Écrivain français
(Langres 1713-Paris 1784).
Introduction
Le plaisir de lire Diderot n'est plus
aujourd'hui passion honteuse, comme au temps de
Balzac et de Baudelaire. Une fois délesté de
maint interdit de l'idéologie et du goût, nous
pouvons accéder de plain-pied à une œuvre des
plus grandes et des plus modernes. C'est donc
avec un esprit neuf qu'il faut en prendre
l'exacte mesure, pour mériter notre plaisir.
L'écrivain
Le romancier Diderot n'est pas ignoré du plus
large public. Grâce au cinéma, la Religieuse,
Jacques le Fataliste sont de lecture aussi
courante que Manon Lescaut et les Liaisons
dangereuses, et touchent à vif notre
sensibilité. La Religieuse peut être considérée
« comme une sorte de répertoire des névroses
sécrétées par le milieu morbide des cloîtres »,
et « l'on peut se demander si les romans de
Diderot n'ont pas pour objet de nous présenter
chacun une image de l'aliénation humaine »,
celle de « l'homme privé de sa liberté » (R.
Mauzi). Dès ses débuts dans le genre, Diderot
s'écarte donc du monde d'ombres qu'était le
roman traditionnel, il fait vivre des corps,
parler des tempéraments, s'épaissir des
ambiances humaines. Il leur imprime un mouvement
que retrouvera Stendhal, dénonce des aliénations
qu'orchestrera Balzac : microcosmes sociaux,
dominés par des héros d'une exemplarité morale,
paradoxale par sa nouveauté. Dans les Deux Amis
de Bourbonne, Félix et Olivier, « au sein même
de la société dont ils font partie, représentent
la volonté délibérée de ruiner cette société, et
assument toutes les valeurs morales qu'elle sert
en principe et ruine dans les faits » (J.
Proust). Image inverse et concordante,
l'original cynique du Neveu de Rameau assume le
monde de l'intérêt, de l'or, pour signaler
d'avance l'hypocrisie de l'utopisme humaniste.
Cette façon de tourner le dos à la « psychologie
classique » (dont la vulgarisation s'éternise
encore) a fait parler de réalisme, mais c'est
celui de l'éphémère et de la métamorphose.
Jacques le « fataliste », à la recherche de son
passé, y découvre moins le déterminisme que le
caprice permanent et malicieux du destin,
assurance contre le banal et le monotone, source
d'une sagesse des impondérables, d'une morale de
l'inconséquence. Le discours romanesque est
réduit à néant, et sont justifiés d'avance
Joyce, Faulkner et leurs héritiers.
Au regard du roman, le théâtre est désuet. Peu
importe à nos contemporains que Diderot ait
causé la disparition de la tragédie classique,
qu'il ait substitué à l'analyse des passions un
pathétique d'essence sociale, au discours
littéraire le langage direct. Son influence
marqua l'Europe, mais ses œuvres ne se jouèrent
que quatre-vingts ans (le Fils naturel et
surtout le Père de famille) et le drame
bourgeois est mort de ses mensonges et nouveaux
artifices. Il reste cependant de Diderot avec
Est-il bon, est-il méchant ?, un essai de
rupture plus profonde avec les conventions, et
les prémices excitantes, sinon jouables, d'un
pirandellisme.
Les Salons ont ébloui Goethe, inspiré
directement Baudelaire, créé un genre
littéraire, à vrai dire périmé. Diderot n'eut
guère de chefs-d'œuvre à se mettre sous la
plume, mais il était obligé de décrire les
œuvres pour des lecteurs lointains : il lui
fallut créer le langage « pittoresque », effort
gigantesque, bénéfique pour son art d'écrivain,
mais dont on ne lui tient plus gré. On oublie
qu'il a pourfendu l'académisme et l'art galant,
découvert la ligne et la couleur. Habitué au
maniement des principes abstraits, il se référa
d'abord à la nature et à la sensibilité (Premier
Salon, 1759), mais il rompit vite avec Greuze
pour trouver chez Chardin une expérience
authentique. Il insista dès lors sur la
nécessité de la technique, sur l'importance du
tempérament, qui exclut de l'art la copie
(« votre soleil, qui n'est pas celui de la
nature »), sur la valeur singulière de la
« méditation » pour l'essor de l'imagination
créatrice (Salon de 1767, Pensées détachées sur
la peinture). Peu importent finalement les
incertitudes de son goût, puisqu'il a énoncé à
lui seul et d'un seul coup bien des problèmes de
l'artiste moderne, et nous a laissé des
remarques d'ensemble sur les arts par lesquelles
encore il est proche de nous.
Cette « esthétique sans paradoxe » (Yvon
Belaval) est en effet celle du praticien et du
connaisseur, non le culte du dilettantisme ou de
la spontanéité. Sa règle : l'imitation du vrai
d'après les maîtres, doit être interprétée.
Exercice de l'imagination, l'imitation ne répète
pas la nature, elle procure un plaisir réfléchi.
Le peintre et aussi le comédien travaillent la
tête froide. Ils s'y exercent en s'aidant de
grands exemples, et en acquièrent l'instinct.
Celui-ci détermine un modèle idéal- moyenne
statistique qui est la nature (plutôt que ses
modifications)-, étalon de référence accepté par
convention comme beau naturel. Cependant,
l'imagination ne peut imiter qu'à partir de
l'observé, de l'apparence, sous menace
d'académisme. L'aspiration au modèle idéal
suppose la fidélité aux spécifications
caractéristiques, aux déformations
physiologiques, au conditionnement social et
idéologique. À la limite, le beau du modèle
idéal est l'originalité singulière du modèle
observé, sa recherche conjugue l'effort vers un
réalisme typologique avec la dénonciation des
anomalies (le Neveu de Rameau).
Une telle conjonction suppose le génie :
instinct acquis par l'expérience, rationalisé
par la réflexion sur les maîtres, il n'est
effectif que grâce à un don physiologique
constant ou intermittent : l'adaptation au
modèle. Même l'artiste mineur, mal doué
ordinairement, peut « sortir une fois de son
caractère » pour faire « un tableau vigoureux de
couleur », une belle page, un bel ouvrage. D'où
la nécessité pour lui de guetter la nuance
fugitive, l'idée qui passe, la « multitude
infinie des alternatives de ce souffle léger et
mobile qu'on appelle l'âme » (Essai sur la
peinture).
L'homme
Diderot savait, et plus que d'autres puisqu'il
misa sur la gloire posthume, qu'il était du rang
des plus grands génies. La postérité lui donne
raison, après deux siècles d'ignorances et de
calomnies. Mais elle réhabilite l'homme en même
temps que l'écrivain, depuis qu'a été révélée la
Correspondance. Ce chef-d'œuvre littéraire a
contraint les biographes à retourner aux
documents, à ne plus exécuter sommairement une
vie riche d'imagination sous sa monotonie
apparente.
Les origines mériteraient un Taine : une
province bien française et catholique sur ses
confins orientaux et durs ; une corporation de
maîtres couteliers fiers de fournir en scalpels
les chirurgiens et liés aux maîtres de forges,
donc aux princes maîtres des grandes forêts ;
une ville forte et hautaine, fouettée par la
bise, une cité riche, acculturée à la française,
où la promotion intellectuelle passe par le
clergé, un clergé qu'agite toujours la révolte
sourde du jansénisme.
Il en reste d'abord l'image à la Greuze d'une
famille douée par la sensibilité malgré les
conflits de tempérament, d'intérêt, d'idéologie.
Une petite sœur morte au couvent laisse une
rancœur qui éclatera contre un frère cadet,
prêtre et revenu à l'intolérance.
En attendant, il faut écouter les pères jésuites
et, puisque l'avenir n'est pas à Langres
(l'oncle chanoine a perdu sa prébende), terminer
ses brillantes études à Paris (où la maîtrise ès
arts est obtenue à dix-neuf ans). Mais justement
l'adolescent génial refuse d'y mettre un terme :
il refuse la carrière à quoi semblait le
destiner sa ferveur religieuse, il refuse de
quitter le monde des études pour se donner une
libre et seconde culture. Il faut effacer
définitivement la légende d'une bohème
romantique, paresseuse et parasite.
Prodigieusement doué, avide de l'actuel et du
neuf (c'est proprement être philosophe),
l'étudiant prolongé s'informe des cours tenus
par les professeurs célèbres, lit tout et de
tout, d'Homère à Voltaire et Swift, y compris
les clandestins en copies manuscrites
(Boulainvilliers, Meslier). Il se gorge aussi de
théâtre. Il ne quitte pas les hauts lieux de la
nouvelle intelligentsia, les cafés Procope et de
la Régence. Il connaît les espoirs de ce monde :
d'Alembert, Condillac, La Mettrie. Il gagne sa
vie anonymement, comme tant d'hommes de lettres
débutants : leçons particulières, journalisme,
vente de sermons et thèses pour gens à court
d'idées, traductions de l'anglais. Le voilà
estimé des maîtres éditeurs (les « libraires »),
engagé définitivement dans ce milieu (d'esprit
plus ou moins maçonnique, ce qui convient à sa
libre pensée) et tout prêt à se ranger. Mais son
mariage sera d'abord une rupture avec l'univers
paternel. Il épousera Antoinette Champion, sans
dot ni famille, au prix d'épisodes
tragi-comiques, et seulement après trente ans
(selon la loi) et dans un secret provisoire.
Mariage cependant sérieux, et ménage durable
malgré les infidélités : les lettres à la
fiancée premier volet de la Correspondance, sont
touchantes et révélatrices.
La suite concerne l'histoire de l'Encyclopédie :
travail de librairie original, exigeant
l'accroissement et la mise au point des
connaissances les plus variées, le contact
direct avec les techniques manuelles. Mais le
tempérament de Diderot est si robuste qu'il lui
permet de mener parallèlement une carrière
d'écrivain et de philosophe. La Lettre sur les
aveugles lui vaut à la fois l'estime de Voltaire
et la prison de Vincennes, mais il en sort grâce
à des aveux, à un engagement, énoncé sans doute
avec restriction mentale (les documents se
lisent dans la Correspondance), et surtout grâce
à l'entremise de ses éditeurs. La Lettre sur les
sourds et muets, la polémique avec le père
Berthier (1704-1784), les Pensées sur
l'interprétation de la nature, la défense de
Jean de Prades (vers 1720-1782) révèlent une
première maturité de l'esprit, une rage de
marquer le point qui coïncident curieusement
avec son deuil de père.
Mais aux deux fils morts en 1750 se substitue en
1753 une fille dont la naissance ouvre une ère
de calme : réconciliation familiale à Langres,
installation rue Taranne pour la vie. Diderot
est désormais protégé par Malesherbes,
« directeur de la librairie » (plus tard par
Sartine) ; son ami Grimm (celui-ci se déclare
alors son disciple et s'affirme d'accord avec
l'humanisme, 1756) lui assure un complément de
revenu en l'associant à la Correspondance
littéraire, lui ouvre les salons de d'Holbach
(sciences et matérialisme), de Mme d'Épinay
(finance et ferme générale) et surtout,
peut-être, le Palais-Royal ; il le rendra
célèbre dans l'Allemagne des principautés et
dans les « pays du Nord », jusqu'à
Saint-Pétersbourg.
Le mystère de ces années est que Diderot ait
trouvé le temps de concevoir et de réaliser le
drame bourgeois. Date de l'histoire littéraire,
mais aussi geste politique, si l'on en juge par
les réactions provoquées par le Fils naturel. Il
déclenche les clivages entre les frères Diderot
(1757), entre les « frères » ennemis que
deviennent le dramaturge et Jean-Jacques
Rousseau, rassemble les adversaires qui vont
applaudir à la condamnation de l'Encyclopédie.
Cette année 1759 voit la mort du père et le
début de la correspondance avec Sophie (Louise
Henriette Volland). C'est dans ces lettres
nombreuses (malgré les pertes) et nourries qu'on
lira l'histoire de la décennie suivante, la
mieux connue : complexité accrue des motifs
d'intérêt, ouverture vers les domaines
étrangers, affermissement et élargissement d'une
pensée qui s'étend aux questions économiques,
étudiées à la source des ministères et des
ambassades. Les fruits sont de grandes œuvres en
gestation (le Neveu de Rameau) ou finalement
enfantées (Salon de 1767, le Rêve de d'Alembert,
1769).
La décennie suivante est plus mouvementée : si
les Contes et Entretiens sont suscités par le
voyage à Langres, c'est que se prépare le
mariage d'Angélique, dont l'adolescence a exalté
le philosophe. Quand elle part, les œuvres en
chantier (premier état de Jacques le Fataliste,
1771) ne retiennent pas son père d'aller au bout
du monde retrouver l'unité de son être. Seize
mois d'absence (cinq seulement à
Saint-Pétersbourg, sept à La Haye) lui prouvent
sa capacité de libérer sa pensée politique,
permettent la rédaction de chefs-d'œuvre de
moins en moins « classiques » : Réfutation de
« l'Homme » d'Helvétius, Mémoires pour
Catherine II, Éléments de physiologie.
La rentrée à Paris est discrète ; rien du
triomphe de Voltaire.
Diderot est désormais l'homme d'un petit cercle
de vieux amis, en proie au vieillissement. Mais
le repli sur soi permettra l'approfondissement
sans empêcher les contacts avec maint
représentant des nouvelles générations.
L'écrivain révise et enrichit ses œuvres plus ou
moins achevées (pour une édition complète qui ne
se fera pas), il collabore à l'Histoire des
Indes de son ami l'abbé Raynal (1713-1796), il
écrit et publie un Essai sur Sénèque, dont la
seconde édition (Essai sur les règnes de Claude
et de Néron) manque de le faire emprisonner,
trente-trois ans après Vincennes (1782).
Mais, dès 1783, il est pris par l'ultime maladie
et se borne à relire les copies de ses ouvrages
promises à Catherine II. En 1784, il perd Sophie
Volland, puis sa petite-fille. Il s'éteint le
31 juillet, rue de Richelieu où il s'est
installé quelques jours auparavant, aussi
discrètement que Montesquieu, sans renier sa
philosophie.
Le philosophe
La fidélité de Diderot à ses idées ne gêne que
les esprits rebelles à la modernité.
Non qu'il ne se reconnût des ancêtres : il
exalta toujours l'humanisme antique et
renaissant, estimait l'honnête homme
« libertin » du siècle précédent. Mais à
Descartes, La Rochefoucauld, Malebranche,
Fénelon, il ajoute Newton, Locke, John Toland,
Anthony Collins, Shaftesbury, Bayle, Fontenelle,
Meslier et tant d'autres qui ont libéré la
pensée de son siècle.
Il en tire très tôt deux conclusions : arasement
systématique des présupposés (« le premier pas
vers la philosophie, c'est l'incrédulité »),
adoption de l'expérience comme seul critère
(observation, vérification).
Cette solidité de principes est méritoire, chez
un esprit qui aime jouer avec les idées,
cultiver les hypothèses, goûter les surprises de
l'analogie : des Pensées sur l'interprétation de
la nature, il y a continuité jusqu'au Rêve de
d'Alembert. Mais il présentera sa conception du
monde comme celle à laquelle il est « le plus
habituellement revenu », comme la seule
hypothèse d'ensemble qui permette aux sciences
de se développer et de se coordonner : elle
n'interdit pas de glaner dans le champ des
réalités les « erreurs singulières », dont il
faut expliquer l'existence et qui permettent
d'éclairer les zones d'ombre.
La psychologie de Diderot fut d'emblée
matérialiste. Il en approfondit et étendit sans
cesse les tenants physiologiques, s'efforça de
tenir compte des tenants sociologiques,
récusant, « réfutant » les systèmes abstraits,
même les plus proches de ses principes
(Helvétius). De l'étude des anormaux (aveugles
et sourds), il conclut à un aspect de l'homme
sous-tendu par la négation de la liberté (Lettre
à Landois), à une définition du moi comme la
cause compliquée mais une de nos actions.
Que l'individu reconnu comme microcosme ne
cherche pas dans son esprit une explication du
monde ! Le principe premier que le philosophe
extrait des résultats et des hypothèses
scientifiques, c'est que l'univers est un tout
matériel où règne le déterminisme. La matière
est l'univers, elle en fonde l'unité. Elle est
par essence mouvement, c'est-à-dire énergie. Les
molécules ou atomes qui la composent,
hétérogènes, douées d'énergie potentielle,
tantôt apparaissent inertes, tantôt subissent
leurs interactions, leurs combinaisons, que le
géomètre met en équations abstraites, mais que
le chimiste explique par l'agitation (mouvement)
interne causée par la chaleur, justifiant ainsi
les interconnexions entre éléments apparemment
discontinus (« la chimie prélavoisienne
fonctionne comme médium entre la dynamique du
physicien et le dynamisme vital » [Yvon
Belaval]).
Le grand exemple de l'effet provoqué par la
chaleur est celui de l'œuf (article « Spinoza »
de l'Encyclopédie). « La matière hétérogène,
organisable, c'est déjà une substance vivante »
(Jean Mayer). « Ce qui vit a toujours vécu et
vivra sans fin. La seule différence que je
connaisse entre la mort et la vie, c'est qu'à
présent vous vivez en masse et que dissous,
épars en molécules, dans vingt ans d'ici vous
vivrez en détail » (à Sophie, du 15 octobre
1769).
C'est que la matière est douée de la propriété
essentielle de sensibilité, tantôt potentielle,
tantôt mise en jeu par l'animation d'une
substance animale préalablement douée de vie.
« L'animal est le laboratoire où la sensibilité,
d'inerte qu'elle était, devient active » (à
Duclos, du 10 octobre 1765).
La sensibilité, propriété réelle de la matière,
n'est pas, en termes philosophiques, un être. Il
en est de même de la pensée. « La pensée est le
résultat de la sensibilité » (à Duclos, même
lettre). Elle n'est pas un « être distinct de
l'instrument » (c'est-à-dire du corps), elle est
une propriété de l'être organisé (Rêve de
d'Alembert).
Il n'est donc au monde aucun être immatériel,
aucune intelligence cosmique. L'hypothèse d'un
Dieu-Univers (« la seule espèce de dieu qui se
conçoive ») est une illusion des spinozistes,
que rejette le matérialiste conséquent.
Le monisme de Diderot s'opposait d'abord au
dualisme spiritualiste qui inspire l'idéologie
religieuse ; affiné par l'opposition à
l'idéalisme de Berkeley comme au panthéisme, il
ne s'est développé qu'en dépassant le mécanisme,
tout en évitant les facilités du vitalisme.
Animé d'un sens aigu de la modification dans la
durée et de l'interaction combinatoire, il
marque la naissance du matérialisme moderne
(Lénine, préface de Matérialisme et
empiriocriticisme).
Diderot n'aurait pas été homme de science s'il
n'avait conçu la modification que de façon
passive. Sans doute ne faut-il pas lui attribuer
les idées du siècle suivant. S'il imagine les
mutations dans l'histoire des espèces vivantes,
c'est selon des modèles lucrétiens et sans leur
donner un sens transformiste. Quand il veut
s'expliquer la formation du langage et du
jugement (Rêve de d'Alembert), il ne fait nulle
place aux facteurs sociaux, et la Réfutation
qu'il oppose à Helvétius nie la possibilité
d'une transformation totale de l'homme par
l'éducation. Il n'en reste pas moins qu'on le
qualifie volontiers aujourd'hui de
révolutionnaire.
Il ne suffit pas, pour mériter ce qualificatif
galvaudé, d'avoir participé au combat collectif
des philosophes contre les « abus », même à un
poste de commandement, même en inventant des
tactiques ingénieuses pour déniaiser les
esprits, désaliéner les corps et les cœurs. Il
ne suffisait pas d'avoir contribué à la réforme
de la justice, de l'impôt, du commerce, des
techniques et de la pédagogie, d'avoir apporté
un souffle original dans les analyses et la
prospective, d'avoir étendu cette démarche
originale à des domaines aussi neufs que
l'économie politique et les problèmes
coloniaux... Mais Diderot dut d'abord se dégager
d'une théorie politique aussi fausse
qu'harmonieuse, celle d'une monarchie fondée sur
le consensus, d'une société à finalité d'ordre,
d'une économie nécessitant l'inégalité.
La mutation de sa pensée politique se situe
autour de 1770 : ouverte de plus en plus aux
questions économiques, européennes, coloniales
et mondiales, elle est sensibilisée par la
persécution des parlements. Une de ses faces
nous apparaît encore comme timide ou même
rétrograde : l'utopie d'un gouvernement de
citoyens éclairés, mandarins et notables,
déguisement bourgeois des théories de
Montesquieu. Et jamais il n'imagina que le
peuple, objet de sa commisération, parfois de
son admiration singulière, pût être traité
autrement que comme une main-d'œuvre.
Mais défendre les institutions, même viciées,
c'était condamner l'omnipotence du tyran
(Frédéric II de Prusse), du despote (Louis XV),
qui, fût-il éclairé, et justement s'il l'est,
« énerve », corrompt les forces vives de la
nation et la fierté du citoyen. Le séjour en
Hollande (1773), l'accueil fraternel de la
souveraine de Saint Pétersbourg confirmèrent le
philosophe dans cet antimonarchisme qu'il avait
versifié en 1772 dans les Éleuthéromanes. D'où
la condamnation des réalités du régime tsariste,
les pages républicaines de l'Essai sur les
règnes de Claude et de Néron et surtout les
élans oratoires insérés dans l'Histoire des deux
Indes. N'appelons pas sommairement
« anticolonialiste » un homme qui accepte la
réalité de la colonisation, qui en recherche les
avantages économiques, mais n'oublions pas trop
tôt qu'il a appelé les esclaves à la révolte,
comme les « insurgents » des futurs États-Unis à
se libérer du pouvoir britannique.
Mais ressort-il de ces textes une théorie
révolutionnaire ? Babeuf se réclamait de
Diderot, mais le croyait auteur du Code de la
nature ; les jeunes gens qui le fréquentaient
assidûment (discrètement comme Joseph Joubert)
et qui peuplèrent les journaux, les Assemblées
de la République, du Consulat et de l'Empire
furent le contraire d'« enragés ». La révolution
qu'imagine le philosophe en ses pages les plus
hardies, mais restées secrètes jusqu'en 1798,
est tout au plus une régénération, un bain de
sang où se libère et se renouvelle une nation,
non une transformation radicale de la société.
Faute de concevoir un âge où régneraient
l'égalité et la sincérité, le philosophe dut
définir pour lui-même, c'est-à-dire pour
l'individu énergique et conscient, une morale du
grand homme et du sage. « Il n'y a qu'une vertu,
la justice ; qu'un devoir, de se rendre
heureux ; qu'un corollaire, de ne pas se
surfaire la vie et de ne pas craindre la mort. »
En ce sens, « il n'y a pas de lois pour le
sage », dont la liberté consiste en une
acceptation lucide de la nécessité, et dont le
but est, autant que faire se peut, de se rendre
« maître de soi ». Comme il est « heureusement
né », il « trouvera grand plaisir à faire le
bien » : l'optimisme du courage résout ainsi
provisoirement la contradiction entre le
déterminisme et l'aspiration à la justice et au
bonheur de tous.
La modernité de Diderot ressort donc des vertus
de l'écrivain, de l'énergie de l'homme, des
richesses du philosophe. Son appel à la
postérité (Lettres à Falconet) a été entendu.
Nous nous sentons ses contemporains par le goût
des idées neuves, la curiosité pour les
résultats des sciences ; nous admirons, si nous
ne la partageons pas, la hardiesse de sa pensée.
Nous aimons surtout, peut-être, en lui,
l'écrivain philosophe (il n'existe pas de terme
synthétique) : nous gardons à la mémoire l'écho
du double clavier de ses concepts et de ses
images, le florilège de ses analogies (le
clavecin, la grappe d'abeilles, la toile
d'araignée) et l'éblouissement de la pantomime.
Action, la pantomime suggère un décor ; langage
poétique et musical, elle évoque des idées ; ses
positions définissent une société ; élargie à de
multiples personnages, elle s'inscrit en
discours par gestes alternés.
C'est que l'être du philosophe écrivain est
finalement dialogue. Non qu'il se dédouble
seulement en ses personnages : il s'inspire de
modèles observés (le neveu de Rameau,
d'Alembert, Julie de Lespinasse, le médecin
Théophile de Bordeu), il leur donne une présence
qui rapproche le dialogue du roman. Mais la
dialectique de l'écrivain (de Platon à Goethe)
peut seule transcrire la complexité insondable
des âmes, rend seule compte de leur logique
interne, donne ses dimensions à la morale. Elle
justifie un mode de composition dont la
cohérence est celle de la vie : filigrane délié
mais solide qui délivre de la rhétorique,
harmonie d'idées, de thèmes et de rêveries. À ce
niveau, en France, entre Rabelais et Balzac ou
Hugo, il n'y a que Diderot.
© Larousse / VUEF 2003