Poète français
(Paris 1821-Paris 1867).
Introduction
Tous les guignons : une prédisposition aux
troubles artériels cérébraux ; une physiologie
fragile de bilioso-nerveux (Verlaine employant
le vocabulaire médical de l'époque), sur quoi se
greffent les conséquences de la syphilis, de
l'alcoolisme, de l'opiomanie- sous la forme du
laudanum ; l'incompréhension familiale, qui se
traduit par la dation d'un conseil judiciaire,
laquelle réduit ce majeur à l'état de mineur et
ce dandy à des mensualités disproportionnées à
ses goûts ; la misère vécue dans des garnis
(plus de trente domiciles à Paris), avec la
crainte perpétuelle des créanciers ; l'hostilité
de la France de Napoléon III et de la Belgique
de Léopold Ier à une poésie qui ne soit pas la
versification des préceptes du bon sens ; une
condamnation en correctionnelle pour les Fleurs
du Mal.
Et toutes les chances : son génie, confessé par
ses camarades dès qu'il eut vingt ans ; ses dons
– dignes du siècle de l'Encyclopédie auquel le
reliait son père –, qui lui permettaient de
reconnaître Delacroix et Wagner, et de se
reconnaître en eux ; un sens infaillible du
beau : dans son écriture, dans ses dessins, dans
les reliures dont il faisait habiller ses livres
et jusque dans le choix de son linge ; un voyage
dans l'océan Indien, subi dans la lassitude,
mais d'où il a rapporté images et sensations
persistantes ; des amis comme seule en montre la
fable (Poulet-Malassis, son éditeur ; Asselineau,
son premier biographe) et des admirateurs qui,
de son vivant, se nommaient Verlaine et
Mallarmé ; une légende, créée à dessein, qui
écartait de lui les imbéciles ; et une
conscience déchirée qui l'a mis en résonance
avec un monde déchiré où cherchait à naître un
monde nouveau.
Baudelaire a été l'homme et le poète de toutes
les contradictions. En quoi il reste de notre
temps, et pour longtemps. Il l'est aussi par la
conscience critique qu'il a eue de son activité
littéraire.
Masques et promesses
Fort jeune, Baudelaire écrit de nombreux vers,
dont nous ne connaissons sans doute qu'une
faible partie. Ernest Prarond, qui a été son ami
en 1842-1843, se rappellera qu'à cette époque
des pièces importantes des Fleurs du Mal étaient
déjà composées. Le même Prarond publiera en 1843
un recueil en collaboration avec Gustave Le
Vavasseur et Auguste Dozon, autres amis et
contemporains de Baudelaire. Celui-ci est appelé
à payer sa quote-part de poésie au recueil ; in
extremis, il se récuse. Pourtant, il avait en
chantier, cette même année, un drame en vers,
Idéolus, dont Prarond était l'autre artisan.
Mais l'eût-il signé de son nom ? Le drame ne
dépassa pas la deuxième scène du deuxième acte.
En 1844, Baudelaire esquisse un pas vers les
coulisses ; il coopère à la rédaction des
Mystères galans des théâtres de Paris, libelle
anonyme ; il y égratigne des auteurs et des
actrices. Et de la fin de 1844 au début de 1846,
il accepte ou provoque la publication de
sonnets, d'inspiration XVIIIe s. ou, mieux,
Régence, sous le masque d'un masochiste de la
littérature : Alexandre Privat d'Anglemont.
Autre masque : c'est dans l'Artiste qu'il publie
le premier sonnet qu'il signe, mais il le signe
Baudelaire Dufaÿs, utilisant, déformé, le nom de
jeune fille de sa mère. Il deviendra même Pierre
de Fayis (Defayis est le vrai nom de sa mère).
Puis il annonce, il promet : de 1845 à 1847 les
Lesbiennes, titre pétard ; de 1848 à 1852 les
Limbes – titre énigmatique –, qui recouvrent une
partie des futures Fleurs, dont le titre ne sera
trouvé qu'en 1855. Le 9 avril 1851, le jour de
ses trente ans, Baudelaire sort de la
clandestinité : dans un quotidien de Paris, le
Messager de l'Assemblée – il y a des amis –, il
publie d'un coup, et là où le lecteur reconnaît
d'accoutumée son roman-feuilleton, onze pièces
des Limbes. Il passait pour un critique d'art,
un dilettante : il devient un poète. Ou il
allait le devenir. Le manuscrit des Fleurs du
Mal est prêt (bien que Baudelaire ne cesse de le
réviser), sous la forme d'une copie
calligraphiée par un professionnel. Mais
Baudelaire a découvert Edgar Poe ; il lui
consacre une longue étude dans la Revue de Paris
en mars et avril 1852 et commence à traduire des
contes qu'il intitulera Histoires
extraordinaires (publiées dans un quotidien en
1854-1855), puis Nouvelles extraordinaires,
tandis qu'il complète les Fleurs des poèmes que
lui inspirent Mme Sabatier (« la Présidente »,
chère à Gautier, Flaubert, etc.) et l'actrice
Marie Daubrun (qui fut aussi la maîtresse de
Théodore de Banville, autre ami de Baudelaire).
Alors qu'il s'est presque fait oublier comme
poète, il obtient de Buloz la publication de
dix-huit « Fleurs du Mal » dans la Revue des
Deux Mondes du 1er juin 1855. Critique d'art,
traducteur de Poe, poète ? Il ne choisit pas ;
il complète ses titres : critique littéraire,
moraliste des drogues, critique musical, et il
tente une voie nouvelle avec les Petits Poèmes
en prose. Toujours harcelé, toujours vaincu,
encore vainqueur. À partir de 1857, il est sacré
poète par les Fleurs du Mal, et il s'étonne – ou
feint de s'étonner – d'être condamné. Poète en
chambre, poète pour estaminet littéraire, le
voici poète au prétoire. Nous retrouverons plus
loin ses contradictions poétiques, marquées par
sa lucide exigence.
Contre-religions : dandysme et manichéisme
[...] le calme héros, courbé sur sa rapière,
Regardait le sillage et ne daignait rien voir.
(Don Juan aux Enfers)
Il y a dans tout homme, à toute heure, deux
postulations simultanées, l'une vers Dieu,
l'autre vers Satan.
(Mon cœur mis à nu)
Car c'est vraiment, Seigneur, le meilleur
témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en
âge
Et vient mourir au bord de votre éternité !
(Les Phares)
Baudelaire a compris dès 1841 le parti qu'il
pourrait tirer d'une articulation de la poésie
avec le mal, opération à laquelle Sade et
quelques Anglais (Beckford, Maturin, Lewis)
s'étaient livrés, au risque de se faire exclure
de la littérature patentée. Il fut aidé dans
cette heuristique par une constatation qu'il
était impossible à un être lucide de ne pas
faire vers 1840 : « Des poëtes illustres
– écrira-t-il dans un projet de préface aux
Fleurs – s'étaient partagé depuis longtemps les
provinces les plus fleuries du domaine poëtique.
Il m'a paru plaisant, et d'autant plus agréable
que la tâche était plus difficile, d'extraire la
beauté du Mal. » Il y apporta un sens poignant
de la culpabilité, attesté dès sa jeunesse, qui
deviendra, passé 1851, un sens aigu du péché
originel (d'où l'imputation de jansénisme) et un
coquet désir de confesser l'existence du
Diable : « Tout le monde le sert et personne n'y
croit » (autre projet de préface ; voir aussi le
petit poème en prose « le Joueur généreux »).
Flaubert, à propos des Paradis artificiels, se
demandera si Baudelaire n'a pas « insisté trop
( ?) sur l'Esprit du Mal » et regrettera de
déceler « comme un levain de catholicisme çà et
là ». Baudelaire lui répondra : « Étant descendu
très sincèrement dans le souvenir de mes
rêveries, je me suis aperçu que de tout temps
j'ai été obsédé par l'impossibilité de me rendre
compte de certaines actions ou pensées soudaines
de l'homme sans l'hypothèse de l'intervention
d'une force méchante extérieure à lui. - Voilà
un gros aveu dont tout le XIXe s. conjuré ne me
fera pas rougir. »
Baudelaire est manichéen, avec un accent
diabolique. Il n'est pas janséniste : s'il
l'avait été, il eût été chrétien. Or, être
chrétien, c'est croire, entre autres, à la
Rédemption, dont il n'avait cure. Son profond
désespoir l'empêchait de voir le salut ailleurs
que dans l'œuvre d'art ; un salut momentané, à
chercher par les voies les plus dangereuses, les
moins chrétiennes : l'érotisme, les drogues, les
petits calculs égoïstes du créateur, toutes
démarches où Georges Blin a vu un recours à la
sorcellerie, magie blanche ou magie noire. Et
moins chrétienne encore cette attitude, du fait
qu'elle s'appuie sur une politique : lorsque, à
la fin de la IIe République, Baudelaire découvre
Joseph de Maistre, il voit l'intérêt d'une prise
de position, parfois d'une pose,
aristocratique ; le dandysme de sa jeunesse
s'étaie sur un fondement philosophique. Le
catholicisme est par lui tourné contre la
religion du progrès et la démocratie. Plus tard,
lorsque la Belgique lui offre ses églises
baroques, dans un pays où sévit la libre pensée,
où Homais est légion, il se dit partisan des
Jésuites ; mais, au même moment, il laisse
entendre qu'il est pédéraste et qu'il a mangé
son père. Le catholicisme est une arme que sa
tactique a tournée contre la démocratie. Et
aussi contre le protestantisme, soit que
celui-ci devînt l'asymptote du libéralisme, soit
qu'il lui refusât les satisfactions
« indispensables au bonheur d'un homme bien
élevé, la galanterie et la dévotion ».
Il n'empêche que Baudelaire a emprunté au
catholicisme sa « mythologie » (aurait-il pu en
être autrement, étant donné le milieu où il fut
élevé ?) et que, s'il n'a pas, comme un
Dostoïevski, opposé le sentiment religieux aux
formes religieuses sclérosées, il a été hanté
par le désir d'infini et d'éternité, qui donne à
sa poésie une dimension métaphysique et de
troublantes résonances. Son sens religieux
authentique, différant en cela des
agenouillements faciles et des imprécations
factices qui ont rendu célèbres les prétendus
romantiques de 1830, rejoint à leurs sources
vives les inquiétudes de Kierkegaard et des
romantiques allemands.
Politique et morale
Être un homme utile m'a toujours paru
quelque chose de bien hideux.
(Mon cœur mis à nu)
Il n'existe que trois êtres respectables :
le prêtre, le guerrier, le poëte. Savoir,
tuer et créer.
(ibidem)
Tête-à-tête sombre et limpide
Qu'un cœur devenu son miroir !
Puits de Vérité, clair et noir,
Où tremble une étoile livide,
Un phare ironique, infernal,
Flambeau des grâces sataniques,
Soulagement et gloire uniques,
– La conscience dans le Mal !
(L'Irremédiable)
Il est impossible, on l'a vu, de séparer la
pensée religieuse de Baudelaire de ses attitudes
politiques. Abstention d'abord. Le dandy de
l'hôtel Pimodan (1843-1845), dans son île
Saint-Louis, méprise les profiteurs de la
monarchie de Juillet, parmi lesquels il
distingue son beau-père. Mais le Salon de 1846
montre qu'a cessé ce superbe isolement ; il est
dédié aux bourgeois : « Vous êtes la majorité,
– nombre et intelligence ; - donc vous êtes la
force, – qui est la justice. » Et dans la
Fanfarlo, composée au plus tard cette même
année, du héros, l'auteur – son frère – écrit :
« J'ai appris récemment qu'il fondait un journal
socialiste et voulait se mettre à la
politique. » Hoffmann, Balzac attiraient
Baudelaire vers les doctrines « mystiques », les
« correspondances », vers Swedenborg, Fourier et
Toussenel. Mais comment trier ce qui est
purement théologique ou poétique des
implications sociologiques, politiques contenues
dans tout système ? Indirectement ou
directement, Baudelaire a exploré de vastes
constellations idéologiques et poussé jusqu'à
Saint-Simon. Professer le langage des fleurs,
c'est s'obliger à monter un jour sur les
barricades. Toute vraie poétique, alors, renvoie
à une métaphysique et débouche sur une
politique.
Baudelaire est donc socialiste de nuance
saint-simonienne, puis humanitaire et vaguement
chrétienne lorsqu'il fonde, pour deux numéros (février-mars
1848), avec Champfleury et Charles Toubin, le
Salut public. Durant les premiers mois de la IIe
République, il fait sa rougeole politique et
sociale. Plus profondément, il prend conscience
des souffrances du prolétariat : « Il est
impossible – notera-t-il dans son premier
article sur Pierre Dupont (1851) –, à quelque
parti qu'on appartienne, de quelques préjugés
qu'on ait été nourri, de ne pas être touché du
spectacle de cette multitude maladive respirant
la poussière des ateliers, avalant du coton,
s'imprégnant de céruse, de mercure et de tous
les poisons nécessaires à la création des
chefs-d'œuvre, dormant dans la vermine, au fond
des quartiers où les vertus les plus simples et
les plus grandes nichent à côté des vices les
plus endurcis et des vomissements du bagne ;
[...]. » Cela est fondamental : la bonté de
Baudelaire le pousse à sympathiser avec les
déshérités ; lui qui a tant pâti, il sait être
compatissant, et sa compassion donne aux Fleurs
du Mal, malgré des accès de brutalité, une vraie
chaleur humaine :
Je pense à la négresse, amaigrie et
phtisique,
Piétinant dans la boue, et cherchant, l'œil
hagard,
Les cocotiers absents de la superbe Afrique
Derrière la muraille immense du brouillard ;
À quiconque a perdu ce qui ne se retrouve
Jamais, jamais ! à ceux qui s'abreuvent de
pleurs
Et tettent la Douleur comme une bonne
louve !
Aux maigres orphelins séchant comme des
fleurs !
[...]Aux captifs, aux vaincus !... à bien
d'autres
encor !
Le reste est bien plutôt attitudes, provocations
dues au démon de la contradiction.
Vers 1851, Baudelaire découvre l'œuvre de Joseph
de Maistre, et il va penser la politique en
terme de providentialité, faisant figure de
réactionnaire à un moment où les intellectuels
se devaient d'être républicains, et profession
de cléricalisme, parce que l'anticléricalisme
lui apparaissait comme une marque démagogique de
mauvaise éducation. Il dénonce la croyance au
progrès, la confusion du progrès matériel et du
progrès moral. Anathème sur anathème : les
« religions modernes ridicules » (Molière – le
champion de la vertu moyenne, qui, dans le
Tartuffe, a tourné en dérision le
catholicisme –, Béranger, Garibaldi) ; Hugo, qui
attend la fin de Satan ; la femme Sand, qui est
intéressée à croire que l'enfer n'existe pas ;
Voltaire, ou l'anti-poète, « le prédicateur des
concierges, le père Gigogne des rédacteurs du
Siècle » (quotidien de la démocratie
bourgeoise). Il voudrait exposer la théorie de
la vraie civilisation. Elle n'est pas dans le
gaz, ni dans la vapeur, ni dans les tables
tournantes, elle est dans la diminution des
traces du péché originel (Mon cœur mis à nu).
Elle est dans la conscience assidue de ce péché.
« En réalité, le satanisme a gagné. Satan s'est
fait ingénu. Le mal se connaissant était moins
affreux et plus près de la guérison que le mal
s'ignorant, G. Sand inférieure à de Sade. »
(Notes sur les Liaisons dangereuses.) Baudelaire
éprouve très vivement le sentiment de
l'inévitable décadence (il a d'autres traits
communs avec Gobineau) et, dans une page de
Fusées, évoquant la fin du monde, il fait écho à
la conclusion des Mémoires d'outre-tombe
(Chateaubriand est aussi pour lui un maître du
dandysme).
Problèmes de création
Combien faut-il de fois secouer mes grelots
Et baiser ton front bas, morne caricature ?
Pour piquer dans le but de mystique
nature,
Combien, ô mon carquois, perdre de
javelots ?
(La Mort des artistes)
Incompréhension familiale, hostilité mutuelle de
la société et du poète, indifférence à l'égard
des formes de la politique et de la religion,
pour qui, pour quoi Baudelaire écrirait-il ?
S'ajoute l'âpreté de la tâche qu'il s'est
fixée : extraire la beauté du mal. S'ajoute,
enfin, au niveau psycho-physiologique, où
s'alimente la création, la crainte de
l'impuissance, la terreur devant la page
blanche, l'impossibilité de se livrer à un
travail quotidien, malgré les fréquentes
objurgations qu'il s'adresse, la répulsion à
l'égard de la nature (la végétation, la femme,
la fécondité), compliquée d'une fascination pour
les manifestations de la vitalité reconnue, avec
envie, chez Hugo, Dumas père, Delacroix, Wagner
et pour tout ce qui est grand ou même
gigantesque (les opéras de Wagner, les grandes
toiles des peintres de l'Empire et de
Delacroix).
Cette curieuse physiologie de créateur – qui
serait plus de notre temps que du XIXe s. si
elle n'appartenait aussi à la génération de
1820, la génération de la désillusion (Flaubert,
Fromentin, Amiel) – a chez Baudelaire
d'importantes conséquences.
Edgar Poe
La difficulté à créer et le besoin de découvrir
une justification font recourir Baudelaire à
l'exercice de la traduction. Le Jeune Enchanteur
(1846) est même présenté comme une œuvre
originale, bien que cette nouvelle à l'antique
soit empruntée à un « keepsake » anglais. À Poe,
Baudelaire a consacré une quinzaine d'années de
sa vie littéraire, qui en compte moins de
vingt-cinq : cinq volumes représentant un nombre
de pages sensiblement supérieur aux œuvres de
son cru, lesquelles, avec beaucoup d'articles,
se réduisent à deux livres (les Fleurs du Mal,
les Paradis artificiels) et à quatre brochures
ou plaquettes (Salon de 1845, Salon de 1846,
Théophile Gautier, Richard Wagner) ; les Petits
Poèmes en prose et les deux volumes de critique
(Curiosités esthétiques, l'Art romantique)
paraîtront posthumes.
On a, depuis longtemps, fortement insisté sur
les traits communs à l'Américain et au Français,
sur leur fraternité morale : en butte, l'un et
l'autre, à l'hostilité de la société ; marqués
par le guignon ; recourant au Léthé des drogues
ou leur demandant le don de voyance ; critiques
autant que poètes ; abreuvant leur création aux
sources occultes du romantisme. Mais il ne
serait peut-être pas moins utile d'éclairer
leurs différences, leurs divergences. Poe est un
grand conteur à l'intérieur des Tales et non pas
dans The Narrative of Arthur Gordon Pym, où il
ne dépasse pas le niveau de Jules Verne ; c'est
surtout grâce à Mallarmé qu'il devra d'être
sacré grand poète ; Eureka n'est pas au-dessus
de Terre et Ciel de Jean Reynaud. Toujours
est-il qu'en adaptant les Histoires
extraordinaires et les Nouvelles Histoires
extraordinaires Baudelaire a doté la littérature
française d'inestimables chefs-d'œuvre de la
nouvelle et du conte, écrits dans une langue
admirable : il a réalisé là ce que Galland avait
fait en adaptant les Mille et Une Nuits. Et Poe,
pour qui un long poème n'existe pas (Poetic
Principle), a encouragé Baudelaire à écrire en
1860 : « Tout ce qui dépasse la longueur de
l'attention que l'être humain peut prêter à la
forme poëtique n'est pas un poëme. »
L'inspiration brève, l'écriture difficile
trouvent leur fondement esthétique. Quant à
l'influence de la poésie de Poe sur celle de
Baudelaire, elle a été souvent majorée,
inutilement puisque la plus grande partie des
Fleurs du Mal avait été écrite avant cette
rencontre : elle doit être prise en
considération pour les poèmes qui entrent dans
la deuxième édition des Fleurs et dans l'édition
posthume ; encore s'exerce-t-elle assez
rarement. Avant tout, Poe a été pour Baudelaire
un merveilleux alibi et un guide dans la
réflexion esthétique.
Thomas De Quincey
On saisit très bien aussi dans les Paradis
artificiels le mécanisme de la création
littéraire. Deux parties : « le Poème du
haschisch », « Un mangeur d'opium ». Dans la
première, malgré des pages excellentes de pensée
et d'images, on sent que Baudelaire peine, qu'il
cherche des étais, que lui offrent le traité de
pharmacologie de François Dorvault, une notice
historique de Silvestre de Sacy, des témoignages
de haschischins, longuement cités. Dans la
seconde partie, adaptée des Confessions of an
English Opium-Eater de Thomas De Quincey,
Baudelaire semble beaucoup plus libre, bien
qu'il soit obligé de suivre son modèle. Il a
traduit Poe, il a adapté De Quincey avec une
géniale liberté ; il les a adoptés tous les
deux. De Quincey lui offre une matière sur
laquelle on le devine heureux de travailler :
Baudelaire émonde cette matière luxuriante,
effervescente, il la décompose et la recompose,
il ajoute, « par-ci, par-là, [ses] réflexions
personnelles » et, plus tard, en présentant son
travail aux Bruxellois, il se dira « bien
empêché » de reconnaître « jusqu'à quelle dose »
il a introduit sa personnalité dans l'auteur
original.
Certes, les expériences ont été différentes : il
a été résistant au haschisch ; la fiole de
laudanum, au contraire, deviendra pour lui « une
vieille et terrible amie » (« la Chambre
double », dans les Petits Poèmes en prose) :
analgésique, consolatrice, visionnaire. Mais lui
qui se proposa d'appliquer sa méthode poétique
« à la célébration des jouissances de la
dévotion et des ivresses de la gloire militaire,
bien [qu'il] ne les [eût] jamais connues », il
aurait fort bien pu exprimer plus librement les
jouissances du haschisch ; s'il ne l'a fait,
c'est qu'alors il lui manque le tremplin que lui
offre De Quincey.
Il faut ajouter que s'il condamne le haschisch,
il ne condamne l'opium que du bout de la plume,
avec et par précaution. Car, s'il est vrai que
les drogues généralement renvoient l'homme à
l'homme, ne sont qu'un miroir déformant,
grossissant, il est non moins vrai qu'il
n'aurait pas écrit un livre pour parvenir à ce
simple constat d'échec. La drogue absolue, c'est
la poésie. Mais « la Vie antérieure », « Rêve
parisien » traduisent des visions opiacées, et
l'opium renforce son goût de l'aqueux et du
minéral, libérant en lui le sens du grand et de
l'infini :
L'opium agrandit ce qui n'a pas de bornes,
Allonge l'illimité,
Approfondit le temps, creuse la volupté,
Et de plaisirs noirs et mornes
Remplit l'âme au delà de sa capacité.
(Le Poison)
S'abandonner aux drogues, c'est s'y perdre ;
s'en écarter, c'est refuser un adjuvant de la
création. Baudelaire joue, dangereusement,
utilement, avec l'opium, moins dangereusement,
toutefois, que De Quincey.
La critique comme prélude à la création
Baudelaire a été un grand critique d'art. Il a
admirablement compris Delacroix, mais il n'a pas
eu à le découvrir (M. Thiers, cité par
Baudelaire, s'était, entre autres, déjà donné
cette peine). Au contact de Delacroix, en
1844-1845, n'avait-il pas commencé à former son
esthétique ? Mais il a commis des erreurs :
champion de la modernité dans l'art, ami de
Courbet et de Manet, il n'a pas reconnu ou n'a
pas voulu reconnaître en eux les représentants
de cette modernité, peut-être en raison de son
attachement à Delacroix, peut-être parce que
leur réalisme l'offusquait, à un moment où le
mot de « réalisme » était porteur d'une charge
d'infamie (il fut prononcé par le substitut
Pinard lors du procès des Fleurs). En revanche,
il semble être resté fidèle à un goût de la
« naïveté », qu'il oppose à la peinture
« philosophique » des grandes machines de
Chenavard, en France, et de Wiertz, en
Belgique : cette naïveté, qui est à la fois
refus du trompe-l'œil et de l'idéologie, il la
perçoit en 1845 dans la Fontaine de jouvence de
William Haussoullier, en 1846 dans les
portraits, par l'Américain Catlin, de chefs
indiens, en 1859 dans les toiles de
Penguilly-L'Haridon et d'Alphonse Legros. Par ce
goût, il annonce l'école de Pont-Aven, Gauguin
et même certains surréalistes (Tanguy). Quant à
Constantin Guys, s'il l'a porté au pinacle, ce
ne fut pas pour avoir deviné en lui un
précurseur de Degas et de Toulouse-Lautrec, mais
parce que ce dessinateur et aquarelliste lui
offrait un prétexte, le prétexte d'un poème en
prose sur la modernité, et parce que Baudelaire
fut toujours sensible à la fraîcheur et à la
précarité d'une esquisse, goût qu'il affirme
devant les marines d'Eugène Boudin : les nuages
lui donnent à rêver, lui montent au cerveau
« comme une boisson capiteuse ou comme
l'éloquence de l'opium » (1859). Une autre
impulsion l'entraîne vers la poésie visionnaire,
dont Méryon anime étrangement ses gravures
parisiennes.
Mais, quelle que soit l'originalité de
Baudelaire critique d'art – et, à un moindre
degré, la même réflexion pourrait s'entendre de
sa critique littéraire –, la contemplation
artistique n'est d'abord pour lui qu'une
préparation à la création poétique : la
difficulté à créer se résorbe devant un tableau,
une gravure, une statue ; l'image occupe le
centre de la page blanche, annule le vertige.
C'est notamment pourquoi les Fleurs du Mal
chantent les grands artistes (« les Phares ») ou
germent en marge d'œuvres d'art. Rien ne fait
peut-être mieux comprendre le procès créateur de
Baudelaire que la lecture successive de deux
pages du Salon de 1859 consacrées au sculpteur
Ernest Christophe et des deux poèmes qui en
naissent : « le Masque » et « Danse macabre ».
La poésie critique
« Ce serait un événement tout nouveau dans
l'histoire des arts qu'un critique se faisant
poëte, un renversement de toutes les lois
psychiques, une monstruosité ; au contraire,
tous les grands poëtes deviennent naturellement,
fatalement critiques » (Richard Wagner).
Fatalité qui s'accroît de la difficulté à créer.
Baudelaire porte donc en lui son propre
critique, qui s'interroge sur les possibilités
de la création, ses sources et ses ressources.
Ainsi, les vingt premières pièces des Fleurs
sont comme une poétique de la poésie, sans
compter, plus loin, « la Musique », « la Mort
des artistes » et plusieurs poèmes en prose.
Avant Baudelaire, on s'était interrogé sur la
fonction du poète ; après lui, on s'interroge
sur la nature de la poésie. La première fois en
France, la poésie devient à elle-même son objet.
La difficulté à créer s'est inversée en
difficulté créatrice de valeurs nouvelles.
Au premier rang de ces valeurs nouvelles, la
concentration. La poésie, qui avait été discours
en vers, devient élixir. Et, à la poésie de
Baudelaire, on peut appliquer ce passage de Mon
cœur mis à nu où il s'interroge sur le plaisir
ressenti au spectacle de la mer : c'est que « la
mer offre à la fois l'idée de l'immensité et du
mouvement. Six ou sept lieues représentent pour
l'homme le rayon de l'infini. Voilà un infini
diminutif. Qu'importe s'il suffit à suggérer
l'idée de l'infini total ? Douze ou quatorze
lieues (sur le diamètre), douze ou quatorze
lieues de liquide en mouvement suffisent pour
donner la plus haute idée de beauté qui soit
offerte à l'homme sur son habitacle
transitoire. » En se décidant pour le poème
court, souvent pour le sonnet (même libertin),
aux effets insinuants ou violents, hanté qu'il
est par le désir d'infini, Baudelaire,
retrouvant Scève et Du Bellay, annonçant
Mallarmé, crée une esthétique qui a nom :
l'infini diminutif.
Une nouvelle mythologie
[...] tout pour moi devient allégorie
(Le Cygne)
Baudelaire est avant tout poète, au sens
français du terme. Il a tenté les voies du
roman, mais, malgré de nombreux projets, réduits
à un canevas ou à un titre, il n'a écrit qu'une
seule nouvelle originale : la Fanfarlo ; encore
est-elle issue de ses accidents biographiques et
de ses lectures plutôt que de son imagination
créatrice. Baudelaire a tenté aussi de se faire
un nom à la scène ; mais ses drames (Idéolus, la
Fin de Don Juan, l'Ivrogne, le Marquis du 1er
Houzards) sont restés à l'état de plans ou de
fragments et requéraient pour exister, trois
fois sur quatre, des collaborateurs. Baudelaire
est un lyrique dont le mouvement propre – Jean
Prévost l'a montré – est de partir d'un
extérieur, d'une situation, pour revenir à soi,
contrairement au romancier, au dramaturge, par
nature centrifuges.
Après la première édition des Fleurs et sa
condamnation, Baudelaire doit remplacer les six
pièces frappées d'interdit. Il en écrira bien
davantage. Mais elles n'ont plus le même accent.
Ces pièces nouvelles (par exemple, « la
Chevelure », « le Cygne », « les Sept
Vieillards », « les Petites Vieilles », « le
Voyage ») sont parfois plus amples de longueur
(sans dépasser la limite imposée par Poe) ;
elles le sont surtout de ton et s'accompagnent
d'une familiarité pressante ; elles mettent
aussi en évidence un don de voyance, que Rimbaud
reconnaîtra à son grand aîné. Le vaste monde ou
Paris se peuplent d'ombres qui du quotidien sont
promues à la dignité mythologique. Un grand
problème poétique se pose en effet à Baudelaire.
Celui-ci, s'il refuse le progrès, ne peut
ignorer qu'il vit un âge de transition, entre un
passé dont les blocs démantelés encombrent son
présent et un avenir sombre et sanglant. Les
vieilles mythologies se défont : comment croire,
avec l'école païenne, contre laquelle il a
dirigé un article en 1852, que Vénus et Bacchus
signifient encore quelque chose ? Mais, d'autre
part, comment se rallier à ceux qui préconisent
la poésie des chemins de fer, du gaz et de
l'électricité ? Autour de 1855, le dilemme se
définit en deux titres : les Poèmes antiques de
Leconte de Lisle ou les Chants modernes de
Maxime Du Camp ; le recours au passé ou à ce que
le présent et l'avenir ont de plus superficiel.
Baudelaire surmonte le dilemme. Passant, comme
l'a montré L. J. Austin, d'une symbolique
traditionnelle, déchiffrable par tous, à un
symbolisme personnel, intuitif, demandant au
lecteur un effort d'imagination, il crée une
mythologie individuelle à partir de la réalité
perçue par l'œil du voyant. Si « le Cygne »
s'ouvre sur une invocation à Andromaque, c'est
bien cependant ce pauvre cygne exilé qui est le
héros du poème : en lui se traduit toute la
tristesse du monde moderne en transformation. Et
si derrière « les Sept Vieillards » on peut
deviner le Juif errant des complaintes, on ne
connaîtra jamais la signification univoque de
ces créatures nées de l'hallucination de
Baudelaire.
Mais la poésie française de forme classique
– et, malgré ses innovations, celle de
Baudelaire reste telle, ce qui lui vaudra de se
voir préférer, par un Ezra Pound, celle de
Laforgue – est un organisme à la structure
rigide. Et la modernité ne peut lui être infusée
qu'à dose homéopathique : le « brûle-gueule » de
« l'Albatros » se situe à la limite que
Baudelaire ne saurait dépasser. Aussi, depuis
1860, rêve-t-il d'une autre forme poétique,
mieux accordée à la « description de la vie
moderne » : « une prose poétique, musicale sans
rythme et sans rime, assez souple et assez
heurtée pour s'adapter aux mouvements lyriques
de l'âme, aux ondulations de la rêverie, aux
soubresauts de la conscience ». Ainsi se
développe l'esthétique des Petits Poèmes en
prose, même si les cinquante morceaux conservés
ne montrent pas tous ces traits et si certains
d'entre eux tendent vers la nouvelle ou
l'apologue. Par leur forme assouplie, par leur
valeur expérimentale, ces poèmes, en partie
« parisiens », font accomplir un immense progrès
à la poésie. Leur influence, en France – de
Mallarmé à Max Jacob et à Pierre Jean Jouve – et
à l'étranger, a été bien plus forte que celle
des Fleurs du Mal. À la fin de sa vie,
Baudelaire réserve la poésie versifiée à des
thèmes satyriques (« le Monstre ») ou satiriques
(les « Bouffonneries » des Épaves, les
Amoenitates Belgicae).
L'univers poétique
Retracée à grands traits, l'évolution poétique
de Baudelaire atteste les fortes variations de
son esthétique. Il est cependant possible de
déceler quelques constantes.
D'abord dans la composition des deux recueils
des Fleurs du Mal, livres bien organisés, où
l'auteur demandait qu'on ne vît pas un simple
album, mais une certaine consécution, partant
d'un commencement, parvenant à une fin. Les deux
recueils s'ouvrent sur Spleen et Idéal et se
ferment sur la Mort ; l'ordre des sections est
modifié : Fleurs du Mal, Révolte, le Vin en
1857 ; Tableaux parisiens – nouvelle section
soulignant la volonté de Baudelaire, volonté non
moins visible dans les poèmes en prose, d'être
le poète de Paris la grand-ville et, par là
même, de toutes les métropoles –, le Vin, les
Fleurs du Mal, Révolte en 1861. L'interversion
accentue, dans l'édition de 1861, le pessimisme,
encore renforcé par l'insertion finale, dans la
Mort, du « Rêve d'un curieux » :
La toile était levée et j'attendais encore,
et du « Voyage » :
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel,
qu'importe ?
Au fond de l'Inconnu pour trouver
du nouveau !
Au-delà de cette organisation, est-il licite de
trouver, selon un mot de Barbey d'Aurevilly
(1857), une « architecture » ? Oui, si l'on
entend par ce mot un ordre imposé a posteriori
aux poèmes composés au long d'une vie ; non, si
l'on imagine un cadre dont les creux auraient
appelé les poèmes. Ceux-ci s'enchaînent parfois
ou, de leur opposition, prennent des valeurs
contrastées. Ils ne sauraient être comparés aux
éléments d'un discours.
Une autre constante s'explique par l'emploi
d'une antique « mystique » que Baudelaire a
rajeunie en la dépouillant de ses implications
religieuses (et même politiques) : les
correspondances. Celles-ci structurent l'univers
baudelairien : verticalement, renvoyant au Ciel,
plus souvent à l'Enfer, à la Nature aussi ;
horizontalement, par les synesthésies : « Les
parfums, les couleurs et les sons se
répondent. » Ainsi s'établit une dimension
supplémentaire : les Fleurs du Mal projettent
loin leurs rayons ; leur réseau force le
macrocosme à s'inscrire dans le microcosme de
leurs pages ; dans le chaos, elles introduisent
l'ordre d'un cosmos. Mais elles continuent de
refléter le déchirement du monde. Leurs images
sont manichéennes, contrastées de nuit et de
soleil, d'ombre et de lumière, avec d'étonnantes
transpositions :
Explosion de chaleur
Dans ma noire Sibérie !
(Chanson d'après-midi)
ou cherchant à unir les contraires en une
résolution aussi douloureuse que momentanée :
Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau !
(L'Héautontimorouménos)
Quelques années seulement après Baudelaire,
Mallarmé, Verlaine, Rimbaud dépassent les
contradictions. Baudelaire, lui, les assume,
attentif à nous en rendre conscients :
Hypocrite lecteur,–mon semblable,–
mon frère !
Par ce ton fraternel, il est inimitable. Il a
éveillé beaucoup de poètes à leur vocation :
ceux que nous venons de citer, et bien d'autres,
notamment ceux qui se réclamèrent de la
Jeune-Belgique. Mais, tel Ménalque, qui voulait
qu'on s'éloignât de lui, il exige qu'on se
détache de son livre pour être soi. Ce n'est
qu'en reprenant le dessein de Baudelaire sur un
autre plan, celui de l'Éros et de la Mort, que
Pierre Jean Jouve, suivi de Pierre Emmanuel et
d'Yves Bonnefoy, pourra féconder sa poésie de
cette influence. Sinon les Fleurs du Mal restent
immarcescibles dans leur altière solitude, à ce
sommet d'où Baudelaire regarde vers Malherbe
comme vers le surréalisme. Elles donnent aux
lecteurs ce qu'elles refusent aux poètes.
© Larousse / VUEF 2003