Écrivain et homme politique français (Saint-Malo
1768-Paris 1848).
Introduction
En apparence, la vie et la carrière de
Chateaubriand n'offrent plus grand mystère, tant
son œuvre entière, de l'Essai sur les
révolutions aux Mémoires d'outre-tombe,
ressemble à une confession. Pourtant, une
édition critique des Mémoires montrerait un
décalage, un gauchissement souvent très
conscient entre le portrait littéraire et la
réalité. L'écrivain a simplifié à l'extrême son
attitude politique, a jeté l'ombre ou la nuit
sur bien des épisodes de son existence. Mais
nous savons depuis longtemps à quel point
« confessions » et « Mémoires » sont prétextes à
subterfuges.
Le paradis de l'enfance
On nous assure qu'il naquit à Saint-Malo le
4 septembre 1768. Il serait plus exact de fixer
cette naissance juste un an avant celle de
Bonaparte, à la fois le rival et le héros qu'il
s'est choisi. Il serait plus exact aussi de dire
qu'il vit le jour en Armorique, au pays des
Celtes et des fées, tout près de la forêt de
Brocéliande qu'enchantait Merlin, presque à
l'endroit où Eudore rencontrera la druidesse
Velléda. Car il s'est voulu Breton à l'extrême,
jusque dans ses ancêtres les plus reculés et
dans sa plus profonde sensibilité. La mer, les
forêts historiques et le château de Combourg,
habité par le silence, les chouettes et les
fantômes, formèrent le cadre de son enfance :
« [...] nous autres Bretons attendons le retour
[du roi Arthur] comme les Juifs attendent le
Messie », écrira-t-il dans l'Essai sur la
littérature anglaise. Dans ce coin reculé, cette
enfance fut étrangement retardataire et mêlée.
Son père, qui avait fait le commerce sur mer et
même la traite des Nègres, régnait sur son comté
de fraîche acquisition, sur son épouse et ses
enfants. Le jeune François vécut une existence
sauvage à travers les bois et les étangs, sur
les rivages d'une mer sans cesse agitée, comme
du Guesclin, mais aussi comme La Mennais et
Renan, ses compatriotes. Les rêveries, une piété
naïve où le culte de la Vierge tient une place
importante, une famille étrange, une jeune sœur
douce, à l'imagination désordonnée, forment
l'ouverture étonnante des Mémoires d'outre-tombe
et font de Chateaubriand, bien avant Renan,
avant Proust, le premier de ces magiciens qui
ressuscitent les paradis de l'enfance. Enfance
et adolescence qui par ailleurs l'apparentent
psychologiquement à Gide, puisque la crainte et
le goût du péché s'y associent curieusement.
Au collège, en effet, il lit les élégiaques,
Tibulle, Horace dans une édition non expurgée,
mais aussi le Traité des confessions mal faites,
et voit avec terreur arriver le jour de sa
première communion. Du reste, la ferveur
l'abandonne vite, dès le collège. Être de doute,
il le restera toute sa vie. Il l'est déjà dans
le choix de la carrière que lui impose sa
condition de cadet, hésitant entre l'Église et
les vaisseaux du roi. Finalement, il sera
sous-lieutenant d'infanterie du régiment de
Navarre, sans grand enthousiasme et pour peu de
temps, car il préfère les congés au service. Il
partagera sa liberté reconquise entre Fougères,
où habitent deux de ses sœurs, et Paris, où
habitent son frère aîné et une autre de ses
sœurs, bien établis dans le monde. C'est dans ce
Paris qui est encore du XVIIIe s. que va se
former son esprit et s'éveiller une vocation
d'écrivain. Il y recommence ses études,
s'applique au grec, à l'histoire, lit les
philosophes des lumières, en particulier
découvre, avec l'Histoire des deux Indes, celui
qui deviendra « son » Raynal. Par privilège
spécial, c'est-à-dire avec l'appui de son frère,
il est admis dans les carrosses du roi,
participe à une chasse royale. Il gardera de
Louis XVI un souvenir amusé. S'il ne recherche
pas systématiquement les honneurs, du moins ils
flattent sa vanité. Cependant, il préfère à
Versailles la compagnie des gens de lettres,
poètes comme Lebrun et Parny, bohèmes comme
Flins, ou même esprits plus turbulents et francs
libertins comme Delisle de Sales.
L'ailleurs : voyageur et émigré
Ainsi, dès le départ, tout conformisme lui
déplaît. Sa vie durant, il restera d'excellente
compagnie, certes, mais très libre de pensée et
de langage, toujours accueillant aux nouveautés.
Il regarde donc avec sympathie la Révolution
naissante, comme une bonne part de la noblesse
de province, de la noblesse bretonne surtout.
Mais les excès qu'il voit à Rennes comme à Paris
l'en détournent bientôt. Sur les conseils de
Malesherbes, qui était apparenté à sa famille,
il forme le projet de partir pour l'Amérique.
Lui-même a raconté ce voyage de cinq mois à
maintes reprises, dans l'Essai sur les
révolutions et le Génie du christianisme, puis
dans la préface d'Atala, dans son Voyage en
Amérique, enfin dans les Mémoires d'outre-tombe,
chaque fois l'enrichissant de variantes et de
précisions. Il est clair maintenant qu'il n'a ni
visité la Louisiane, ni vu le Meschacebé (le
Mississippi), ni rencontré Washington. Il est
certain que son grand projet de traverser tout
le continent américain, puis de suivre la côte
du Pacifique pour découvrir un passage par le
nord entre les deux océans était une chimère.
Plus modestement, il remonta le fleuve Hudson
jusqu'à Albany, ville peuplée de Hollandais,
alla jusqu'aux chutes du Niagara, longea une
partie du lac Ontario et du lac Érié et revint à
Philadelphie, d'où il était parti. L'objet de
son voyage ne fut pas de découvrir des terres
américaines pour redonner à la France le
commerce des fourrures, comme il le déclare,
mais plus probablement de trouver un emploi dans
un pays prometteur. Disciple de Rousseau, il
voulait voir de près l'homme sauvage, étudier la
faune et la flore américaines ; il allait en
même temps chercher des images pour un roman
canadien qu'il avait entrepris, auquel il
s'était préparé d'ailleurs par de nombreuses
lectures. S'il revint de cette aventure encore
plus désargenté qu'il n'était parti, elle
marquera du moins sa vie et sa carrière
littéraire. Il sera désormais l'exilé, le
voyageur. Par ailleurs, une partie importante de
son œuvre romanesque se rattache au Nouveau
Monde : les Natchez, Atala, René ; les paysages
et ses rêves américains s'imposeront toujours
avec insistance à travers ses descriptions
d'Italie et de Grèce, ou même de Bretagne.
Il allait bientôt faire une autre expérience qui
devait le situer politiquement. Dès son retour,
il se laisse marier ; puis son frère aîné
l'entraîne dans l'armée des Princes. Il choisira
de servir dans un régiment de Bretons. Blessé au
siège de Thionville, il est évacué dans un
piteux état, à Jersey d'abord, avant de
connaître en Angleterre la dure existence des
petits émigrés que dédaignait la haute
émigration. Il loge à Londres quelque temps dans
un grenier, exécute des travaux de librairie,
subsiste avec le shilling qu'accorde la charité
anglaise. Il part un temps comme professeur de
français dans le Suffolk, où il noue à Bungay
avec la fille d'un pasteur, Charlotte Ives, une
idylle dont on a certainement exagéré
l'importance à la suite des Mémoires
d'outre-tombe.
À ces dix ans de malheur et de misère, il devra
le meilleur de lui-même et le sens profond de
l'humain. Il y noue une amitié fructueuse avec
Fontanes qui deviendra dès le Consulat un
personnage important. Il publie l'Essai sur les
révolutions, ébauche le Génie du christianisme ;
utilisant son dossier américain, ce qu'il
appelle le manuscrit primitif, il travaille aux
Natchez, dont il ne sépare pour l'instant ni
Atala ni René.
Les Natchez, commencés avant le voyage en
Amérique, ne paraîtront qu'en 1826. Au début,
ils s'appelaient les Sauvages, se situaient au
Canada, se présentant comme un poème en prose à
la manière des Incas de Marmontel, et se
rattachaient, comme le titre l'indique, à la
sympathie des lumières pour les Indiens. Leur
objet, qui ne reposait d'ailleurs sur aucune
base historique, était de montrer les deux
nations ennemies, Hurons et Iroquois, s'unissant
pour chasser les envahisseurs blancs, Anglais et
Français. Bientôt, Chateaubriand remarque dans
l'Histoire de la Nouvelle France du père
Charlevoix le fait historique dont il a besoin :
on y voit qu'en 1731 les Natchez, ayant conspiré
avec les tribus voisines pour éliminer les
Français, ont été finalement massacrés par eux.
Ainsi, événements et personnages seront
transportés en Louisiane, quoique Chateaubriand
la connaisse seulement par les récits des
voyageurs. Il surnagera cependant quelques
souvenirs canadiens dans les coutumes et les
costumes. Ce qui frappe surtout, c'est la
variété des tons et du style. Le séjour de
Chactas en France, où il est envoyé par
traîtrise aux galères, et le jugement qu'il
porte sur la société française sont dans
l'esprit du XVIIIe s. Chactas parle comme le
Huron de Voltaire ou le Persan de Montesquieu,
et ce n'est pas la partie la plus heureuse du
livre. On en peut penser autant du ton épique.
L'auteur en effet se proposera plus tard
d'introduire le merveilleux chrétien,
c'est-à-dire de peindre l'enfer et le paradis,
bref de composer une épopée chrétienne en prose
pour obéir à l'esthétique du Génie du
christianisme. Dès lors, les périphrases, les
allégories, les poncifs envahiront l'œuvre. Par
chance, seul le premier volume a été refait.
Par certains aspects de l'intrigue, les Natchez
sont encore un roman noir. Il n'y manque ni les
reconnaissances ni les scènes de carnage. La
cruauté même y dépasse celle du roman noir pour
s'achever dans un sadisme authentique. L'appel
du néant, les voluptés de la souillure et des
tortures, un personnage comme le traître Onduré
y marquent bien que Chateaubriand appartient à
la même génération que le marquis de Sade. Dans
la lettre qu'il adresse à Céluta, son épouse
délaissée, René aspire à mêler des voluptés à la
mort, savourant le malheur qu'il impose à tout
ce qui l'approche. C'est déjà le ton d'Amour et
vieillesse, cet étonnant fragment de l'âge mûr.
Il existe un cycle de Chactas, puisqu'il
reparaît dans Atala et René. Dans ces deux
poèmes, il n'est plus le guerrier redoutable,
mais le vieillard assis sur les bords du
Meschacebé, aveugle comme Homère, et qui raconte
un amour inoubliable ou qui écoute les troubles
confidences du jeune Européen réfugié chez les
Sauvages. Ainsi, les structures, comme les
personnages, se correspondent.
Atala, semi-indienne, semi-espagnole, ne pourra
se donner à Chactas, qu'elle aime, parce qu'à sa
naissance sa mère chrétienne l'a vouée à la
pureté. Victime de préjugés, elle s'empoisonnera
par crainte de succomber, portant la fatalité
des problèmes dont se préoccupaient les
contemporains de Voltaire et de Rousseau, tels
que le suicide et la cruauté des vœux éternels.
Mais Atala n'est pas seulement une mise en
images de la philosophie des lumières, c'est
aussi l'illustration de la pensée religieuse et
coloniale de Chateaubriand. Il y développe ses
idées sur la valeur pratique de la religion, qui
civilise, épure les mœurs et contribue au
progrès de l'esprit. Par-dessus tout, Atala
reste une peinture de l'ailleurs. Dans des pays
où Chateaubriand n'est jamais allé, où tout
n'est qu'ordre, luxe et beauté, et qu'il a
construits par sa seule volonté, au moyen de
lectures dont les érudits ont fait le compte, se
dessinent déjà les rêves de Baudelaire, et la
pirogue d'Atala découvre, avant le « Bateau
ivre », d'incroyables Florides.
Du déisme à la conversion
La conversion de Chateaubriand n'a pas fait
couler moins d'encre que son voyage en Amérique.
Non sans raison, puisque les motifs qu'il en
donne dans les Mémoires d'outre-tombe ne
convainquent guère. Il nous assure qu'il a
retrouvé la foi après avoir appris en exil, par
une lettre de sa sœur, Mme de Farcy, la mort de
leur mère, que désolait son libertinage. Or, la
lettre de sa sœur ne lui serait parvenue
qu'après la mort de cette dernière. Aussi, pour
effacer l'Essai sur les révolutions, il écrivit,
en manière de rétractation, le Génie du
christianisme. Peut-être n'a-t-on pas assez
remarqué la prudence avec laquelle l'écrivain
parle de son retour à la foi. Il précise qu'il
ne céda pas à « de grandes lumières
surnaturelles ». Rien chez lui ne rappelle
Pascal, rien n'annonce Claudel. Faut-il voir
dans cette conversion une pure manifestation
d'opportunisme, et dans le Génie une œuvre de
circonstance, comme l'ont répété tant de
critiques, comme Sainte-Beuve ? Sans doute le
Génie paraît au lendemain du Concordat, le jour
même où les églises rouvrent, et ce sont
précisément les beautés du culte catholique que
l'auteur met en lumière. Mais le lien entre
l'Essai et le Génie paraît assez visible pour
qu'on les puisse rapprocher autant qu'on les
oppose.
L'Essai racontait en quelque sorte l'histoire de
l'humanité à travers ses malheurs, en utilisant
la thèse fort contestable qu'avait déjà exposée
l'abbé Galiani sur le retour des hommes, des
peuples et des événements, l'histoire moderne
n'étant, selon l'abbé « que de l'histoire
ancienne sous d'autres noms ». Il se produit en
effet des révolutions dans l'histoire comme dans
les astres. Le cercle est l'image dominante du
livre. La Révolution française fait réapparaître
Sparte avec ses Jacobins ; à Athènes, les partis
politiques s'appelaient déjà la Montagne, la
Plaine ; Dracon ressuscite sous les traits de
Robespierre, Pisistrate aujourd'hui s'appelle
Philippe Égalité. Rapprochements désinvoltes,
mal fondés, dont l'auteur reconnaîtra plus tard
le caractère illusoire. La Révolution cependant
ne peut s'assimiler à un banal épisode du
destin. Le jeune émigré a suffisamment
d'expérience et de lucidité pour comprendre
qu'elle est un événement capital. Après elle,
plus rien ne sera dans le monde comme avant. Peu
importe que l'ouvrage reste incomplet et que
nous soyons privés des parallèles avec
l'histoire romaine, puisque son intérêt porte
sur les perspectives philosophiques et
religieuses. L'Essai montre à quel point
l'Église a manqué aux leçons de l'Évangile et
laisse aujourd'hui l'homme désemparé dans un
univers qui socialement s'écroule. Quoique
l'auteur veuille se tenir au-delà des partis, le
livre nous apporte les passions d'un malheureux
nourri de Rousseau, qui connaît l'isolement, le
doute, et ne trouve comme remède à l'angoisse et
au mépris qu'un « nocturne » dans le Nouveau
Monde. Dans un décor d'opéra où tout est
illusion, métamorphose et destruction,
l'immensité du ciel n'est peuplée que de la
lumière de la lune, et la seule hospitalité qui
vous accueille émane d'une famille sauvage.
L'écrivain, déiste à la façon du vicaire
savoyard, avait interrogé en vain les religions
de l'histoire sur le destin de l'homme. S'il
conclut à la mort du dieu chrétien, à la vanité
de toute solution religieuse, il se proposera
moins dans le Génie de prouver Dieu par les
merveilles de la nature que de rechercher un
fondement artistique au divin et de retrouver le
sacré par l'intermédiaire de l'esprit créateur.
Beaucoup plus tard, Malraux nous enseignera que
la pérennité de l'art repose sur la
transformation des formes, et Chateaubriand est
déjà tout près de Malraux. Pour lui, déjà, la
littérature et l'art chrétiens ne sont que la
littérature et l'art païens repensés,
transformés. Les temples de l'Acropole et les
tragédies d'Euripide nous parlent à travers les
cathédrales et les tragédies de Racine un
langage chrétien et neuf que nous avons conquis
sur le paganisme et qui le perfectionne. Les
parallèles entre les Anciens et les Modernes, ou
plutôt ces dialogues entre Racine et Euripide ou
Homère par l'intermédiaire d'Andromaque et de
Phèdre, une Phèdre jadis païenne, désormais
« pécheresse tombée vivante dans les mains de
Dieu », manifestent les progrès de la
sensibilité et rattachent habilement la religion
à l'esprit de l'Encyclopédie. Ainsi le critique
peut étendre le domaine de l'art jusqu'au
merveilleux chrétien. L'Enfer, le Paradis perdu,
la Jérusalem délivrée prennent place parmi les
chefs-d'œuvre épiques qui ne se limitent plus à
l'Iliade et à l'Énéide. Par ailleurs, en
renonçant au formalisme et à l'académisme, en
fondant le beau non sur l'application d'une
technique mais sur l'original et le neuf,
Chateaubriand prépare les voies fécondes et
scandaleuses non seulement aux critiques, mais
aux artistes pour qui le péché et le difforme
seront matière d'inspiration. Par le
christianisme s'explique ce vague des passions
qui pourrit l'âme moderne, auquel un chapitre
entier est consacré, cette mélancolie de René
qui deviendra sans peine, pour la génération de
Baudelaire, la modernité et le goût du bizarre.
Nous voilà loin de la foi traditionnelle !
Puisque les preuves de la religion reposent sur
son utilité pour les hommes, la divinité du
Christ garantira moins son authenticité que ne
le feront les apports esthétiques et sociaux. La
vérité de l'Église se justifie par les routes
qu'elle fait construire, les écoles où elle
enseigne, les terres qu'elle a défrichées, les
hôpitaux où elle soigne les corps, les œuvres
d'art qu'elle inspire. En fournissant un ferment
à la société, l'Église apporte un remède aux
souffrances de l'âme. Elle lui permet d'échapper
à l'ennui, à la solitude, aux funestes rêveries,
en un mot, à l'impossibilité d'être. René, en
qui le jeune aristocrate a mis en partie ses
souvenirs et ses amertumes de l'heure, n'est pas
seulement le héros d'une caste qui assiste à la
ruine de ses privilèges et au déplacement des
fortunes ; le P. Souël enseigne à cet infortuné
le moyen de dominer le mal qu'inflige le siècle
en s'intégrant par le christianisme dans un
ordre véritablement révolutionnaire, nullement
bourgeois, qui repose sur l'action bienfaisante
et le travail, et non sur l'argent.
Chateaubriand a eu le mérite de sentir le
premier, au début du siècle, que les problèmes
religieux sont en fait historiques, économiques
et sociaux.
Le diplomate déçu
Une telle conception ne pouvait qu'être agréable
à l'ancien jacobin Bonaparte. Aussi le Génie du
christianisme était-il très légitimement offert
« à cet homme puissant qui nous a retirés de
l'abîme », comme il est dit dans la préface.
Chateaubriand, revenu en France avec un faux
passeport, sous un faux nom, sous une fausse
nationalité (comme ces masques devaient lui
plaire !), s'agrège vite à la petite société de
Mme de Beaumont, dans laquelle il retrouve
Fontanes, Joubert, Pasquier, Mme de Vintimille,
Molé, Guéneau de Mussy, Chênedollé, qui avait
déjà en chantier son poème le Génie de l'homme.
Milieu délicat et fraternel, un peu puéril
puisque Mme de Beaumont y est « l'Hirondelle »,
Fontanes, à cause de sa taille petite et trapue,
« le Sanglier », Chênedollé, « le Corbeau ».
Chacun d'eux l'aidera selon ses possibilités à
asseoir sa réputation. Le plus efficace sera
sans aucun doute Louis de Fontanes (1757-1821).
Il prépare l'avenir de son ami en l'introduisant
auprès de Lucien Bonaparte et d'Elisa Bacciochi,
sœur de celui-ci. Il s'agit avant tout de le
faire radier de la liste des émigrés et de lui
procurer un emploi. En récompense de son ouvrage
sur la religion, Chateaubriand espère du Premier
consul l'ambassade auprès du Saint-Siège, qui
vient d'être rétablie. Il devra se contenter
d'un poste de secrétaire, et son expérience
romaine sera malheureuse. Très vite, les
relations se tendront avec son ambassadeur, le
cardinal Fesch, dont Bonaparte est le neveu. On
l'occupe à des besognes qu'il juge subalternes.
Malgré leur libéralisme et leur indulgence, les
milieux romains seront surpris par ce diplomate
qui a oublié sa femme en France et que sa
maîtresse, Pauline de Beaumont, vient rejoindre
à Rome. Tuberculeuse, celle-ci arrive juste à
temps pour mourir. Poète de la mort et des
monuments, il organise de grandioses funérailles
aux flambeaux, fait édifier à sa mémoire un
tombeau dans l'église Saint-Louis-des-Français,
puis part visiter l'Italie. Il avait écrit de
Turin, Milan et Rome ses impressions de voyage à
ses amis les plus chers, Joubert et Fontanes.
Ces lettres d'Italie, composées pour la
publication selon la mode du XVIIIe s., jointes
à d'autres souvenirs italiens, formeront le
Voyage en Italie, qu'il prévoit dès ce moment,
mais qu'il organisera seulement pour l'édition
des Œuvres complètes en 1827. Poème nostalgique
où son âme apparaît telle qu'elle était au
lendemain de la mort de la femme aimée : les
paysages ne se révèlent que dans l'absence,
l'effilochement, les nocturnes ; la vie ne
reprend sa consistance que dans les ruines, les
cimetières et ces cimetières de l'art que sont
les musées. Ici comme dans presque tout ce qu'il
écrit, le passé déborde sur le présent, le
transforme en lui imposant la marque déjà
proustienne du temps.
Revenu à Paris, il ne partira pas pour Sion,
capitale du Valais, où il avait été nommé chargé
d'affaires. Il envoie sa démission à Talleyrand,
ministre des Affaires extérieures, prenant pour
prétexte la santé de sa femme. Il ajoutera plus
tard comme véritable motif l'exécution du duc
d'Enghien. Cette raison a son prix et il n'y a
pas lieu de la mettre en doute comme on l'a
fait. Mais il convient plus particulièrement de
faire sa part à l'ambition déçue : un poste
diplomatique où il n'aurait même pas un
secrétaire à son service, dans une minuscule
république perdue dans les montagnes, qui devait
sa naissance toute récente au seul désir du
Premier consul de protéger la route du
Saint-Bernard, lui paraissait mésestimer ses
mérites.
Un « itinéraire » ambigu
Il va donc devenir un opposant de l'Empire, non
pas toutefois le farouche adversaire qu'il nous
présente dans les Mémoires d'outre-tombe. Il
restera toujours fasciné par l'étonnante figure
de l'Empereur, qu'au fond il eût aimé servir, au
service duquel se rangeront du reste tous les
fidèles de la société de Mme de Beaumont. Pour
remplir son inactivité, il se réfugie dans sa
vocation d'écrivain et de voyageur. Il continue
le roman qu'il avait entrepris à Rome à la fin
de son séjour sous le nom des Martyrs de
Dioclétien. Mais de même qu'en Amérique il était
allé chercher des images, il va entreprendre un
voyage en Orient pour rapporter les couleurs de
la Grèce et de la Judée. Toutefois, les raisons
d'agir chez lui ne sont jamais simples.
S'adaptant mal à la froide intimité d'une femme
sèche et vertueuse, à l'atmosphère confinée du
despotisme impérial, il éprouve le besoin de
s'évader pour un temps hors de France. Très
pieuse, Mme de Chateaubriand eût souhaité le
suivre au tombeau du Sauveur ; mais son mari
acceptera sa compagnie seulement jusqu'à Venise.
Ne croyons pas qu'il parte comme un proscrit :
muni des recommandations de Talleyrand pour nos
consuls des Échelles, pour le général Sébastiani,
notre ambassadeur à Constantinople et parent de
l'Empereur, s'il n'est pas reçu tout à fait
comme un personnage officiel, il l'est du moins
avec respect, comme un écrivain illustre chargé,
selon le langage d'aujourd'hui, de s'informer
sur la position de la France dans le
Proche-Orient. L'auteur du Génie, par ailleurs,
ne se devait-il pas d'accomplir le pèlerinage de
Jérusalem ? Il convient d'ajouter une raison
secrète, toute romantique ou romanesque, et que
Sainte-Beuve le premier nous a révélée. Il était
épris à cette heure de Natalie de Noailles, qui
avait succédé dans son cœur à Mme de Custine.
Or, il était convenu qu'au retour d'Orient ils
se retrouveraient en Espagne, à Grenade. Le
voyageur traversera donc le Péloponnèse,
visitera la Palestine, sera immobilisé près d'un
mois en Égypte, après cinquante-six jours de
traversée arrivera à Tunis, où il fera malgré
lui une escale interminable ; il connaîtra les
incertitudes, les charmes de la navigation à
voile, les tempêtes, les mauvaises odeurs, les
difficultés pour un Français de trouver un
embarquement sur une mer dominée par la marine
anglaise. Tant d'obstacles feront qu'il arrivera
avec trois mois de retard au rendez-vous
espagnol, quand on désespérait de le voir.
Voyage au plus haut point profitable aux
critiques d'abord, qui s'interrogent sur le
point de savoir si les amants se retrouvèrent
réellement à Grenade ; à l'écrivain surtout, qui
rapportera non seulement l'Itinéraire de Paris à
Jérusalem, mais la partie orientale des Martyrs,
les paysages grecs, le séjour de Cymodocée en
Palestine, le passage d'Eudore en Égypte, sans
parler des Aventures du dernier Abencérage.
L'Itinéraire est naturellement le récit d'un
voyageur lettré qui est aussi un pèlerin et même
en quelque sorte le dernier des croisés. Livre
de descriptions, d'anecdotes, d'aventures plus
ou moins cocasses où l'humour éclate ; livre de
choses vues et vécues, arrangées quelquefois,
qui font le plus amusant reportage sur la Grèce
et sur le monde musulman au début du XIXe s.
C'est en économiste, en sociologue, en
antiquaire aussi, selon la bonne tradition, que
Chateaubriand voyage. Il constate les effets
dévastateurs de l'islam sur des pays jadis
fertiles et libres, sur l'art grec, que les
Turcs méprisent. En révélant le martyre et
l'esclavage de la Grèce aux contemporains,
l'Itinéraire prépare les mouvements
philhellènes. Il met en même temps à la mode
l'Orient littéraire ; car Nerval, Lamartine, le
jeune Hugo des Orientales et Barrès après lord
Byron seront les débiteurs de Chateaubriand. Les
châteaux des royaumes francs, les monastères des
moines chevaliers manifestent, sur la terre où
naquit la pensée occidentale, la permanence
spirituelle d'une France chrétienne, celle des
croisés, dont les soldats de la campagne
d'Égypte furent les successeurs. Car l'ombre de
Bonaparte accompagne ses pas. Archéologue, il
retrouve ou croit du moins retrouver au passage
l'emplacement de Sparte, le tombeau de
Clytemnestre, les anciens fleuves, les villes
détruites par le feu du ciel. Il déchiffre à
Alexandrie l'inscription gravée au pied de la
colonne dite de « Pompée ». Son érudition sans
doute est lourde, à son habitude souvent de
seconde main ; il utilise à l'excès, parfois à
contresens ou même à contre-courant, les
itinéraires de ses prédécesseurs. Qu'importent
ces inexactitudes, puisqu'il est venu visiter
surtout les villes mortes et les Grecs qui sont
morts ! En effet, le paysage ne présente à ses
yeux d'autre intérêt que de contenir le
spectacle passé : la flotte grecque sort
toujours du Pirée pour combattre l'ennemi ou se
rendre à Délos. Dans le théâtre d'Athènes,
éprouvant les émotions du peuple hellène, le
pèlerin déclame Sophocle ; Athalie, dans la
vallée de Josaphat ; il relit le Tasse aux
endroits mêmes des combats, découvrant bien
avant Barrès les lieux où souffle l'esprit et
les décors qui nourrissent et justifient les
lectures.
Comme le Génie du christianisme imposait à son
auteur la tâche de prouver par un exemple la
supériorité de l'épopée chrétienne sur l'épopée
païenne, il décide de transformer le roman
commencé à Rome en insérant dans la trame
romanesque quelques chants dont les événements
ont pour cadre le ciel et l'enfer. Ainsi,
l'œuvre change de perspective ; elle ne
racontera plus seulement les amours d'un jeune
chrétien, officier dans l'armée de Dioclétien,
avec la druidesse Velléda et avec la dernière
descendante d'Homère, Cymodocée, mais le combat
du vrai Dieu contre les puissances du Mal. Comme
l'indique le sous-titre, les Martyrs célébreront
« le triomphe de la religion chrétienne ». Pour
son enfer et son paradis, Chateaubriand
s'inspire des maîtres consacrés : le Tasse,
Dante, naturellement Milton. Si le ciel reste
assez fade, l'enfer n'est pas sans beauté. Le
palais de Satan, isolé et sauvage comme le
château de Combourg, l'assemblée des démons
entonnant la Marseillaise, rappelant par son
tumulte les clubs révolutionnaires, présentent
d'intéressants spécimens d'art baroque, un
mélange de volupté et de souffrance, une
surcharge sadienne qui annonce le dixième chant
de la Chute d'un ange et les Fleurs du mal.
En dehors de leur valeur comme tentative d'art,
les Martyrs se rattachent au Génie par leur
intérêt sociologique. Le repas dans la pieuse
famille de Lasthénès, père d'Eudore, où les
esclaves mangent à la table du maître, font avec
lui la prière ; la tendresse d'Eudore pour
Cymodocée, opposée à l'érotisme qui embrase un
instant Eudore et Velléda, montrent quelle
révolution le christianisme apporte dans les
mœurs et les sentiments. Car cette épopée est
paradoxalement la première de ces études de
mœurs dont le XIXe s. sera friand. Sans doute
l'œuvre n'est-elle pas d'une facture neuve :
dans tous les domaines, Chateaubriand prolonge
les genres beaucoup plus qu'il n'innove. Ainsi,
les Martyrs empruntent leurs structures aux
épopées chrétiennes en prose du XVIIIe s., et
plus justement encore aux romans héroïques et
galants du XVIIe s., pourvus de leur propre
langage, que l'on appelait d'ailleurs déjà des
poèmes en prose. Selon l'écrivain, sa mère
savait le Grand Cyrus par cœur ; mais c'est à
l'Astrée et, mieux, à des romans comme le
Faramond de La Calprenède qu'ils font penser.
C'est par leur intermédiaire, par cette voie
oblique seulement, qu'il convient de les
rattacher à l'Énéide et à l'Odyssée.
Les intentions géographiques sont une loi de ce
genre romanesque, et les Martyrs se présentent
en effet comme un roman du voyage. Les aventures
d'Eudore le conduisent non seulement en Italie
et en Grèce, mais également en Germanie, dans
les provinces bataves et plus particulièrement
en Bretagne. C'est précisément dans un château
qui ressemble à s'y méprendre à celui de
Combourg qu'Eudore a établi son quartier général
et que Velléda vient le rejoindre. De même, le
Faramond se passait en grande partie au-delà du
Rhin, et l'amour unissait parfois Romains et
femmes barbares. Ces romans du XVIIe s.
manifestent une inspiration nationale si forte
qu'on peut parler de gallicanisme littéraire.
L'Astrée se passait dans la Gaule du Ve s., où
subsistaient les druides ; le Grand Cyrus nous
raconte la fondation de Marseille par le prince
de Phocée, et Madeleine de Scudéry fait preuve,
comme Honoré d'Urfé, d'une connaissance de la
religion et des coutumes celtiques à peine moins
précise que celle de Chateaubriand. Ajoutons
enfin que, si les dernières années du XVIIIe s.
découvrent Homère, elles découvrent également
Ossian.
Par cette reconstitution du passé, Chateaubriand
est historien et prépare chez nous l'influence
de Walter Scott. Augustin Thierry l'avoue pour
son maître : dans la préface aux Études
historiques, il ne cache pas l'impression
dominante que fit sur lui le bardit des Francs.
C'est chez les historiens que Chateaubriand
puise sa documentation : l'Histoire de France de
Mézeray, l'Histoire ecclésiastique et les Mœurs
des chrétiens de Fleury, les Mémoires pour
l'histoire ecclésiastique de Tillemont,
l'Histoire des Celtes de Pelloutier, l'Histoire
ancienne de Rollin en forment l'essentiel.
Parfois, il emprunte des paragraphes, des
phrases. La célèbre procession des druides est
copiée audacieusement dans une dissertation de
son compatriote Duclos. Cette méthode de
travail, du reste, n'est pas propre aux Martyrs.
L'écrivain procédait ainsi déjà pour l'Essai et
le Génie du christianisme. Il reprend plus
volontiers que les originaux les indications et
les notes des auteurs qu'il a consultés.
Lorsqu'il nous renvoie à Pline, Eusèbe ou
Tertullien, ou encore à Strabon, entendons qu'il
les connaît à travers les références données par
Rollin, Fleury ou Malte-Brun. Ne parlons pas de
plagiat, car l'enchanteur amalgame ces emprunts
dans un style, une manière de raconter et
d'évoquer qui n'appartiennent qu'à son génie. On
peut faire le compte de ses dettes à propos de
Velléda, qui doit beaucoup à la Camille de
Virgile, à l'Armide du Tasse, beaucoup également
à Natalie de Noailles ; ses gestes, ses
croyances lui sont imposés par les bons
celtisants ; il n'empêche qu'elle reste un
personnage unique, une inoubliable chouanne du
IIIe s., amoureuse du général ennemi, victime
comme Atala de sa passion et des interdits
religieux. Il est vrai que parfois l'auteur paie
tribut à son siècle et que les Martyrs
reprennent souvent les thèmes les plus habituels
du roman noir, tels que les tentatives de viol
sur la victime innocente. Hiéroclès, gouverneur
d'Achaïe, est un traître parfaitement réussi,
comme l'était déjà l'Onduré des Natchez.
Malgré les intentions pieuses du poème, l'Église
se montra réticente envers des chrétiens trop
complaisants à leurs faiblesses ; pour cet
Eudore, en particulier, à qui le romancier avait
confié le soin de confesser ses propres
aventures. Sainte-Beuve avait déjà remarqué que
le jeune Grec ressemblait au soldat de l'armée
des Princes et que ses mélancolies étaient
celles de René. La police impériale fut plus
indulgente que l'Église. Il est vrai que, par
l'intermédiaire de Mme de Custine, l'auteur
avait pu approcher Fouché. Mais rien dans les
Martyrs ne pouvait déplaire gravement à
Napoléon. Dioclétien y est présenté comme un
empereur sage, indulgent ; les chrétiens se
conduisent en sujets fidèles, en soldats
courageux. Seul Fouché peut-être aurait pu
prendre ombrage s'il se fût reconnu dans
Hiéroclès. Quant à l'Institut, peuplé
d'idéologues antireligieux, il ne pouvait
trouver agréable un ouvrage consacré au triomphe
de la religion. Il refusa donc, malgré le désir
de Napoléon, de décerner un des prix décennaux
au Génie du christianisme, et l'écrivain ne fut
élu au fauteuil de M.-J. Chénier que de fort
mauvaise grâce, par ordre, à une seule voix de
majorité.
On ne saurait donc parler de guerre ouverte
contre le régime ni de rupture définitive, mais
plutôt de conflits passagers. Un premier
incident sérieux s'était produit dès le retour
d'Orient : dans le Mercure de France, qu'il
avait racheté à Fontanes, Chateaubriand avait
publié un article sur le Voyage de l'Espagne
d'Alexandre de Laborde, où un paragraphe
suggérait un rapprochement entre l'Empereur et
Néron, « le tyran déifié ». Puis son cousin
Armand de Chateaubriand, en faveur duquel il
était inutilement intervenu, fut exécuté comme
agent des Princes. Enfin la troisième cause
d'opposition fut son discours de réception à
l'Académie, qu'il refusa de modifier. Dès lors,
on le surveille quelque peu. Pécuniairement, sa
situation est mauvaise. Sans doute il a gagné de
grosses sommes, mais par nature il est fastueux.
Il vit désormais comme un exilé de l'intérieur
dans sa retraite de la Vallée-aux-Loups, occupé
de sa passion orageuse pour l'extravagante
Natalie de Noailles. Il revit l'aventure
espagnole en composant les Aventures du dernier
Abencérage, qui ne sont sans doute pas son œuvre
la plus originale, mais pour lesquelles il
éprouvera toujours un attachement égal à celui
qu'il porte aux Natchez. Le sujet en est tiré de
l'Histoire des guerres civiles de Grenade,
écrite par Pérez de Hita, où est racontée la
rivalité de deux familles musulmanes de Grenade,
les Zégris et les Abencérages. Le dernier
Abencérage, Aben-Hamet, revenu en pèlerinage,
tombe amoureux d'une jeune Espagnole, Blanca,
descendante du Cid Campeador, en compagnie de
laquelle il visitera le palais de l'Alhambra, où
ses ancêtres furent massacrés. Celle-ci
ressemble comme une sœur à Natalie de Noailles,
dont elle a la grâce et le goût pour les danses
et les costumes espagnols. Une fois encore,
Chateaubriand reprend un genre à forme fixe : la
nouvelle de type hispano-mauresque, variante du
roman héroïco-galant dont Zayde, de Mme de La
Fayette, avait fourni déjà un fort bon exemple.
Mais le genre troubadour est à la mode sous
l'Empire. Pour écrire le Génie du christianisme,
Chateaubriand avait lu Lacurne de
Sainte-Palaye : ainsi se justifient la présence
du chevalier français Lautrec, l'adoubement d'Aben-Hamet
par ce dernier et l'inévitable scène de tournoi.
Tout cela dans un climat héroïque et généreux,
un langage volontiers archaïque. À travers cette
atmosphère galante, la religion une fois encore
impose ses contraintes. La pureté et l'estime de
soi ne se gardent pas sans souffrance, et si
Blanca, trop chrétienne et trop espagnole pour
épouser un mahométan, ne meurt pas comme Atala,
son existence n'aura pas plus de sens que la
mort. Gardée longtemps secrète, lue
cérémonieusement dans les salons choisis, avec
beaucoup d'émotion et des larmes calculées,
remise en gage aux éditeurs parfois et bientôt
reprise, cette œuvre aimée, confession d'un
instant de folie et d'amour, ne sera publiée que
beaucoup plus tard dans l'édition des Œuvres
complètes. Elle y trouve place en même temps que
la tragédie avec chœurs de Moïse, commencée à la
même époque, au printemps de 1811, où le poète
oppose les fables voluptueuses des Amalécites à
la sévère religion des Hébreux. La
représentation en sera tentée deux fois en 1824,
à Versailles, puis sur la scène de l'Odéon ;
mais bien que la musique en ait été confiée à
Halévy et que les intimes et l'auteur lui-même,
alors à Rome, aient mis tout en œuvre pour un
succès, l'échec sera complet.
Le politique
La chute de l'Empire va donner un cours tout
différent à l'existence de Chateaubriand. Le
12 avril 1814, il fait partie de la troupe qui
accueille le comte d'Artois. L'homme politique
va désormais remplacer l'homme de lettres. Des
pamphlets, à commencer par le fameux De
Buonaparte et des Bourbons, qui seront plus
efficaces qu'une armée, au dire de Louis XVIII ;
un ensemble de brochures, de discours
témoigneront de son engagement et de sa loyauté,
de sa maîtrise dans l'invective. Toutefois, la
monarchie restaurée lui tient rigueur de ses
hésitations passées. Elle craint également ses
audaces, car aux yeux de l'écrivain la
Révolution restera toujours un fait qu'il serait
dangereux d'oublier. Légitimiste, Chateaubriand
ne sera jamais un conservateur. Il ne fait pas
partie de la commission chargée de préparer la
Charte, il ne figure pas dans la liste des
pairs. Toutefois, grâce à l'intervention de
Mme de Duras, il sera nommé ministre en Suède,
exil doré qu'il dédaigne. Dès lors commence à se
tisser, avec la complicité de son vieil ami
Bertin, directeur du Journal des débats, la
légende, qui s'épanouira dans les Mémoires
d'outre-tombe, de l'opposant irréductible à
l'usurpateur, au despote, à l'étranger, comme il
appelle celui que dans le fond il admire. En
mars 1815, il suit le roi à Grand, ce qui assure
son crédit. Ministre de l'Intérieur par intérim
dans le gouvernement de l'exil, il présente en
cette qualité, le 12 mai, un rapport sur l'État
de la France, qui sera publié dans le Moniteur
de Gand avant de trouver place dans ses Œuvres
complètes. À la seconde Restauration, il est
nommé ministre d'État sans portefeuille et pair
de France. Le voilà en place ! Pour les
élections qui aboutiront à la Chambre
introuvable, il préside le collège électoral à
Orléans. On lui propose encore, sur les
instances de Mme de Duras, le ministère de
l'Instruction publique, qu'il refuse. Pour
l'instant, les faveurs s'arrêtent là. Cependant,
il demeure actif à la Chambre des pairs,
prononce des discours en faveur du clergé,
contre les pirateries des Barbaresques. Il vote
dans les rangs des ultras les lois d'exception,
se prononce pour la condamnation à mort du
maréchal Ney. Mais il commet la maladresse de
publier le 16 septembre 1816 sa brochure De la
monarchie selon la Charte, où il critique dans
un post-scriptum la politique de Louis XVIII. La
conséquence ne se fait pas attendre, puisque
quatre jours plus tard il perd son portefeuille
de ministre d'État. Le voilà réduit aux 12 000
francs de son traitement de pair. Il doit mettre
en vente sa maison de la Vallée-aux-Loups, qui
d'ailleurs est hypothéquée et ne lui laissera
aucun bénéfice ; il vend aux enchères sa
bibliothèque. Il séjourne dans les châteaux
amis, écrit quelques articles et surtout rédige
les livres des Mémoires se rapportant à son
adolescence. Comme il ne peut rester dans
l'inaction, pour faire pièce au radicalisme de
la Minerve il fonde le Conservateur, organe des
légitimistes qui acceptent les libertés
garanties par la Charte, en particulier la
liberté de la presse. Il enrôle dans la
rédaction des noms illustres : Villèle, Bonald,
La Mennais, Vitrolles, Corbière.
À cette époque, la cinquantaine venue, une
tendre amitié va l'unir à Mme Récamier. En
octobre 1818, les amants se cachent dans une
merveilleuse retraite à Chantilly et désormais
seront inséparables. Juliette, certes,
n'enchaînera jamais complètement René. Elle
souffrira de ses infidélités, s'enfuira même en
Italie par excès de souffrance jalouse, mais
organisera à l'Abbaye-au-Bois, où elle se retire
ruinée à l'automne 1819, cet entourage
d'admiration dont l'Enchanteur aura besoin
jusqu'à la fin de son existence.
Cependant, il lui reste à goûter les heures les
plus glorieuses de sa carrière. Envoyé
extraordinaire et ministre plénipotentiaire à
Berlin, fastueux ambassadeur à Londres,
représentant de la France au congrès de Vérone ;
à son retour, il est nommé ministre des Affaires
étrangères à la place de M. de Montmorency, que
Villèle trouvait trop engagé du côté de la
Sainte-Alliance. Tandis qu'il connaît les
emportements de la passion, en particulier avec
Cordelia de Castellane, il tente d'accomplir ses
grands rêves politiques, sa guerre d'Espagne
d'abord, dont le but sera, sous prétexte de
défendre Ferdinand VII prisonnier des Cortes, de
rendre à la France le prestige de la victoire
dans le pays précisément où les armées de
Napoléon avaient été vaincues. Le grand triomphe
sera la prise de Trocadero le 31 août 1823, dont
il avertit aussitôt son ami Metternich. En même
temps, il songe, malgré Canning et les banquiers
anglais, à installer dans les colonies
espagnoles en révolte des monarchies
constitutionnelles au profit des Bourbons. Ainsi
se prolonge le rêve de René : redonner quelque
place à notre pays sur le continent dont il a
été chassé. Chimère plutôt que rêve d'ailleurs,
dont il explique l'essentiel dans sa conclusion
du Voyage en Amérique et dans le Congrès de
Vérone ; car les colonies libérées s'orientaient
vers des formes républicaines de gouvernement.
D'ailleurs, le temps allait lui manquer pour
achever son dessein ; le jour de la Pentecôte,
il était destitué brutalement pour avoir refusé,
nous dit-il, de défendre un projet de conversion
des rentes élaboré par Villèle et le banquier
Rothschild. En fait, son libéralisme inquiétait.
La mort de Louis XVIII et l'avènement de
Charles X ne changeront guère sa situation. Il
prépare son édition des Œuvres complètes pour
l'éditeur Ladvocat, prend position, après son
renvoi, contre la politique de Villèle, obtient
enfin, après la chute de ce dernier, à défaut du
ministère des Affaires étrangères, cette
ambassade de Rome qui réalisait la grande
ambition de sa vie. Pour la première fois,
Mme de Chateaubriand l'accompagne dans une
fonction officielle. À Rome, installé au palais
Simonetti, ambassadeur et doyen du corps
diplomatique, il ne déploie pas moins de faste
et d'activité qu'à Londres. La mort du pape
Léon XII et le choix de son successeur, son
action sur le conclave seront la grande affaire
de sa mission. Avec Pie VIII, il aura « son »
pape, comme avec l'Espagne il avait eu « sa »
guerre. Pour le reste, il s'occupe à des travaux
d'histoire, à ses Mémoires, et ce poète des
tombeaux élève, sur les conseils de
Mme Récamier, pour marquer son passage, un
monument au Poussin. Il entreprend, selon la
mode, des fouilles aux environs de Rome et
reçoit la visite d'une jeune personne de
vingt-huit ans éprise de littérature, Hortense
Allart, sur la recommandation d'une ancienne
merveilleuse, Mme Hamelin, qu'il avait fort
fréquentée. Saveur des contrastes et prétexte à
des lettres enflammées dont la dame ne faisait
pas mystère, puisque Sainte-Beuve nous les a
communiquées ! Mais la période de gloire touche
à sa fin. Lorsque Charles X remplace Martignac
par le prince de Polignac, qui forme un
ministère ultra, Chateaubriand, qui se trouve
alors aux eaux à Cauterets, revient d'urgence à
Paris, envoie sa démission. Il refuse, malgré
les avances qui lui sont faites, de servir
Louis-Philippe ; renonce avec éclat, dans un
très beau discours, à la dignité de pair, à la
pension qui y est attachée, et s'installe
courageusement, à soixante-deux ans, après tant
de gloire et d'honneurs, dans la vie
relativement obscure et désargentée de la
vieillesse. La vieillesse non point tout à fait
encore : à Cauterets, il a rencontré la jeune « Occitanienne »
Léontine de Villeneuve, à laquelle il adresse
des pages brûlantes dont l'écho se retrouve dans
cet étonnant fragment de René vieux publié par
V. Giraud, puis par J. Pommier, sous le titre
d'Amour et vieillesse ou de Confession
délirante. Amour, cruauté, soif du néant y
prolongent, comme nous l'avons indiqué, les
thèmes sadiens de la lettre à Céluta. Sur la
route de Cauterets, à Étampes, il avait donné à
Hortense Allart une nuit dont elle nous à confié
les enchantements, et la jeune femme lui
permettra longtemps encore de fraîches escapades
dans les guinguettes de banlieue où l'on boit le
vin blanc, où elle chante pour cet étrange
légitimiste les chansons de Béranger.
Bien qu'il ne croie plus à la monarchie et que
les Bourbons l'aient déçu, quoiqu'il soit lié
avec des libéraux et des réfractaires qui ont
pour noms Béranger, La Mennais, A. Carrel, dont
il fera entretenir la tombe, il reste fidèle à
la branche aînée et au drapeau blanc, simplement
par goût du passé. Mais dans tout homme
d'opposition existe au plus beau sens du terme
un aventurier. La duchesse de Berry, mère
d'Henri V, « son » roi, l'ayant nommé membre de
son gouvernement provisoire, il avait habilement
décliné cet honneur. Cependant, lorsqu'elle se
lance dans son équipée vendéenne, il prend son
parti, est compromis, arrêté, puis relâché. Des
poursuites seront engagées contre lui à propos
de son Mémoire sur la captivité de la duchesse
de Berry. Acquitté, il est acclamé par la foule
et félicité par le parti royaliste.
Puis un long voyage à travers l'Italie,
l'Allemagne, l'Autriche, la Bohême le conduit
auprès du vieux roi en exil à Hradcany le
château, près de Prague, plaider sans succès la
cause de la princesse malheureuse et imprudente,
coupable d'avoir épousé secrètement le comte
Lucchesi-Palli, dont à cette heure elle est
enceinte. La conclusion sera, dix ans plus tard,
l'invitation du comte de Chambord à venir lui
rendre visite à Londres et l'accueil ému du
jeune prétendant au vieux chevalier. Mais pour
nous, beaucoup plus que les faits, subsistent
les pages étonnantes de la Vie de Rancé et des
Mémoires d'outre-tombe, où l'Enchanteur, avec
les ressources de son ardente musique, évoque
cet épisode de la fidélité.
L'histoire transfigurée
Car Chateaubriand a pénétré dans cet âge où le
présent n'existe plus que comme prétexte au rêve
et au souvenir, le plus sûr moyen d'échapper au
temps. Le Congrès de Vérone, tranche séparée du
poème des Mémoires d'outre-tombe, fut écrit
presque quinze ans après les événements, un peu
comme une explication que justifient des pièces
d'archives. Jouant les coquetteries du je et du
nous à travers l'histoire et sa propre histoire,
l'homme politique y développe l'idée qu'il se
fait de la France et de sa mission. L'histoire y
est saisie comme un spectacle, une
représentation où se succèdent des scènes, des
expressions qui reviennent tout naturellement
sous la plume de ce prestigieux metteur en
scène.
Le brillant congrès fut en réalité un drame qui
se termina par une danse macabre des principaux
acteurs, accompagnée de la litanie lugubre de
ces poursuiveurs de songe, vaniteux morts à
jamais, inscrits dans le « livre du jour de
colère ». Les événements d'Espagne se résument
en deux regards échangés en 1807 à Aranjuez
entre le roi Ferdinand et le pèlerin de Terre
sainte. À travers l'œuvre entière de
Chateaubriand, le regard tient une place
considérable et permet à l'écrivain de prendre
conscience, d'établir des relations affectives
qui sont en fait des jugements. Qu'il s'agisse
de Washington ou de Bonaparte, de Talleyrand ou
de Fouché, le regard situe par rapport à
l'autre ; parfois, il dégrade et aboutit, selon
la distance qu'il établit, à la dérision.
L'écriture prend alors la forme du pamphlet.
Mais le plus souvent il s'arrête à mi-chemin, ne
dépassant pas l'humour ou l'ironie. Le résultat
est alors une caricature, sans que l'histoire y
perde ses perspectives et ses rapports.
Regardons, dans le Congrès de Vérone, Murat et
Joseph Bonaparte échangeant leurs royaumes :
« Bonaparte enfonce d'un coup de main ces
coiffures sur le front des deux nouveaux rois,
et ils s'en allèrent chacun de son côté, comme
deux conscrits qui ont changé de schako par
ordre du caporal d'équipement. »
À Vérone, Chateaubriand s'était lié d'amitié
avec l'empereur Alexandre Ier, et le récit de
leur promenade au soleil couchant sur les bords
de l'Adige le conduit, en remontant d'événement
en événement, à décrire le retour de l'Aigle, la
bataille de Waterloo, la résistance de la
Vieille Garde, immobile dans le débordement de
fuyards, en des termes qui ne le cèdent en rien
à la densité épique et visionnaire des
Misérables : « Non loin d'eux, l'homme des
batailles assis à l'écart écoute, l'œil fixe, le
dernier coup de canon qu'il devait entendre de
sa vie. » Près de celui qu'il appelle « le poète
des batailles, captif de l'Océan et de la
terreur du monde », les Bourbons font pauvre
figure. Plus sûrement que la politique et les
chamarrures, l'art et le génie savent triompher
du néant. Les discours et les conversations des
diplomates sont définitivement enfouis, mais
peut-on « entendre jamais chanter l'alouette
dans les champs de Vérone sans se rappeler
Shakespeare ? Chacun de nous, en fouillant à
diverses profondeurs dans sa mémoire, retrouve
une autre couche de morts, d'autres sentiments
éteints, d'autres chimères sans vie ». Le vers
d'un poète remontant lentement à travers les
couches de la mémoire, libéré par une sensation
auditive, telle est la plus précieuse relique du
congrès. N'est-ce pas la preuve que la plus
authentique réalité du temps perdu, c'est pour
un poète la poésie ?
La même année que le Congrès de Vérone
paraissait l'Essai sur la littérature anglaise,
accompagnant une traduction du Paradis perdu que
l'auteur avait voulue aussi littérale que
possible. C'est dire qu'il sera indispensable un
jour de faire le point des connaissances de
Chateaubriand en langue anglaise. Dans une
certaine mesure, cette publication prolonge
l'Essai sur les révolutions et le Génie du
christianisme, poursuivant sur le plan
littéraire le parallèle politique et religieux
entre la France et l'Angleterre. Mais l'Essai
sur la littérature anglaise marque également une
prise de position critique. D'abord contre le
matérialisme romantique des « Jeune France »,
contre « cette école animalisée et
matérialisée » qui met en scène, à l'imitation
de Notre-Dame de Paris, « les bancroches, les
culs-de-jatte, les borgnes, les moricauds », se
complaît dans « la présence des assassinats, des
viols, des incestes ». Mais surtout, il propose
une façon nouvelle d'examiner les œuvres où l'on
note une parenté avec Sainte-Beuve.
Chateaubriand, précisant une idée que nous
trouvions dans le Génie du christianisme, où il
montrait que tel épisode du Paradis perdu ne se
comprend que par la connaissance du ménage de
Milton, nous invite à ne pas séparer de l'œuvre
la vie, « puissant moyen d'appréciation ». De
même, l'Enfer de Dante ne s'explique que si l'on
tient compte du bannissement qui frappa le
poète. Il convient en même temps de faire la
part de la mode et de l'époque. Une critique
littéraire complète est nécessairement
comparative : le goût, le style de Shakespeare
appartiennent à son siècle et ne sont ni d'un
homme ni d'un pays. Cela est si vrai que la
recherche de néologismes l'apparente à Ronsard,
que la métaphysique dont il est friand règne
tout aussi largement chez Marguerite de Valois.
Génies marqués par leur temps, mais qui marquent
également leur génération et les générations à
venir. Il existe en effet des génies mères « qui
semblent avoir enfanté et allaité tous les
autres », tels que Shakespeare, Dante en Italie,
Rabelais en France.
La vie n'est que « resongée »
Ces deux ouvrages publiés, le désœuvrement, plus
écrasant que l'ennui, gagne Chateaubriand. Il
sera définitif lorsque, le 16 novembre 1841, il
aura écrit la dernière ligne de ses Mémoires. À
l'instigation de Mme de Chateaubriand et de
Mme Récamier, l'abbé Séguin, son confesseur, lui
suggère d'entreprendre, un peu par pénitence,
l'histoire austère du terrible réformateur de la
Trappe, l'abbé de Rancé. Il fera paradoxalement
de cette pieuse biographie le plus voluptueux
des ouvrages, précisément par l'appel des
souvenirs qui s'attachent en grappes. Jamais
biographe n'a été plus infidèle à la vérité tout
en paraissant la suivre de près ; jamais
imitateur n'a été plus personnel. Car il retient
toujours l'anecdote la plus frappante, sinon la
plus vraisemblable. Selon sa méthode habituelle
de création, il emprunte des phrases à Le Nain,
à Gervais ou Tillemont, pour les refondre et les
récrire avec une géniale aisance. Le style mêle
tous les tons, éclate en fulgurations, en images
brisées en tous sens qui enchanteront André
Breton et les surréalistes. Le temps et les
distances sont abolis : Voltaire et Ninon
voisinent avec Paul-Louis Courier ou Georges
Sand. Par la plume de l'Enchanteur, les objets
se métamorphosent sous nos yeux : les livres en
basiliques, les monastères en palais enchantés,
et les châteaux ont des chevelures de femmes.
L'existence de l'auteur se mêle à celle de
l'abbé, car bien avant que Paul Valéry ne le
fasse pour Léonard de Vinci, il pratique le
genre de la biographie lyrique par personnage
interposé, infligeant à Rancé ses agitations et
ses désirs. La biographie rejoint les Mémoires.
Ses vrais Mémoires, les Mémoires de ma vie,
devenus les Mémoires d'outre-tombe, avaient été
commencés à la fin de son premier séjour à Rome,
et le public les connaissait par les extraits
qui en avaient été publiés. Ils ne sont pas
exactement tels qu'il eût souhaité les écrire.
Sans doute, l'artiste est là tout entier et
jamais la musique de l'Enchanteur n'a été plus
subtile, plus nuancée, plus suave ou plus
grinçante. Le lyrisme s'y mêle aux morsures du
polémiste. Peu importe qu'il déforme les
événements pour aboutir à sa propre apologie !
Sans doute, bien des portraits y manquent, en
particulier ceux des femmes aimées :
Mme Récamier et Mme de Chateaubriand, les deux
anges de sa fin, veillaient aux convenances.
Placé dans sa chambre à coucher, le manuscrit
des Mémoires attendra la mort du narrateur pour
voir le jour dans la Presse, le journal d'Émile
de Girardin, après des tractations assez
sordides auxquelles d'ailleurs l'écrivain fut
étranger.
La vieillesse était là maintenant, morose,
désoccupée, dans l'appartement de la rue
d'Enfer, à côté de l'infirmerie Marie-Thérèse
qu'avait créée sa pieuse épouse pour recueillir
les vieux prêtres et les dames de la société
sans fortune, puis au rez-de-chaussée d'un hôtel
de la rue du Bac donnant sur le jardin des
Missions étrangères. Les rhumatismes
l'empêchaient de marcher et les cures, seuls
voyages que lui tolérait sa santé, n'allégeaient
pas ses jambes. Son esprit s'embrumait.
Mme de Chateaubriand mourra la première. Il ne
sortait plus que pour se rendre à
l'Abbaye-aux-Bois, auprès de son amie devenue
aveugle. On l'y roulait, on le portait auprès de
la cheminée parmi le groupe des fidèles : le
doux et discret Ballanche, qui allait mourir peu
de temps avant lui, J.-J. Ampère,
M. de Montmorency, Charles Lenormant. Le prêtre
qui l'assista dans ses derniers instants exigea
de celui qui avait écrit le Génie du
christianisme et avait été notre ambassadeur
auprès du Saint-Siège la rétraction écrite de
ses erreurs. Comme il mourut en été, peu de
personnes suivirent son convoi à Paris. Victor
Hugo a décrit, dans Choses vues, le cadavre
étendu sur le petit lit en fer à rideaux
blancs : « Sous le drap, on distinguait sa
poitrine affaissée et étroite et ses jambes
amaigries. » Comme il convient à un Breton dont
la mer est la première et la plus tendre
maîtresse, c'est auprès d'elle qu'il repose,
selon son vœu, sur le rocher du Grand-Bé que la
ville de Saint-Malo lui avait concédé pour
tombeau.
À peine les yeux de l'Enchanteur s'étaient-ils
fermés que Sainte-Beuve, à Liège, lui consacra
le cours universitaire qui est l'origine du
premier grand livre où son génie est analysé,
disséqué, avec moins de malveillance d'ailleurs
qu'on ne le dit. Sainte-Beuve, toutefois,
déclarait qu'il ne subsisterait bientôt plus
rien de Chateaubriand, si l'on excepte cette
immense tour de René. En effet, René et Atala
mis à part, auxquels il faut ajouter la Vie de
Rancé et les Mémoires d'outre-tombe, on ne le
lit guère aujourd'hui. Il est vrai que les
Natchez, les Martyrs sont, en plus d'un aspect,
marqués par leur époque, et que la plupart des
discours ou des pamphlets sont des écrits de
circonstance. Les ouvrages d'histoire, comme les
Études historiques, commencées en 1811, sont
restés à l'état d'ébauches.
Pour certains, Chateaubriand est l'objet d'une
admiration fervente ; il a ses détracteurs
farouches aussi. Il faut avouer qu'il porte aux
excès, car rien n'est petit chez lui. Fastueux
et besogneux, aimé ou amoureux de grandes dames,
il le fut également de personnes plus humbles.
Il recherchait les cordons, les uniformes de
gala. On en souriait. Il était par ailleurs le
plus simple, le plus limpide, le plus
accueillant des mortels. Orgueilleux et timide,
monarchiste et républicain, chrétien et
sceptique en même temps, tour à tour pitoyable
exilé et ministre superbe, il n'épuise ni les
contrastes ni les contradictions, ni les masques
ni les poses. Il reste surtout une âme trouble.
Un fond lugubre l'habite. Il existe en lui un
insatiable appel au néant, un goût de la
destruction qui justifient dans son œuvre la
présence du sadisme et font de lui le
contemporain des époques désespérées. Ainsi
s'expliquent cette beauté du sang et des
supplices non seulement dans Atala, mais dans
les Martyrs et dans les Natchez, et cette
exaltante musique que les haches des bûcherons
font au cœur de René dans la forêt de Combourg.
Les révolutions lui apparaissent comme des
époques privilégiées parce que la vie y est
précaire. Le vrai temps de l'existence est pour
lui dans la rêverie « qu'on situe entre ce qui
n'est plus et ce qui n'est pas encore ».
L'Enchanteur, tel qu'en lui-même...
Le plus fastueux cortège accompagne ce
solitaire. Laissons de côté les simples
imitateurs comme le vicomte d'Arlincourt et même
Anatole France, qui reprend pour l'infirmer le
sujet d'Atala dans les Noces corinthiennes. Que
de stylistes surtout et de peintres ! Flaubert
lui doit le beau style coloré de Salammbô ; Emma
et Rodolphe suivront à leur tour la course de la
lune à travers le ciel de la campagne normande,
et les brises embaumées du désert américain
apportent à Emma « le vent frais » qu'elle
aspire. À côté de Baudelaire, qui appréciait en
lui le grand gentilhomme des décadences, il faut
placer Barrès, que Chateaubriand- un de ses
intercesseurs- initie au culte de la terre et
des morts, et dont l'œuvre s'inscrit dans la
même tradition, qu'il s'agisse du Voyage à
Sparte, de la Colline inspirée ou de la
Musulmane courageuse. Malraux reprend les
résonances profondes de l'Enchanteur, qui aimait
déjà ces chairs ensanglantées et ressentait au
fond de son cœur cette angoisse, indispensable
accompagnement de la vie. René savait que les
civilisations sont mortelles et, bien avant
Garine et Kyo, que l'action est notre seul
divertissement à l'ennui. Mais l'art n'est-il
pas la plus authentique raison de vivre, la
seule éternité à notre mesure ? La grive de
Montboissier ou un parfum d'héliotrope
ressuscitent Combourg bien avant que la tasse de
thé et la petite madeleine de tante Léonie ne
fassent resurgir Combray. C'est, dit Proust, au
chant de cette grive qu'est suspendue la plus
belle partie des Mémoires d'outre-tombe,
c'est-à-dire les souvenirs d'enfance et
d'adolescence ; et surtout ces extraordinaires
paysages bretons où la terre et l'eau se
confondent, campagnes pélagiques déjà, qui
l'apparentent à Rimbaud et à Elstir.
Cependant, ce maître consommé du verbe, ce
prodigieux Orphée des Mémoires, selon le mot de
Manuel de Dieguez, n'est pas seulement celui qui
ressuscite la mort. Il est en même temps un
perspicace observateur de son époque, dont il
comprend, interprète les sentiments, les
transformations. Plus complètement que Hugo, il
est l'écho sonore de son siècle, dont il suit le
mouvement. René vieilli constate que le mal du
siècle est d'essence économique, car rien ne
peut arrêter les méfaits sociaux du progrès,
dont l'argent est le triste compagnon. L'argent
détruit l'égalité, efface les sourires.
L'Amérique actuelle, qu'il oppose à l'Amérique
des Indiens ; l'Angleterre, où la fumée des
forges obscurcit les cimetières de campagne,
font regretter les paradis que nous avons
perdus. Ce fait d'expérience, il le développe
dans le Voyage en Amérique, dans la conclusion
sur l'Essai sur la littérature anglaise, enfin
dans les dernières pages des Mémoires
d'outre-tombe. Une nouvelle hiérarchie sociale,
incertaine, s'établit, fondée sur la fortune.
Comment en effet persuader longtemps le pauvre
qui travaille d'accepter sa misère ? Étrange
légitimiste, dont Maurras fera le procès, qui
parle un langage d'avenir : « Le salaire qui
n'est que l'esclavage prolongé » sera fatalement
et fort légitimement remplacé un jour par une
« égalité établie entre le producteur et le
consommateur ». Les patries, de même, touchent à
leur fin : « [...] l'unité des peuples » va
remplacer « les préjugés nationaux ». Seule, la
monarchie traditionnelle eût permis, en
surmontant les contradictions de l'heure, la
transformation et l'équilibre de la société
française. Qu'attendre en effet d'une nation
instable, en révolte depuis la Révolution ? La
haine sociale poursuit son chemin : « Il ne sort
pas aujourd'hui un enfant des entrailles de sa
mère qui ne soit un ennemi de la vieille
société. » Jeunesse sans énergie d'ailleurs,
sans volonté, sans idéal, incapable de rien
construire : « C'est, lisons-nous dans l'Essai
sur la littérature anglaise, la grande et
universelle maladie d'un monde qui se dissout. »
Tout n'est pas si définitivement noir
cependant : à la fin de sa carrière comme au
début, Chateaubriand place l'espoir de l'homme
dans l'esprit du XVIIIe s. revivifié par le
christianisme. Un monde nouveau doit naître qui
apportera cette liberté progressive, fille des
lumières, supérieure non seulement au despotisme
des âges intermédiaires, mais également à la
liberté de l'homme selon la nature. Langage d'un
lecteur qui a pratiqué Raynal, Montesquieu,
Rousseau, mais surtout langage du christianisme
social : « Je vois les reflets d'une aurore dont
je ne verrai pas se lever le soleil »,
constate-t-il avec mélancolie à la fin des
Mémoires d'outre-tombe. Tel est finalement
l'optimisme de ce monarchiste qui prévoit les
républiques les plus audacieuses ; de ce
chrétien qui se méfie de l'autel ; de cet homme
que tout devait rattacher au passé, mais qui ne
cessera de contester le présent dans le rêve
d'un avenir où le règne effectif du Christ,
effaçant les conséquences du premier péché,
rendra dérisoire, une fois les révolutions
accomplies, le mal de René.
© Larousse / VUEF 2003