Écrivain français
(Courbevoie 1894-Meudon 1961).
Introduction
Le meilleur moyen de connaître la première
partie de la vie de Louis Ferdinand Destouches,
dit Céline, de sa naissance, le 27 mai 1894 à
Courbevoie jusqu'à son entrée en guerre en 1914,
est encore de lire Mort à crédit. L'univers de
tout petits employés, tout petits commerçants,
les déménagements incessants, le Paris insalubre
du début du XXe s., le Paris populaire aussi :
tout le roman rend un compte à la fois exact et
transfiguré de l'enfance et de l'adolescence de
l'écrivain.
Un petit-bourgeois prolétarisé
Comme dans le roman, ses parents évoluent dans
une frange étroite entre petite bourgeoisie et
prolétariat. Les adresses successives, à
Courbevoie, puis à Paris, rue de Babylone ou
passage Choiseul, l'école communale de la rue
d'Argenteuil, qui amène le futur Céline jusqu'au
certificat d'études (1907), témoignent d'un vrai
enracinement plébéien dont l'écrivain se fera
gloire toute sa vie, non en se voulant
populaire, mais en réinventant la langue du
peuple – un pari que seul Rabelais avant lui
avait osé, et perdu.
De 1907 à 1910, Louis Ferdinand est mis en
pension, en Allemagne d'abord, puis en
Angleterre – il en gardera une grande aisance
dans les deux langues. Revenu à Paris en 1910,
il entre en apprentissage dans une boutique de
bonneterie, puis dans une joaillerie. Devant la
perspective d'une future carrière de boutiquier,
il préfère devancer l'appel : jeune homme
robuste, très grand (1 m 90), il s'engage en
1912 au 12e régiment de cuirassiers de
Rambouillet (son roman Casse-pipe en racontera
les épisodes les plus marquants, mais il faudra
attendre la publication posthume des Carnets du
cuirassier Destouches, qu'il entreprend alors
d'écrire, pour avoir une idée précise à la fois
de sa vie de caserne et des premiers essais
littéraires de celui qui n'est pas encore
Céline.
L'invention d'un destin
La Première Guerre mondiale trouve
L. F. Destouches déjà maréchal des logis.
Volontaire pour une mission dangereuse, il est
blessé au bras, cité à l'ordre du régiment,
décoré de la médaille militaire et de la croix
de guerre, et on le représente, chargeant sous
la mitraille, dans l'Illustré national (octobre
1914). Il ne sera pas pour autant dupe de
l'héroïsme guerrier. Le début du Voyage donne
son sentiment sur la guerre, et il ne cessera
d'en évoquer l'horreur : « Des semaines de 14
sous les averses visqueuses, dans cette boue
atroce et ce sang et cette merde et cette
connerie des hommes, je ne me remettrai pas. »
Ni des chœurs patriotiques : « La guerre
commence à me faire l'effet d'une ignoble
tragédie, sur laquelle le rideau s'abaisserait
et se relèverait sans cesse, devant un public
rassasié », écrit-il à son amie Simone Saintu.
Et encore : « On a pratiqué dernièrement de
nombreuses injections à la tricolorine. » Il
pousse plus loin son analyse, et, paraphrasant
Gobineau, qui en 1870 voyait un conflit de
Latins contre Germains, il écrit à son père :
« Je crois discerner dans cela ce que j'ai
toujours vu dans les luttes de races, le passé
se défendant contre l'avenir. ».
Affecté au consulat de France à Londres, il est
finalement réformé l'année suivante. Il se
marie, sous le nom à particule de Des Touches,
avec Suzanne Nebout (mais ce mariage ne sera pas
enregistré par le consulat de Londres), et
s'embarque peu après (mai 1916) pour l'Afrique-Occidentale
française, où il gère la plantation de Bikobimbo
(Cameroun). Rentré à Paris, il reprend ses
études, passe le baccalauréat, se remarie – pour
de bon cette fois – avec Édith Follet (1919) et
s'inscrit à la faculté de médecine de Rennes. Il
réussit brillamment tous ses examens, revient à
Paris et y soutient sa thèse, sur la vie et
l'œuvre d'Ignác Fülöp Semmelweis, un
obstétricien hongrois en butte à l'hostilité des
corps constitués pour avoir compris, avant tout
le monde, que l'hôpital pouvait tuer – en
particulier les parturientes accouchant dans de
mauvaises conditions d'hygiène. Semmelweis, qui
a eu l'intuition des microbes, mourra fou ; le
docteur Destouches fait de sa thèse un pamphlet
virulent contre tous les académismes, et un
fascinant duel entre la vie et la mort. Assez
logiquement, il explique l'échec de Semmelweis
par l'excès de « principe mâle » qui régissait
le XIXe s. : « Les femmes, patientes, plus
subtiles, moins logiques, plus mystiques, en
somme plus vivantes, sortiront du silence et
nous conduiront à leur tour avec plus de
bonheur, peut-être, sur un autre chemin. » Son
époque le dégoûte, et la défaite de Poincaré aux
élections de 1924 face au Cartel des gauches
n'amène qu'un commentaire : « Je croyais
connaître la stupidité humaine et sa
malfaisance, mais décidément, elle est sans
bornes. » Et d'affirmer (dans un rapport
médical) : « Une porcherie tenue comme une
république aurait fait faillite depuis
longtemps. ».
C'est également l'époque où il invente son image
de fils de dentellière, besogneux, parvenu à la
force du poignet, et médecin des pauvres par
vocation. Il abandonne ses essais de particule
et annonce : « Je suis né peuple et les aisances
de la vie veloutée n'entament point ma
constitution décidément plébéienne. » Il
peaufinera cette image après le succès du
Voyage, multipliant les interviews, affirmant
sans trêve : « Je suis du peuple, du vrai » (Paris-Soir) ;
« Le jour je travaille pour gagner ma croûte,
celle de ma mère et de mes deux gosses »
(l'Intransigeant). Une lettre de l'époque prouve
assez qu'il s'agit là d'un discours très
concerté : « Le monstre poursuit sa course de
façon tout à fait inattendue. La critique
déconne, je suis le phénomène et il s'agit de
faire le pitre, c'est dans mes cordes vous le
savez. Bientôt ils danseront la danse du scalp
autour de mon poteau. Mentir raconter n'importe
quoi tout est là. ».
Le médecin des pauvres
Il devient le collaborateur du docteur Rajchmann
(le Yudenzweck de l'Église, le Yubelblat de
Bagatelles pour un massacre – prototype du
médecin juif qui hantera Céline), et travaille
sous sa direction pour la Société des Nations, à
laquelle l'a détaché la Fondation Rockefeller, à
Genève et aux États-Unis. Le Voyage au bout de
la nuit transposera une grande partie de cette
expérience, même si Céline y dilate le temps de
Destouches : Bardamu passe quatre ans à Detroit,
Destouches y est resté 24 heures.
Son activité professionnelle a sans doute eu une
grande importance sur la formation de sa pensée,
en particulier pour ce qui est de la
justification « scientifique » de ses délires
raciaux : « En Europe, écrit-il dans un rapport,
ce sera bientôt un problème de vitalité, d'une
plus grande vitalité. Individuelle et
collective, un problème de beauté en définitive
qui se posera devant l'hygiène. Si nous voulons
examiner les choses de plus loin à présent, il
est évident, incontestable que les foules
tchécoslovaques, la masse allemande par exemple
sont bien mieux foutues physiquement et
peut-être moralement que la foule française. »
On n'est pas très loin de la Lebenskraft, la
force vitale au cœur des doctrines nazies, qui
s'appuieront volontiers d'ailleurs sur un
programme « hygiéniste » qui veut des aryens
beaux et sains (que célébrera Leni Riefenstahl,
dans le film les Dieux du stade). La « beauté
propre » est au centre de la solution. Les
relations cordiales de Céline avec Élie Faure,
l'auteur célébré d'une monumentale Histoire de
l'art, découlent des mêmes sentiments – Céline a
lu les Trois Gouttes de sang et la Découverte de
l'archipel, de Faure, qui, dans la tradition de
Gobineau, théorise les rapports de la biologie
et de la création artistique. Céline n'a pas le
racisme d'Hitler (il se targue de n'avoir pas lu
Mein Kampf) ni même celui de la tradition
française héritée de Drumont (la Question juive,
1885). Il remarque lui-même que son modèle
lointain, Gobineau (Essai sur l'inégalité des
races humaines remonte au milieu du XIXe s.),
est philosémite (Carlo Rim rapporte que Céline
aurait dit, dans une boutade : « Rassurez-vous,
je ne suis pas assez bête pour être antisémite.
Je suis anti tout, voilà tout »). Hitler et
Drumont, pour Céline, ne voient pas plus loin
que le bout de leur nation. Céline, lui, a le
racisme planétaire.
L'invention d'une langue
L. F. Destouches retourne en mission en
Afrique-Occidentale française, divorce,
fréquente une danseuse américaine, Elisabeth
Gray, et rédige l'Église (1926), une pièce de
théâtre virulente, avant-goût de son œuvre
future. Le héros, le docteur Bardamu, a une
expérience proche de celle de Céline. Gallimard
refuse le texte (et également la Vie et l'œuvre
d'Ignác Fülöp Semmelweis). Destouches ouvre un
cabinet à Clichy, un quartier très populaire. Il
exerce son métier de médecin social hygiéniste
avec un grand sérieux et publie diverses études
médicales (À propos du service sanitaire des
usines Ford à Detroit, dont on retrouve
l'ambiance dans le Voyage). Il travaille
beaucoup, alternant cabinet et vacations au
dispensaire de Clichy, et s'installe rue Lepic,
dans le XVIIIe montmartrois. Cet environnement,
les amis qu'il y fréquente (le peintre Gen Paul,
l'acteur Le Vigan, ou Marcel Aymé) sont pour lui
d'une importance primordiale. Avec Gen Paul, il
ne communique qu'en argot – comme s'il cherchait
à s'affranchir du troupeau. Dans une interview
tardive (1958) sur Rabelais, Céline note que
Rabelais a « raté son coup » : le vainqueur,
c'est Amyot, le si correct traducteur de
Plutarque. « Les gens veulent toujours et encore
de l'Amyot, du style académique, duhamélien. Ça,
c'est écrire de la merde : du langage figé [...]
Rabelais a vraiment voulu une langue
extraordinaire et riche. Mais les autres, tous,
ils l'ont émasculée cette langue, pour la rendre
duhamélienne, giralducienne et mauriacienne
[...] J'ai eu dans ma vie le même vice que
Rabelais. J'ai passé mon temps à me mettre dans
des situations désespérées. Je me suis rendu
soigneusement odieux. Comme lui, je n'ai donc
rien à attendre des autres. J'ai qu'à attendre
des glaviots de tout le monde. » Ce qui
caractérise la langue de Céline, c'est
effectivement son aspect oral recomposé – et son
oral, c'est encore de l'écrit. Dans l'usage de
l'argot, de l'obscénité, il y a un projet de
déboulonnage de la langue littéraire classique,
et d'enrichissement de la langue populaire. Bien
mieux que Hugo, Céline a voulu mettre un bonnet
rouge au dictionnaire. Son style, fait
d'interjections, de suspens, d'anacoluthes, est
la transcription de l'oral d'un rhétoricien
dément. Tout chez Céline est concerté pour
donner l'illusion la plus parfaite de
l'improvisation absolue. À la fin de sa vie,
Destouches finit par parler comme Céline : il
avait toujours vécu dans la dualité, le style
lui permettait d'unifier ses divers Moi.
En 1930, L. F. Destouches voyage en Allemagne et
en Scandinavie, puis en Europe centrale, et
rédige le Voyage au bout de la nuit, que
Gallimard hésite à publier, et qui sort
finalement chez Denoël (1932), sous le nom de
Céline – en fait, le prénom de sa grand-mère
maternelle. Deux mois plus tard, après un débat
sanglant entre jurés du Goncourt, le roman
obtient le prix Renaudot.
Le succès est immédiat. Simone de Beauvoir
raconte, dans la Force de l'âge, son admiration
et celle de Sartre – tous deux savent par cœur
de longs passages du Voyage, et en 1937,
l'auteur de la Nausée fera précéder son roman
d'une épigraphe tirée de l'Église. Celui que
Céline appellera plus tard l'« avorton » a
professé très tôt une grande admiration pour
l'œuvre, sinon pour les idées de Céline.
Des malentendus savamment entretenus
Le roman est susceptible de plusieurs lectures :
des anarcho-gauchistes peuvent s'y retrouver ;
Céline se vantera d'avoir écrit le seul roman
communiste, et Aragon et Elsa Triolet
s'empressent d'ailleurs de traduire en russe
cette « encyclopédie du capitalisme agonisant »,
comme l'écrit Anissimov, le préfacier soviétique
(Céline n'a d'ailleurs pas de préventions à
cette époque contre les communistes : il signe
l'appel lancé par Barbusse dans le Monde en
faveur de Dimitrov et des Bulgares faussement
impliqués dans l'incendie du Reichstag) ; des « pré-existentialistes »
se retrouvent encore plus dans le Voyage, et des
racistes aussi certainement. Il suffit
d'imaginer que tous les personnages du roman (et
non le seul Bardamu) sont des représentations de
Céline – qui, dans ses œuvres de fiction, n'a
presque toujours fait qu'aligner, sous des
métamorphoses permanentes, un monologue
ininterrompu. Ce que raconte ce monologue est
d'une désespérance totale – le Voyage, c'est le
roman des déceptions, le premier roman des
antihéros, des horizons bouchés : « Quant aux
malades, aux clients, je n'avais point
d'illusion sur leur compte. Ils ne seraient dans
un autre quartier ni moins rapaces, ni moins
bouchés, ni moins lâches que ceux d'ici. Le même
pinard, le même cinéma, les mêmes ragots
sportifs, la même soumission enthousiaste aux
besoins naturels, de la gueule et du cul, en
referaient là-bas comme ici la même horde
lourde, bouseuse, titubante d'un bobard à
l'autre, hâblarde toujours, trafiqueuse,
malveillante, agressive entre deux paniques. »
La traduction « médicale » de cette charge
littéraire, c'est que tout dépend du
biologique : Céline est le traducteur des
convictions de Destouches. Aux considérations
biologiques se mêlent des réflexions
idéologiques (le jazz est ainsi qualifié de
« musique négro-judéo-saxonne »). Et quand on
demande à l'auteur de quoi il retourne, il
répond : « Le fond de l'histoire ? Personne ne
l'a compris. Ni mon éditeur, ni les critiques,
ni personne. Vous non plus ! Le voilà ! C'est
l'amour dont nous osons parler encore dans cet
enfer, comme si l'on pouvait composer des
quatrains dans un abattoir. L'amour impossible
aujourd'hui. » Ce même amour qu'il définit dans
le Voyage comme « l'infini mis à la portée des
caniches » ...
Tout cela prouve assez que Céline, en rédigeant
le Voyage, n'a pas seulement l'intention de
rivaliser avec Henri Poulaille ou Eugène Dabit,
en réalisant un chef-d'œuvre populiste de plus.
Les réactions de la critique, extrémistes,
prouvent assez la profondeur du livre.
« Scatologie » dans Candide, « images fécales »,
« idiome fétide et truqué » dans le Figaro
– mais les journaux de gauche sont favorables :
Céline peut-il être rangé sous une bannière ? On
ne peut oublier que Léon Daudet, le représentant
le plus pur de l'extrême droite, le défend bec
et ongles dans l'Action française, puis dans
Candide : après avoir vainement voté pour lui au
Goncourt, il est aussi le premier d'une longue
série à comparer Céline à Rabelais. À lui seul
Céline répond pour le remercier, et préciser :
« Je ne me réjouis que dans le grotesque aux
confins de la mort. Tout le reste m'est vain. »
Un article tardif de Brasillach, en 1943, montre
assez que tout Céline est déjà dans ce premier
roman : « Le Voyage est un acte d'accusation
total, et la suite des œuvres de Céline n'est
qu'une suite d'accusations fragmentaires contre
le Juif, contre la société, contre l'Armée,
contre Moscou, contre la République
bourgeoise », concluant : « Céline a commencé
avec le Voyage la sombre vitupération d'un
univers sans Dieu et ce faisant il a prédit
d'avance les catastrophes inscrites dans le ciel
au-dessus de l'édifice vermoulu. ».
Premiers délires
Voilà Céline lancé. Dans la foulée, Denoël
publie l'Église. Si le Canard enchaîné regrette
que la pièce ne soit pas jouée, Jean Prévost est
le premier à souligner qu'elle comporte « une
bonne dose d'antisémitisme ». Amateur de
polémiques, Céline publie dans Candide une
postface au Voyage fort virulente. Il sillonne
l'Europe, accumule les aventures, repart pour
les États-Unis, rompt avec Élisabeth Craig,
rentre avec une autre danseuse, Karen-Marie
Jansen (1934). Il est à Vienne avec Cillie Pam,
à Anvers avec Évelyne Pollet, à Londres avec
Lucienne Delforge. Rentre à Paris pour y
rencontrer Lucette Almanzor, elle aussi danseuse
– et rédige, cependant, Mort à crédit, qui
paraît chez Denoël en 1936.
La critique « a été immonde, droite ou gauche,
je fais l'union et le summum de la haine
envieuse aveugle de la hargne fumière. » Céline
serait allé trop loin dans l'ordure. Aussi bien
Brasillach dans l'Action française que Nizan
dans l'Humanité accablent le roman – au nom des
idées à gauche, au nom de la langue (une « rhétorique-peuple »)
à droite. Céline, qui espérait tirer quelque
argent de son livre (il sera toute sa vie obsédé
par la peur de « manquer »), réagit dans la
surenchère. Il écrit au Figaro, qui l'a
éreinté : « La langue des romans habituels est
morte, syntaxe morte, tout mort. Les miens
mourront aussi, bientôt sans doute. Mais ils
auront eu la petite supériorité sur tant
d'autres, ils auront pendant un an, pendant un
mois, un jour, vécu. ».
Céline part passer l'été en U.R.S.S. (« Je suis
revenu de Russie, quelle horreur ! quel bluff
ignoble ! Quelle sale stupide histoire ! Comme
tout cela est grotesque, théorique,
criminel ! »). Il en parle dans Mea culpa, qui
paraît le 30 décembre 1936 (augmenté de la Vie
de Semmelweis) : pour le coup, dans le contexte
du Front populaire, cette critique violente des
Soviets est un grand succès. 1937 le voit errer
de New York aux îles Anglo-Normandes, et rédiger
Bagatelles pour un massacre, pamphlet antisémite
ultraviolent – grand succès dans la France de
l'avant-guerre.
Bagatelles est la suite de Mea culpa – une
réaction à l'échec de Mort à crédit, et à la
dévaluation du franc qui a fait fondre son
« magot ». À ce qu'il voit comme une suite de
déboires, Céline trouve un responsable : le
Juif. En fait, il ne fait qu'appliquer à un cas
particulier les théories raciales qui sont les
siennes depuis plus de quinze ans.
Le livre est construit sur une série
d'oppositions binaires : Céline/le monde,
vrai/faux raffinement,
spontanéité/faux-semblants, etc. Céline y
reprend ses attaques contre l'U.R.S.S. :
Moscou-la-Youtre, le communisme comme
« gigantesque stavisquerie » (l'affaire
Stavisky, célèbre escroc, avait fait couler
beaucoup d'encre, et alimenté la veine
antisémite). Moscou et Hollywood, même combat.
« Un Juif et un Anglais, c'est la même chose. »
Dans un délire verbal fortement orchestré,
Céline règle des comptes avec toute la
littérature, « enjuivée » de Racine à Proust
– ne décernant de satisfecit qu'à Malraux,
Simenon, Marcel Aymé, Élie Faure, Mac Orlan,
Morand et Dabit.
Le succès est immense. Lucien Rebatet raconte
dans les Décombres (1942) son ravissement – au
moment où l'expérience socialiste au pouvoir
échoue. Même des journaux de gauche font chorus,
insistant sur le pacifisme de Céline, qui
transparaît clairement dans Bagatelles, mettant
entre parenthèses, par un singulier aveuglement,
tout le contenu antisémite. À vrai dire, les
imprécations racistes de Céline choquent moins à
l'époque qu'elles ne le feraient actuellement,
si le livre était réédité (Céline ne l'a pas
souhaité de son vivant, et ses ayants droit
respectent son interdit, ce qui les dispense
d'avoir à prendre une décision). La France
d'avant-guerre prête volontiers l'oreille à un
discours issu d'une longue tradition, que la
présence de Léon Blum a remis au goût du jour à
droite.
L'écrivain profite de ses droits d'auteur pour
reconstituer son « magot » – achetant cette fois
de l'or, que, pour plus de sûreté, il place au
Danemark. Ces lingots, il les appelle « les
enfants ».
Le racisme est devenu son fonds de commerce.
Céline récidive l'année suivante avec l'École
des cadavres, complément à Bagatelles. Il s'y
découvre une nouvelle tête de Turc, inattendue à
cette date : le maréchal Pétain. Mais
l'essentiel du livre est l'affirmation sans
ambiguïté des positions raciales de l'auteur :
« Les Juifs hybrides afro-asiatiques, quart,
demi-nègres et proche-orientaux, fornicateurs
déchaînés, n'ont rien à faire dans ce pays. Ils
doivent foutre le camp. Ce sont nos parasites
inassimilables, ruineux, désastreux, à tous
égards, biologiquement, moralement, socialement,
suçons pourrisseurs. Les Juifs sont ici pour
notre malheur. Ils ne nous apporteront que du
malheur [...] Nous nous débarrasserons des
Juifs, ou bien nous crèverons des Juifs, par
guerres, hybridations burlesques, négrifications
mortelles. Le problème racial domine, efface,
oblitère tous les autres. ».
Le livre est publié au moment où, en Allemagne,
la « Nuit de cristal » donne le signal des
persécutions antisémites majeures, et où de
nombreux réfugiés, venus en France, ont infléchi
par leurs récits l'opinion publique. Mal reçu
par le lecteur de base, Céline arrive à se
brouiller avec les cercles antisémites
traditionnels – par exemple celui animé par
Darquier de Pellepoix. Céline s'isole encore
plus avec l'École des cadavres, parce qu'au fond
pour lui l'antisémitisme est anecdotique – il
n'est qu'une métaphore du nécessaire racisme
universel, eugéniste (« une mystique
biologique », dit-il), un simple levier pour
agir sur les masses.
Un « collabo » qui hait Pétain, un raciste qui
méprise Hitler
Le livre est un échec, d'autant plus que Denoël,
après un procès en diffamation perdu, doit
retirer les volumes de la vente. Céline se lance
dans un débat polémique tous azimuts avec les
journaux engagés de l'époque, de droite et de
gauche (le Merle, le Canard enchaîné,
l'Humanité, Je suis partout, Ce soir, le Droit
de vivre).
D'aucuns crient à la trahison : en fait, Céline
est remarquablement constant dans ses idées.
Raciste il était, raciste il demeure – il ne se
contente pas d'être antisémite selon la mode du
temps, mais il est raciste « biologiquement »,
persuadé que l'Histoire n'est que l'histoire des
rivalités des races les unes contre les autres.
Pour preuve de ce qu'il avance, n'affirme-t-il
pas que les Juifs sont inassimilables parce que
racistes – menant une guerre raciale dont lui
seul a pris la juste mesure ?
Professionnellement, après un intermède comme
médecin à bord d'un navire, Destouches est nommé
au dispensaire de Sartrouville. Il part avec ses
collègues pendant l'exode, et revient dans la
banlieue dès l'armistice (juillet 1940). La
victoire de l'Allemagne, « régénérée par les
lois de Nuremberg », ne l'a pas surpris, même
s'il n'a pas grande estime pour Hitler, « Lévy
Pluton roi d'Europe nouvelle et en plus nazi »,
ni pour Pétain, « roi qui à Vichy fait l'intérim
des Rothschild ». Au début de l'année suivante,
il fait paraître un troisième pamphlet, les
Beaux Draps – saisi dans la zone « libre », mais
vrai succès de librairie dans la zone occupée.
Son intense activité journalistique se poursuit
durant toute la guerre, sous forme de lettres
expédiées à la rédaction de divers journaux. Là
encore, les préoccupations de style priment sur
le sens : « Que l'on imprime à mon sujet tout ce
qu'on veut et je m'en fous énormément, mais que
l'on m'ôte une virgule et je suis tout prêt au
meurtre. » S'il écrit dans les journaux de la
collaboration, il prend par ailleurs plaisir à
en attaquer les leaders. Pétain, Déat, Darquier,
Fernand de Brinon même, l'ultra-collaborateur,
sont tous suspects de collusion avec l'ennemi
exécré – tous juifs. C'est l'époque où Ernst
Jünger le rencontre, et le décrit avec une
acuité remarquable : « Grand, osseux, robuste,
un peu lourdaud, mais alerte dans la discussion
ou plutôt le monologue. Il y a chez lui ce
regard des maniaques tourné en dedans, qui
brille comme au fond d'un trou [...] Il
exprimait de toute évidence la monstrueuse
puissance du nihilisme. Ces hommes-là
n'entendent qu'une mélodie mais singulièrement
insistante. Ils sont comme des machines de fer
qui poursuivent leur chemin jusqu'à ce qu'on les
brise. Il est curieux d'entendre de tels esprits
parler de la science, par exemple de la
biologie. Ils utilisent tout cela comme auraient
fait des hommes de l'âge de fer ; c'est
uniquement un moyen de tuer les autres. » Le
jugement, d'une clairvoyance exemplaire
(ailleurs Jünger le traite d'« homme de l'âge de
pierre »), donne la mesure de la monomanie
célinienne. Je suis partout, peu suspect de
sympathies prosémites, finit par refuser les
textes de Céline « pour cause de délire
raciste », explique Rebatet.
Après les bombardements de la RAF sur Paris (que
l'on retrouvera dans Féerie pour une autre
fois), il signe le Manifeste des intellectuels
français contre les crimes anglais, et se marie
avec Lucette Almanzor en février 1943. Il vient
d'achever Guignol's Band quand, le 17 juin 1944,
il s'embarque, avec sa femme, son chat Bébert et
son « magot », pour une odyssée des vaincus qui
l'amène successivement à Baden-Baden, Berlin
(« ensorcelé au suicide »), Neu Rippen et
Sigmaringen (Nord et D'un château l'autre
porteront témoignage de cette fuite devant les
Alliés et l'Histoire). La presse rend compte du
dernier roman alors que l'auteur a déjà tiré sa
révérence. Pour la première fois, des articles
opposent le pessimisme célinien à celui de
Sartre et à celui de Genet – cette filiation,
comme on l'a vu, est claire, même si pour des
raisons évidentes elle sera niée par la suite,
par les uns et les autres.
Il apprend, le 2 décembre 1945, l'assassinat de
Denoël à Paris – et y lit son propre meurtre :
« J'ai laissé à Paris un double qu'on écorche à
loisir... » Suite à une demande d'extradition de
la France, Céline et sa femme sont arrêtés au
Danemark, à Vestre Faengsel : l'écrivain y
restera jusqu'au 24 juin 1947. Assigné à
résidence, il s'installe à Klarskovgaard, sur la
Baltique. Il y achève Guignol's Band II, et
s'occupe activement de son retour en France et
de sa réhabilitation. « Je ne me souviens pas
d'avoir écrit une seule ligne antisémite depuis
1937 », affirme-t-il sans sourciller. De façon
significative, il « célinise » son procès à
venir, en fait une farce guignolesque où
s'agitent l'infâme Denoël (qui ne le contredira
plus), le doux fol antisémite (lui-même), et les
Juifs qui, dit-il à Combat, « devraient lui
élever une statue ». Il ne change pas : « Une
immense haine me tient en vie. Je vivrais mille
ans si j'étais sûr de voir crever le monde. ».
Réhabilitation d'un irrécupérable
Un universitaire juif américain, Milton Hindus,
admirateur de son œuvre romanesque, lui permet
l'un de ces exercices de manipulation qu'il
affectionne. Ils échangent une longue
correspondance dans laquelle Céline, non sans
perversité, enrôle les Juifs sous sa bannière
biologique : « Il est temps que l'on mette un
terme à l'antisémitisme par principe, par raison
d'idiotie fondamentale, l'antisémitisme ne veut
plus rien dire – on reviendra sans doute au
racisme mais plus tard et avec les Juifs – et
sans doute sous la direction des Juifs, s'ils ne
sont point trop aveulis, avilis, abrutis – ou
trop décimés dans les guerres – il me semble. »
Hindus écrit une étude enthousiaste sur Céline
que l'auteur des Bagatelles citera amplement
lors de son procès. Quand l'Américain, qui est
venu rencontrer son grand homme au Danemark,
réalise qui est Céline en fait, il est trop
tard.
Il publie Casse-pipe, et attaque Sartre : À
l'agité du bocal est une longue métaphore filée
où il présente l'auteur des Réflexions sur la
question juive comme un ténia nourri des
déjections de Céline – son anti-intellectualisme
est aussi fort que son antisémitisme. Condamné
in absentia à un an de prison, à 50 000 francs
d'amende, à l'indignité nationale et à la
confiscation de 50 % de ses biens (21 février
1950), Céline est amnistié l'année suivante par
le tribunal militaire. Il revient alors en
France, signe un contrat avec Gallimard qui a
absorbé Denoël, s'installe à Meudon où il ouvre
un cabinet et Lucette un cours de danse. On
réédite toute son œuvre, moins les pamphlets
racistes, et Céline y ajoute Féerie pour une
autre fois (1952), qui ne se vend guère : Céline
est passé de mode dans la France de Camus et de
Sartre, où, à son grand dépit, on le lit comme
un « suiveur » – alors qu'il est « le défonceur
de la porte où stagnait le roman jusqu'au
Voyage ». En 1954, il fait paraître ce qui
pourrait être son « art poétique », les
Entretiens avec le professeur Y (« J'ai pas
d'idées, moi ! Aucune ! et je trouve rien de
plus vulgaire, de plus commun, de plus dégoûtant
que les idées ! les bibliothèques en sont
pleines ! et les terrasses des cafés !... tous
les impuissants regorgent d'idées ! »). Autre
échec (« Gallimard me sabote, et son équipe, une
synagogue », dit-il – parce que Gallimard confie
ses manuscrits à un avocat avant de les publier,
par précaution). Suivent Féerie pour une autre
fois II, et Normance. En 1957 paraît D'un
château l'autre, histoire de l'errance de la
défaite allemande – qui lui vaut la
reconnaissance de l'Express, et les imprécations
de Rivarol : voilà Céline encensé à gauche,
incendié à droite. Il met fin à ses activités de
médecin en 1959, fait paraître Nord, entreprend
la seconde version de Rigodon, où Céline raconte
Destouches, et prépare l'édition de ses premiers
romans dans la Pléiade, qu'il ne verra pas
paraître : il meurt quelques mois avant, le
1er juillet 1961, d'une rupture d'anévrysme
– sans repentir, ce n'était pas dans sa nature.
N'écrivait-il pas à Mauriac – qu'il méprisait :
« Pour moi, simplet, Dieu c'est un truc pour
penser mieux à soi-même et pour ne pas penser
aux hommes, pour déserter en somme
superbement » ?
Après sa mort paraîtront Guignol's Band II, le
Pont de Londres, une nouvelle édition de Nord,
les Carnets du cuirassier Destouches, Rigodon
– dernier volume de la trilogie « allemande »,
éditée avec les deux précédents dans la Pléiade.
« Certainement, ces livres resteront, dans un
futur qui dépassera l'imagination, les seules
marques profondes, hagardes, de l'horreur
moderne », écrit à son propos Philippe Sollers
dans l'Herne en 1963.
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