Poète dramatique
français (Rouen 1606-Paris 1684).
La fortune de l'œuvre
Corneille a subi les vicissitudes de tout auteur
qui s'impose d'emblée comme un maître, poursuit
solitairement une œuvre calculée, subit les
élans et les éclipses des générations qui le
contestent ou s'y retrouvent, cependant que
s'accumulent sur lui les tenaces légendes et les
interprétations tendancieuses ou simplistes.
Il vint au théâtre par hasard, ou presque ; il y
réussit grâce à l'implantation d'une troupe
nouvelle, de passage à Rouen, et au talent d'un
grand acteur, Mondory. Une fidélité réciproque
les liera durant près de dix ans, de Mélite au
Cid inclusivement.
Contesté presque aussitôt par ses rivaux, par
les doctes, il poursuivra une carrière toujours
difficile et pourtant sans véritable échec,
arrachera de pièce en pièce l'approbation des
plus exigeants, alors qu'il multiplie les
audaces dans ses dernières productions, au
moment où le goût du temps se détourne de la
tragédie ; de 1640 à 1674, il est et reste « le
premier pour la tragédie », comme le
reconnaissent eux-mêmes les mandarins
malveillants, Chapelain et Costar, chargés par
Colbert de dresser la liste des pensions
royales.
Le légendaire se glisse de son vivant, beaucoup
moins en raison de sa gloire- on ignore la date
de Polyeucte, faute du moindre témoignage
contemporain, et son médiocre biographe,
Fontenelle, quoique son neveu, ne recueillera
rien qu'on ne sache déjà- qu'en raison de la
discrétion de sa vie privée et de son
indépendance d'écrivain envers toutes les
coteries littéraires.
Avant sa mort même, on a trié de sa vaste
production les pièces que la postérité a
conservées : le Cid, Horace, Cinna, un peu en
retrait, la Mort de Pompée, Rodogune, Nicomède,
et déjà, en 1676, Corneille plaidait pour un
élargissement de cette anthologie :
On voit Sertorius, Œdipe, et Rodogune,
Rétablis par ton choix dans toute leur fortune ;
Et ce choix montrerait qu'Othon et Suréna
Ne sont pas des cadets indignes de Cinna.
Sophonisbe à son tour, Attila, Pulchérie,
Reprendraient pour te plaire une seconde vie ;
Agésilas en foule aurait des spectateurs,
Et Bérénice enfin trouverait des acteurs.
Le peuple, je l'avoue, et la Cour, les
dégradent ;
Je faiblis, ou du moins ils se le persuadent.
(« Au Roi, sur Cinna »)
La mort du poète, le 1er octobre 1684, est
signalée dans toutes les gazettes, mais seul
l'homme le plus intelligent du siècle, Pierre
Bayle, ose défendre les tragédies de la
vieillesse, reprenant la position de
Saint-Evremond, qui avait mesuré le
renouvellement de l'œuvre cornélienne dans le
plus pertinent des jugements : « Il est certain
que personne n'a mieux entendu la nature humaine
que Corneille. Mais il l'a étudiée différemment
selon des temps différents. Étant jeune, il en
exprimait les mouvements ; étant vieux, il nous
en découvre les ressorts. Autrefois, il donnait
tout au sentiment, il donne plus aujourd'hui à
la connaissance ; il ouvre le cœur avec tout son
secret, il le produisait avec tout son
trouble. »
De son côté, son grand rival, Racine, à
l'occasion de la réception de Thomas Corneille à
l'Académie, le 2 janvier 1685, insistait sur
l'orientation classique du génie cornélien :
« Dans ce chaos du poème dramatique parmi nous,
votre illustre frère, après avoir quelque temps
cherché le bon chemin et lutté, si j'ose dire,
contre le mauvais goût de ce siècle, enfin
inspiré d'un génie extraordinaire et aidé de la
lecture des Anciens, fit voir sur la scène la
raison, mais la raison accompagnée de toute la
pompe, de tous les ornements dont notre langue
est capable, accorda heureusement le
vraisemblable et le merveilleux et laissa bien
loin derrière lui tout ce qu'il avait de
rivaux. »
Mais il ne citait expressément que quatre des
chefs-d'œuvre qui s'étaient imposés sans
conteste : le Cid, Horace, Cinna, la Mort de
Pompée. Polyeucte n'y figurait pas, aucune
comédie n'était nommée, pas même le Menteur, si
souvent repris, ni aucune tragédie de la
dernière période.
Sur le sens de l'œuvre, toutefois, Racine ne se
trompait pas. C'était un théâtre politique,
étonnamment un et divers : « Combien de rois, de
princes, de héros de toutes nations nous a-t-il
représentés, toujours tels qu'ils doivent être,
toujours uniformes avec eux-mêmes et jamais ne
se ressemblant les uns les autres. »
Il infirmait à l'avance le subtil mais dangereux
parallèle, devenu trop fameux, que La Bruyère
glissait dans ses Caractères ou Mœurs de ce
siècle selon lequel Corneille aurait peint les
hommes tels qu'ils devraient être, Racine tels
qu'ils sont.
Au XVIIIe s., le premier éditeur attentif et
consciencieux de l'ensemble de l'œuvre, l'abbé
Granet, en 1733, consolide un succès durable
mais limité aux chefs-d'œuvre.
Voltaire, qui avait déjà, à contre-courant,
défendu dans son Siècle de Louis XIV la grande
tradition littéraire contre les « philosophes »
bruyamment modernistes, en composant son
Commentaire sur Corneille (1764) souligne
involontairement, par ses remarques d'un goût
hypercritique, toute la saveur de la langue, les
audaces de la technique et l'immoralisme foncier
de l'héroïsme.
Il lui avait fallu néanmoins beaucoup de courage
et de probité intellectuelle pour oser redire, à
sa manière, ce qu'un jésuite, le P. Tournemine,
avait écrit dans les Mémoires de Trévoux de mai
1717, contre un double courant critique,
préfigurant déjà les positions antagonistes de
Péguy et de Claudel, les uns le trouvant trop
monarchiste et chrétien, les autres dangereux,
dans la mesure où, selon une condamnation déjà
formulée par Bossuet, la tragédie favorise
toujours secrètement les passions...
La Révolution et Napoléon aimèrent Corneille
pour des raisons parfois opposées, et plus
souvent communes. On ressuscita Don Sanche
d'Aragon, en qui le peuple croyait trouver
l'image de la montée du tiers état, et Suréna,
protestation contre la tyrannie. Le dévouement à
la patrie d'Horace et la clémence d'Auguste
avaient l'accord de tous. L'Empereur se
demandait où ce diable d'homme avait appris la
politique et son mécanisme secret.
Grâce aux reprises régulières analysées et
consignées dans les feuilletons de J. L.
Geoffroy (1800-1814), grâce à la pertinence d'un
Hugo, d'un Saint-Marc Girardin, d'un
Sainte-Beuve, qui, sans être d'accord sur les
modalités du fonctionnement de l'œuvre,
sentaient bien le génie singulier de Corneille,
grâce surtout à de grands acteurs qui trouvaient
mieux que chez leurs contemporains des rôles à
leur taille, le romantisme non seulement
n'oublia pas la tragédie cornélienne, mais la
repensa, par-delà le moralisme bourgeois, dans
la perspective véritable d'un conflit entre les
exigences politiques et les droits essentiels de
l'individu.
La critique ultérieure – E. Deschanel, F.
Brunetière, J. Lemaitre, E. Faguet – présente à
égalité quelques vues pénétrantes, des formules
paradoxales et plutôt des engagements personnels
de mandarins littéraires que le reflet de la vie
complexe d'une œuvre consacrée. L'étude toujours
classique de Gustave Lanson (1898), plutôt qu'un
article deux fois contestable de 1894 sur un
parallèle entre Descartes et Corneille, a du
moins tenté une définition cohérente de
l'héroïsme, lié à la notion fondamentale de
tragique. Les formules heureuses abondent, trop
souvent contredites ici ou là par la vision
sous-jacente de la fausse analogie cartésienne
ou d'un stoïcisme supposé inhérent à l'attention
héroïque.
Le pamphlet de Péguy Victor Marie, comte Hugo
(1910) marque une date dans la redécouverte de
la vision du monde cornélien. Malgré les excès
d'un schéma progressiste centré sur les seuls
quatre chefs-d'œuvre allant du Cid à Polyeucte,
Péguy retrouve ce qui unit profondément la cité
terrestre à la cité céleste, l'humanité
charnelle du héros et son adhésion à l'ordre
complémentaire de la grâce et de la charité ;
avec l'humilité de l'homme Corneille, Péguy
souligne l'orgueil de l'auteur et cette volonté
plébéienne de suppléer à la discutable noblesse
de naissance par l'aristocratie de l'esprit.
Mal inspirés par le parallèle de Corneille et de
Racine, Gide, Giraudoux, Maulnier ont porté des
jugements sévères sur l'esthétique, le projet,
les sujets cornéliens. Certains de ses
défenseurs, comme Robert Brasillach, qui va
jusqu'à comparer Horace à un jeune nazi, ou Jean
Schlumberger, en parlant d'une « orthodoxie
héroïque, magnifique et vital contrepoids à
l'orthodoxie chrétienne », ont certes ramené
l'attention sur la difficulté de l'œuvre, mais
recréé un nouveau légendaire cornélien.
Dans un autre sens, le surprenant et virulent
réquisitoire de Sartre contre Racine a néanmoins
permis de réévaluer la charge réaliste et
actuelle d'un certain type tragique, qui
correspond exactement à la définition
hégélienne, opposée à la vision intemporelle et
hors de tout contexte politique, d'un
Schopenhauer, applicable à Racine.
« Le vrai contenu de l'action tragique et des
fins poursuivies par les auteurs de ces actions
est fourni par les puissances substantielles qui
régissent le vouloir humain et se justifient par
elles-mêmes : l'amour conjugal, l'amour des
parents, l'amour fraternel, la vie publique, le
patriotisme des citoyens, la volonté des chefs ;
la vie religieuse, non sous la forme d'une piété
qui renonce à l'action ou sous celle d'un
jugement sur le mal ou le bien d'une action que
Dieu aurait déposé dans l'âme humaine, mais au
contraire sous la forme d'une intervention
active dans les intérêts réels et d'une
poursuite de ces intérêts...
« Le moral, conçu dans sa substantialité
directe, mais non tel qu'il est posé, d'une
façon purement formelle, par la réflexion, est
le divin dans sa réalité profane, le
substantiel, dont les côtés, tant essentiels que
particuliers, fournissent le contenu capable de
mettre en mouvement l'action véritablement
humaine, de s'expliquer et de se réaliser à la
faveur même de cette action » (Hegel,
Esthétique, III, 2).
Le contexte historique
Cinq ou six facteurs essentiels expliquent la
genèse, la permanence de la doctrine et la lente
évolution du théâtre cornélien : le théâtre
scolaire des jésuites, la vie intense de la
tragédie italienne, la naissance de l'« honnête
homme », l'orientation du théâtre vers une
philosophie politique, dégagée de la périssable
actualité, la promotion sociale relative de
l'écrivain, qui acquiert l'indépendance
matérielle et morale propre à la création
littéraire.
Le milieu rouennais n'explique guère la vocation
dramatique de Corneille et surtout son
installation dans les sujets tirés de
l'Antiquité romaine.
Ville de marins et de missionnaires, où la
connaissance des mondes nouveaux s'intensifie,
Rouen aurait pu susciter un théâtre rénové par
l'actualité, et Corneille suivre l'exemple de ce
Jacques Du Hamel, auteur d'un Acoubar, tragédie
inspirée par le Canada... Par la colonie
espagnole et les nombreuses impressions
bilingues, Corneille connaîtra l'ample « comedia »
du siècle d'or. Le Cid est né de là, mais
Corneille n'y puisera guère, expérience faite,
et beaucoup moins que ses contemporains Rotrou
ou Scarron et que son frère Thomas.
Dans la production littéraire rouennaise, la
littérature dramatique occupe certes la première
place, mais, Robert Garnier et Alexandre Hardy
exceptés, c'est un théâtre destiné à la lecture,
et d'ailleurs dans des genres que, pour des
raisons qui nous échappent, Corneille ne suivra
pas : pastorale et tragi-comédie...
Mais, au collège des Jésuites, Corneille avait
peut-être joué ou vu jouer et certainement
entendu beaucoup parler des activités
dramatiques de la Compagnie ; il avait expliqué
le bréviaire dramatique des collèges, le théâtre
de Sénèque commenté par le P. Delrio. Après
avoir exploité quelques années dans la veine
comique le succès de Mélite, c'est là qu'il ira
chercher le sujet de sa première tragédie, et
Médée, recomposée, prouve la réflexion de
Corneille moins sur un sujet particulièrement
difficile que sur la nature intime du tragique
et le mécanisme psychologique du sacrifice
héroïque.
Mais c'étaient toutes les ressources de la
tragédie historique que lui apportaient
soixante-quinze ans d'expérience européenne des
scènes scolaires de la Compagnie : vision
providentielle de l'histoire ; grand destins
tragiques des instruments divins que sont les
élus héroïques, Judith, Saül, Esther ; vies
romanesques de saints très humains, témoins
courageux de leur foi et victimes de la
tyrannie, Catherine, saint Genest, Eustache ;
drames politiques et familiaux qui secouent
l'État tout entier, avec Bélisaire, Herménigilde,
Cosroès, Venceslas, Marianne. Derrière tous ces
thèmes, repris en France par les contemporains
de Corneille, se retrouve le problème
fondamental du devoir héroïque de l'homme et du
citoyen engagé dans une situation historique
définie, qui est le substrat permanent de la
tragédie cornélienne.
Les sujets antiques n'en sont pas absents,
spécialement dans le curieux redressement
« classique » des Jésuites français au collège
de La Flèche, de 1608 à 1615, contre les
apothéoses baroques de leurs collègues
germaniques, encore qu'on aimerait savoir ce
qu'étaient les pièces perdues, Cidus et Chimena
du P. Bidermann, jouée avant 1620, un Horatius
joué en 1610, un Augustus en 1637 ; du moins
conserve-t-on le Pompeius du P. Mousson, qui
correspond partiellement aux données de
Corneille et renferme les mêmes intentions
antimachiavéliques.
Le théâtre italien reste le premier pour
l'Europe. Son influence s'exerce encore dans la
France de Louis XIII en de multiples directions.
Elle domine la pastorale de 1590 à 1630, elle
inspire, parallèlement au théâtre jésuite, la
tragédie religieuse de Robert Garnier, Pierre
Mainfray, Denis Coppée ; les tentatives de
tragédie d'horreur, dans la ligne sénéquienne,
dont Rosemonde avait donné le prototype ; les
premières tentatives, vers 1640, de tragédie à
grand spectacle, qui préparent l'opéra.
Techniquement, les commentateurs italiens
d'Aristote au siècle précédent permettent la
restauration soudaine de la tragédie classique
après 1630.
Corneille puisa à ces multiples sources, et très
tôt. Sans qu'on ait pu jusqu'ici lui attribuer
un modèle précis, Clitandre se ressent de la
pastorale dramatique italienne ; Horace doit à
l'Orazia de l'Arétin autant qu'à l'Honrado
hermano de Lope de Vega ; Polyeucte et Théodore
ont pour modèles deux pièces de Girolamo
Bartolomei, que Corneille put se procurer dès
1632 à Rouen ; on ne peut vérifier si Andromède
doit au premier opéra italien monté à Venise en
1637, mais Psyché, dont Molière confie à
Corneille l'achèvement, suit exactement la
structure d'une pièce de même titre que D.
Gabrielli avait récemment montée à Mantoue : on
conçoit mieux que Corneille achève sa tâche en
deux semaines...
L'attention de Corneille pour le théâtre
d'outre-monts est surprenante : dans la préface
d'Othon, il signale une pièce du même nom d'un
certain Ghirardelli. Or, l'Otone de ce jeune
auteur romain, mort à trente ans en 1653 après
avoir connu un bref succès avec une Mort de
Crispe qu'analyse élogieusement Corneille en
1660 dans son Discours de la tragédie, n'a même
pas été imprimé. Dans ce même discours, les
références à Paolo Beni, Lodovico Castelvetro,
Francesco Robortello, Piero Vettori,
commentateurs d'Aristote, n'ont sous sa plume
rien que de très naturel.
Ces situations concrètes, qui sont exemplaires
de la tragédie historique du XVIIe s. européen,
s'expliquent par l'ampleur de la littérature
politique, base des fonds de bibliothèques
privées que l'on retrouve, à peu près identique,
chez le bourgeois lettré de Florence,
d'Amsterdam, de Louvain ou de Rouen à cette
époque.
Cette philosophie politique n'est pas toute
dominée par l'ombre de Machiavel, mais par une
étude conforme à la méthode, sinon aux vues, du
Florentin, qui repose sur une confrontation des
grands moments de l'histoire. La Bible y est
envisagée d'un point de vue strictement humain,
Rome y reste le pôle de réflexion sur les
régimes et les figures exemplaires, l'époque
troublée des Goths rejoint la moderne histoire
du Proche-Orient (Osman, Soliman, Selim,
Bajazet). Par-delà machiavélisme, tacitisme ou
antimachiavélisme, le thème commun, parti
d'Italie vers 1580, est celui de la raison
d'État, qui transcende celui, passé au second
plan, des régimes, dans une Europe où la
monarchie semble partout stabilisée. Après
avoir, avec Horace, Cinna et la Mort de Pompée,
isolé quelques moments cruciaux de l'histoire
intérieure de Rome, Corneille étudie, pour
Polyeucte, les historiens du Bas-Empire, Justin,
Appien, contrôlés par leur ennemi, Flavius
Josèphe : telles sont les sources... de
Rodogune. Il étudiera désormais « la politique
des Romains au dehors », et ce seront Nicomède,
Sertorius, Sophonisbe et Suréna. Tourné vers le
Bas-Empire, il utilise Paul Diacre et découvre
les modernes Annales ecclésiastiques du cardinal
Baronius : il en sortira Héraclius, Pertharite,
Attila et Pulchérie. C'est dire qu'avec
l'orientation nouvelle que semblent marquer
Rodogune et Héraclius, si embarrassante pour la
critique, c'est tout le reste de l'œuvre
ultérieure de Corneille qui est en réserve dès
les années 1644-1645.
Quatre pièces s'inséreront dans cet ensemble,
sans que soient abandonnées les préoccupations
politiques : l'énigmatique Don Sanche, qui n'est
d'ailleurs pas une tragédie ; Œdipe, l'un des
trois sujets proposés par Nicolas Fouquet et
dont Corneille semble avoir très vite regretté
le choix ; Othon, seule pièce tirée de Tacite,
et Agésilas, pièce inspirée de Plutarque ; on
s'étonne que Corneille soit venu si tard à ces
deux auteurs, sources fréquentes des dramaturges
antérieurs et références majeures des ouvrages
sur la raison d'État.
Facteurs immédiats de la genèse
À ce cadre intellectuel général, il faut
ajouter, pour saisir la genèse de la tragédie
cornélienne, quelques facteurs plus immédiats et
quelques événements propres à la longue carrière
de Corneille.
Tout d'abord, l'attention portée aux troupes qui
le jouent. Corneille, comme Molière, déteste le
jeu grandiloquent de l'Hôtel de Bourgogne, à qui
il ne confiera de pièce que lorsque son acteur
favori, Floridor (1608-1671), « las d'être au
Marais avec de méchants comédiens », prend la
direction de l'Hôtel en 1647.
De 1630 à 1647, toutes les pièces de Corneille
sont créées par la troupe du Marais. C'est à
Mondory (ou Mont-dory [1594-1653]), chef de la
troupe nouvelle qu'il vient de constituer, que
Corneille remet Mélite en 1629, lors d'un séjour
de la Cour à la station thermale voisine de
Forges-les-Eaux. Mondory fait triompher par son
talent personnel quelques grands rôles
tragiques, et Corneille lui rend un vibrant
hommage dès 1634. La troupe, deux fois décapitée
par ordre royal, mais vite reconstituée, subit
une crise grave, lorsque Mondory est frappé
d'apoplexie en août 1637. Il tente de rejouer en
1638, on espère encore le revoir en 1639, et les
fournisseurs attitrés de la troupe, Tristan
l'Hermite, C. de Vion d'Alibray, U. Chevreau et
Corneille ne font rien jouer dans cette période.
Avant 1635, les nourrices sont interprétées en
travesti, et la troupe compte un excellent
acteur dans ces fonctions, Alizon ; elle a aussi
un bravache, Bellemore, qui sera Matamore.
Estropié en 1639, celui-ci ne jouera plus :
Corneille n'introduit plus de Matamore dans ses
pièces...
La troupe, reconstituée en 1639 sous la
direction de Floridor, est de nouveau démembrée
en 1642. La Beauchâteau, notamment, créatrice de
l'Infante, de Camille et d'Émilie, passe à
l'Hôtel de Bourgogne, à la suite des Villiers et
des Baron, acteurs sensibles et chevronnés. Le
nombre et les rôles des pièces de Corneille
postérieures à la Mort de Pompée se modifient
profondément. Mais Jodelet est enrôlé : il sera
le valet du Menteur et de la Suite donnée à la
pièce ; de même, une jeune actrice, Marie de
Hornay, entre à cette date dans la troupe. Entre
la Beaupré vieillissante et elle, d'émouvants
duels féminins apparaîtront dans Théodore et
Rodogune, qui disparaissent de la pièce
postérieure de Corneille, jouée au Marais,
Héraclius, après le départ de la jeune actrice.
Le demi-échec de la pièce, qui marque le premier
divorce de Corneille et de son public, était dû
pour une part aux acteurs. Corneille change
momentanément de genre avec Andromède et Don
Sanche et ne revient que trois ans plus tard à
la tragédie. Nicomède est un grand succès,
Pertharite un échec, mais on ignore même quelle
troupe la joua. Si les acteurs ne sont pas en
cause, le public a dicté sa conduite au poète et
« l'avertit qu'il est temps qu'il sonne la
retraite ». Corneille se tait pour huit ans et
ne revient à la scène en 1659 que sur les
instances de Fouquet... et à la suite des
nombreux succès de son jeune frère Thomas.
Floridor et sa troupe ont vieilli. Le
vieillissement des protagonistes des nouvelles
tragédies, Œdipe, Sertorius, Syphax, Suréna,
suit l'âge non seulement de leur créateur, mais
de leur interprète, Floridor, à qui Corneille
reste, autant qu'il le peut, fidèle. Car, pour
des raisons diverses, mais toutes honorables,
Corneille va confier désormais ses pièces à
trois troupes différentes. L'Hôtel créera cinq
des onze dernières pièces de Corneille.
Mais, dès après le succès d'Œdipe, Corneille
vient au secours du Marais, spécialisé dans les
pièces à machines, et lui laisse, après la
Toison d'or, Sertorius : on était déshabitué de
la tragédie, constate le gazetier Robinet.
Molière, pour sa part, n'a cessé de jouer du
Corneille, sans que celui-ci lui ait, jusqu'en
1667, confié des premières. Il le fait après
l'affaire d'Alexandre et l'indélicatesse de
Racine, qui fait passer la pièce et sa meilleure
actrice à l'Hôtel de Bourgogne, le 18 décembre
1665. Molière monte alors en trois semaines une
pièce de Thomas, Antiochus. Pierre fera ensuite
créer au Palais-Royal Attila en 1667, et Tite et
Bérénice le 28 novembre 1670 ; Molière chargera
Corneille d'achever Psyché, au moment où
lui-même joue Tite et Bérénice. Pulchérie
(1672), confiée finalement au Marais, devait
sans doute être destinée à Molière. L'Hôtel
créera pourtant encore la dernière tragédie
cornélienne, Suréna, en 1674.
L'évolution de Corneille tient aussi à
l'histoire du public. Avec ses premières
comédies, dans lesquelles il glisse habilement
les lieux parisiens à la mode- galerie du
Palais, place Royale- et où règne une galanterie
de bon ton, loin des propos de haute graisse des
vieux farceurs du Pont-Neuf, Corneille crée
littéralement un public nouveau : les bourgeois
et surtout les femmes osent aller dans une salle
publique. Richelieu encourage le mouvement : il
forme la société des cinq auteurs, chargée,
hélas ! de rédiger des canevas romanesques
imposés, et Corneille, pour sa part, renonce
vite. Du moins a-t-il découvert le nouveau
public de la Cour : diplomates étrangers et
grands seigneurs qui aiment certes les ballets
traditionnels, mais s'intéressent à la
politique. Cinna et la Mort de Pompée marquent
ce véritable changement d'optique.
La querelle du Cid, arbitrée par l'Académie et
Richelieu, est une autre leçon. Il faut compter
avec les doctes, incapables sans doute de
comprendre la véritable nature du tragique, mais
guides de l'opinion et « redresseurs de
syllabes » parfois pertinents. La position de
Corneille en cette affaire n'est ni de pure
protestation ni de profond découragement, et
déjà la préface de Médée (1639) se ressent de
cette nouvelle réflexion sur son art. Chaque
fois que, par la suite, Corneille innove, il
s'en explique longuement.
Le souci de son indépendance financière répond
non à une avarice prétendue, mais à la
possibilité d'œuvrer librement, loin des clans
littéraires. En 1643, l'année même où il dédie
Cinna au financier Montauron et Polyeucte à la
reine régente, il présente un projet de lettres
patentes qui garantirait les droits d'auteur sur
les représentations des troupes qui s'emparent
librement du texte après son impression : le
texte est rejeté, en raison de sa nouveauté
inouïe.
Corneille se contente d'exiger à la remise de
ses pièces des sommes que les acteurs jugent
colossales (2 000 livres pour Attila et Tite et
Bérénice) et multipliera les éditions
collectives. En outre, la traduction de
l'Imitation sera, en même temps qu'une œuvre
pie, une bonne affaire.
Le divorce progressif avec le public, qui
correspond à la fois au changement inévitable du
goût devant un auteur vieillissant et aux
audaces multipliées des tentatives des dernières
années, le caractère bourgeoisement retiré de sa
vie privée, lourde d'ailleurs de charges
familiales, n'impliquent en rien une humeur
misanthropique ou une indifférence aux
changements de la vie intellectuelle.
Les témoignages de ses poèmes ou de sa
correspondance, en dépit de leur petit nombre,
suffisent à caractériser l'homme : il garde
d'excellents rapports toute sa vie avec ses
maîtres les Jésuites, il échange avec un savant
génovéfain des considérations érudites très
informées sur l'auteur de l'Imitation, il
protège de nouveaux venus, Georges de Brébeuf,
Coqueteau de La Clairière, il compose pour son
voisin du Neubourg, le fantasque marquis de
Sourdéac, la Toison d'or, il prend part, dans un
jeu comique, au lancement d'Adam Billaut, le
menuisier-poète, à la querelle des sonnets, qui
divise la Cour et la Ville, il conseille, en
vers, la jeune Académie de peinture, dirigée par
Le Brun, il laisse publier les vers galants de
ses amours d'automne pour la Du Parc ou
Mlle Serment, il compose inlassablement des
poèmes de circonstance pour les inscriptions de
l'arsenal de Brest, les fêtes corporatives
parisiennes, les victoires royales.
Mais la partie méditée de son œuvre tragique
reste profondément à l'abri de l'actualité et
des modes. Prolongée par la force des choses
sous la Régence, la Fronde et la partie
brillante du jeune règne de Louis XIV, elle est
tout entière le reflet de l'âge de Louis XIII.
Les fidèles admirateurs de Corneille, la
« vieille cour » le savaient bien.
L'évolution à la lumière des Examens
L'histoire de ces trente-deux pièces-
trente-trois, si l'on compte Psyché, en
collaboration avec Molière, que Corneille
n'incorpore pas à ses œuvres complètes-, les
étapes de la création, la valeur propre de
chaque tragédie, nous les connaissons par
Corneille lui-même, qui, en 1660, mit en tête de
chacune un « examen ».
Est-il bon juge ? On l'a contesté, sous prétexte
que, raturant par exemple ses comédies, il en
expurge les audaces de fond et de style ; que,
parlant de Clitandre, l'action pleine
d'incidents qu'il y met est une gageure sur la
règle des vingt-quatre heures ; qu'il admet dans
Horace une duplicité d'action ; qu'il relève çà
et là des illogismes dans la conduite des
caractères...
Sans doute, avec le recul de l'âge, a-t-il
tendance à sous-estimer ses premiers essais,
mais d'une manière générale ses jugements sont
d'une étonnante pertinence, dans la mesure
surtout où il décèle, avec des balances
variables, les mérites particuliers de chaque
pièce, sans les régler à la norme idéale, qu'il
vient pourtant de définir, parallèlement aux
Examens, dans ses trois Discours sur la
tragédie. En outre, ils ne démentent jamais les
dédicaces, écrites quand le feu créateur n'est
pas encore refroidi.
Jusqu'à Horace, Corneille cherche sa voie.
Mélite (1629) était un heureux accident. Se
fondant, de son aveu, sur une histoire d'amour
personnelle, Corneille se trouvait renouer avec
la comédie de mœurs contemporaine- il va jusqu'à
dire qu'il n'y en avait d'exemple en aucune
langue !-, et son style naïf et l'humeur enjouée
des personnages lui valent un succès surprenant.
Corneille l'exploite, de 1632 à 1635, dans
quatre comédies, la Veuve, la Galerie du Palais,
la Suivante, la Place Royale, cette dernière
marquant un achèvement et peut-être un
épuisement. De la comédie enjouée, il est passé
à la comédie sociale avec la Veuve. La Suivante
renouvelle le thème, qui s'aigrit. L'héroïne,
intelligente et belle, mais pauvre, se retrouve
seule, et le monologue final est un des plus
durs réquisitoires tragiques composés par
Corneille. L'Examen glisse sur cet aspect de la
pièce, mais Corneille la défend sur la
régularité : unités, vraisemblance, bienséance.
Corneille a maîtrisé sa technique. La Place
Royale peint un extravagant qui renonce
gratuitement à la femme qu'il aime, et
Corneille, qui ne défend qu'à demi sa pièce, la
sauve pour la qualité des vers, mais en
reconnaît la tonalité tragique générale. Le
protagoniste, Alidor, a déjà tous les traits du
héros cornélien, mais héros en négatif et sans
finalité : au regard du héros véritable, c'est
bien un « extravagant ».
Corneille a épuisé sa veine comique, ou plutôt
il lui faudrait chercher d'autres voies, qu'il
trouvera plus tard avec le Menteur ou la comédie
héroïque... En fait, malgré les scènes
parisiennes plaquées qui donnent leur titre à
deux d'entre elles, ces quatre comédies
diffèrent beaucoup. Déjà Corneille ne sait pas
recommencer deux fois le même sujet. Attentif au
goût du public, mais jamais soumis à lui,
Corneille pâtira souvent de cet imprévu que
chacune de ses pièces apporte, sans jamais céder
à la facilité du succès à exploiter.
On le vit en particulier lors du triomphe du
Menteur (1642 ou 1643). Corneille donne, la
saison suivante, une pièce qu'il ne titre pas
autrement que la Suite du Menteur. En fait, il
va au-devant de l'échec qu'il subit et dont, dès
l'épître dédicatoire, il saisit les mobiles. Son
menteur est devenu vertueux, ou plutôt ne ment
plus que par générosité : ambiguïté d'autant
plus gênante qu'à la fantaisie inventive de la
première pièce succède la rigueur logique.
Corneille défend sa pièce, qu'il juge
« meilleure que l'autre », mais son échec
technique a été justement de ne pas en faire
franchement une comédie nouvelle au lieu d'en
conserver les mêmes personnages, qui n'étaient
plus les mêmes caractères.
Après le succès de Mélite, Corneille donne un
drame noir, Clitandre, qui reste encore pour
nous très mystérieux. Tragi-comédie, mais
insolite au regard des pièces contemporaines qui
portent ce nom, rebaptisée plus tard tragédie-
ce qui ne convient pas mieux-, c'est peut-être
une pièce politique à clef, à en croire la
préface : « Si mon sujet est véritable, j'ai
raison de le taire ; si c'est une fiction,
quelle apparence [...] de donner un soufflet à
l'histoire. » S'il existe une esthétique
dramatique baroque, Clitandre en relève. La
pièce reste unique en son genre dans la
production de Corneille.
Trois tragédies imitées de Sénèque voient
simultanément le jour en 1634-1635. Médée est la
première véritable tragédie cornélienne. Très
remodelée par rapport à sa source, elle délaisse
les facilités du pathétique mélodramatique, y
introduit une notion claire du devoir, du destin
et de la vengeance héroïque, et, peinture du
« crime en son char de triomphe », atteint à
l'essence du tragique, exemplaire et moral par
son immoralisme même. Dans cet émouvant
infanticide, nécessaire pour faire cesser un
désordre moral, l'héroïne justicière devient,
comme plus tard Horace, bourreau et victime.
Les deux pièces suivantes soulignent le besoin
constant du renouvellement cornélien. L'Illusion
comique, c'est-à-dire l'illusion de la vie
qu'est le théâtre et réciproquement, ne
correspond à aucun genre ni aucune étiquette.
C'est, selon le mot de Corneille, « un étrange
monstre », mais aussi un spectacle total, dont
le goût bourgeois, réaliste et trivial,
particulièrement dans la critique, a tort de ne
retenir que le truculent Matamore, troublante
parodie à l'avance du Cid.
Celui-ci fut la grande date du siècle, avec
Andromaque ... Triomphe aussi imprévu que
mérité, que Corneille lui-même n'ose renier en
1660 à cause « du sujet et des pensées
brillantes », mais dont il mesure lucidement
« les défauts de conduite », c'est-à-dire de
structure et de logique, dans la vérité des
caractères. Le Cid demeure la plus pathétique et
la plus directe des pièces de Corneille
(tragi-comédie, rebaptisée elle aussi tragédie),
mais certes pas la plus représentative de
l'héroïsme cornélien.
Horace l'est pleinement. Dans le mystère de la
création littéraire, et malgré Péguy, on ne peut
trouver dans l'œuvre antérieure rien qui prépare
vraiment cette pièce. Du dilemme intérieur dans
lequel se débattait le héros, que représentent
ici encore Curiace et Sabine, elle passe au
niveau de l'être sommé au sacrifice ; la réponse
est sans ambiguïté. Il faut assumer le refus
(Camille) ou l'acceptation (Horace) et dépasser
les normes de la morale ou de la raison
individuelle, au nom d'une raison supérieure :
Le sort qui de l'honneur nous ouvre la barrière
Offre à notre constance une illustre matière ;
Il épuise sa force à former un malheur
Pour mieux se mesurer avec notre valeur ;
Et comme il voit en nous des âmes peu communes,
Hors de l'ordre commun il nous fait des
fortunes...
(Horace, II, III, 431-436.)
Cinna forme le lien entre la « tragédie du
héros » et la pure tragédie politique- le héros
n'apparaît même pas- qu'est la Mort de Pompée.
Polyeucte et Théodore- seuls sujets chrétiens,
et pour cette simple apparence tour à tour
surestimés, omis ou dévalorisés par la critique-
transposent simplement la finalité passagère de
l'acte héroïque. Elles ne sont ni des tragédies
marginales dans l'œuvre de Corneille, ni non
plus, par l'identité foncière du mécanisme
héroïque, des tragédies d'où le surnaturel
serait absent. Horace, Polyeucte et tout le
théâtre cornélien témoignent de la même
transcendance.
Rodogune et Héraclius, qui centrent l'action sur
de complexes et étranges figures tyranniques,
marquent moins une réorientation de Corneille
vers les monstres sacrés- Médée et Horace
l'étaient, et l'intelligent et veule roi
d'Égypte de la Mort de Pompée, et les replis de
l'âme d'Auguste- que l'approfondissement
psychologique et technique des données normales
de l'amoralisme tragique. Corneille quitte les
rivages de l'héroïsme noble et triomphant et
s'enfonce dans le maquis machiavélien de
l'exercice du pouvoir.
Il délaissera par instants ses préoccupations,
tout en poursuivant une série de quinze
variations tragiques où s'accusent de plus en
plus les difficultés du sacrifice et l'échec
final complet de Suréna, pour se distraire avec
le Menteur et la Suite du Menteur (1643-1644 ?),
Andromède (1650), tragédie mythologique à grand
spectacle, pour tenter d'acclimater en France
l'opéra italien cher à Mazarin, pour procéder à
la longue traduction versifiée de l'Imitation de
Jésus-Christ (1651-1656), après l'échec de
Pertharite, la Toison d'or (1660) et Psyché
(1671), afin d'aider le Marais et Molière en
difficulté, alors qu'il aurait pu poursuivre une
carrière parallèle dans ce genre à la mode, où
le public lui reconnaissait le même talent
qu'ailleurs.
Dans son propre système tragique, il tente
divers renouvellements : Don Sanche d'Aragon,
Tite et Bérénice, Pulchérie sont des « comédies
héroïques » : Œdipe, une refonte moderne que
gêne l'impossible parallèle avec Sophocle ;
Sophonisbe, une reprise, remodelée par la pensée
politique cornélienne, d'un vieux succès de son
ancien rival, Jean Mairet ; Agésilas, un essai
de tragédie « enjouée », toute fondée sur des
dialogues feutrés, un style familier et un
humour qui fardent les visages et les cœurs,
étouffant volontairement le pathétique et le
tragique internes, suivi d'un Attila, tout en
éclats, qui accuse une technique diamétralement
contraire ; Tite et Bérénice, Pulchérie et
Suréna enfin, trilogie de l'immobilité et de
l'épanchement lyrique constamment et mal retenu-
Ne vous abaissez pas à la honte des larmes...
La tendresse n'est point de l'amour d'un
héros...-,
dont toute l'action repose sur la longue
souffrance passive de personnages méconnus de
leur entourage même.
Les œuvres hors du théâtre
Hors de son théâtre, les œuvres de Corneille ne
fournissent que des repères intéressant sa
biographie. Il est étrange qu'on ait conservé si
peu de sa correspondance : vingt-quatre lettres,
dont plusieurs sont des papiers d'affaire.
Parmi la centaine de poésies conservées,
quelques œuvres présentent un intérêt
particulier. Les Mélanges, publiés avec
Clitandre en 1632, renferment la veine gaillarde
des premières comédies. Une Mascarade des
enfants gâtés (saynète pour étudiants ?), des
épigrammes, des chansons témoignent de
l'admirable plastique de la langue de Corneille,
dès ses débuts littéraires. Une Excusatio latine
et l'Excuse à Ariste, refus d'œuvres de
commande, accusent, dès 1653, l'orgueil
tranquille et l'indépendance de l'écrivain ; le
quatrain sur Richelieu qui s'achève sur les vers
fameux :
Il m'a fait trop de bien pour en dire du mal,
Il m'a fait trop de mal pour en dire du bien
fixe les rapports du poète avec son premier
« protecteur » ... Sonnets, stances, madrigaux,
remerciements, pièces officielles du règne de
Louis XIV confirment la bonne humeur, la
facilité de plume et l'attachement monarchique
de Corneille, dont on a d'autres témoignages.
Parmi ses œuvres chrétiennes- cinquante Psaumes,
Office de la Sainte Vierge, Hymnes du bréviaire,
Hymnes de sainte Geneviève, Hymnes de saint
Victor-, il faut faire une place toute
particulière à la traduction de l'Imitation de
Jésus-Christ, pour sa beauté poétique propre
d'abord, mais aussi en raison de l'éclairage
qu'elle apporte au théâtre cornélien.
Treize mille vers : Corneille les publie en cinq
fragments ; vers la fin, il ne cache pas une
certaine lassitude. L'œuvre, tout orientée vers
l'humilité et l'obéissance, ne semblait guère
s'accorder avec l'inspiration cornélienne, et
certes, dans le livre IV surtout, où se
multiplient les conseils de pratique religieuse,
Corneille ne cherche rien que la fidélité à
l'esprit de son modèle.
Toutefois, les grands principes de l'ouvrage-
arrachement à la nature, élimination de
l'amour-propre, connaissance assurée, volonté
réglée sur le vouloir divin- concordent en de
multiples points avec l'âme de l'héroïsme, et le
vocabulaire fondamental reste le même :
constance, mérite, effort, patience, vertu,
combat, gloire...
En outre, Corneille amplifie souvent le texte
original et, aux évocations abstraites de Thomas
a Kempis, il substitue des images vigoureuses
qui transforment la lente ascèse monastique en
un dialogue vibrant avec le Divin, la chétive
créature en un être qui trouve sa plénitude au
feu de la charité et du sacrifice, double
mouvement de la grâce et du libre arbitre.
Signification de l'héroïsme
Telles sont bien les assises de l'héroïsme. La
vieille image du débat cornélien entre le devoir
et la passion, sans être inexacte, situe mal le
problème. La vision tragique est un tout,
métaphysique et psychologique, où la morale n'a
que faire. Aristote avait déjà correctement
défini la fonction de la tragédie en n'allant
pas au-delà de cette mystérieuse
« purification » née de la terreur et de la
pitié que suscite la représentation d'un grand
destin malheureux. Corneille glose à sa manière
en déclarant dès 1647 dans l'« Avertissement »
d'Héraclius : « La vraisemblance n'est qu'une
condition nécessaire à la disposition, et non
pas au choix du sujet... Le sujet d'une belle
tragédie doit n'être pas vraisemblable », ce
qu'il confirme dans l'Examen de Rodogune, à
propos de Cléopâtre, cette « seconde Médée »,
par cette phrase, qui embarrasse souvent les
commentateurs : « [...] Tous ces crimes sont
accompagnés d'une grandeur d'âme qui a quelque
chose de si haut qu'en même temps qu'on déteste
ses actions, on admire la source dont elles
partent. »
Corneille, toutefois, ne franchit pas certaines
limites- celles des bienséances morales- et
modifie les données de l'histoire quand le
personnage, odieusement criminel ou incestueux,
risque de faire horreur...
Enfermé par la volonté d'un mystérieux destin
dans une situation concrète qui l'abat, le
divise dans son être tout entier, le héros ne
trouvera d'issue que dans un arrachement à soi-
essentiellement l'amour-propre, inhérent à la
nature humaine- qui lui fera retrouver l'unité
nécessaire, et d'où il sortira magnifié et
broyé.
Le désordre profond que crée une situation
apparemment injuste et qu'il n'a pas voulue, le
trouble passionnel qui en résulte ne peuvent
mener qu'à un bref instant d'illumination
intérieure, sommet de la tragédie, certes, mais
qui ne suffit pas à cinq actes. Pour éviter le
caractère trop abstrait de ce qui ne peut être
que préparations ou conséquences, la tragédie se
fonde sur les diverses réactions de quelques
personnages, unis par les liens les plus
profonds de la famille, de l'amitié, de l'amour.
Tous les Examens de Corneille consistent à
définir cette donnée tragique initiale pour en
développer par la suite ce qui n'est que
corollaires de métier : peinture des caractères,
vraisemblance et habileté du déroulement
temporel de l'action, style...
Cependant la grande originalité de Corneille,
qui n'apparaît vraiment qu'avec Horace, est
d'avoir lié le drame personnel d'un individu au
sort d'un État tout entier. En ce sens, il est
le fondateur et presque le seul représentant de
la tragédie politique.
Déplaçant lentement le problème de la naissance
de l'État ou de la prise de pouvoir, il parcourt
le cycle complet des possibilités du thème :
princes légitimes machiavéliques, usurpateurs
tyranniques, tyrans généreux, fonctions diverses
du conseiller, devoirs du prince face à un héros
trop puissant, rapports du roi et du sujet...
Dans ces multiples combinaisons, le bien-fondé
de l'idéal héroïque se lézarde vite ; le doute
envahit déjà Rodogune et Héraclius, les
virtualités de sacrifice s'estompent devant une
politique de plus en plus dégradée ou
contraignante. Le rôle de la passion amoureuse,
indispensable comme manifestation essentielle de
l'être humain, mais au second plan de la
fonction dramatique, change peu à peu de sens :
d'ennemie de l'héroïsme, elle devient son alliée
et, pour Suréna, le suprême refuge de sa liberté
intérieure.
Dans cette optique, il est assez vain de
rechercher dans Corneille un traité des devoirs
ou même un traité des passions. L'héroïsme,
c'est la réponse active, le choix- qu'on ne
saurait accomplir qu'une fois- à une situation
absurde et sans issue raisonnable. La
connaissance, la volonté, la « vertu », y
compris le devoir de haine ou de vengeance, la
constance, l'honneur sont moins des valeurs
morales hiérarchisées qui seraient une fin en
soi que des aspects particuliers ou des
auxiliaires utiles dans un engagement où l'être
dépasse l'existence.
Tout se résout dans la notion, en définitive
assez simple, de générosité.
L'œuvre de Corneille se déroule sans cassure
véritable, sans renouvellement ni reniement
foncier au niveau de l'inspiration. Unité
profonde et diversité : toutes les tragédies
remettent en question les mêmes problèmes, dans
des situations concrètes constamment
diversifiées, prises, presque toutes, aux
périodes troublées d'une seule longue et même
histoire, la romaine, qui suffit à Corneille,
parce qu'elle est un microcosme de l'histoire
universelle.
Tributaire, comme tout écrivain, de la mentalité
de son époque, Corneille a bénéficié d'un âge où
la philosophie morale ne s'érigeait pas en
systèmes, même en traités- Descartes lui-même ne
le fait que pour les mathématiques ou la
physique- et où la philosophie politique repense
l'histoire du monde comme pour écarter, sans y
parvenir, l'ombre inquiétante de Machiavel.
Tragédie politique et non tragédie d'histoire.
Les héroïnes de Corneille ne sont pas celles de
la Fronde, Nicomède n'est pas Condé ni Grimoald
Cromwell... pas plus que la pensée cornélienne
ne se rattache à un système philosophique
défini.
À travers ses personnages, c'est plutôt une
interrogation passionnée sur la mesure et la
valeur de l'individu, lié à un État plus ou
moins stable et sain, qu'une casuistique réglée
à l'avance au service du bien.
Cette politique qui lui sert de cadre et de
ressort dramatique, Corneille lui-même en mesure
l'inconsistance finale. Dans une des pièces les
plus méconnues, Othon, dont Corneille écrivait à
bon droit qu'« elle égale ou passe la meilleure
des miennes » (c'était la vingt-septième), il
résume ainsi le sujet : « Ce sont intrigues de
cabinet qui se détruisent les unes les autres »,
intrigues de maîtres en matière de raison
d'État, que le sort aide à se neutraliser et qui
portent au pouvoir un « héros » moins impur que
les autres, pressé de liquider la cérémonie du
Capitole...
« Autrefois, il donnait tout au sentiment, il
donne plus aujourd'hui à la connaissance ; il
ouvre le cœur avec tout son secret, il le
produisait avec tout son trouble. »
Le jugement de Saint-Evremond n'oppose pas deux
périodes de la production cornélienne : il en
confronte le point de départ et l'aboutissement.
Chaque génération reçoit différemment le verbe
des grands auteurs. L'essentiel est de ne pas
les récrire ni de les limiter dans un choix trop
étroit, qui risque d'en diminuer, sinon d'en
fausser, le sens. L'engouement ou l'éloignement
pour Corneille a été lié à des préjugés sur son
œuvre.
À défaut de la « leçon » héroïque, qui devrait
toujours nous tirer de l'indifférence, la
tragédie cornélienne conserve une charge directe
d'émotion, de chocs exemplaires, de puissance
verbale, la vertu de scandale de tout tragique
véritable. Identique chez les héros et chez les
criminels, la grandeur d'âme cornélienne n'est
que le regard lucide d'une conscience mise à nu
qui nous laisse entière liberté d'apprécier les
grandeurs et les misères de la condition
humaine.
Le choix personnel, opéré dans les subtiles
cornues de la mystérieuse « catharsis »
intérieure, se replonge nécessairement aux
véritables sources de la moralité, étrangère au
code moral préétabli. Corneille, homme de
théâtre, montre des personnages et leurs options
contraires, par-delà le bien et le mal.
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© Larousse / VUEF 2003