Écrivain français
(Villeneuve-sur-Fère, Aisne, 1868-Paris 1955).
Les errances
Paul Louis Charles Claudel est né le 6 août 1868
dans une petite commune du Tardenois, dont son
grand-oncle était curé. Son père, Louis Prosper
Claudel, était originaire de La Bresse, dans les
Vosges. Il avait été nommé en 1860 receveur de
l'enregistrement à Villeneuve et y avait épousé
en 1862 Louise Cerveaux, elle-même née à
Villeneuve, où son père, Athanase Cerveaux,
était médecin. Les Cerveaux sont tous
originaires du Tardenois ou du Soissonnais. En
août 1870, Louis Prosper Claudel est nommé à
Bar-le-Duc, et, l'année suivante, Paul Claudel
entre à l'école des sœurs de la Doctrine
chrétienne de cette ville. En 1875, il sera
élève du lycée de Bar-le-Duc. En 1876, Louis
Prosper Claudel est nommé conservateur des
hypothèques à Nogent-sur-Seine. Paul y poursuit
ses études sous la direction d'un précepteur
nommé Colin. En 1879, son père ayant été nommé à
Wassy-sur-Blaise, il entre au collège de cette
ville. C'est là qu'il fait en 1880 sa première
communion, « qui fut à la fois, écrit-il, le
couronnement et le terme de mes pratiques
religieuses ». En 1881, il assiste à l'agonie et
à la mort très douloureuses de son grand-père
Athanase Cerveaux. En 1882, la famille
s'installe à Paris, boulevard du Montparnasse.
La sœur de Paul, Camille, son aînée, est l'élève
de Rodin.
Paul Claudel est très dépaysé par cette
installation à Paris. Il poursuit ses études au
lycée Louis-le-Grand, où il a pour condisciples
Marcel Schwob, Léon Daudet, Romain Rolland. La
distribution des prix de 1883 est présidée par
Ernest Renan. En 1884-1885, Claudel est l'élève
de Burdeau en philosophie : il gardera de cet
enseignement, bien qu'il ne l'ait pas convaincu,
un excellent souvenir. En 1885, il assiste aux
funérailles nationales de Victor Hugo, qu'il
devait comparer plus tard à « une descente de la
Courtille ». En 1886, les Claudel s'installent
boulevard du Port-Royal. C'est à cette date que
le jeune homme lit les Illuminations et, un peu
plus tard, Une saison en enfer. Le 25 décembre,
pendant les vêpres à Notre-Dame, au chant de l'Adeste
fideles, « mon cœur fut touché et je crus ».
Toutefois, ce n'est que quatre ans plus tard, le
25 décembre 1890, qu'il rentrera
sacramentellement dans l'Église.
Ces quatre années sont remplies d'immenses
lectures, entre autres la Bible et Dante. En
1887, Claudel écrit sa première œuvre
dramatique, l'Endormie. En 1888, il en écrit une
seconde, Une mort prématurée, qu'il détruira
plus tard et dont il ne subsiste que deux
scènes, connues sous le titre de « Fragment d'un
drame ». Mais c'est là que Claudel donne, pour
la première fois, toute sa mesure et, comme il
devait le dire plus tard à Jean Amrouche dans
les Mémoires improvisés, qu'il se rend compte
qu'il a « les moyens [...], on peut bien appeler
ça le génie, dont j'ai pris conscience à ce
moment-là, et qui, plus tard, alors, a pris
forme dans Tête d'or ».
De fait, c'est en 1889 que, tout en préparant le
concours des Affaires étrangères, où il est reçu
premier en 1890, Claudel écrit la première
version de Tête d'or. La première version de la
Ville est commencée en 1890 et terminée en 1891.
Claudel fait partie à ce moment d'un groupe
littéraire qui comprend Marcel Schwob, Léon
Daudet, Maurice Pottecher, Jules Renard, Camille
Mauclair et Bijvanck. C'est aussi l'époque où il
fréquente les mardis de Mallarmé, rue de Rome.
En 1892, il s'installe quai Bourbon, dans l'île
Saint-Louis, et il écrit la première version de
la Jeune Fille Violaine, qui demeurera longtemps
inédite.
En mars 1893, nommé vice-consul à New York, Paul
Claudel s'embarque pour les États-Unis. Il
débarque le 2 avril. Commence pour lui un long
exil qui ne s'achèvera, avec des interruptions
plus ou moins longues, qu'en juin 1935, lorsque
prendra fin sa carrière diplomatique. En
décembre 1893, Claudel est nommé à Boston. C'est
là et à New York qu'il écrit l'Échange, la
deuxième version de Tête d'or et qu'il traduit
l'Agamemnon d'Eschyle. Il commence même à
reprendre la Ville. En novembre 1894, il est
nommé à Shanghai. Pour rejoindre son poste, il
passe par la France, où il séjourne de février à
mai 1895. Pendant l'été, il accomplit la longue
traversée vers la Chine et commence à écrire les
poèmes qui composeront Connaissance de l'Est. À
Shanghai, il écrit les Vers d'exil, sa seule
œuvre importante en alexandrins.
Le voici en Chine pour fort longtemps. En 1896,
il est nommé à Fuzhou, d'où il devait encore
revenir à Shanghai, puis faire un séjour à
Hankou et même un voyage au Japon. Il finira
cependant par se fixer à Fuzhou, certainement la
résidence chinoise qu'il a le plus aimée et le
mieux connue. En 1896, il écrit le Repos du
septième jour et, en 1898, termine la deuxième
version de la Ville. En 1898-1899, il compose la
deuxième version de la Jeune Fille Violaine.
Le 22 octobre 1899, il part en congé pour la
France. En décembre, passant par Suez, il fait
un pèlerinage chez les Bénédictins. En
septembre-octobre 1900, il accomplit une
retraite à Solesmes et à Ligugé, mais se décide
finalement à repartir pour la Chine. « Il a été
refusé » dans la tentative qu'il a faite pour se
donner entièrement à Dieu.
C'est pendant ce séjour en France que Claudel a
écrit la première partie de la première des Cinq
Grandes Odes, « les Muses », et aussi « le
Développement de l'Église », qui formera la
troisième partie de l'Art poétique. À la fin de
1900 ou au début de 1901, il est reparti pour la
Chine à bord de l'Ernest-Simons.
C'est sur ce bateau qu'il devait faire la
connaissance d'Ysé, comme il est écrit au
premier acte de Partage de midi. Ainsi
commencèrent les années brûlantes de Fuzhou, où
le poète a repris son poste de consul. Il
traduit le poète anglais Coventry Patmore ; il
écrit encore quelques poèmes de Connaissance de
l'Est ; en 1903 et en 1904, il compose les deux
premiers traités de l'Art poétique,
« Connaissance du temps » et « Traité de la
co-naissance au monde et de soi-même » ; en
1904, il achève « les Muses » ; Ysé le quitte au
mois d'août ; en septembre, Claudel commence à
tenir son Journal, qui n'est guère fait d'abord
que de citations de l'Écriture et des Pères ; le
9 octobre meurt le confesseur de Claudel, l'abbé
Villaume.
En avril 1905, Claudel est rentré en France, où
il se déplace énormément, saisi par une fièvre
d'agitation. C'est à Villeneuve-sur-Fère, en
automne, qu'il écrit Partage de midi. Le
28 décembre, il se fiance à Lyon avec Reine
Sainte-Marie-Perrin, fille de l'architecte de
Fourvière. Le mariage aura lieu le 15 mars 1906,
et, trois jours après, Claudel repart pour la
Chine avec sa femme. Il résidera désormais dans
le Nord, à Pékin et surtout à Tianjin. C'est à
Pékin qu'il écrit la deuxième ode, « l'Esprit et
l'eau ». Le 20 janvier 1907, naît à Tianjin
Marie Claudel, et c'est là que Claudel écrit les
trois dernières odes : « Magnificat », « la Muse
qui est la grâce » et « la Maison fermée ». En
mars 1908, naît, toujours à Tianjin, Pierre
Claudel. Le poète écrit dans une manière
nouvelle les poèmes qui formeront Corona
benignitatis anni Dei ; il ébauche le premier
projet de l'Otage et retourne en France avec sa
famille par le Transsibérien en août-septembre
1909. En octobre, il est nommé à Prague, où il
s'installe en décembre.
Le voici donc au centre de l'Europe après de
très lointains voyages. En février 1910 naît
Reine Claudel, et, au mois de juin, l'Otage est
achevé. Presque aussitôt, Claudel se met à
refaire la Jeune Fille Violaine, qui devient
l'Annonce faite à Marie. La première version est
achevée en 1911. C'est aussi à cette époque
(exactement en février 1913) que Claudel prend
contact avec le théâtre d'Hellerau. Depuis la
fin de 1911, il est consul à Francfort, où il
rencontre beaucoup de Juifs et où se prépare le
Pain dur, qui sera commencé à Hambourg à la fin
de 1913, après que Claudel eut écrit la première
version de Protée. Cette même année 1913, en
mars, Louis Prosper Claudel meurt, et Camille,
devenue folle, est internée. Au cours de cette
période extrêmement féconde, Claudel a écrit en
1911-1912 la Cantate à trois voix.
Ces années qui précèdent immédiatement la
Première Guerre mondiale sont aussi celles où la
gloire commence à toucher le front de Claudel.
En 1911, il rejoint la Nouvelle Revue
française ; le 24 novembre 1912, l'Annonce est
représentée au théâtre de l'Œuvre ; un an après,
elle l'est à Hellerau ; Georges Duhamel publie
au Mercure de France le premier ouvrage consacré
à Claudel ; en 1914, enfin, paraissent coup sur
coup Deux Poèmes d'été (Protée et la Cantate à
trois voix) ; l'Otage, enfin, est représenté par
les soins de Lugné-Poe à la salle Malakoff et à
l'Odéon en juin.
La guerre a chassé Claudel de Hambourg à
Bordeaux (où est réfugié le gouvernement
français), près de son ami Gabriel Frizeau et
non loin de Francis Jammes. C'est là qu'il
achève, en octobre 1914, le Pain dur, commencé à
Hambourg. Peu auparavant, il a traduit les
Choéphores, comme si la trilogie d'Eschyle avait
en quelque sorte poussé la sienne. En octobre
1915, il est envoyé en mission économique en
Italie. À Rome, il traduit les Euménides et
compose le Père humilié, terminé en 1916.
Mais le séjour en Europe, qui dure depuis 1909,
est terminé. Le 16 janvier 1917, Claudel
embarque à Lisbonne sur l'Amazone, qui le
conduit à Rio de Janeiro, où il est ministre
plénipotentiaire. Il est accompagné par Darius
Milhaud comme secrétaire, mais non par sa
famille, qui demeure en France. Nulle part, il
n'éprouvera autant qu'au Brésil la déréliction
de l'exil. Il va y écrire la Messe là-bas et la
plupart des grands poèmes qui formeront le
recueil de Feuilles de saints. Nous sommes
entrés par la grande porte de Belém dans ce
monde atlantique qui est celui du Soulier de
satin. C'est encore à Rio que Claudel écrit
l'Ours et la lune, cette fantaisie qui prélude à
toutes celles qui marqueront ses dernières
années et qui est aussi un poignant poème
d'exil. Le poète revient de Rio en 1919 en
passant par la Guadeloupe et les États-Unis. Il
a entrevu, par une nuit d'orage, ce qui aurait
pu être la suite de la Trilogie ; mais c'est
surtout pendant la période de vacances qui
précède la mission au Danemark que Claudel a la
première idée du Soulier de satin.
De 1919 à 1921, le poète est donc ministre au
Danemark et, à ce titre, membre de la Commission
du Slesvig, qui fixe la frontière définitive
entre le Danemark et l'Allemagne. Mais
l'Extrême-Orient le sollicite une nouvelle fois,
et le voici ambassadeur au Japon. Comme il se
rend à son nouveau poste, en octobre-novembre
1921, Claudel visite l'Indochine et notamment
Angkor. En septembre 1923, il est témoin du
tremblement de terre qui ravage Tokyo et
Yokohama. L'ambassade de France est détruite, et
le poète perd dans la catastrophe la « troisième
journée » du Soulier de satin, qu'il lui faudra
refaire. L'œuvre immense est enfin achevée en
octobre 1924. En 1925, Claudel retourne en
France pour un congé. Il passe quelques semaines
de vacances au château de Lutaines, en
Loir-et-Cher. C'est de là que sont issues les
Conversations dans le Loir-et-Cher. En janvier
1926, dernier départ pour l'Extrême-Orient. Les
souvenirs d'autrefois assaillent le poète
lorsqu'il passe au large de Fuzhou. Le
17 février 1927, Claudel, nommé ambassadeur aux
États-Unis, quitte le Japon pour l'Amérique et
gagne son poste en bateau à travers le
Pacifique.
À Washington, il négocie le pacte Briand-Kellogg,
traité d'arbitrage et de conciliation qui est
signé en février 1928. Retourné en France pour
quelques mois en 1927, il achète le château de
Brangues, dans l'Isère. Le Dauphiné deviendra
ainsi, en quelque manière, sa seconde patrie, et
ce grand errant a enfin trouvé une demeure. En
cette même année 1927, il écrit le Livre de
Christophe Colomb. Mais, à partir de 1928 ou de
1929, l'œuvre de Paul Claudel consiste
essentiellement en commentaires de l'Écriture,
dont le premier en date est Au milieu des
vitraux de l'Apocalypse (terminé en 1932), bien
que ce texte n'ait été publié que longtemps
après la mort de l'auteur, en 1966.
L'ambassade aux États-Unis s'achève en 1933 au
milieu des remous provoqués par la répudiation
des dettes. Claudel termine paisiblement sa
carrière diplomatique à Bruxelles, où il
représente la France de 1933 à 1935. C'est là
qu'il achève Un poète regarde la Croix et qu'il
écrit Jeanne au bûcher. En mars 1935, candidat à
l'Académie française, il se voit préférer Claude
Farrère. Désormais, sa vie se partagera entre
Brangues, où il passe l'été, et Paris. Claudel
est de plus en plus absorbé par ses commentaires
bibliques, entre autres L'Épée et le miroir.
C'est à la même inspiration qu'il faut rattacher
l'Histoire de Tobie et de Sara, écrite en 1938.
En 1940, pendant la « drôle de guerre », le
poète entreprend un second commentaire de
l'Apocalypse, qu'il intitule Paul Claudel
interroge l'Apocalypse. Il n'accepte pas
l'armistice et, en juin 1940, fait un bref
séjour à Alger pour tenter de maintenir
l'Afrique du Nord dans la guerre. Néanmoins,
Pétain lui fait un moment illusion, ce qui nous
vaut l'« Ode au Maréchal ». Mais Claudel ne
tarde pas à se rendre compte de la véritable
nature du régime de Vichy. Tandis qu'il est en
butte aux tracasseries de la police, il
stigmatise l'attitude du cardinal Baudrillart,
et écrit au Grand Rabbin de France pour
protester contre le traitement dont les Juifs
sont l'objet.
Il compose en 1942 Seigneur, apprenez-nous à
prier et commence en 1943 son grand commentaire
du Cantique des cantiques, qu'il termine en 1945
et qu'il considère comme l'une de ses œuvres les
plus importantes. Presque aussitôt après vient
la Rose et le rosaire. Le poète est élu à
l'Académie française sans avoir posé sa
candidature (1946). Depuis les représentations
triomphales du Soulier de satin à la
Comédie-Française en novembre 1943, c'est la
gloire, et personne ne discute plus le génie de
Paul Claudel.
En 1947, le poète termine la première partie
d'Emmaüs. En 1948, il retouche l'Annonce et
entreprend l'Évangile d'Isaïe, qu'il termine en
1950 pour s'atteler presque aussitôt à un
commentaire de Jérémie. En 1951, il écrit une
deuxième version de l'Échange. Il a aussi
profondément remanié Partage de midi et même
tenté d'écrire une nouvelle version de Tête
d'or. Le 23 février 1955, entre le mardi gras et
le mercredi des cendres, Claudel meurt à Paris.
Il repose à Brangues, dans le fond du parc,
auprès de son petit-fils Charles Henri Paris.
L'art et la foi
Cette existence tout ensemble vagabonde et
rangée, sauf entre 1901 et 1905, est dominée par
la religion et par l'art. Si l'on veut savoir
comment Paul Claudel l'envisageait lui-même, il
faut lire les Mémoires improvisés, série
d'entretiens radiophoniques que le poète eut
avec Jean Amrouche en 1951-1952, et le Journal,
qu'il a tenu depuis 1904 jusqu'à sa mort. Mais
peu d'hommes se sont moins regardés eux-mêmes
que Claudel. C'est nous plutôt qui contemplons
d'un œil rétrospectif cette prodigieuse
carrière, ouverte par le coup d'éclat de Tête
d'or, qui ne fut perçu que de bien peu. Les
œuvres, ensuite, se succèdent avec une lente
régularité. Le premier massif du théâtre, de
Tête d'or au Repos du septième jour, est bâti en
1900, et Claudel considère qu'il a terminé sa
tâche profane. La passion ouvre un nouveau
cycle, de Partage de midi au Soulier de satin,
tandis que la Jeune Fille Violaine et l'Annonce
établissent un lien entre les deux périodes.
Entre-temps, le lyrisme s'est décanté. À partir
de 1912, les drames de Claudel sont représentés.
Il a désormais l'expérience de la scène, les
œuvres de la maturité le démontrent avec éclat.
Mais, après le Soulier de satin, il se détourne
du théâtre, où il a dit ce qu'il avait à dire.
Les œuvres dramatiques qui suivent sont toutes
des œuvres de circonstance ou les passe-temps
d'un vieillard qui joue avec son génie.
Avant tout, Claudel est un poète, et ses œuvres
lyriques ne sont pas moins importantes que ses
œuvres dramatiques, bien qu'elles aient moins de
volume. Mais ce génie d'une puissance et d'une
fécondité prodigieuses, qui n'est comparable en
France qu'à Victor Hugo- qu'il n'aimait guère-,
ne pouvait être contenu par le lyrisme seul. Il
lui fallait l'affrontement et le drame jusqu'au
jour où les vieilles passions seraient purgées,
ce qui se produisit avec le Soulier de satin.
C'est alors que Claudel s'engagea dans une
nouvelle carrière où le public ne l'a, jusqu'à
présent, guère suivi : le commentaire de
l'Écriture dans l'esprit des Pères de l'Église.
Cette partie de l'œuvre peut paraître périmée
avant même que l'on en ait vraiment fait
l'inventaire. Il faut pourtant reconnaître que
Claudel n'est pas un moins grand prosateur qu'il
n'est un grand poète. Quand ce ne serait que
pour la richesse incomparable de cette prose, où
l'on ne sait si l'on doit admirer davantage le
choix et l'agencement des mots ou la
construction de la phrase, ces œuvres méconnues
mériteraient un sort meilleur. Du reste, s'il y
a une prose religieuse de Claudel, il y a aussi
une prose profane qui ne lui cède en rien. En
témoignent Positions et propositions,
Conversations dans le Loir-et-Cher et L'œil
écoute. Pourtant, on lit assez peu la prose de
Claudel, même profane. On ne lit pas beaucoup
plus ses poèmes, mais on applaudit toujours son
théâtre. L'Annonce est une des œuvres les plus
populaires du théâtre contemporain, et l'on ne
reprend jamais sans succès l'Otage, le Pain dur,
l'Échange et surtout le Soulier de satin, qui
est sans doute l'une des créations les plus
extraordinaires de notre époque. Quelque chose
d'essentiel à l'Occident s'est exprimé là pour
toujours.
L'ambition de Péguy, qui était de couvrir dans
le chrétien autant d'espace que Goethe dans le
païen, c'est Claudel qui l'a réalisée. Son œuvre
énorme touche à tout, et la correspondance, dont
une faible partie seulement est publiée, en est
une partie capitale. Il est malaisé d'embrasser
d'un regard ce gigantesque édifice qui surgit
avec un brusque éclat dans l'atmosphère des
cénacles fin du siècle, salué par Maeterlinck et
Camille Mauclair, puis qui se bâtit obscurément
dans les lointains étouffés de l'exil. Le bruit
d'un grand poète inconnu se répand dans la
première décennie du siècle. André Gide, qui est
lui-même mal dégagé de la pénombre, le sait,
ainsi que quelques autres. La fondation de la
Nouvelle Revue française en 1911, qui remplace
le Mercure de France comme organe de la jeune
littérature, manifeste au grand jour la
prodigieuse génération d'écrivains nés aux
environs de 1870. Ceux-ci ont atteint ou dépassé
la quarantaine, mais le public lettré les
découvre seulement.
Et l'on s'aperçoit que l'un d'entre eux, Paul
Claudel, est un classique. Non seulement parce
qu'il s'inspire directement du classicisme le
plus antique, mais parce que l'autorité
naturelle de son langage s'impose aux siècles à
venir plus encore qu'à son temps même. De là sa
gloire, sans égale après la dernière guerre, au
cours de ses dix dernières années, mais dont les
rayons le dérobent, pour ainsi dire, à
l'attention de ses contemporains, qui ne peuvent
et ne veulent le saisir que sur la scène, par le
truchement de personnages inventés et du décor
de théâtre, comme ils saisissent Racine et
Shakespeare. Chaque siècle recréera ainsi
l'Annonce, l'Otage et le Soulier de satin, comme
nous recréons Hamlet ou le Roi Lear. On
cherchera et on trouvera dans Claudel le regard
sur lui-même de l'Occident parvenu au terme de
sa puissance universelle et déjà sur le déclin.
C'est le moment que choisissent les poètes pour
chanter la grandeur de ce qui n'est déjà plus
qu'un souvenir. Paul Claudel a connu la Chine au
temps de la politique des canonnières. Au centre
de l'œuvre brûlent l'amour et l'absence comme
Didon au cœur de l'Énéide. Mais l'homme continue
sa marche imperturbable, sous l'œil de Dieu,
vers la richesse, les honneurs et la gloire,
symbolisés par l'énorme château de Brangues.
Il est conformiste et préfère croire aux paroles
officielles qu'à d'autres, peut-être plus
vraies. Il est lui-même un officiel, du moins
dans l'Église et sous le pape Pie XII, dont tout
l'effort est de maintenir. Tout cela s'arrange
fort bien ensemble, et nous sommes loin du
déchirement de Tête d'or. Comment la jeunesse
serait-elle attirée par ce poète classique et
dévot, sauf quand il se déguise sur les
planches ?
La suprême grandeur de Claudel, pourtant, c'est
d'être authentique. Les oripeaux dont il est
affublé ne l'aveuglent pas, même s'il y tient
plus qu'on ne voudrait. Claudel contemple le
temps révolu avec une profonde nostalgie, comme
firent avant lui Dante, Virgile et Homère. Il
est un homme du XIXe s. qui s'est longtemps
survécu dans le nôtre. Jamais, néanmoins, son
regard de chrétien et de poète ne s'est détaché
du futur. Il sait que nous n'avons pas ici-bas
de demeure permanente et que la figure de ce
monde passe. Il nous appelle à une unité et à
une communion qui sont loin d'être encore
réalisées. Mais, en attendant, il fallait que le
poète accomplît sa tâche, qui était de réunir
pour l'offrande et peut-être pour l'holocauste
ce que, dans « les Muses », il appelle « la
Troie du monde réel ».
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© Larousse / VUEF 2003