en publiant Et nunc manet in te, courageux et
pathétique témoignage par lequel il avoue au
prix de quel calvaire pour son épouse, et de
quel remords pour lui, il acheta sa liberté. En
février 1951, une congestion pulmonaire
l'emporte.
Esprit sans pente ?
De son éducation puritaine, Gide a hérité le
goût de l'examen de conscience. Quelles qu'en
soient les facettes, psychologiques ou
esthétiques, toute son œuvre est un « vaste
débat moral », un combat pour libérer sa
conscience. Car il appartient à chacun de
« suivre sa pente, pourvu que ce soit en
montant ».
Cet effort suppose lucidité et sincérité. Il
réclame, comme un exercice d'hygiène mentale, un
perpétuel dialogue de l'homme avec lui-même. Il
exige enfin qu'on démasque l'hypocrisie, qu'on
fasse craquer les carapaces des conventions ;
qu'on crochète les serrures de l'inconscient. Au
bout du chemin se trouve la libre affirmation de
la personnalité sur le ton de la ferveur ou de
l'ironie, qui n'est que « ferveur retournée »
(J. Hytier). Sur le mode de l'expérimentation
directe ou de la critique, Gide préconise la
disponibilité et le déracinement, d'où l'éloge
de la bâtardise, liberté à l'égard de la
famille, d'où aussi l'acte gratuit, liberté à
l'égard des motivations de la conscience. Mais
alors Gide, réclamant la disponibilité, refuse
du même coup d'engagement : l'action et le choix
limitent la liberté, parce qu'ils amputent
l'homme de ses virtualités... Lafcadio, l'être
libre par excellence, est condamné à l'« évasion
perpétuelle » ... Et Gide, logique avec
lui-même, doit maintenir en lui les exigences
contraires et entretenir un conflit jamais
tranché.
« Esprit sans pente », déclare Claudel ! L'art,
en réalité, conciliant le oui et le non,
fusionne les moi divers. L'œuvre n'est pas
l'expression d'un système clos, mais formation,
expérimentation, invention de soi-même. Elle
agit sur la personnalité et la transforme dans
un rapport réciproque.
La limpidité de la prose, le goût pour les mots
rares ou l'emploi rare des mots, la
désarticulation syntaxique, les inversions
insolites, l'art de la suggestion, la mesure
combattent sans cesse l'abandon à soi. Et jamais
l'évolution d'un style, de la préciosité
symboliste à la banalité classique, n'aura
autant représenté l'évolution de l'homme qui peu
à peu ordonne son œuvre.
Peut-être même cet équilibre ôte-t-il à Gide une
certaine dimension tragique : la réserve, la
prudence, la sagesse compensent toujours
l'excès, le risque, le dérèglement. Gide comme
Thésée sort victorieux du labyrinthe. Mais,
tenant le fil, s'y est-il jamais perdu ?
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© Larousse / VUEF 2003