Écrivain irlandais
(Foxrock, près de Dublin, 1906-Paris 1989).
Introduction
Par malheur, il naquit – le 13 avril 1906 :
ainsi faudrait-il commencer toute biographie de
Samuel Barclay Beckett, pour qui, toute sa vie,
l'être sera une imperfection dans la pureté du
non-être. L'horreur commence avec la vie. Tous
les héros de Beckett, enfermés dans des asiles,
des chambres, des trous, larves lovées en
position fœtale, reculant le langage jusqu'au
borborygme, là où s'efface la prétention au
sens, raconteront le fantasme d'une régression
prénatale. Tuer un enfant, dira-t-il plus tard,
c'est « couper court à un fiasco en fleur »
(Tous ceux qui tombent, 1956).
Beckett l'Irlandais
Être né, de surcroît, c'est être issu : d'un
père, qui est « Quantity surveyor » (métreur
vérificateur) – métier de comptabilité, dont
l'écrivain tirera plus tard, peut-être, le goût
des mathématiques obstinées et inutiles – Molloy
calculant toutes les martingales possibles en
comptant et recomptant les cailloux qu'il
transporte dans une poche, avant de les faire
passer dans l'autre poche, non sans les avoir
sucés – le calcul, activité à laquelle se résume
sa vie. Né également d'une mère, profondément
croyante, protestante en pays catholique.
Passionnément aimée, ou détestée, c'est tout un.
On a remarqué que presque tous les noms des
« héros » de Beckett commencent ou finissent par
un M – réduction du Maman / Mamour / manger –
« ma soif de labiales », dit la créature
rampante de Comment c'est. Dans Molloy, le
« héros » est installé dans la chambre de sa
mère, autant dire son ventre : « Nous étions si
vieux, elle et moi, elle m'avait eu si jeune,
que cela faisait comme un couple de vieux
compères, sans sexe, sans parenté, avec les
mêmes souvenirs, les mêmes rancunes, les mêmes
expectatives. Elle ne m'appelait jamais son
fils, d'ailleurs je ne l'aurais pas supporté,
mais Dan, je ne sais pourquoi, je ne m'appelle
pas Dan. Dan était peut-être le nom de mon père,
oui, elle me prenait peut-être pour mon père.
Moi je la prenais pour ma mère et elle me
prenait pour mon père. » N'était l'humour, sans
cesse perceptible, de Beckett, qui en rajoute
sur les attentes des décrypteurs-psychanalystes,
on finirait par croire que le petit garçon a
pris ses désirs pour des réalités, alors que
seul existe le langage – seule réalité :
« J'ajoute, avant d'en venir aux faits, car on
dirait vraiment des faits, de ce distant
après-midi d'été, qu'avec cette vieille femme
sourde, aveugle, impotente et folle, et avec
elle seule, je-non, je ne peux pas le dire.
C'est-à-dire que je pourrais le dire mais je ne
le dirai pas, oui, il me serait facile de le
dire, car ce ne serait pas vrai. ».
La vie, donc... Puisque né, il faut bien vivre
– continuer à être – rien.
Beckett est né dans la banlieue de Dublin. De
ces paysages d'Irlande on a trois versions
– dont deux dans Malone meurt. La première, la
plus « conforme » : « Ce sont plutôt des
collines. Elles s'élèvent doucement, bleuâtres,
hors de la plaine confuse. C'est là quelque part
qu'il est né, dans une belle maison, de parents
bons. Là-haut il y a la bruyère et l'ajonc, aux
chaudes fleurs d'or, qu'on appelle aussi le
genêt. » Mais ce paysage sert surtout à mettre
en valeur l'absence de communication : « C'était
toujours ça, nos balades dans la montagne,
parler, parler sans m'arrêter puis bouche
cousue, retour la mort dans l'âme et pas un mot
à personne pendant des semaines, petit monstre
maussade, fallait crever, fallait crever. ».
Deuxième version, gâchée, celle de Macmann,
l'une des hypostases de Malone : « Mais l'espace
entourait Macmann de toutes parts, il y était
pris comme dans des rets, avec l'infini des
corps bougeant à peine et se débattant, dont, si
l'on veut, ces enfants, ces maisons, cette
grille, et les instants coulaient comme exsudés
des choses dans un grand ruissellement confus
fait de suintements et de torrents, et, serrées
les unes contre les autres, les choses empêtrées
changeaient et mouraient chacune suivant sa
solitude. Derrière la grille, sur la route, des
formes passaient que Macmann ne pouvait
identifier à cause des barreaux et puis à cause
de tout ce qui tremblait et rageait dans son dos
et à ses côtés, à cause des cris, du ciel, de la
terre le sommant de tomber, et de sa longue vie
aveugle. » Vient enfin la version « poétique »,
dans Echo's bones :
Éclaboussures d'un jaune perdu dans la fosse de
la Liffey ;
les doigts des échelles accrochés au parapet,
m'appelant ;
une boue de mouettes vigilantes dans le vomi
gris de l'égout.
Ah le pavillon
le pavillon de viande
saignante
sur la soie des mers et des fleurs arctiques
qui n'existent pas.
Dieu est mort
Les paysages de cauchemars désolés des textes de
Beckett sont aussi imaginés que la parole
malheureuse de ses clochards : « Il voulait
savoir, a raconté Beckett plus tard, si mon père
m'avait battu ou si ma mère s'était enfuie de la
maison pour rendre mon enfance malheureuse. Je
lui répondis que non, que j'avais eu une enfance
très heureuse. » Enfance standard de petit
protestant, entre hymnes et psaumes : « J'ai eu
un jour une émotion religieuse : c'était à ma
première communion. Rien de plus. Ma mère était
profondément religieuse, mon frère modérément,
mon père n'était pas religieux. Ma famille était
protestante, mais pour moi, ce n'était qu'ennui,
j'ai abandonné. ».
Liquidons tout de suite l'hypothèse divine :
qu'il n'y ait pas de Dieu pour Beckett ne
signifie pas qu'il ne soit très présent – au
contraire. Godot est la caricature de Dieu, un
mot-valise entre God et godillot. Knott, dans
Watt, est-ce bien Dieu, « tâtonnant à des portes
immémorialement condamnées, regardant étonné par
les fenêtres, trébuchant dans le noir de
toujours, errant partout à la recherche de
toilettes, se figeant perplexe au pied de
l'escalier, se figeant perplexe en haut de
l'escalier » ? Dieu serait-il le Verbe ?
« Monsieur Knott était sujet à de rares
éjaculations dactyliques d'une rare vigueur,
assorties de spasmes des membres. Revenaient le
plus souvent : Exelmans ! Cavendish !
Ecchymose ! » Dans Watt, Beckett pose sur la
religion les questions indispensables :
Un rat, ou tout autre petit animal, mange d'une
hostie consacrée.
1. Ingère-t-il le Corps Réel, ou non ?
2. Si non, qu'est devenu celui-ci ?
3. Si oui, que faire de celui-là ?
De même, dans Molloy : « Si l'on disait la messe
des morts pour les vivants ? » Comme Pascal,
Beckett souligne la misère de l'homme sans Dieu
– mais sans recours, comme la voix anonyme de
l'Innommable, « parlant toujours, cherchant
toujours en soi, hors de soi, ne cherchant plus,
perdant la boule, maudissant Dieu, ne le
maudissant pas, n'en pouvant plus, pouvant
toujours, cherchant toujours, dans la nature,
dans l'entendement, sans savoir quoi. ».
Beckett le Français
Beckett va à la Portora Royal School, à
Enniskillen (1920) – comme autrefois Oscar
Wilde. Il y apprend le français, fait beaucoup
de sport (cricket et rugby – « bon joueur,
parfois brillant »), avant de passer au Trinity
College de Dublin (1923), où il intensifie ses
lectures de la littérature française et aussi de
Dante.
Beckett passe ses vacances de 1926 à visiter les
châteaux de la Loire en bicyclette, celles de
1927 à faire de même en Toscane. Cette même
année, il est Bachelor of arts, et commence à
enseigner au Campbell College de Belfast, avant
de partir à Paris (octobre 1928), où, pendant
deux ans, il sera lecteur d'anglais à l'École
normale supérieure : « Je ne fuis pas, je
m'exile. » Il est également chargé de cours à la
Sorbonne – devant des étudiants qui, peu à peu,
abandonnent l'amphithéâtre où il enseigne...
Mais c'est l'année où il fait une rencontre
capitale, celle de son compatriote Joyce, dont
il devient l'intime. Il compose l'année suivante
une étude intitulée « Dante... Bruno, Vico...
Joyce » (dans Our Examination Round his
Factification for Incamination of Work in
Progress), où il analyse l'œuvre du dernier
nommé à la lumière des trois précités
– circularité de Joyce mettant en place un
purgatoire terrestre où le temps n'est que le
produit de la réaction du vice et de la vertu.
En même temps, il se lance dans la difficile
traduction d'une partie du Work in progress de
Joyce – première version de Finnegan's wake.
Beckett est déjà adepte de la forme brève. Il
compose des textes de quelques lignes pour la
revue Transition, et Whoroscope (1930), un
monologue « poétique » où Descartes parle et se
dissout au milieu de références culturelles et
d'obsessions culinaires. Cette année-là, revenu
au Trinity College comme assistant de français,
Beckett lit beaucoup de philosophie – Kant et
Schopenhauer, et les rationalistes, comme
Descartes et Arnold Geulincx, philosophe
hollandais du XVIIe s., auteur d'une Éthique
(« Moi j'avais aimé l'image de ce vieux
Geulincx, raconte Molloy, mort jeune, qui
m'accordait la liberté, sur le noir navire
d'Ulysse, de me couler vers le levant, sur le
pont. C'est une grande liberté pour qui n'a pas
l'âme des pionniers. Et sur la poupe, penché sur
le flot, esclave tristement hilare, je regarde
l'orgueilleux et inutile sillon. Qui, ne
m'éloignant de nulle patrie, ne m'emporte vers
nul naufrage »). Il s'affirmera pourtant plus
tard « peu doué pour la philosophie ». Revenu à
Paris, il compose une étude sur Proust, entre
damnation (le Temps) et rédemption (la Mémoire,
l'Art), publiée en 1931, l'année où il reçoit
son Master of art degree. Nous sommes en
décembre 1931. En janvier, il démissionne de ses
fonctions enseignantes, « ne pouvant me prêter
davantage à ce qui était pour moi une chose
infaisable ». Commencent les années noires de
Beckett.
Un homme-bibliothèque
La lecture des philosophes n'est qu'un aspect de
l'immense culture de Beckett – dont des
lambeaux, mâchés et recrachés, émergent dans ses
œuvres. Winnie, dans son immense monologue (Oh
les beaux jours) aime parler des classiques et
Hamm (Fin de partie) cite Baudelaire. C'est sans
doute Dante qui a le plus durablement marqué
Beckett – avec Joyce. Dans la Divine Comédie,
l'Enfer, cet espace gris où l'on déambule
lentement, est la représentation la plus proche
de ce qui, chez Beckett, est la vie. Par
ailleurs, une image de barque (sans rames),
récurrente de texte en texte, vient peut-être
également de Dante traversant le Styx.
Au hasard des textes, on retrouve Héraclite
(Nouvelles), Leibniz (Murphy), Malebranche
(Comment c'est). Beckett a passionnément aimé
Samuel Johnson, le grand classique anglais, à
qui Watt doit ses références intimes. Il se
souvient aussi de Robert Burton (1577-1640), et
de son Anatomie de la mélancolie – il a lu tous
les classiques de la mélancolie, jusqu'à l'Effi
Briest de Theodor Fontane, il aura toute sa vie
de ces « bouillons de mélancolie » comme dit
Winnie. Il a exploré la plupart des grands
pessimistes et ironistes, de Sterne à
Schopenhauer. Et la Bible, enfin. Sa poésie est
pleine de réminiscences : son poème Dieppe
évoque Hölderlin, le Vautour est un écho de
Goethe. Il a traduit le Bateau ivre de Rimbaud
(mais le texte de cette adaptation est perdu).
Pourtant, si Murphy est encore encombré de
citations, le travail que Beckett opère sur son
texte, et sans doute sur lui-même, vise au fil
des années à éliminer ces références visibles,
marques au fond d'une vanité de la langue à
signifier. Joyce, dont il est si proche et si
différent, joue à pulvériser sa culture dans des
milliers de jeux sur les mots – se fabriquant
une langue propre. Beckett se dépouille de sa
propre langue ; ses personnages, quand ils ne
sont pas prisonniers, immobiles, se meuvent sur
un sol incertain.
D'une langue à l'autre
La vague de xénophobie qui parcourt la France,
après l'assassinat de Paul Doumer (1932), et des
papiers peu en règle déposent Beckett à Londres,
puis en Irlande. Il travaille sans relâche à un
ouvrage dont sortent, en 1933, les nouvelles qui
constituent More Pricks than Tricks – la
première, « Dante et le homard », donne le ton
et introduit ce Belacqua Shuah, emprunté à la
Divine Comédie, errant absent à lui-même.
La mort de son père permet à Beckett de
retourner à Londres vivre – chichement – avec sa
part d'héritage. Il visite le Bethlehem Royal
Hospital, qui lui fournira le décor et l'idée de
base de Murphy, rassemble ses poèmes sous le
titre d'Echo's Bones and others Precipitates,
publié à Paris en 1935 : Écho, la Muse à
laquelle la légende ne laisse que sa voix, est
par excellence une héroïne pour Beckett. Il part
en Allemagne, erre sur la lande de Lüneburg
(« Il y avait d'autres landes beaucoup plus
proches, mais une voix me disait, c'est la lande
de Lüneburg qu'il vous faut, je ne me suis
jamais beaucoup tutoyé. L'élément lune devait y
être pour quelque chose. Eh bien, la lande de
Lüneburg ne me plut pas du tout, mais pas du
tout »), descend à Nuremberg, par hasard, dans
un hôtel qui sert de Q.G. aux nazis, et rentre à
Paris durant l'été 1937. Il y subsiste de
traductions, de notes brèves pour la revue
Transition, renoue avec Joyce, fréquente
Giacometti et Duchamp – et écrit ses premiers
textes en français. Il compose toujours des
poèmes dont le but ultime semble bien être la
destruction de tout lyrisme :
Elles viennent
autres et pareilles
avec chacune c'est autre et c'est pareil
avec chacune l'absence d'amour est autre
avec chacune l'absence d'amour est pareille.
Les relations sentimentales dans l'œuvre de
Beckett sont étouffées par l'ombre d'une mère
dominatrice, par la somme des malentendus, et le
refus de toute sexualité qui risquerait d'amener
à l'être, à l'enfantement. Rarement les actes
physiques de l'amour auront été à ce point
réduits à une mécanique :
« Elle s'appelait du nom paisible de Ruth, je
crois, mais je ne peux le certifier. Peut-être
qu'elle s'appelait Édith. Elle avait un trou
entre les jambes, oh pas la bonde que j'avais
imaginée, mais une fente, et je mettais, elle
mettait plutôt, mon membre soi-disant viril
dedans, non sans mal, et je poussais et ahanais
jusqu'à ce que j'émisse ou que j'y renonçasse ou
qu'elle me suppliât de (me) désister. Un jeu de
con à mon avis et avec ça assez fatigant, à la
longue. Mais je m'y prêtais d'assez bonne grâce,
sachant que c'était l'amour, car elle me l'avait
dit. » (Malone meurt).
En 1938, il publie à Londres Murphy, éloge du
solipsisme, étude du « fiasco colossal auquel la
vie condamne le vivant » (Ludovic Janvier).
Joyce l'encourage. Beckett traduit son « roman »
en français – il sera publié en 1947 par Bordas.
Murphy hante l'un des lieux favoris de Beckett,
l'asile, où « de tous, sauf de l'hypomaniaque,
qui lui était antipathique, il recevait
l'impression de cette indifférence immanente aux
contingences du monde contingent, qu'il avait
choisie comme la seule félicité et si rarement
atteinte ». Dérision du vocabulaire
philosophique, qui ne sert plus à rendre compte
du monde, mais à s'en abstraire. Et vision de la
folie comme norme : « Nous naissons tous fous,
quelques-uns le demeurent », écrira-t-il dans
Godot.
Beckett est en Irlande à la déclaration de
guerre : « Je suis immédiatement retourné en
France. Je préférais la France en guerre à
l'Irlande en paix. » Il aide Joyce, alors quasi
aveugle – qui meurt à Zurich en 1941 – et prend
une part active à la Résistance : recherché par
la Gestapo, il échappe, à quelques minutes près,
à une arrestation, et passe avec sa femme en
zone sud, près d'Apt. Là, il compose Watt, la
nuit, et, le jour, travaille dans les champs
pour gagner de quoi vivre. L'ouvrier agricole
Beckett imagine avec Watt le premier de ses
clochards mythiques.
« À la Libération, je pus conserver mon
appartement, j'y revins, et me remis à écrire
– en français – avec le désir de m'appauvrir
encore davantage. C'était ça, le vrai mobile. »
Il publie un article, sur la Peinture de Van
Velde, ou « le monde et le pantalon ». Pendant
quelques mois, il est interprète à l'hôpital de
Saint-Lô. Il compose en français un roman,
Mercier et Camier, et une nouvelle, Premier
Amour, qu'il ne fera pas paraître. Puis
l'Expulsé, premier des grands soliloques de
Beckett (dans la revue Fontaine). Suivent, sur
le même modèle, la Fin et le Calmant....
Quatre années de labeur
Dès cette période, la vie de Beckett se confond
totalement avec l'écriture. Pendant que les
Temps modernes éditent certains de ses poèmes,
il compose Eleutheria une pièce en trois actes
restée inédite, qui met en scène, sur deux plans
différents, les parents Krapp et leur fils
Victor, qui revendique la liberté de n'être rien
(« D'abord j'étais prisonnier des autres. Alors
je les ai quittés. Puis j'étais prisonnier de
moi. C'était pire. Alors je me suis quitté »).
Son théâtre, à partir de cette pièce, va
s'étioler délibérément – les dernières pièces de
Beckett ne durent pas plus de quelques minutes.
« J'écrivis toute mon œuvre très rapidement, de
1946 à 1950. Depuis, je n'ai plus rien écrit qui
me semble valable. » Durant cette même période,
il survit de traductions, qui, lorsqu'elles
paraîtront (ainsi son Anthologie de la poésie
mexicaine d'Octavio Paz, commande de l'Unesco),
lui donneront un lustre supplémentaire.
En 1948, Molloy. « J'ai connu Molloy et la
suite, le jour où j'ai pris conscience de ma
bêtise. Alors, je me suis mis à écrire les
choses que je sens. » Molloy cherche sa mère, et
son double, Moran (même errance, même corps
lentement dégradé), cherche Molloy. La même
année, Malone meurt – mise en abyme d'un
écrivain se racontant pour dire l'extinction de
la parole : « C'est fini sur moi. Je ne dirai
plus je. » Dans l'un et l'autre textes, on note
une présence obsédante des comptes : Molloy
compte les pierres dans ses poches – et ses
pets ; Malone compte tout :
« Autrefois je comptais, je comptais jusqu'à
trois cents, quatre cents et avec d'autres
choses encore, les ondées, les cloches, le babil
des moineaux à l'aube, je comptais, ou pour
rien, pour compter, puis je divisais par
soixante. Ça passait le temps, j'étais le temps,
je mangeais l'univers. ».
Le monde beckettien est, comme dans le paradoxe
de Zénon, un monde mathématique, et non un monde
physique. L'œuvre entière paraît suivre un
processus logique d'extermination – Beckett ne
compte pas, il décompte – tendant vers zéro
– sachant toutefois que tant que la vie est là,
il restera une quantité minuscule, mais
imprescriptible, un epsilon infiniment
divisible, entre la cible et la flèche, qui vole
et qui ne vole pas. Le personnage rampant de
Comment c'est se désole, à la fin : « Plus de
chiffres, voilà encore une petite différence
d'avec ce qui précède, plus le moindre chiffre
désormais, toutes les mesures vagues oui. ».
Malone est vieux depuis toujours, dirait-on. Le
temps beckettien est, comme l'espace, sans
limites, et sans durée : « Vivre est errer seul
vivant au fond d'un instant sans bornes, où la
lumière ne varie pas et où les épaves se
ressemblent. » D'où cette facilité qu'aura
Beckett à passer du roman au théâtre, la scène
étant la représentation la plus exacte du monde,
monde clos, comme l'asile, la chambre ou la
boîte, à lumière constante, à durée indéterminée
– où l'on peut même reprendre inlassablement le
même texte, jour après jour. « La fin est dans
le commencement et cependant on continue », dit
Hamm. « Jamais rien ne change », constate
Winnie.
Puis En attendant Godot, et quelques poèmes, où
il se montre
regardant par mon hublot si je ne suis pas seul
à errer et virer loin de toute vie
dans un espace pantin
sans voix parmi les voix
enfermées avec moi.
En 1949, nouvelle étape de la trilogie
romanesque avec l'Innommable. Le début est très
célèbre : « Où maintenant ? Quand maintenant ?
Qui maintenant ? Dire je. Sans le penser.
Appeler ça des questions, des hypothèses. Aller
de l'avant, appeler ça aller, appeler ça de
l'avant. » Voix anonyme d'un être ( ?) coincé
dans sa jarre et « obligé de parler », et qui
s'essaie des noms, comme des vêtements : « Mahood »
(déformation sur Manhood, l'humanité) ou Worm
– le Vers. Microcosme et macrocosme se
confondent – héritage détourné de Giordano
Bruno. « Je dis je en sachant que ce n'est pas
moi, moi je suis loin. » Fin du sujet. Reste la
voix – le comblement du vide par une parole
creuse : « Je ne peux pas continuer, il faut
continuer, je vais donc continuer, il faut dire
des mots, tant qu'il y en a, il faut les dire,
jusqu'à ce qu'ils me trouvent, jusqu'à ce qu'ils
me disent, étrange peine, étrange faute, il faut
continuer, c'est peut-être déjà fait. Ils m'ont
peut-être déjà dit, ils m'ont peut-être porté
jusqu'au seuil de mon histoire, devant la porte
qui s'ouvre sur mon histoire, ça m'étonnerait,
si elle s'ouvre, ça va être moi, ça va être le
silence, là où je suis, je ne sais pas, je ne le
saurai jamais, dans le silence on ne sait pas,
il faut continuer, je ne peux pas continuer, je
vais continuer. » Fin du « roman ».
L'année suivante, les Textes pour rien ferment
la boucle : ni être (« sans mains, sans bras,
c'est préférable, vieux comme le monde, foutu
comme le monde, amputé de partout, debout sur
mes fidèles moignons, crevant de vieille pisse,
de vieilles prières, de vieilles leçons, coude à
coude carcasse, âme et crâne ») ni voix :
« C'est le silence et ce n'est pas le silence,
il n'y a personne et il y a quelqu'un. » Le
langage subit la première des crises qui
amèneront Beckett vers un silence envahissant :
« Les mots aussi, lents, le sujet meurt avant
d'atteindre le verbe, les mots s'arrêtent
aussi. ».
Beckett célèbre et célébré
Les événements se précipitent. Mary Beckett, la
mère de l'écrivain, meurt cette année-là. On
traduit Molloy en anglais. Tristan Tzara,
dadaïste toujours, lit Godot avec enthousiasme.
Roger Blin forme déjà le projet de monter la
pièce. L'éditeur Jérôme Lindon, patron des
Éditions de Minuit, nées sous la Résistance,
s'enthousiasme pour cette œuvre-limite : il fait
paraître Molloy (1951), refusé partout ailleurs,
et sera désormais l'éditeur fidèle de Beckett.
Georges Bataille écrit un article remarqué sur
« le Silence de Molloy » dans la revue Critique.
En attendant Godot paraît en 1952, et est monté
l'année suivante par Blin, au théâtre de
Babylone : deux mendiants, Estragon et Vladimir,
attendent la venue d'un personnage énigmatique,
Godot – qui ne viendra pas. La vie est un
calvaire sans conclusion :
« – Mais tu ne peux pas aller pieds nus.
– Jésus l'a fait.
– Jésus ! Qu'est-ce que tu vas chercher là ! Tu
ne vas tout de même pas te comparer à lui !
– Toute ma vie je me suis comparé à lui.
– Mais là-bas il faisait chaud ! Il faisait
bon !
– Oui. Et on crucifiait vite. »
Nostalgie... Passent Lucky et Pozzo, le second
tirant le premier au bout d'une corde, nœud
coulant et cordon ombilical, figures
complémentaires de Caïn et d'Abel. À eux quatre,
les protagonistes, à travers leurs patronymes,
couvrent tout l'horizon linguistique européen
– universalité du clochard. Reste l'attente.
« Alors, on y va ? – Allons-y. Ils ne bougent
pas. Rideau. » Ainsi se termine la pièce,
parfaitement désespérante. Immense scandale. On
en vient aux mains. Jean Anouilh, dans le
Figaro, écrit qu'il vient de voir jouer les
Pensées de Pascal interprétées par les
Fratellini – famille célèbre de clowns. On
s'était déjà déchiré deux ans avant lorsqu'avait
été montée la Cantatrice chauve de Ionesco. La
critique, qui a toujours besoin d'étiquettes,
enrôlera Beckett, comme Ionesco et Adamov, sous
la bannière du « théâtre de l'absurde ». La
seule chose parfaitement absurde était
d'imaginer un quelconque rapport entre les trois
auteurs.
Cette même année (1952) paraît l'Innommable, où
la voix narratrice, parfaitement anonyme,
raconte que l'on est au théâtre, que l'on attend
que ça commence, que l'on entend des bruits, des
raclements de gorge, ça va commencer, et l'on
n'est que cette attente, et que l'on reste là,
parce qu'ailleurs, « c'est peut-être pire ».
Watt est publié en Angleterre. Beckett s'attelle
à traduire son œuvre française en anglais :
Molloy paraît à Londres, et est interdit
immédiatement en Irlande.
Il y a un aller-retour remarquable chez Beckett
entre l'anglais et le français. Écrire en
français, c'est initialement s'affranchir de la
langue « maternelle » – c'est recourir à un
langage parfaitement fictif. Revenir à l'anglais
est un travail difficile, dans la mesure où le
rapport consonantique-vocalique est exactement
inverse dans les deux langues : à comparer les
traductions de l'une à l'autre, on mesure très
bien tout ce qu'il y a eu de laborieux pour
faire passer certains ahanements de l'expression
d'un système à l'autre.
Beckett écrit directement en anglais, à la
suggestion de la BBC, une pièce radiophonique,
All that fall (Tous ceux qui tombent) :
l'anonymat de la radio, qui fait l'économie du
corps, lui sied assez. Maddy Rooney y va de sa
définition du bonheur beckettien : « Ah me
répandre par terre comme une bouse et ne plus
bouger. Une grosse bouse couverte de poussière
et de mouches, on viendrait m'enlever à la
pelle. ».
Beckett achève Fin de partie (« J'écris quelque
chose qui est encore pire..., plutôt difficile
et elliptique, comptant surtout sur la force du
texte pour griffer, plus inhumain que Godot »).
Il rédige immédiatement après Acte sans paroles
– version beckettienne du mythe de Sisyphe,
moins le tragique. Roger Blin monte à Londres,
en français, au Royal Court Theatre, Fin de
partie : quelque part vers la fin des temps,
dans un lieu indistinct, Hamm, bourreau aveugle
et paralysé, torture ses géniteurs, Nagg et Nell,
enfouis dans des poubelles, et Clov, son fils
adoptif, qui ne peut plus s'asseoir. Trois
semaines plus tard, première de la pièce à
Paris.
La pièce marque aussi la fin d'un certain humour
qui aurait pu jusque-là passer pour salvateur.
« Rien n'est plus drôle que le malheur », dit
Nell à Nagg. Et elle précise : « Si, si, c'est
la chose la plus comique au monde. Et nous en
rions, nous en rions, de bon cœur, les premiers
temps. Mais c'est toujours la même chose. Oui,
c'est comme la bonne histoire qu'on nous raconte
trop souvent, nous la trouvons toujours bonne,
mais nous n'en rions plus. » Watt faisait déjà
une physiologie du rire qui débouchait sur
l'absence de joie : « De tous les rires qui à
proprement parler n'en sont pas, mais relèvent
plutôt de l'ululement, trois seuls à mon avis
méritent qu'on s'y arrête, à savoir l'amer, le
jaune et le sans joie (...) Le rire amer rit de
ce qui n'est pas bon, c'est le rire éthique. Le
rire jaune rit de ce qui n'est pas vrai, c'est
le rire judiciaire. Pas bon ! Pas vrai ! Enfin !
Mais le rire sans joie est le rire noétique, par
le groin – ha ! – comme ça, c'est le rire des
rires, le risus purus, le rire qui rit du rire,
hommage ébahi à la plaisanterie suprême, bref le
rire qui rit – silence, s'il vous plaît – de ce
qui est malheureux. » Mais le malheur se
répétant, la plaisanterie tourne à l'aigre, le
rire même s'éteint, la pièce finit dans le noir
– à ceci près qu'elle recommence sans cesse...
Raréfaction de la parole
Beckett commence, sans l'achever, un texte qui
ressemble à une narration à la première
personne, qui deviendra From an abandoned work.
L'Innommable paraît en anglais, ainsi que la
Dernière Bande (1958), Krapp's last Tape, joué à
Londres – le personnage sur scène, Krapp, n'en
est même plus à parler, mais à écouter sur un
magnétophone la voix de celui qu'il fut. Beckett
revient à la radio avec Embers (Cendres, 1959),
paroxysme du solipsisme : « Tu seras seul au
monde avec ta voix, il n'y aura pas d'autre voix
au monde que la tienne. » Cette même année, il
compose Acte sans paroles II. En 1960, il achève
Comment c'est : une larve allongée dans la boue
râle parfois, et se trouve finalement un
« frère », Pim, immédiatement torturé avec un
ouvre-boîtes – représentation en un seul corps
de l'humanité tout entière.
Beckett partage, cette année 1961, le prix
international des éditeurs avec Borges : il y
avait de l'incommunicabilité dans l'air cette
année-là. On monte à New York Happy days (Oh les
beaux jours) : enfouie dans la terre jusqu'au
torse, puis jusqu'au cou, Winnie s'acharne à
durer. Avec elle, son Willie, qui s'acharne à
remuer encore. Le langage se déstructure :
« Tout... ta-la-la... tout s'oublie... la
vague... non... délie... tout ta-la-la tout se
délie... la vague... non... flot... oui... le
flot sur le flot s'oublie... replie... oui... le
flot sur le flot se replie... ».
Beckett donne encore au « théâtre
radiophonique » Paroles et musiques (1962), puis
Cascando. Dans Comédie (1963), trois têtes
sortant chacune d'une jarre (reprise de la
situation initiale de l'Innommable), un homme et
deux femmes, parlent – en fonction du projecteur
qui passe de l'un à l'autre. Cette même année,
Madeleine Renaud connaît un immense succès, à
Venise puis à Paris, avec Oh les beaux jours.
Beckett tourne en 1964 (avec Alan Schneider à la
réalisation) un film qu'il intitule Film, où il
filme longuement l'ancien comique du muet Buster
Keaton, très vieux, très usé, fuyant
interminablement, le long d'un mur sans fin,
quelque chose qui reste hors champ. Il fuit,
mais découvre finalement qu'il ne peut se fuir
lui-même. Le film est mis sous le patronage de
Berkeley : esse est percipi, être c'est être
perçu. Présenté à Venise en 1965, Film obtient
le prix de la Jeune Critique.
Le temps des pièces s'amenuise : Va et vient
(1965) est un « dramaticule » de quelques
minutes où Vi, Ru et Flo, assises sur un banc,
esquissent quelques gestes, quelques mots. Dis
Joe soumet le locuteur à la visée d'une machine
qui s'approche de plus en plus pour faire taire
« cet enfer de quatre sous que tu appelles ta
tête ». En 1967-1968 paraissent les Residua
(titre du recueil en anglais), les traces de
travaux engagés, jamais finis (sous le titre de
Têtes-mortes : Imagination morte imaginez, Assez
et Bing). La structure grammaticale, qui avait
résisté longtemps, se délite : « Tête boule bien
haute yeux blancs fixe face vieux bing murmure
dernier peut-être pas seul une seconde œil embu
noir et blanc mi-clos longs cils suppliant bing
silence hop achevé » (Bing).
Beckett monte lui-même Fin de partie à Berlin.
En 1969, au moment où paraît en français Watt,
ne sachant que faire de cet écrivain
inclassable, on lui décerne le prix Nobel.
Mercier et Camier, ainsi que le Dépeupleur, sont
édités en 1970. Dorénavant, c'est dans la revue
Minuit, avant la reprise en volumes, que Beckett
publie d'ultimes textes brefs : Pour en finir
encore et autres foirades (1976), Pas (1978),
Compagnie (1980), Mal vu mal dit (1981),
Catastrophes et autres dramaticules (1982).
Interviewé par le journal Libération sur le
thème « Pourquoi écrivez-vous », Beckett,
laconiquement, répond : « Bon qu'à ça ».
Il meurt à Paris en 1989. Le bonheur, enfin :
« Être vraiment enfin dans l'impossibilité de
bouger, disait avec gourmandise Moran dans
Molloy, ça doit être quelque chose ! J'ai
l'esprit qui fond quand j'y pense. Et avec ça
une aphasie complète ! Et peut-être une surdité
totale ! Et qui sait une paralysie de la
rétine ! Et très probablement la perte de la
mémoire ! Et juste assez de cerveau resté intact
pour pouvoir jubiler ! Et pour craindre la mort
comme une renaissance ! » Heureusement qu'il n'y
a pas de Dieu : la vie après la mort – sale
coup.
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