Romancier français
(Rouen 1821-Croisset, près de Rouen, 1880).
Introduction
Gustave Flaubert naît à Rouen, le 12 décembre
1821, à l'hôtel-Dieu. Son père en est le
chirurgien en chef et dirige aussi l'école de
médecine de la ville. Un frère, Achille, de
treize ans plus âgé, et une sœur, Caroline, plus
jeune de trois ans, composent cette famille unie
et heureuse. Les Flaubert sont prospères, grâce
à l'activité du père, l'un des grands médecins
de son temps. Gustave a tracé son portrait dans
Madame Bovary, sous les traits du docteur
Larivière. Ils sont dans l'opposition au
régime : libéraux, anticléricaux, ils
représentent dans le milieu bourgeois rouennais
une indépendance d'esprit et une ouverture de
cœur assez rares. Mme Flaubert est normande, de
Pont-l'Evêque, où Flaubert situera Un cœur
simple ; le docteur est champenois, de
Nogent-sur-Seine, qui sera la patrie de Frédéric
Moreau, le héros de l'Éducation sentimentale.
Jusqu'à son premier grand voyage, dans les
Pyrénées et en Corse (1840), Flaubert n'aura
comme horizon que la Normandie et la Champagne,
avec quelques séjours à Paris.
« J'avais d'abord voulu faire un roman intime,
où le scepticisme serait poussé jusqu'aux
dernières bornes du désespoir... » (Mémoires
d'un fou.)
En 1831-1832, Flaubert entre au collège royal de
Rouen dans la classe de huitième, comme
pensionnaire. Les années de collège seront
atroces pour ce jeune garçon habitué à vivre
dans une famille particulièrement affectueuse et
où les échanges d'idées étaient remarquablement
libres. Il a raconté ses souffrances de
collégien dans ses Mémoires d'un fou, sa révolte
contre la vie réglée de l'internat,
l'enseignement traditionnel et morne, sauf celui
du cher Gourgaud, professeur de cinquième, pour
qui Flaubert écrira ses premières narrations, et
d'Adolphe Chéruel, qui lui donnera le goût de
l'histoire. Aussi, loin des lectures classiques
qu'on lui impose, il se plonge dans la
littérature romantique de son temps : Victor
Hugo et Alexandre Dumas, Balzac et Edgar Quinet,
George Sand et J.-J. Rousseau, pour découvrir
vers la fin de ses années d'études Rabelais,
Montaigne, deux auteurs qui resteront parmi ses
favoris, et le marquis de Sade, dont l'influence
est considérable sur sa pensée et sur son œuvre.
Au dortoir, il couchait avec un poignard sous
son oreiller, il rêvait de liberté, de justice,
de gloire et surtout d'amour. La révolte du
jeune Flaubert se manifeste à l'automne 1839 par
une campagne vigoureuse contre le censeur du
collège : Flaubert est renvoyé dans ses foyers,
ainsi que ses meilleurs amis. Il prépare seul
son baccalauréat, qu'il obtiendra en août 1840.
Durant ses années de collège, Flaubert écrit
énormément : des contes et un drame historiques
(Loÿs XI, 1838), des contes philosophiques,
comme Passion et vertu (1837), où l'héroïne tue
par amour son mari et ses enfants et finit par
s'empoisonner ; des contes fantastiques comme
Rêve d'enfer (1837) ; une « physiologie »
intitulée Une leçon d'histoire naturelle : genre
commis, qui annonce déjà, toutes proportions
gardées, Bouvard et Pécuchet ; un « vieux
mystère », Smarh (1839), où est en germe la
Tentation de saint Antoine. Cette production
culmine avec une grande œuvre autobiographique :
les Mémoires d'un fou (1838).
« Ce fut comme une apparition... » (l'Éducation
sentimentale.)
Les Flaubert passaient souvent le mois d'août à
Trouville, où le docteur possédait des terres.
En août 1836, ils firent la connaissance du
ménage Schlésinger. Maurice publiait à Paris une
importante revue musicale, et Élisa, une femme
de trente ans qui vivait avec lui avant de
devenir son épouse, fut l'objet du premier grand
amour de Flaubert, et peut-être du seul. Les
Mémoires d'un fou décrivent longuement la
première rencontre avec Élisa, qu'immortalisera,
dans un autre décor, celui de la
Ville-de-Montereau, l'Éducation sentimentale.
Flaubert retrouvera plus tard, à Paris, vers
1842, ses amis Schlésinger. Amant, ou non, d'Élisa,
il s'éloignera d'elle, mais restera toujours
fidèle à leur souvenir : « J'ai, dans ma
jeunesse, démesurément aimé. Chacun de nous a
dans le cœur une chambre royale ; je l'ai murée,
mais elle n'est pas détruite. » (Lettre à Amélie
Bosquet, novembre ou décembre 1859.)
Être la matière
Après son succès au baccalauréat, les parents de
Flaubert lui offrent un voyage dans le midi de
la France et en Corse, avec le professeur Jules
Cloquet, l'un des plus brillants élèves du
docteur Flaubert. Ce premier voyage apporte à
Flaubert des expériences très importantes :
d'abord sa première « extase panthéiste ». Un
jour de soleil, à midi, le long de la plage
d'Aléria, en Corse, il a le sentiment de se
fondre dans la nature : « On se pénètre de
rayons, d'air pur, de pensées suaves et
intraduisibles ; tout en vous palpite de joie et
bat des ailes avec les éléments, on s'y attache,
on respire avec eux, l'essence de la nature
animée semble passée en vous en un hymen
exquis... » (Notes de voyages.) D'autres
expériences semblables se produiront en 1842, à
Trouville, en 1847, à Belle-Ile-en-Mer, et
fonderont la conception de la place de l'homme
dans l'univers que Flaubert exposera dans ses
romans, et le plus nettement dans la conclusion
de la Tentation de saint Antoine (1874). La
« tentation » panthéiste, si forte chez tous les
grands romantiques, a orienté toute l'œuvre de
Flaubert.
La seconde expérience n'est guère moins
importante. À son retour de Corse, à Marseille,
Flaubert est descendu à l'hôtel Richelieu, tenu
par les dames Foucaud de Langlade. La plus
jeune, Eulalie, a une trentaine d'années et
paraît avoir beaucoup ressemblé physiquement à
la chère Élisa Schlésinger. Elle vient, le soir,
retrouver le jeune voyageur dans sa chambre et
lui révèle les « délices » de la volupté.
Eulalie et Gustave échangeront quelques lettres-
celles de Gustave sont perdues-, puis ce sera
l'oubli. Mais chaque fois que Flaubert passera
par Marseille, il ira faire un pèlerinage à ce
qui fut l'hôtel Richelieu.
« J'ai eu deux existences bien distinctes... Ma
vie active, passionnée, émue, pleine de
soubresauts opposés et de sensations multiples,
a fini à vingt-deux ans. À cette époque, j'ai
fait de grands progrès tout d'un coup ; et autre
chose est venu. » (À Louise Colet, 27 août
1846.)
De retour à Rouen, Flaubert a dû commencer,
contre son gré, des études de droit à Paris,
comme ses amis Le Poittevin, Chevalier et Hamard.
De 1841 à 1843, il passe une bonne partie de
l'année à Paris, apprenant par cœur le Code
civil et les Institutes, tantôt reçu, tantôt
refusé à ses examens, mais toujours détestant
« la jolie science » du droit. Quelques joies
illuminent ces années sombres : les dîners du
mercredi chez les Schlésinger- qui auront lieu
le jeudi dans l'Éducation sentimentale-, les
visites aux Collier, une famille anglaise
rencontrée à Trouville en 1842 et qui résidera à
Paris jusqu'en 1846. Flaubert a beaucoup aimé
les deux filles aînées, Gertrude et Harriet, et
semble avoir un instant songé à épouser la
seconde, au moment même où il retrouvait Élisa.
La vie amoureuse de Flaubert, à cette époque,
est aussi compliquée que le sera celle de
Frédéric Moreau, le héros de l'Éducation
sentimentale. D'autres plaisirs moins
recommandables aussi : les soirées passées chez
les filles, qui contribueront à ruiner la santé
de Flaubert, comme celle de son ami Le Poittevin,
mort en 1848, à trente-deux ans. Les lettres que
Flaubert envoie à sa famille, à sa sœur surtout,
sont profondément pathétiques. Il n'écrit plus.
Sa dernière œuvre de jeunesse, Novembre
(1840-1842), exprime l'angoisse du jeune homme
devant le destin qui l'attend : non plus la
révolte des Mémoires d'un fou, mais la
mélancolie d'une existence irrémédiablement
manquée. Le dénouement de Novembre est
symbolique : le héros, qui ressemble à Flaubert
comme un frère, mourut, « mais lentement, petit
à petit, par la seule force de la pensée, sans
qu'aucun organe fût atteint, comme on meurt de
tristesse ».
Flaubert ne mourra pas, mais presque. Venu
passer en famille les vacances de Noël 1843, il
est pris d'une crise nerveuse dans le cabriolet
qui l'emmène avec son frère à Trouville. Il
repart pourtant pour Paris, mais une nouvelle
crise le terrasse, et il met fin aux études de
droit et à toute carrière. Les médecins
d'aujourd'hui s'accordent à peu près tous pour
diagnostiquer l'épilepsie ; telle semble avoir
été aussi l'opinion du docteur Flaubert.
Jusqu'en 1849, Flaubert subira plusieurs crises
par an ; elles s'espaceront ensuite pour se
reproduire plus fréquemment après 1875, et il
n'est pas douteux que Flaubert mourra « du haut
mal ». Le grand et beau jeune homme aux longs
cheveux tant admiré des femmes, est devenu un
invalide, et, pendant cinq ans, il va vivre en
ermite dans la maison que son père vient
d'acheter à Croisset, sur la Seine, un peu en
aval de Rouen. À cette grave maladie vient
s'ajouter, en 1846, la perte de deux êtres qu'il
aimait entre tous : son père en janvier, sa sœur
en mars, d'une fièvre puerpérale. Achille marié,
vivant à l'hôtel-Dieu où il a succédé à son
père, la famille Flaubert est maintenant réduite
à la mère, à Gustave et à la petite fille qui
vient de naître, prénommée Caroline comme sa
mère, et qui, sous le nom de Commarville, puis
de Franklin-Grout, publiera, après la mort de
son oncle, ses œuvres inédites et sa
correspondance. Une page est tournée,
définitivement, dans la vie de Gustave
Flaubert : « Celui qui vit maintenant et qui est
moi ne fait que contempler l'autre qui est
mort. » (À Louise Colet, 27 août 1846.) Le jeune
romantique, qui avait cru à la liberté, à la
justice, à l'amour, fait place au poète de la
destinée tragique de l'homme, d'abord vécue par
Flaubert, puis représentée par lui dans son
œuvre.
« Il tâchait d'avoir, pour la nature, une
intelligence aimante, faculté nouvelle, avec
laquelle il voulait jouir du monde entier comme
d'une harmonie complète. » (Première Éducation
sentimentale.)
Flaubert a raconté cette évolution si
fondamentale de sa conception du monde et de
l'art dans son premier grand roman, publié après
sa mort, en 1910 : l'Éducation sentimentale,
écrite de février 1843 à janvier 1845. Il y
relate les aventures de deux héros, Henry et
Jules : le premier devient l'amant de sa
maîtresse de pension, part avec elle pour
l'Amérique, cesse de l'aimer et devient un
« bourgeois » ; le second, au contraire, après
une passion malheureuse pour une actrice,
découvre l'essence tragique de la destinée
humaine et devient un grand artiste. Flaubert a
longuement développé les idées de Jules sur la
vie et sur l'art dans les deux derniers
chapitres du roman. L'univers, dont l'homme
n'est qu'une infime partie, obéit à des lois
rigoureuses ; le rôle de l'artiste est de
découvrir ces lois et de représenter le monde
comme il est, non comme les romantiques- et
Flaubert lui-même, d'abord- avaient rêvé qu'il
était. Non plus vivre, mais représenter la vie,
tel sera désormais le but de Flaubert.
« Je voudrais enfin qu'hermaphrodite nouveau, tu
me donnasses avec ton corps toutes les joies de
la chair, et avec ton esprit, toutes celles de
l'âme. » (À Louise Colet, 28 septembre 1846.)
Flaubert va connaître, quelques mois après la
mort de son père et de sa sœur, la tentation la
plus grave de sa « nouvelle existence ». Il
devient l'amant, à la fin de juillet 1846, de la
célèbre poétesse Louise Colet (1810-1876). Elle
était alors, dans toute sa beauté, une
Provençale blonde, comme la Laure de Pétrarque,
avec des bras admirables et un tempérament de
feu. Comme le montrent les lettres si belles
qu'il lui envoie, Flaubert est partagé entre le
grand amour qui s'offre à lui et ses nouvelles
idées sur la vie et sur l'art. Louise était une
romantique et une libérale convaincue ; en vers
comme en prose, elle exaltait les valeurs
idéales- liberté, justice, amour- et a tout fait
pour convertir son amant, ou plutôt pour le
faire revenir aux convictions de sa jeunesse. Le
drame s'est joué en quelques mois. Dès le début
de l'année 1848, après une scène dramatique dans
le hall d'un hôtel parisien, Louise Colet et
Gustave Flaubert constatent leurs divergences
fondamentales et s'éloignent l'un de l'autre.
Pendant le voyage de Flaubert en Orient
(1849-1851), après d'autres liaisons
malheureuses, Louise comprendra que Gustave
l'avait aimée, à sa manière, comme il pouvait
aimer, et leurs amours recommenceront, après un
voyage de Louise à Croisset. Ce sera l'admirable
correspondance sur la genèse de Madame Bovary,
jusqu'à la deuxième rupture, en 1855, celle-là
définitive. Louise Colet a beaucoup donné à
Flaubert, ils se sont fait mutuellement beaucoup
souffrir, comme George Sand et Alfred de Musset
avant eux. Louise écrira deux romans sur
Gustave, Une histoire de soldat (1856) et Lui
(1860), et il n'est pas difficile de retrouver
des traits de Louise Colet dans le personnage
d'Emma Bovary.
« À la place de saint Antoine, c'est moi qui y
suis... » (À Louise Colet, 6 juillet 1852.)
Après les premiers différends avec Louise Colet,
Flaubert et son ami Maxime Du Camp rodent leurs
bâtons et leurs souliers ferrés sur les routes
de Bretagne, durant l'été de 1847, avant le
grand départ pour l'Orient. Ce voyage marque une
étape importante dans la carrière de Flaubert.
D'abord pour une profonde expérience panthéiste,
à Belle-Ile-en-Mer : « À force de nous en
pénétrer, d'y entrer, nous devenions nature
aussi, nous sentions qu'elle gagnait sur nous et
nous en avions une joie démesurée ; nous aurions
voulu nous y perdre, être pris par elle ou
l'emporter en nous. » Étape importante aussi
parce que Flaubert, en écrivant les chapitres
impairs de Par les champs et par les grèves- Du
Camp était chargé des chapitres pairs-, s'est
pour la première fois de sa vie heurté au
problème de l'écriture. Auparavant, son œuvre
était toute d'inspiration, les mots couraient
sous sa plume ; la Bretagne, au contraire, lui a
coûté des mois de travail : « C'est la première
chose que j'aie écrite péniblement (je ne sais
où cette difficulté de trouver le mot
s'arrêtera ; je ne suis pas un inspiré, tant
s'en faut). » (À Louise Colet, 3 avril 1852.)
Avec Par les champs et par les grèves commence
la « grande étude du style » de Flaubert,
envisagée par Jules, le héros de la première
Éducation sentimentale, et qui distingue
Flaubert à la fois d'écrivains romantiques comme
Lamartine et Musset et de romanciers réalistes
comme Champfleury ou Duranty.
La Bretagne terminée, Flaubert se met enfin à
écrire la grande œuvre qu'il méditait depuis
plusieurs années : la Tentation de saint
Antoine. Il avait d'abord songé à composer un
« conte oriental », intitulé les Sept Fils du
derviche, où il aurait raconté la vie de sept
frères cherchant le bonheur dans les sept voies
possibles, à ses yeux : l'idée, l'amour,
l'ambition, la volupté, la ruse, le bon sens et
la folie. Ce conte philosophique à la manière de
Voltaire, et qui aurait pu avoir pour sous-titre
Du bonheur, se terminait par l'échec des sept
frères : « As-tu trouvé ?- Non. » Flaubert
s'était documenté du mieux qu'il avait pu,
lisant pêle-mêle le Voyage en Perse de Chardin,
Shakuntala de Kalidasa, l'Introduction à l'étude
du bouddhisme hindou d'Eugène Burnouf,
l'Historia orientalis de Hottinger, etc. Ces
lectures lui avaient prouvé son ignorance et la
nécessité de situer de façon plus précise dans
le temps et l'espace le cadre de son roman. Les
religions qu'il connaissait le mieux étaient la
mythologie païenne et le christianisme ; il
s'était même senti des velléités de conversion
en 1840, ainsi que le montrent les Souvenirs,
notes et pensées intimes, expérience qui se
retrouvera dans Madame Bovary, par exemple.
C'est pourquoi il s'était décidé pour la figure
de saint Antoine, située à la charnière du monde
antique et du monde chrétien. Après de nouvelles
recherches, il se met à l'œuvre en mai 1848 et
lit à ses deux meilleurs amis Louis Bouilhet et
Maxime Du Camp, en septembre 1849, le long
manuscrit de la première version de la Tentation
de saint Antoine. Leur jugement fut défavorable,
et ce n'est que bien plus tard, en 1874, que
Flaubert publiera cette œuvre après l'avoir
considérablement remaniée.
La première Tentation commence par un long
monologue de saint Antoine, en proie à des
doutes religieux. Apparaissent successivement
les sept Péchés capitaux, la Logique, les
Hérésies chrétiennes, Simon le Mage et Hélène,
Apollonius de Thyane, les Vertus théologales, le
diable, les monstres, la reine de Saba, le
sphinx et la Chimère, la Mort, la Luxure, les
dieux..., et le « mystère » se termine sur le
rire du diable, qui s'éloigne. Flaubert avait
tenté, dans cette œuvre que la postérité a
réhabilitée, une immense fresque des religions,
exprimant sous leurs formes diverses la même
soif d'absolu. « Bible de l'humanité » ne
débouchant pas, comme celle de Michelet (1864),
sur l'avenir, sur les religions de la lumière,
mais réduisant au rêve et à l'hallucination
toutes les constructions religieuses de l'homme.
La hantise la plus profonde peut-être de
Flaubert s'y fait jour dans cette phrase du
diable à saint Antoine : « Si tout cela n'était
que dérision enfin, qu'il n'y eût que néant. »
Véritable testament de Flaubert que la première
Tentation de saint Antoine, exposition
passionnée du plus grand des sentiments humains,
la religion, avec sa conclusion désespérée sur
le rire du diable. Saint Antoine n'est que le
premier de ces personnages flaubertiens qui
découvrent peu à peu le néant de la vie.
« L'Orient ne sera bientôt plus que dans le
soleil. » (À Louis Bouilhet, 19 décembre 1850.)
En octobre 1849, Maxime Du Camp et Gustave
Flaubert entreprennent une longue randonnée en
Orient qui les mènera en Égypte- y compris la
Haute-Égypte-, au Liban, en Palestine, en Syrie,
à Constantinople, en Grèce et en Italie. Ils
seront de retour en France au début de l'été
1851. Flaubert et son ami suivaient ainsi les
pas de bien des écrivains romantiques,
Chateaubriand, Byron, Lamartine, Nerval... Ce
voyage est une étape importante de la vie et de
l'œuvre de Flaubert. Il retrouve le soleil du
Midi, qu'il a toujours tant aimé, « cette
vieille Méditerranée », la mer chérie entre
toutes ; la nature orientale ne le surprend
pas : « Peu d'étonnement de la nature, comme
paysage et comme ciel. » En revanche, il n'avait
jamais imaginé les civilisations orientales :
« Étonnement énorme des villes et des hommes. »
(À Louis Bouilhet, 1er décembre 1849.) Cette
« trouvaille » de la vie orientale aura des
conséquences majeures pour l'œuvre future de
Flaubert, car il partage avec nombre de ses
contemporains la conviction que l'Orient est
immuable : « Le vieil Orient, lequel est
toujours jeune, parce que là rien ne change. La
Bible est ici une peinture de mœurs
contemporaines. » (Au docteur Cloquet,
15 janvier 1850.) C'est la révélation des mœurs
orientales qui poussera Flaubert à écrire
Salammbô et Hérodias ; et, s'il choisit de
situer ses œuvres dans l'Antiquité orientale
plutôt que dans l'Orient actuel, c'est qu'à ses
yeux, si l'Orient n'a pas changé depuis des
millénaires, il est en train de disparaître, de
« s'européaniser » : à Constantinople, Flaubert
assiste à une représentation de Lucie de
Lammermoor ! Les romans orientaux de Flaubert
sont un effort pour « perpétuer » l'Orient en
décadence : il a même songé à écrire un roman
sur ce thème, Harel-Bey.
Après Constantinople, Flaubert et Du Camp
visitent la Grèce, chantée par Chateaubriand et
qui avait tant déçu Lamartine, et si peu
intéressé Nerval, pourtant « l'un des fils de la
Grèce ». Quinze ans avant Renan, Flaubert a
reconnu le « miracle grec ». En Italie aussi, à
Naples, à Paestum, ce seront les monuments de la
Grèce antique qui provoqueront le plus son
enthousiasme. À partir d'Athènes, les deux amis
voyagent d'autre manière qu'en Orient ; les
mœurs les intéressent peu, ou point ; les
musées, au contraire, les fascinent. Les notes
de Flaubert en Italie se réduisent presque à des
descriptions de monuments, de statues et de
tableaux. La première partie du voyage avait
révélé à Flaubert l'« humanité » orientale ; la
seconde lui apporte une grande leçon d'art. Du
Camp, qui avait fréquenté les ateliers de
peintre et qui a été l'un des pionniers de la
photographie, lui a servi de guide en ce
domaine. L'étude des temples égyptiens et grecs,
celle des tableaux italiens contribueront à
l'élaboration par Flaubert d'une nouvelle
technique du roman ; souvent, par la suite, il
comparera le romancier au peintre, ut pictura
poesis, et utilisera les termes de premier et de
second plan, d'arrière-plan ou de perspective.
Le procédé du style indirect libre, auquel
Flaubert donnera tant d'importance, vient du
désir de Flaubert de reléguer au « second plan »
certains développements nécessaires mais non
essentiels. Descriptions et dialogues formeront
les « premiers plans » de ses romans, et le
récit proprement dit, très souvent,
l'arrière-plan.
Flaubert a connu d'autres expériences
importantes durant ses deux années de voyage en
Orient : les pyramides, la danse de
Koutchouk-Hânem en Haute-Égypte et la nuit
passée auprès d'elle, la traversée du désert,
les paysages du Liban et de la Syrie,
Constantinople, Athènes, Naples, Venise : « Ah !
oui, en ai-je laissé partout, de mon cœur. Mais
ici [Venise] j'en laisserai un grand morceau. »
(À Du Camp, 30 mai 1851.) L'homme qui revient à
Croisset en juin 1851, et dont le front dégarni
et les manières brutales choquent Mme Flaubert,
retrouvée à Rome, a accumulé impressions,
expériences, documents. Déjà, il a songé à son
œuvre future et hésite entre trois sujets : Une
nuit de don Juan, Anubis ou la fille qui veut se
faire aimer par le dieu, et « mon roman flamand
de la jeune fille qui meurt vierge et
mystique... dans une petite ville de
province... » (à Louis Bouilhet,
14 novembre 1850). Il n'écrira aucune de ces
œuvres, mais Salammbô doit beaucoup au conte
égyptien d'Anubis, et Madame Bovary au roman
flamand, et d'abord le nom de l'héroïne ; quand
il s'écrie, devant la seconde cataracte du Nil :
« J'ai trouvé !... je l'appellerai Emma Bovary »
(Du Camp, Souvenirs littéraires), c'est au roman
flamand qu'il fait allusion.
« Madame Bovary, c'est moi. » (Dit par Flaubert
à Amélie Bosquet, d'après E. de Launay.)
De retour en France, les deux amis se mettent au
travail. Du Camp se lance dans le monde
littéraire, devient l'un des directeurs de la
Revue de Paris, publie énormément et ravit à
Mérimée sa maîtresse, l'influente Valentine
Delessert : « À nous deux, Paris ! » Flaubert,
lui, hésite : reprendre Saint Antoine,
approfondir l'un des trois sujets médités en
Orient, trouver d'autres sujets. C'est alors
qu'il apprend l'histoire de l'officier de santé
Eugène Delamare et de sa femme Delphine, morts
en 1848 et 1849. Il ne faudrait pas voir dans
Madame Bovary une « tranche de vie », pour
employer l'expression des naturalistes. Bien
d'autres documents que les récits faits à
Flaubert sur les Delamare ont servi pour créer
la destinée de Charles et d'Emma Bovary : les
malheurs de Louise Pradier, femme séparée du
grand sculpteur et maîtresse de Flaubert, les
amours romantiques de Louise Colet, les
souvenirs des randonnées avec son père dans les
villages normands, et surtout sa propre
adolescence, sa propre expérience de la vie et
de l'amour avant la grande crise de 1843-1845.
Emma n'est pas Delphine, ni Charles, Eugène, ni
même Yonville-l'Abbaye, le village de Ry, près
de Rouen, encore que Flaubert se soit inspiré
d'eux : personnages et lieux ont été créés par
l'artiste à partir de la réalité, ou plutôt d'un
ensemble de réalités, et sont devenus des types.
La méthode de Flaubert, déjà esquissée dans la
première Éducation sentimentale, consiste à
trouver un sujet en rapport profond avec
lui-même, puis à se documenter auprès de ses
amis ou dans les livres afin de généraliser,
enfin de se mettre dans la peau du personnage,
au point d'être lui-même incommodé par l'arsenic
dont meurt la pauvre Emma : « Ma pauvre Bovary
sans doute souffre et pleure à cet instant dans
vingt villages de France à la fois, à cette
heure même. » (À Louise Colet, 14 août 1853.)
Flaubert n'a jamais écrit d'œuvre
autobiographique après les Mémoires d'un fou,
mais aucun de ses grands romans n'est
impersonnel, puisqu'ils sont tous fondés sur son
expérience et sa conception du monde. Madame
Bovary n'est pas une satire du romantisme par un
homme qui en serait revenu, mais la preuve de
l'échec inévitable de la quête romantique, comme
de toute quête humaine du bonheur et de l'amour.
Aussi le seul personnage sympathique du roman,
avec le petit Justin et le docteur Larivière,
est-il l'héroïne elle-même, car elle possède
l'aspiration : « C'est par là que nous valons
quelque chose, l'aspiration. Une âme se mesure à
la dimension de son désir. » (À Louise Colet,
21-22 mai 1853.) Les autres, Charles, Homais, le
curé Bournisien, Rodolphe, Léon sont des
compares. Peu importe qu'ils réussissent ou non
dans la vie, leur destin n'intéresse pas
Flaubert et il se montre féroce envers eux. Seul
le cas d'Emma le passionne, car il a vécu, lui
aussi, cette recherche de l'absolu par l'amour.
Elle se suicide après une lutte acharnée, vrai
don Quichotte de l'amour ; c'est là ce qui fait
sa grandeur et l'élève au niveau de la tragédie.
Seul, Baudelaire a bien compris le sens du roman
et le profond rapport qui l'unit à son créateur.
Les critiques et les lecteurs de Madame Bovary
jugèrent cette œuvre si originale de manière
très différente. Le pouvoir l'accusera
d'immoralité, et Flaubert passera en jugement en
1857. Plus heureux que Baudelaire quelques mois
plus tard, il sera acquitté, et bénéficiera d'un
beau succès de scandale. Sainte-Beuve, suivi par
bien des lecteurs, est surtout frappé par
l'impitoyable analyse : « Anatomistes et
physiologistes, je vous retrouve partout ! », et
l'on fera la caricature de Flaubert, un scalpel
à la main, comme ses chirurgiens de père et de
frère. Habitué aux grandes émotions romantiques
ou à une littérature clairement moralisatrice,
le public a été surpris par la retenue de
l'auteur, en apparence absent de son œuvre,
racontant froidement l'atroce destinée d'Emma.
En apparence seulement, car Flaubert intervient
constamment dans son roman, de façon subtile,
mais efficace, par la manière dont il présente
ses personnages. À mesure que l'intrigue se
déroule, l'héroïne prend des proportions de plus
en plus grandes, pour atteindre au sublime dans
l'admirable scène de la mort. L'« aspiration »
d'Emma vers l'amour, qui ne se démentit jamais,
prit une forme mystique, et c'est au crucifix
que lui offrit le prêtre qu'alla « le plus grand
baiser d'amour qu'elle eût jamais donné ». Nous
sommes loin de l'adolescente ignorante et
ridicule qui lisait Walter Scott au couvent.
Inversement, Flaubert s'acharne contre les
autres personnages du roman, comme le montrent,
à la fin de l'œuvre, les scènes pénibles où
Homais et le curé Bournisien font la paix autour
d'un fromage, et Rodolphe et Charles devant un
verre de bière. Jamais sa satire de la société
bourgeoise ne sera aussi violente, aussi âcre,
que dans Madame Bovary. Là est peut-être la
cause du succès si durable de ce roman : dans
l'alliance de l'émotion et de la satire, de la
tragédie d'une âme et de la farce bourgeoise.
« Dans mon roman carthaginois je veux faire
quelque chose pourpre... » (Goncourt, Journal,
17 mars 1861.)
Après la rupture avec Louise Colet et le succès
de Madame Bovary, Flaubert décide de passer la
moitié de l'année à Paris. Il loue un
appartement faubourg du Temple, qu'il échangera
après 1870 pour un autre rue Murillo. L'« ermite
de Croisset » se civilise, s'achète un habit de
soirée et des paires de gants, car il a la main
petite et en est fier. Il sort souvent, chez la
princesse Mathilde, le prince Jérôme, Jeanne de
Tourbey ; il se rend aux dîners Magny, à partir
de 1862, où il retrouve Sainte-Beuve, Taine,
Renan, les Goncourt, le docteur Robin... Vie
bourgeoise et mondaine qui contrebalance les
soirées chez la « Présidente », Apollonie
Sabatier, les virées avec les actrices, Béatrice
Person et Suzanne Lagier, et, toujours, les
filles. Saint Antoine se fait Paphnuce (Anatole
France, Thaïs). Les séjours à Croisset sont
eux-mêmes embellis par la présence de Juliet
Herbert, la gouvernante anglaise de Caroline ;
mais c'est là l'un des mystères de la vie de
Flaubert.
Son roman contemporain terminé, Flaubert se
tourne sans hésiter vers un sujet tout
différent. Salammbô (1862) évoque Carthage au
IVe s. avant J.-C., au bord de la décadence qui
mènera à sa ruine. Le sujet avait plu à Flaubert
parce que cette époque mal connue de l'histoire
de Carthage lui permettait de donner libre cours
à son imagination créatrice, parce qu'il pouvait
y utiliser sa connaissance directe de l'Orient
« éternel »- et la Bible sera l'une des sources
les plus importantes du roman-, surtout parce
qu'il était fasciné par ce que l'on savait, ou
croyait savoir, sur la religion de Carthage,
fondée sur la divinisation des forces
naturelles, et plus précisément du Soleil et de
la Lune. Les vrais héros du roman sont les
dieux, Moloch, le Soleil, et Tanit, la Lune,
incarnés en Mâtho et Salammbô, en cette époque
où « l'âme des Dieux, quelquefois, visitait le
corps des hommes ». Les amours de Salammbô et de
Mâtho sont situés par rapport au jour et à la
nuit ; le roman s'ouvre au lever du Soleil et se
termine sur la mort de Mâtho au moment où « le
Soleil s'abaissait derrière les flots ; ses
rayons arrivaient comme de longues flèches sur
le cœur tout rouge [de Mâtho]. L'astre
s'enfonçait dans la mer à mesure que les
battements diminuaient ; à la dernière
palpitation, il disparut. » Ce roman historique
est donc aussi une enquête sur les religions de
l'Antiquité ; surtout, « roman de la lumière »,
il est profondément lié aux « extases
panthéistes » de Flaubert.
Un aspect de Salammbô a beaucoup scandalisé la
critique, à commencer par Sainte-Beuve. Les
scènes d'horreur prédominent dans le roman :
crucifixion d'hommes et d'animaux, maladies
épouvantables, carnages, et cette scène atroce
où les Carthaginois jettent leurs petits enfants
dans le ventre brûlant de Moloch, que Flaubert
appelait plaisamment « la grillade des
moutards ». C'est là l'expression du réel
sadisme de Flaubert, Sainte-Beuve ne s'y est pas
trompé. Il y a chez lui un goût profond pour la
contemplation des souffrances humaines, liée,
comme chez Sade, au désir d'épouvanter et de
choquer. Certains critiques se sont efforcés de
donner de Gustave Flaubert une image édulcorée,
insistant sur sa tendresse pour sa mère, sur ses
amitiés, sa gentillesse. Tout cela est vrai,
mais il y a chez Flaubert aussi une cruauté
innée, renforcée sans doute par ses réflexions
amères sur la lamentable destinée humaine, et
par la subordination chez lui de l'homme à
l'artiste. Flaubert trouvait très vraie, non
sans complaisance, cette phrase de sa mère :
« Gustave, la rage des phrases t'a desséché le
cœur. »
Flaubert avait d'abord pensé écrire Salammbô
avec ses souvenirs d'Orient et de fortes
lectures en bibliothèque. Au moment de la
rédaction, en abordant la grande description de
Carthage qui ouvre le livre, il s'est rendu
compte que, s'il pouvait recréer les personnages
du roman, il lui était impossible d'imaginer les
paysages. Il reprit donc, pour la dernière fois
de sa vie, le chemin de la Méditerranée, et
passa trois mois en Algérie et en Tunisie. Ce
besoin de voir avant de décrire est fondamental
chez Flaubert. L'imagination ne peut s'exercer
que sur du vu et du vécu. Tous ses romans seront
situés dans des lieux qu'il connaît, à
l'exception du voyage en Amérique de la première
Éducation sentimentale, et Flaubert précise bien
qu'il n'y est jamais allé : « Je ne sais que par
le rêve... » Tantôt il choisit son sujet et se
rend sur les lieux, comme pour Salammbô ou
Bouvard et Pécuchet, tantôt il situe l'action
dans des lieux déjà connus, comme pour Madame
Bovary, l'Éducation sentimentale, Un cœur simple
ou Hérodias. Jamais il ne décrira ce qu'il n'a
pas vu de ses yeux, car il lui faut se souvenir,
et, pour plus de sûreté, il utilise les
nombreuses notes prises en route. Les notes de
Flaubert, qui remplissent une vingtaine de
carnets conservés à la bibliothèque historique
de la Ville de Paris, sont d'une extrême
importance pour l'étude de la création
artistique de Flaubert.
« Un jeune homme de dix-huit ans, à longs
cheveux... »
Après avoir « ressuscité » Carthage, Flaubert
cherche un nouveau sujet. Il hésite entre les
« deux bonshommes » qui deviendront quinze ans
plus tard Bouvard et Pécuchet, un roman sur la
décadence de l'Orient, Harel-Bey, peut-être
aussi la Spirale, à laquelle il avait déjà songé
en 1853, « ce roman métaphysique et à
apparitions » (à Louise Colet, 31 mars 1853), où
le héros oscille entre le rêve et la vie et où
les crises nerveuses de Flaubert, ses
hallucinations surtout, auraient joué un rôle
fondamental. Finalement, Flaubert se décide pour
un roman de mœurs contemporaines, dont il ne
trouve le titre qu'au dernier moment :
l'Éducation sentimentale. Flaubert s'était lié
avec George Sand vers 1862 ; leur correspondance
aide à connaître la genèse de l'Éducation
sentimentale, d'autant plus qu'ils étaient en
profond désaccord dans leurs points de vue sur
la vie et sur l'art. Au romantisme un peu
assagi, mais toujours agressif, de George Sand,
à son but d'émouvoir le lecteur et de réformer
la société, Flaubert oppose un credo tout
différent : « Je crois que le grand art est
scientifique et impersonnel. » (À George Sand,
15-16 décembre 1866.) « L'artiste doit être dans
son œuvre comme Dieu dans la création, inutile
et tout-puissant. » (À Mlle Leroyer de Chantepie,
18 mars 1857.) Formules souvent mal
interprétées, car Flaubert ne veut nullement
dire que l'artiste doit être étranger au destin
de ses héros, mais bien qu'il soit fidèle, dans
sa représentation, à la vérité qu'il a reconnue.
George Sand voit la vie « en rose », Balzac « en
noir » ; Flaubert veut la voir comme elle est,
d'où le caractère « scientifique » de son œuvre.
Mais le but ultime n'est pas la vérité
scientifique, car elle est incomplète. La
représentation de la réalité par l'art doit
aussi être belle, sinon elle n'est pas
réellement vraie. Beauté et vérité sont des
critères réciproques, mais la beauté l'emporte :
« Guy [de Maupassant] m'a envoyé mon
renseignement botanique : j'avais raison !... Je
tiens mon renseignement du professeur de
botanique du Jardin des plantes ; et j'avais
raison parce que l'esthétique est le Vrai, et
qu'à un certain degré intellectuel (quand on a
de la méthode) on ne se trompe pas. » (À
Caroline, 2 mai 1880.) Une phrase ne peut être
belle que si elle est vraie, et ne peut être
vraie si elle n'est belle. L'idéalisme de George
Sand diffère autant de la doctrine de Flaubert
que le réalisme de Champfleury et de Duranty.
L'Éducation sentimentale porte pour sous-titre :
Histoire d'un jeune homme. Un jeune homme comme
les autres, représentant la génération de
Flaubert, car le besoin de vérité de Flaubert
lui interdisait de choisir des héros différents
de lui. Emma Bovary, Frédéric Moreau, Bouvard et
Pécuchet auront tous le même âge que lui et
vivront dans des lieux qu'il a connus. Dans
l'Éducation, Flaubert a voulu établir le bilan
de sa génération, faire une étude rétrospective
de son échec évident en 1848. Comme son
porte-parole du moment, Deslauriers, il
préconise une politique fondée sur les lois de
l'économie, une science politique, alors que ses
contemporains rêvaient d'utopies ou laissaient
la société aller à vau-l'eau. Que Flaubert ait
été flatté d'être invité à Compiègne, ou de
figurer parmi les intimes de la princesse
Mathilde, importe peu. Il était parfaitement
sensible aux erreurs du second Empire,
autoritaire ou libéral, et ne voyait de solution
que dans un gouvernement de « mandarins », nous
dirions de technocrates. Cette foi un peu
simpliste en la science, il la partage avec
nombre de ses contemporains, Renan, Taine, par
exemple. L'Éducation sentimentale est donc un
roman « engagé », à sa manière, et Flaubert va
jusqu'à penser, avec quelque naïveté, que, si on
l'avait mieux lu, le drame de 1870 eût pu être
évité.
L'Éducation sentimentale n'est pas seulement le
bilan négatif d'une génération de « fruits
secs » ; elle est aussi une réévaluation
d'autres valeurs, et en particulier de l'amour.
Les deux thèmes principaux du roman sont
incarnés par les deux héros, Frédéric Moreau et
Deslauriers : « Et ils résumèrent leur vie. Ils
l'avaient manquée tous les deux, celui qui avait
rêvé l'amour, celui qui avait rêvé le pouvoir. »
Pour l'ambitieux, le coup d'État de 1851
marquait un point final évident ; pour
l'amoureux, le problème est plus complexe. Les
premiers scénarios, publiés par Marie-Jeanne
Durry, révèlent l'origine biographique de
l'intrigue : « Mme Sch[lésinger], M. Sch[lésinger],
moi. » Mais le lecteur ne doit pas s'y tromper :
il ne s'agit que du point de départ du roman.
Flaubert commence toujours par utiliser les
« documents Flaubert », avant de généraliser
pour créer des types, et par se mettre à la
place du héros. Dans les premiers scénarios du
roman, Frédéric devient l'amant de Mme Moreau,
premier nom de Mme Arnoux. Puis il juge « plus
fort » de rendre leurs amours platoniques, parce
que Frédéric est un raté et que son échec doit
être aussi total que celui des autres
personnages du roman, peut-être aussi parce
qu'ainsi Frédéric pourra au moins garder de
Mme Arnoux un souvenir vivifié par le désir, ce
qui permet l'admirable avant-dernière scène du
roman. Flaubert avait lui-même expérimenté cette
méthode auprès des filles par exemple, en
Égypte : « J'ai résisté, exprès, par parti pris,
afin de garder la mélancolie de ce tableau et
faire qu'il restât plus profondément en moi. »
(À Louis Bouilhet, 13 mars 1850.) Frédéric
atteint ainsi à une sorte de grandeur, limitée,
grâce à la persistance de son désir pour
Mme Arnoux. Le roman se termine d'ailleurs par
l'évocation de la première aventure d'amour de
Frédéric et de Deslauriers, une visite chez la
Turque, la maison close de Nogent, qui débouche
sur une fuite éperdue devant la réalisation du
désir. Tout le roman est fondé sur cette
dialectique du désir, d'abord vécue par
Flaubert.
Analyse spectrale d'une génération,
« physiologie » de l'amour dans le sens
balzacien du terme, l'Éducation sentimentale est
avant tout un roman satirique. Si l'auteur
intervient peu, sauf par des maximes générales
qui expriment les lois de la vie, sa présence se
fait constamment sentir au niveau de la phrase,
du mot, et même de la ponctuation : « Il
[Frédéric] se demanda, sérieusement, s'il serait
un grand peintre ou un grand poète ; et il se
décida pour la peinture, car les exigences de ce
métier le rapprocheraient de Mme Arnoux. »
Certains critiques ont voulu voir dans
l'Éducation un grand roman d'amour ; il s'agit
bien plutôt d'une critique vigoureuse et presque
désespérée de la jeunesse française née autour
de 1820. Flaubert y a utilisé ses propres
souvenirs, mais aussi ceux de ses amis, comme
Maxime Du Camp, dont la liaison avec Valentine
Delessert, « la vieille », inspirera l'épisode
Dambreuse, sans parler d'une documentation très
abondante provenant surtout des journaux de
l'époque. Rien, ou presque, ne se passe dans le
roman, parce que la génération de 1820 a été
impuissante à agir. Le hasard est maître de
leurs destins, et les personnages se
rencontrent, se perdent et se retrouvent au gré
de la fortune. Madame Bovary était le roman
tragique de la « fatalité » ; l'Éducation est le
roman, souvent comique, du hasard.
Le roman n'eut aucun succès, ce dont Flaubert
fut profondément ulcéré. Le message politique
fut incompris ; de toute façon, l'Empire
disparut l'année suivante. Quant à la nouveauté
de la technique, elle ne fut guère appréciée
alors : les romans devaient avoir une intrigue,
avec un commencement, un nœud et une fin, autant
que possible heureuse. L'Éducation sentimentale
ne « faisait pas la pyramide », comme Flaubert
le dit à Henry Céard, ce qui le vouait à
l'échec. Antiroman, c'est lui, au XXe s., qui
ranimera la gloire de Flaubert.
L'œuvre contient bien d'autres richesses :
d'admirables paysages, comme les scènes de
Saint-Cloud ou de Fontainebleau, où se
retrouvent, adaptées aux personnages, les
« extases panthéistes » de Flaubert ; les
descriptions de la révolution de 1848, qui
mêlent l'horrible au ridicule et au sublime,
comme la prise du Louvre, l'assassinat commis
par le père Roque ou celui de Dussardier par
Sénécal. Marcel Proust admirait particulièrement
le « blanc » qui sépare le meurtre de Dussardier
du début du chapitre suivant : « Il voyagea. Il
connut la mélancolie des paquebots... » Madame
Bovary est d'un accès plus facile pour les
amateurs de romans, même s'ils ont été formés à
l'école d'Octave Feuillet. L'Éducation
sentimentale est une œuvre bien plus secrète,
bien plus complexe, toute en demi-teintes, comme
l'exigeait le thème du roman ; manquant
d'« aspiration » profonde, les héros s'enlisent,
plutôt qu'ils ne se noient, dans cette époque
terne et grise qui a manqué sa chance en 1848.
Non que Flaubert ait été quarante-huitard ! Mais
nul plus que lui n'a été sensible à la décadence
de son temps par rapport aux grandes
civilisations du passé : bataille des
Thermopyles, triomphes romains... À ses yeux, le
XIXe s. est une période de transition, en cela
comparable aux temps où il a situé ses romans
historiques : Carthage avant les guerres
puniques, naissance du christianisme.
Transition, mais qui débouchera sur quel
avenir : paganisme, christianisme, « muflisme » ?
Flaubert hésite entre le pessimisme le plus
total et un espoir très limité. Il ne donnait
guère de chances de survie à la civilisation
occidentale, comme il avait dressé le constat
d'agonie du monde oriental. Toute conception
tragique du monde est au fond a-historique, et
telle était celle de Flaubert, comme, à la même
époque, celle de Nietzsche.
Après la publication de l'Éducation
sentimentale, Flaubert va se trouver plongé dans
les désastres de l'Empire. Il avait prévu la
défaite, mais non la Commune. Le lieutenant élu
de la garde nationale, qui d'ailleurs n'a pas
fait le coup de feu, attaquera vigoureusement
les destructions culturelles des communards,
comme Taine, Renan et tant d'autres. Après 1871,
Flaubert semble s'être intéressé de moins en
moins à la politique, sinon pour s'esclaffer
devant les déboires de tel ou tel député, ou
s'indigner devant la censure. Au fond, les
espoirs technocratiques de Flaubert avaient été
enterrés avec le second Empire ; la démocratie,
qu'il avait en horreur, était au pouvoir. Si
Flaubert a toujours défendu- et avec quelle
vigueur !- les valeurs de liberté et de justice,
il n'a jamais admis celle d'égalité. Les
socialismes de son temps- il ne semble pas avoir
su grand-chose de Karl Marx ou de la première
Internationale- lui paraissent les héritiers du
christianisme, c'est-à-dire d'un égalitarisme
aussi utopique que dangereux. Moins généreux que
Renan, il n'acceptera jamais que Caliban joue un
rôle dans l'État.
« Cet enfant est petit comme un nain, et
pourtant trapu comme un Cabire, contourné,
d'aspect misérable. Des cheveux blancs couvrent
sa tête prodigieusement grasse... » (La
Tentation de saint Antoine)
En 1869, quelques mois après la publication de
l'Éducation sentimentale, Flaubert perd son
meilleur ami, depuis la mort d'Alfred Le
Poittevin ; Louis Bouilhet, bon poète et bon
dramaturge, son alter ego, à qui il consacrera
le seul texte de critique littéraire qu'il ait
jamais publié, la Préface aux Dernières Chansons
de Louis Bouilhet (1872). D'autres morts
viennent assombrir sa vie : Jules de Goncourt
(1870), Maurice Schlésinger (1871), sa mère
(1872). Plutôt que de se mettre à Bouvard et
Pécuchet, il préfère terminer la révision de la
Tentation de saint Antoine, commencée en 1856 ;
car il n'y a vraiment que deux versions du
« mystère » : celle de 1849, condensée en 1856,
et celle de 1874. Dans la seconde apparaît un
personnage nouveau, Hilarion, la science, à la
fois tout-puissant et pathétique, et le mystère
ne se termine plus sur le rire du diable
s'éloignant peu à peu, mais sur l'évocation de
la cellule biologique : « Ô bonheur ! bonheur !
j'ai vu naître la vie, j'ai vu le mouvement
commencer... Je voudrais... me diviser partout,
être en tout, m'émaner avec les acteurs, me
développer comme les plantes, couler comme
l'eau, vibrer comme le son, briller comme la
lumière, me blottir sur toutes les formes,
pénétrer chaque atome, descendre jusqu'au fond
de la matière, être la matière ! » Flaubert a lu
Claude Bernard, fréquenté les médecins, et
l'ermite est finalement vaincu par la science et
reprend à son compte les extases panthéistes de
son créateur. Victoire qui n'entraîne pas
nécessairement le bonheur des hommes, mais qui
apporte pourtant une lueur d'espoir.
« Le style théâtral me fait l'effet de l'eau de
Seltz : c'est agréable au commencement, puis
cela agace. » (À Mme Roger des Genettes,
30 octobre 1873.)
Flaubert a toujours rêvé de théâtre. Adolescent,
il se voyait acclamé par une foule délirante,
comme l'avait été Alfred de Vigny à la première
de Chatterton (1835). Il avait fréquenté les
actrices avec son ami le dramaturge Louis
Bouilhet : Suzanne Lagier, Beatrix Person, Alice
Pasca, Sarah Bernhardt. Dès 1863, il avait
composé une féerie, le Château des cœurs, avec
ses amis Bouilhet et d'Osmoy, qu'il publiera
seulement en 1880, après avoir tenté, sans
succès, de la faire jouer. Les projets de
Flaubert comprennent nombre de scénarios de
pièces, dont le plus important intitulé le Rêve
et la vie (vers 1860), comme l'Aurélia de Gérard
de Nerval, est très proche d'un autre projet de
Flaubert, la Spirale (1853). Flaubert voulait y
montrer l'opposition du rêve et de la vie en une
succession d'épisodes et conclure, comme
Baudelaire, à la supériorité du rêve. Mais c'est
par amitié posthume pour Louis Bouilhet que
Flaubert commence sa carrière théâtrale.
Bouilhet avait laissé un manuscrit incomplet, le
Sexe faible, que Flaubert voulait faire jouer
pour procurer un peu d'argent à l'héritier de
son ami, Philippe Leparfait. Le Sexe faible
terminé et accepté, Flaubert se prend au jeu et
écrit une comédie politique, le Candidat, satire
des mœurs électorales de province. La pièce fut
créée le 11 mars 1874 au théâtre du Vaudeville,
et fut un four. Flaubert pouvait rejoindre les
rangs des « auteurs sifflés ». Il avait espéré
non la gloire, mais un succès financier, car les
affaires d'Ernest Commarville, son neveu par
alliance, allaient fort mal. En 1875, la ruine
est consommée et entraîne celle de Flaubert et
du compagnon fidèle de ses dernières années,
Edmond Laporte. Les amis de Flaubert,
Tourgueniev en tête, vont s'efforcer de lui
trouver une position et réussiront en 1879 à lui
faire accorder un poste de conservateur hors
cadre à la bibliothèque Mazarine.
« ... Ce que je voudrais faire, c'est un livre
sur rien, un livre sans attache extérieure, qui
se tiendrait de lui-même par la force interne du
style... » (À Louise Colet, 16 janvier 1852.)
Après l'échec de ses aventures théâtrales,
Flaubert n'ose pas reprendre encore le grand
roman commencé en 1872, sur des scénarios
antérieurs de dix ans, et dont les difficultés
lui paraissent insurmontables. Désireux d'écrire
et de publier vite pour remplir un peu sa
bourse, il revient à un genre qu'il avait
abandonné depuis longtemps, le conte. Il écrit
d'abord la Légende de saint Julien
l'Hospitalier, dont l'idée remonterait à 1846,
d'après Du Camp, et au vitrail célèbre de la
cathédrale de Rouen. « Cette petite bêtise
moyenâgeuse », comme il l'appelait, est la seule
de ses œuvres où Flaubert ait réalisé son rêve
d'une œuvre ne reposant que sur le style. Sauf
peut-être par l'expression d'un certain sadisme,
ce chef-d'œuvre est sans rapport avec les idées
ou les sentiments les plus profonds de Flaubert.
Il n'en est pas de même des deux autres contes,
Un cœur simple et Hérodias. Dans le premier,
Flaubert narre la vie d'une « servante au grand
cœur », Félicité, Normande de Pont-l'Évêque. Le
destin de Félicité est d'aimer, ou plutôt de
s'attacher : Polydore, Mme Aubain, Paul et
Virginie, Victor, le perroquet Loulou se
succèdent dans son cœur toujours épris, jusqu'à
la scène finale où l'agonisante, lors de la
Fête-Dieu, confond son perroquet et la colombe
du Saint-Esprit. Sur un registre plus bas, la
vie de Félicité fait écho à celle d'Emma
Bovary : c'est la même « aspiration », et la
même incompréhension de la part des autres. Mais
là où Emma est tragique, Félicité, plus passive,
n'est que pathétique. Un cœur simple eût sans
doute plu à George Sand, pour qui Flaubert l'a
en partie écrit mais qui meurt quelques mois
avant la publication des Trois Contes.
Avec Hérodias, Flaubert revient à l'enquête sur
les religions commencée avec la Tentation de
saint Antoine et continuée avec Salammbô. Il
tente de recréer le milieu dans lequel ont vécu
saint Jean-Baptiste, « Iaokanann »,
Hérode-Antipas, Hérodias et Salomé, les
conquérants romains, et Jésus, c'est-à-dire les
origines immédiates du christianisme. Le choix
de l'héroïne montre bien les intentions de
Flaubert : étudier les mœurs orientales au
1er s. avant J.-C., autour de la figure d'une
princesse avide de pouvoir et prête à tout.
Renan appréciera beaucoup cette œuvre, plus
critique, ou scientifique, que romanesque. La
critique s'est efforcée de découvrir le lien qui
unirait les trois contes, mais sans grand
succès : le titre de Flaubert, Trois Contes,
semble prouver qu'il n'en voyait aucun.
Encouragé par son succès, Flaubert songe à
écrire un autre conte, la Bataille des
Thermopyles, mais d'abord il remet sur le
chantier son dernier grand roman, « les deux
cloportes », Bouvard et Pécuchet.
« L'histoire de ces deux bonshommes qui copient
une espèce d'encyclopédie critique en farce. »
(À Mme Roger des Genettes, 19 août 1872.)
Comme Flaubert l'écrit à George Sand le
1er juillet 1872, Bouvard et Pécuchet est « un
roman moderne faisant la contrepartie de Saint
Antoine et qui aura la prétention d'être
comique ». Le 11 février 1880, il dira à Edmond
de Goncourt que sa nouvelle œuvre est
« philosophique ». Flaubert a composé deux types
de romans très différents : la Tentation de
saint Antoine et Bouvard et Pécuchet encadrent
les romans « purs et simples » que sont Madame
Bovary, Salammbô et l'Éducation sentimentale. La
technique de ces romans est très différente :
les romans « purs et simples » sont fondés sur
des personnages dont Flaubert raconte la
destinée. Le plus souvent, il part de sa propre
expérience, la généralise à l'aide d'une solide
documentation et entre dans la peau de ses héros
afin de leur donner la vie. Dans le cas des
« romans philosophiques », la démarche est toute
différente, sauf en ce qui concerne le dernier
stade. Saint Antoine, Bouvard et Pécuchet
assistent assez passivement à un défilé, l'un de
religions, les autres de disciplines
scientifiques ou autres, dont l'auteur a
lui-même réglé l'ordre. De même que Flaubert
parle de « l'épisode des Dieux » ou de celui des
monstres, il mentionne le chapitre sur
l'agriculture ou sur la médecine, l'histoire et
l'archéologie, etc. L'intrigue de ces romans est
donc très réduite, et la psychologie des
personnages secondaire. L'essentiel est dans les
idées, dans la thèse, comme pour les romans de
Voltaire, que Flaubert a tant aimés.
Le sous-titre de Bouvard et Pécuchet, écrit
Flaubert à Gertrude Collier devenue Mrs. Tennant,
pourrait être « du défaut de méthode dans les
sciences » (16 décembre 1879). Il veut décrire
la grande tentation moderne, c'est-à-dire la
science, qui lui paraît jouer le même rôle au
XIXe s. que la religion au IVe s. Il cherche à
en montrer à la fois la force et les dangers,
quand ceux qui s'en occupent veulent jouer les
apprentis sorciers. Bouvard et Pécuchet sont des
âmes ingénues, et leurs efforts pour se tenir au
courant des sciences de leur temps, voués à
l'échec. Pourtant, leurs études les élèvent
au-dessus des autres habitants de Chavignolles.
Le moment critique de leur évolution se situe
quand Flaubert les gratifie d'un don qu'il
possédait lui-même au plus haut point, celui
« de voir la bêtise et de ne plus la tolérer ».
Lorsqu'ils renonceront à la quête de la vérité,
les deux amis ne se mettront pas à copier
« comme autrefois » (interpolation malheureuse
de la nièce de Flaubert), mais bien le
dictionnaire des idées reçues, l'album de la
marquise, le sottisier patiemment recueilli. Au
fond, Flaubert est très inquiet sur l'« avenir
de la science », il voit trop clairement les
erreurs passées, il ne partage pas les
certitudes simplistes de son ami Taine. Comme la
première Tentation de saint Antoine, Bouvard et
Pécuchet se termine sur une note profondément
pessimiste : au rire du diable fait écho le
ricanement heureux des « deux bonshommes »
devant la « bêtise au front de taureau »,
l'éternelle bêtise humaine. Toute l'œuvre de
Flaubert est satirique, mais la satire semble
l'emporter sur l'émotion à mesure que le
romancier vieillit. Dans Bouvard et Pécuchet,
plus de scènes grandioses ou émouvantes, comme
la mort d'Emma, la dernière rencontre de
Frédéric et de Mme Arnoux, la procession de la
Fête-Dieu d'Un cœur simple. L'intrigue de
Bouvard et Pécuchet reprend le cadre de
l'Éducation sentimentale : le ton est bien plus
férocement amer dans le dernier roman de
Flaubert, comme le montrent les épisodes
concernant la révolution de 1848, les velléités
religieuses de leur héros ou leurs amours
ridicules.
Flaubert n'a pu achever le « second volume » de
son roman, c'est-à-dire la copie des « deux
bonshommes ». Sa santé avait déjà été compromise
en 1879 par une chute qui avait entraîné une
fracture du péroné, sans parler de ses ennuis
d'argent, des crises nerveuses qui reparaissent
à un rythme inquiétant. Le moral était atteint
lui aussi ; les amours avec Léonie Brainne,
l'une des « trois anges », la fidélité de son
« disciple » Guy de Maupassant et de ses autres
amis ne peuvent compenser la solitude
grandissante de Flaubert. Il se sent de plus en
plus isolé dans un monde hostile. Il meurt d'une
attaque le 8 mai 1880.
« C'est fini. Je n'ai plus qu'une dizaine de
pages à écrire, mais j'ai toutes mes chutes de
phrase. » (Goncourt, Journal, 1862.)
L'œuvre de Flaubert a été rangée par ses
contemporains dans la catégorie réaliste, malgré
qu'il en ait et malgré ses efforts pour mettre
en relief l'immense différence qui sépare sa
quête de la beauté des « tranches de vie » de
Champfleury, Duranty et des naturalistes. Il
s'est toujours défendu d'avoir une « école »,
que la critique contemporaine lui attribuait :
les Goncourt, Feydeau, Zola, les collaborateurs
des Soirées de Médan (Huysmans, Maupassant,
Céard, Hennique, Alexis). Le seul Maupassant a
eu le droit de se dire son disciple, mais
Flaubert n'a connu de lui que ses vers et
Boule-de-Suif. La pensée de Flaubert se
retrouve, un peu affadie et trop limitée à la
technique, dans la préface de Pierre et Jean
(1888).
Dans leur réaction contre réalisme et
naturalisme, les écrivains du début du XXe s.
ont attaqué l'œuvre de Flaubert et,
paradoxalement, exalté sa correspondance. On a
soutenu que « Flaubert écrivait mal » (Louis de
Robert), et, malgré la défense de Marcel Proust,
la fortune de Flaubert a connu une éclipse. Les
« nouveaux romanciers » (Alain Robbe-Grillet,
Nathalie Sarraute) ont vu en lui leur
« précurseur » ; la gloire et l'influence de
Flaubert ne sont pas moins éclatantes à
l'étranger.
« Je ne suis rien qu'un lézard littéraire qui se
chauffe toute la journée au grand soleil du
Beau. » (À Louise Colet, 17 octobre 1846.)
Gustave Flaubert est avant tout un grand
artiste. Sa recherche avide de la vérité est
subordonnée à sa quête passionnée de la beauté.
Nul plus que lui n'a médité les problèmes de
structure, de langage qui mèneront Mallarmé,
l'écrivain le plus proche de lui, au « livre ».
L'admirable prose de Flaubert recrée cette
vision tragique du monde qu'il avait si
chèrement acquise et place son œuvre à côté de
celles qu'il estimait les plus hautes : l'Iliade
d'Homère et le théâtre de Shakespeare.
© Larousse / VUEF 2003