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BIOGRAPHIE - HONORÉ BALZAC

Écrivain français (Tours 1799-Paris 1850).

Introduction
La vie de Balzac n'a guère d'intérêt ni de signification en elle-même, séparée de cette immense entreprise littéraire qu'est l'œuvre balzacienne. On peut interroger, on peut goûter la vie d'Henri Beyle : l'œuvre de Stendhal n'y intervient que fort tard, après la quarantaine, lorsque l'essentiel a été vécu, travail de dilettante plus qu'entreprise mobilisant tout l'homme, public ou privé. Pour Honoré de Balzac, il n'en va plus ainsi, bien qu'on soit encore loin de l'époque de Flaubert et de Mallarmé. Horace de Saint-Aubin, dès 1822, c'est déjà le jeune Balzac, et de la manière la plus directe, la plus brûlante. Quant à Honoré de Balzac, plus tard, dans les revues ou en tête des glorieux in-octavo à grande marge, il a pris toute la place du fils de Bernard François Balzac et de Laure Sallambier, bourgeois installés à Tours, rue Nationale, au début du siècle. Dès la vingtième année, Balzac est non seulement celui qui veut écrire, mais celui qui écrit et qui vit d'écrire : non comme une passion, mais encore comme une mission, et comme une profession.
Homme d'un style, d'une technique et d'un métier ; esprit supérieur et praticien ; dandy et correcteur d'épreuves ; encre d'imprimerie, contrats et boulevard de Gand ; échéances et gilets ou cannes à pommeau d'or : Balzac est l'homme d'un siècle de luxe et de techniques, de naissantes civilisations de masses et de splendeurs promises à l'intelligence.
Avec lui se termine le temps des hommes (de Diderot à Benjamin Constant) qui étaient aussi écrivains, et pourtant le temps n'est pas encore venu des hommes qui ne peuvent être qu'écrivains. Pour Balzac, l'histoire qui s'ouvre fait sa place, nouvelle et forte, à l'homme de plume et de pensée, mais aussi l'homme de plume et de pensée y demeure, y est plus que jamais, l'homme du siècle, l'homme des luttes, non exclusivement et douloureusement celui des nuits d'Idumée et des gueulantes au bord de l'eau. Les nuits de Saché, certes, avec les feuilles manuscrites qu'on lit aux hôtes étonnés dans le salon aux lions, mais aussi ces leitmotive de fortune à faire, d'élections à gagner, de situation à assurer. Dialogue avec l'invisible : déjà, oui ; mais sans perspective de désengagement ni de dévalorisation du monde et des actions à mener dans le monde, de la vie à faire dans le monde.
La vie de Balzac, inséparable de l'œuvre de Balzac et du roman balzacien- la vie étant roman, le roman se faisant biographique- est le type même de l'aventure telle qu'elle s'impose désormais dans le monde moderne.

Une aventure littéraire dans le monde moderne
La première carrière de Balzac (1820-1829) est très significative des conditions dans lesquelles et des raisons pour lesquelles, au début du XIXe s., on peut devenir un écrivain et de la manière dont un jeune homme très doué devient peu à peu quelqu'un qui voit et qui fait voir. Fût-ce au travers de la pratique du pire des métiers : la littérature alimentaire, rendue possible par le développement d'un nouveau public, de nouveaux réseaux et d'un nouveau marché de la lecture.
Balzac est né (à Tours, où les hasards d'une carrière administrative avaient conduit son père) dans une famille de bourgeois à la fois nantis et incertains, ayant eu richesse et puissance, mais les ayant quelque peu perdues, toujours à l'affût, toujours en calculs et en spéculations, quelque peu bohèmes. Balzac n'était d'une terre et d'un milieu naturel que par hasard et tourangeau que d'occasion, alors que Chateaubriand était breton, alors que Péguy sera vraiment orléanais et Barrès lorrain : son enracinement, à lui, n'était pas provincial et terrien, mais social et politique ; c'était cette « France nouvelle », décloisonnée, brassée par la Révolution, lancée aussi bien, un moment, dans une grande aventure collective, que, de manière plus durable, dans la ravageuse épopée de l'ambition. Du côté paternel : la réussite d'un berger de l'Albigeois, parti à pied, devenu secrétaire du Conseil du roi puis ayant fait carrière dans les subsistances ; la tradition philosophique, le progressisme raisonné, un peu naïf ; la fierté d'avoir été, avec la Révolution et l'Empire, de cette classe d'hommes nouveaux et d'organisateurs qui avaient contribué à la libération d'une humanité fruste mais entreprenante et vigoureuse. Du côté maternel : une lignée de commerçants, la bourgeoisie peu politisée de la rue Saint-Denis et sensible aux écus ; une jeune mal mariée, jetée pour des raisons de fortune à un quinquagénaire ; des liaisons, un fils adultérin, l'indifférence, voire la haine, pour les deux plus jeunes, Laurence et Honoré, « enfants du devoir » ; des soucis de respectabilité ; des souffrances réelles aussi. Un monde déjà faussé, bloqué, mais encore, pour l'essentiel et dans l'ensemble, un monde lancé, proliférant, nourrissant. La bourgeoisie de Balzac est bien différente de celle de Stendhal. Honoré réagira contre son milieu, certes, et d'abord en dévoilant les drames de la « vie privée ». Mais aussi ce milieu le portera, alors qu'il n'a jamais porté Stendhal, le premier des évadés à part entière de l'histoire littéraire de la bourgeoisie. De huit à treize ans, Honoré est enfermé dans le collège des oratoriens de Vendôme, où il se livre à une débauche de lectures, se passionne pour les idées et la philosophie, et sans doute commence quelque chose qui ressemblait à ce Traité de la volonté dont il devait parler dans la Peau de chagrin et dans Louis Lambert. À Paris, à partir de 1814, il découvre l'immense civilisation moderne. C'est la grande époque de l'Université restaurée : Balzac suit les cours de Villemain, Guizot, Cousin ; il va écouter Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire. Il veut alors être philosophe ; il accumule notes et ébauches ; il est matérialiste convaincu ; il reproche à Descartes d'avoir « trahi » et se proclame disciple de Locke. Mais il veut aller plus loin que ses premiers maîtres sensualistes et idéologues ; il a médité les leçons de Cousin, qui lui a fait découvrir Thomas Reid et sa philosophie du sens intime et de la « seconde vue » ; il ne l'interroge pas seulement sur la manière dont l'homme-machine fonctionne, mais sur ce qui le porte ; il a le sens et le souci du drame vécu, le sens du devenir, que n'avaient guère les idéologues, hommes assurés et de bonne conscience, hommes pour qui l'histoire était faite, la vie et l'humanité sans mystères. Lavater et Gall (que lui a fait connaître le docteur Jean-Baptiste Nacquart, un des plus proches amis de la famille Balzac) sont ses maîtres, parce que tout est explicable à partir du visible et du physique ; mais il tente déjà (il tentera toute sa vie) d'intégrer le matérialisme descriptif et explicatif à une philosophie de l'aventure humaine et de son mouvement. Aussi le monde, pour ce jeune philosophe, n'est-il pas un ensemble dans lequel, libéré des préjugés gothiques, on n'a plus qu'à fonctionner en sachant comment on fonctionne. Le monde est à conquérir, à bousculer, à ordonner selon des exigences toujours neuves, par la pensée, par le talent. Tout cela le met déjà quelque peu au-delà du libéralisme refroidi des plus de cinquante ans. Une occasion se présente bientôt d'en faire la preuve.
Premier obstacle, en effet : sa famille veut le faire notaire. Il refuse. Il veut faire sa fortune par une œuvre littéraire et forger sa puissance avec l'appui du journal. Une carrière politique couronnera le tout. La France nouvelle, explique Balzac à sa sœur, n'a pas fini sa révolution ; elle aura besoin d'hommes nouveaux. Cette idée ne quittera pas de longtemps le futur Honoré de Balzac. Il échoue d'abord dans la rédaction d'une tragédie, Cromwell, péniblement imitée des maîtres classiques (1820). Mais, à peu près en même temps, on le voit songer à donner une forme romanesque à ses chères idées. Un projet à peine ébauché, Corsino, puis un autre, beaucoup plus poussé, Falthurne (roman à la fois historique dans le genre de Scott et philosophique) témoignent de cet important changement de front. Cependant, il faut vivre. Balzac, qui a beaucoup médité dans sa mansarde, découvre alors l'autre face de Paris et de la « civilisation ». Piloté par un margoulin professionnel, Auguste Le Poitevin de L'Égreville, il commence à rédiger en 1821 des romans pour les cabinets de lecture, qu'il se garde bien de signer du « nom Balzac », promis à tout autre chose. C'est le début d'un pénible noviciat. Le jeune homme apprend à connaître le monde des éditeurs et des petits journaux ; il découvre ce par quoi doit passer le talent, lorsqu'il n'a pas l'indépendance et la fortune. Il fait, en profondeur, l'expérience de l'envers de la société libérale.
L'Héritière de Birague (paru, signé lord R'Hoone, début 1822) est une parodie du roman noir (Ann Radcliffe) et du roman romantique de droite « trône et autel » (d'Arlincourt). C'est un roman amusant et intelligent, quoique de pure fabrication. Le vrai Balzac, toutefois, continue en secret. Pendant l'été 1821, revoyant pour la première fois sa Touraine natale, il avait commencé à rédiger un roman autobiographique et philosophique, Sténie, marqué par l'influence de Rousseau et de Werther, à la fois plein de fierté (« nous, enfants du siècle et de la liberté »), d'angoisse et de révolte (« tout pacte social est un crime »). Il ne le terminera jamais, n'ayant pu trouver à le placer chez ses libraires, ou n'ayant pas voulu le trahir en l'arrangeant comme il aurait fallu. Rentré à Paris, il reprend le collier et publie Jean-Louis, roman « gai » qui doit beaucoup à Restif de La Bretonne et à Pigault-Lebrun, mais dans lequel aussi s'amorce la peinture de la bourgeoisie, ouvrière, bénéficiaire et accapareuse de la Révolution. L'ambitieux Courottin, qui parvient par la chicane et en jouant le peuple contre les nobles, robin à la fois révolutionnaire et bourgeois, est le premier des arrivistes balzaciens ; il n'est, toutefois, pas encore un monstre fascinant, et demeure dessiné d'une plume plus plaisante que puissante. Pour le même éditeur, et toujours sous la signature de R'Hoone, Balzac rédige ensuite, toujours péniblement, un autre roman historique plus ambitieux, Clotilde de Lusignan, qui lui est payé 2 000 francs (contre 800 et 1 200 les précédents), mais n'obtient pas le moindre succès.
Au début de 1822 se produit un événement capital. Balzac est en termes de plus en plus mauvais avec sa famille ; il n'arrive à rien ; il est séparé de sa sœur aînée et confidente, Laure, qui a suivi à Bayeux son mari, Eugène Surville, polytechnicien et ingénieur des travaux publics ; Laurence, la cadette, est mariée depuis septembre 1821 à un individu sans foi ni loi, mais titré, et, de ce fait, bien accueilli par la famille : Armand-Désiré de Montzaigle.
Commence alors une longue liaison avec une femme âgée de vingt ans de plus que lui, Laure de Berny, qui avait traversé bien des orages et qui lui sera tout pendant longtemps : amante, mère, protectrice, initiatrice aux mystères du monde, bailleur de fonds. En sa compagnie, Balzac s'exalte à la lecture d'André Chénier ; dans ses papiers se multiplient les essais poétiques. Aussi, alors même qu'il continue de travailler obscurément pour l'atelier Le Poitevin, il entreprend de rédiger, coup sur coup, plusieurs romans qui rendent un son nouveau et qu'il signe d'un pseudonyme nouveau, lui aussi : Horace de Saint-Aubin. Le Vicaire des Ardennes et le Centenaire (été-automne 1822), appuyés, pour l'affabulation, sur de nombreuses imitations (Paul et Virginie de Henri Bernardin de Saint-Pierre, le Prêtre, de Sophie Pannier, Melmoth, de Maturin), sont déjà des romans du moi sensible et volontaire, des romans de l'amour et de la puissance. Balzac commence à s'y exprimer par l'intermédiaire de héros jeunes et beaux, capables, appelés. En même temps s'y amorce la peinture des milieux et des types (un petit village et ses notables, la société de l'Empire). Ces deux œuvres sont écrites dans une sorte de fièvre ; au mépris de ses intérêts, et le contrat signé, Balzac ajoute au Centenaire un quatrième volume pour développer ses idées philosophiques (sur la puissance vitale), qui lui tiennent à cœur. De plus, le Centenaire est déjà un excellent récit fantastique dans un cadre moderne. Mais Balzac fait mieux. Pendant l'été 1822, il commence Wann Chlore, roman réaliste et intimiste de la lignée de Jane Austen (Orgueil et préjugé), mais surtout roman qui part de la famille de Balzac, de la vie à Villeparisis, du drame qui s'est joué et se joue entre Mme Balzac et sa fille Laurence. Les thèmes de la « vie privée », de la « femme abandonnée » et toujours des enfants du siècle s'imposent dans ce roman qui recourt encore lui aussi aux ficelles et aux souvenirs de lecture, mais auquel Balzac tenait beaucoup, qu'il corrigea et perfectionna pendant trois ans, qu'il continuera d'enrichir de ce qu'il a de plus cher, dont il reprendra le schéma central dans le Lys dans la vallée, et qui marque bien dès la vingt-troisième année le passage à une littérature d'une authenticité brûlante, chargée de dire, avant la politique, le pouvoir d'aliénation et de frustration de la vie bourgeoise.
Pris par d'autres projets, toutefois, Balzac délaisse momentanément Wann Chlore et, fin 1822, tente sa chance au théâtre. Mais la Gaîté lui refuse son mélodrame le Nègre. Nouvelle entreprise romanesque, la Dernière Fée (mai 1823), au départ simple féerie, en fait roman capital et l'une des cellules mères de la thématique balzacienne : découverte du monde moderne par un jeune homme naïf, jeune homme pris entre la femme sans cœur et l'ange-femme, dilemme du vouloir-vivre et de l'économie de soi, de l'intense et de la durée. Une deuxième édition, avec un dénouement plus significatif et un volume de plus (preuve que l'auteur tenait à son œuvre), est aussitôt préparée. Elle ne paraîtra qu'à la fin de 1824, sans succès, elle non plus.
Depuis la seconde moitié de 1822, l'inspiration de Balzac a donc évolué. On a vu apparaître dans ses romans les thèmes poétiques et sentimentaux. De plus, il a comme découvert quel peut être le sens du besoin de religion dans une société utilitariste. C'est là non une « capucinade », comme il dira lui-même, mais une intéressante réaction antilibérale. Balzac comprend quelles sont les limites d'un laïcisme dont il avait voulu être le philosophe, mais dont il découvre les composantes sociales bourgeoises et le caractère mutilant. La foi, le dévouement, l'amour, le sens du devenir et le sens des autres, l'exigence de totalité échappent au libéralisme, le mettent en question, lui et son style, valorisant nécessairement son antistyle. Balzac, qui, en 1820, dans Falthurne, avait posé cette question capitale : « Mange-t-on dans René ? », découvre que le romantisme poétique exprime une partie de son expérience et de son moi. Il va l'intégrer, le dépasser bien entendu, puisque ses motivations sont de plus universelle portée, mais il va aussi un temps parler le même langage.
Une trace de cette nouvelle orientation se trouve dans deux ébauches de 1823 : un Traité de la prière et un « second » Falthurne, sorte de poème en prose, nette ébauche du futur Séraphita. Il ne faut pas trop vite parler de fourvoiement ou de mystification : c'est par sa « mystique », en partie, que Balzac a pu échapper à la « sagesse » et à la « raison » des bourgeois du Constitutionnel, en amorcer la critique et le dépassement. Louis Lambert, héroïque figure de l'absolu et de la totalité dans un univers du relatif et du réifiant, a ses origines dans ces recherches de 1823. Il faut ajouter que c'est en cette même année que Balzac entre dans le cénacle Delécluze, qui réunit de jeunes intellectuels de gauche, partisans (chose rare alors) d'une révolution littéraire en même temps que politique. C'est peut-être chez Delécluze que Balzac a rencontré pour la première fois Henri Beyle.
L'aboutissement romanesque se trouve dans Annette et le criminel (été 1823), publiée en 1824, roman de l'amour d'une jeune bourgeoise pour un hors-la-loi. On y voit reparaître le forban Argow, qui figurait déjà dans le Vicaire des Ardennes. Roman de la vie privée, comme Wann Chlore, roman de l'exceptionnel et du terrifiant, roman des mystérieuses mutations intérieures de l'âme, Annette et le criminel, plus connu sous le titre de la réédition de 1836, Argow le pirate, conduit directement à Eugénie Grandet, au Curé de village et au cycle Vautrin.
Fin 1823, Balzac fait la connaissance d'Horace Raisson, un autre « industriel » et polygraphe, qui le fait pénétrer dans de nouveaux cercles de la vie parisienne. Tous deux collaborent au Feuilleton littéraire, qui soutient d'abord Saint-Aubin, puis le brise comme les petits journaux briseront Rubempré. Est-ce parce que Balzac a opéré, ou semblé opérer, comme le futur héros d'Illusions perdues, un quart de conversion à droite ? Au début de 1824, il a publié deux brochures anonymes, certainement bien payées, peut-être provocatrices : Histoire impartiale des Jésuites et Du droit d'aînesse. Travaux de libraire, mais dans lesquels l'auteur expose des idées directement antilibérales sur l'unité, sur l'autorité, et auxquelles il ne renoncera jamais.
Rien ne va, toutefois, et, à l'automne 1824, Balzac est au bord du désespoir. Wann Chlore, qu'il a refusé de céder à vil prix en 1823, va enfin connaître les honneurs de l'édition. Se battant sur tous les fronts, le romancier se lance dans une opération de librairie avec son nouvel éditeur Canel : publier une édition à bon marché de Molière, puis de La Fontaine. La spéculation tournera court, ne laissant que du passif. Entre-temps paraît le Code des gens honnêtes, texte capital pour l'histoire du réalisme et du modernisme balzaciens, et qui, sous une forme alors convenue, traite du thème des crimes cachés et de la toute-puissance des voleurs et de l'argent. Puis Wann Chlore, revu, corrigé, enrichi de notations inspirées par le martyre de Laurence (qui meurt de la tuberculose et d'abandon au mois d'août 1825), paraît enfin à l'automne. Ce livre chéri, publié d'abord anonyme, puis dans une seconde édition fictive sous la signature de Saint-Aubin, échoue totalement comme ses prédécesseurs. Cette fois, c'est la catastrophe. Balzac, malade, abandonne la littérature. Il se fait imprimeur, puis fondeur. L'expérience durera deux ans, tournant elle aussi au désastre. Seul un prêt de sa mère (qui ne sera jamais remboursé et pèsera sur sa vie entière) empêchera le déshonneur. Pendant cette sombre période, le littérateur n'est pas mort en Balzac. En 1826, il imprime lui-même quelques exemplaires d'une première Physiologie du mariage. Il multiplie les projets de romans historiques, envisage un cycle romanesque consacré à l'histoire de France ; il écrit Une blonde, roman inspiré par le réformateur et bienfaiteur d'un village d'Alsace, le pasteur Oberlin, et qui est l'un des premiers crayons du futur Médecin de campagne ; il établit des contacts avec certains milieux saint-simoniens, imprime leur revue, le Gymnase. Mais à quoi bon ? En 1828, ayant totalement échoué comme « industriel », Balzac n'a plus qu'une ressource pour gagner sa vie : reprendre la plume.
Parti d'un projet de mélodrame, il écrit en grande partie à Fougères, sur le terrain, un nouveau roman, le Dernier Chouan, qu'il envisage d'abord de signer d'un nouveau pseudonyme, Victor Morillon. Une biographie imaginaire, qui contient déjà certains des thèmes essentiels de Louis Lambert, devait figurer en tête de l'ouvrage, mais Balzac y renonce et décide de signer. Le roman, cette fois, ne passa pas totalement inaperçu. On le compara même à Cinq-Mars, et pour le déclarer supérieur à l'ouvrage du comte de Vigny. Ce n'était encore qu'un in-12 pour cabinet de lecture, mais c'était assez sans doute pour faire admettre à Balzac que sa voie était tracée. Il compléta sa Physiologie du mariage et se mit à rédiger, sous la dictée de souvenirs de famille, ses premières Scènes de la vie privée. Les deux ouvrages paraissent à la fin de 1829 et au début de 1830. On y prête moins d'attention, sur le moment, qu'à Hernani. En même temps, Balzac entre dans l'équipe naissante d'Émile de Girardin et fait ses débuts comme journaliste et comme fournisseur de contes et nouvelles pour revues. Une autre aventure commençait.

Naissance d'un réalisme et d'une vision
Cette histoire du premier Balzac est riche d'enseignements. D'abord, la littérature y apparaît, courageusement et franchement, non comme une activité noble et désintéressée d'homme qui a l'argent et le temps, mais comme un métier, avec son conditionnement de métier. Balzac écrira un jour à l'un de ses éditeurs non pas : « Depuis dix ans que j'écris », mais : « Depuis dix ans que j'imprime ». Balzac, comme ses contemporains, ne s'est, certes, jamais voulu uniquement écrivain ; il visait et visera toujours autre chose qu'un simple magistère littéraire (le pouvoir politique, en particulier). Mais, s'il est bien loin encore des ambitions de compensations ou d'évasions, il n'en témoigne pas moins dès sa première carrière du poids nouveau et des nouvelles possibilités de la littérature dans une société plus intelligente, mais qui commence aussi à se méfier de l'intelligence et contre qui commencent aussi à se définir et à se développer l'intelligence et le sens du réel. C'est donc dans les caves d'une littérature encore dominée par les genres, les conceptions et les possibilités traditionnels (que l'on songe à cette suite d'écrivains gentilshommes, distingués et fortunés, depuis 1800) que se prépare la relève. De 1822 à 1825, le jeune Balzac est l'un des ouvriers les plus efficaces de cette nouvelle littérature, qui, sur de multiples fronts, à partir de multiples modèles, aborde en autant de styles autant de nouveaux sujets. Tout le XVIIIe s. à la fois prometteur et finissant se trouve dans les romans de R'Hoone et de Saint-Aubin. Mais toute leur problématique, toute leur dynamique conduisent à un réalisme nouveau.
Le roman noir à la Radcliffe ne fait appel qu'à une sensibilité encore assez sommaire. Le roman noir prébalzacien se charge de parodie, contribuant à déclasser le genre, à le dater, prouvant qu'il a cessé réellement de correspondre au besoin d'intense et de pathétique propre à la préhistoire du romantisme. D'avance il n'y a pas que le genre Radcliffe à bénéficier de l'opération.
Le roman gai à la Pigault-Lebrun est d'un assez lassant conformisme voltairien et bourgeois ; le roman gai tel que le pratique le jeune Balzac est déjà un roman antibourgeois.
Le roman sentimental ou fantastique tel qu'on le trouve représenté par Chateaubriand et ses épigones ou par les romanciers anglais ne va guère plus loin que la modulation d'un moi paresseux ou désarmé. Le roman sentimental et fantastique tel que le pratique le jeune Balzac se charge de volonté de puissance ; il est roman de découverte et roman d'éducation. Le roman de la vie privée, enfin, pratiqué par les romancières anglaises et leurs imitatrices françaises tombe assez vite dans un romanesque intimiste sans réelle portée critique ; il arrive à n'avoir guère d'autre intérêt que de signaler le besoin d'autre chose que du roman noir irréaliste : le roman de la vie privée tel qu'il apparaît dans Wann Chlore est mise en cause soit de la platitude, soit de l'inhumanité de la vie bourgeoise.
Toutefois, rien de tout cela n'aurait eu de sens si le jeune Balzac n'avait eu du génie, son génie propre. Pour qui connaît la suite, on voit naître dans ces premiers essais, qu'éclairent aujourd'hui la Correspondance et les documents conservés, ce qui mûrira plus tard. Un système (non rhétorique et figé, bien entendu, mais ouvert et dynamique) de vision, de mise en cause et d'expression se constitue, par-delà les systèmes incomplets du romantisme aristocratique comme du philosophisme libéral ; par-delà autant de styles qui sont autant de signes de visions naguère globales, désormais partielles et partiellisantes, outils de catégories sociales incapables d'assumer la totalité de la critique comme la totalité de l'espoir. Et ce système est le premier résultat, toujours vivant, toujours mouvant, de la rencontre d'un tempérament avec le réel objectif en évolution. Les signes que contiennent les premiers écrits de Balzac, signes que permet de déchiffrer l'œuvre ultérieure, l'œuvre dialectiquement continuée, et non surgie en 1828-1829 de quelque miracle, sont les signes à la fois du mûrissement d'une situation objective concrète et du travail qui commence à se faire dans les consciences.
Mais la différence est là : le travail qui se fait dans les consciences, résultat de l'expérience quotidienne et répétée de la vie bourgeoise, n'a pas la force, l'efficacité, la qualité de celui qui se fait dans la conscience de celui qui écrit. Il n'y aurait pas eu naissance de la vision et du système d'expression sans la crise du réel. La crise du réel ne commence à être appropriée par les hommes qu'à partir du moment où elle est exprimée. Toute forme manifeste un sujet, et il n'est jamais de sujet qui ne se manifeste par une forme et par un style. Sous la Restauration, alors que la vie bourgeoise commençait à accoucher d'elle-même, un jeune romancier qui écrivait pour n'être pas notaire, mais qui était prêt, pour être soi, à faire tout autre chose que de la littérature, se servait des genres existants, mais leur faisait subir de l'intérieur une mutation de cause et de portée encore mal discernables pour ses lecteurs ; parti comme tout le monde d'un certain conformisme de milieu (en l'espèce, libéral) et du volontarisme un peu brouillon de toute jeunesse lâchée, mais sentant déjà les choses de manière étrangement plus complète que les écrivains en place (même s'ils écrivaient mieux que lui) ou que ceux embarqués dans des entreprises de révolution plus voyantes et plus superficielles, il prélude ainsi (et pas seulement par les sujets, par les personnages, par les situations qui, sous forme d'annonces, figurent en grand nombre dans ces œuvres de jeunesse, mais par la manière de voir, par le regard au-delà de la vie bourgeoise et des définitions ou certitudes libérales) à l'œuvre plus forte et plus complète qu'il écrira, dans la force de l'âge, contre le monde bourgeois. Contrairement à toute une légende simplificatrice, Balzac n'est pas né à trente ans, et toute une philosophie sous-tend la Comédie humaine, venue non des livres ni de la fantaisie, mais de l'histoire passionnément, lucidement et intelligemment vécue ; l'histoire sécrète des œuvres et l'histoire littéraire, au sens le plus complet du terme, apporte la preuve, une fois encore, que tout vient de toujours de loin : jamais des miracles du « génie », compris de manière à nier l'histoire et les lois du réel ; toujours d'apprentissages qui, additionnant et accumulant, aussi bien ce qui est dans le réel que cet irréductible qui est le personnel, finissent d'un coup par déboucher dans ce qu'on n'avait jamais su parce qu'on ne l'avait jamais vu et parce qu'on ne l'avait jamais écrit.
Les premières œuvres de Balzac témoignent donc de la naissance d'un néo-romantisme à la rigueur et à l'occasion flamboyant, mais surtout profondément réaliste, quotidien, plébéien, souvent hésitant sur ses voies et sur son vocabulaire, qui naît dans l'intérieur même de la bourgeoisie française au moment où elle commence à opérer sur elle-même, par ses intellectuels, ce retournement qui les conduira- elle, à les méconnaître, à les renier, à dénaturer leur œuvre- eux, objectivement d'abord, subjectivement ensuite, à en sortir, et à chercher les horizons d'une nouvelle liberté.

« L'homme du moment » 1829-1833
Balzac écrivain à la mode, Balzac du Tout-Paris : c'est ce qu'il fut pendant quelques années et demeura toujours un peu, monstre sacré, figure fascinante, gênante ou scandaleuse, providence des rédacteurs en chef, des caricaturistes et des échotiers. Balzac a vécu intensément cette sorte d'âge d'or de la presse, de la revue, de la librairie, alors que leurs pouvoirs sont neufs, leurs âpretés plus exaltantes encore ou plus signifiantes que paralysantes. Balzac boulevardier, Balzac des salles de rédaction, Balzac de la loge infernale et des soupers fantastiques : c'est le Balzac des premières années 1830, alors que la « civilisation », comme on dit alors, brûle la chandelle par les deux bouts, alors que s'use la peau de chagrin, en ces temps d'éclairage au gaz, d'urbanisation, d'aveugle foi dans les idées, d'émeutes encore idéalistes et de révolutions volées.
Le Dernier Chouan avait été une sorte de roman historique de l'avant-hier immédiat : la révolution, désormais dominée par l'usurier et par le policier, utilisait l'héroïsme et la naïveté des soldats du peuple et des démocrates pour imposer la domination de la bourgeoisie. D'immenses masses populaires n'avaient rien gagné à la révolution libérale. D'où ces sauvages, ces Mohicans de l'Ouest. Dans le Dernier Chouan sont déjà fortement situées certaines des figures clés de la future Comédie humaine : d'Orgemont, l'homme d'argent, l'usurier, l'acheteur de biens nationaux ; Corentin, le policier ; Hulot, le brave militaire républicain. Il n'y manque même pas les femmes : à la différence de Walter Scott, Balzac coud ensemble le tableau d'histoire et le roman d'une passion. Marie de Verneuil, qui devait être d'abord l'héroïne d'un Tableau d'une vie privée, fille d'une « femme abandonnée », manifeste au cœur de l'histoire moderne que la recherche de l'authenticité se détourne du combat politique devenu impur et truqué pour rentrer dans les chemins de l'amour, de l'aventure et de la tragédie personnelle. La voie de Balzac est tracée : il sera le Shakespeare de la France moderne, ses amoureuses témoignant pour l'histoire en train de se faire, l'histoire rendant compte de l'enfer de la vie privée.
Un Shakespeare, toutefois, moins le style noble. Alors que font rage les alexandrins d'Hernani, et que Vigny épure et classicise le More de Venise, Balzac parle humble et bas. La Physiologie du mariage, essai de description ironique et clinique d'une institution sacrée, fait scandale, mais elle recourt au style simple hérité du XVIIIe s. Les Scènes de la vie privée, qui l'illustrent, choisissent la note intimiste, mais la mort d'Augustine Guillaume (la Maison du Chat-qui-pelote, alors intitulée Gloire et malheur), mais la catastrophe de Mme de Restaud (Gobseck, alors appelé les Dangers de l'inconduite) montrent bien que sous les décors et sous les mots banals gronde une dramaturgie neuve. Ces œuvres sont aujourd'hui des œuvres mères et des œuvres clés pour la Comédie humaine. Elles ne furent pas alors vraiment comprises. Pour vivre, pour faire son trou, Balzac dut choisir- comme plus tard Lucien de Rubempré- la voie du journalisme. Chez Girardin (la Mode, le Voleur), chez Ratier (la Silhouette), chez Philippon (la Caricature), il publia nombre de croquis, nouvelles, articles de variété ou d'actualité. Ami du baron Gérard, de Latouche, d'Henri Monnier, les salons s'ouvraient à lui. À la veille de la révolution de Juillet, toutefois, il n'était guère encore qu'un inconnu ou un homme de coterie. Après Juillet, ce fut le déchaînement. Journaliste politique (Lettres sur Paris, reportage sur les événements jusqu'au début de 1831), Balzac « explose » surtout comme conteur. Il signe avec la Revue de Paris un riche contrat par lequel il s'engage à fournir mensuellement de la copie en contes et nouvelles. Renonçant au genre « vie privée », qui convient mal à ces lendemains agités de révolution, il devient une célébrité par ses récits fantastiques et philosophiques, dont le couronnement est, en 1831, la Peau de chagrin. Cette fois, Balzac est lancé. Il est l'une des figures du nouveau Paris, galvanique et fébrile. On commence à le jalouser, à le haïr. Il jette son argent par les fenêtres. En même temps, il rêve de fortune politique.
Jusqu'alors, il avait été « de gauche », tout en ayant montré par ses écrits son hostilité fondamentale au libéralisme en tant que système économique et social. Les problèmes consécutifs à la révolution de Juillet précipitent son évolution dans un sens en apparence inattendu. Trop réaliste pour accepter l'idéalisme saint-simonien ou républicain, il ne saurait admettre l'escamotage orléaniste et la consécration du pouvoir bourgeois. Que faire ? Sans perspectives du côté de la gauche, refusant le Juste Milieu, Balzac ne voit de solution que dans un royalisme moderne, fonctionnel, organisateur et unificateur, chargé d'intégrer les forces vives et d'assurer le développement en mettant fin à l'anarchie libérale et à l'atomisation du corps social par l'argent et les intérêts. Il n'est pas question un moment chez lui de « fidélité » de type mystique à quelque famille ou à quelque race que ce soit : le fils de Bernard François Balzac ne saurait avoir les réactions ni les structures de pensée d'un Chateaubriand. Il n'est question chez lui que de société mieux organisée et de « gouvernement moderne ». C'est la fameuse « conversion ». Balzac songe à se présenter aux élections, fait campagne, utilise ses amis, envoie des brochures. Il entre en relation avec le groupe néo-carliste de Fitz-James et Laurentie, écrit dans le Rénovateur. En même temps, une crise secrète le ravage. Figure parisienne, cet homme n'est pas heureux. Bien payé, il dépense son argent aussitôt que gagné. Sans cesse, il creuse son trou sous lui-même, comme pour se retrouver dans cette situation qui est sa situation initiale, sa situation créatrice : celle d'enfant dépourvu et orphelin. Déjà, il est usé par un travail effrayant. Il promet de droite et de gauche, multiplie les manœuvres et les marchés. Il rédige ; il corrige ; il réédite. Là-dessus, il se met dans la tête d'être aimé d'une grande dame, la marquise de Castries, qui lui avait écrit pour lui dire combien elle, femme, s'était sentie comprise par les Scènes de la vie privée ; il l'avait retrouvée dans le groupe Fitz-James. Mme de Castries lui donne, croit-il, quelque espoir. Mais la vie est là, d'abord. Il faut de l'argent. Balzac se tue à mener la folle vie qu'il mène. Une chère amie le lui dit, une femme de cœur, mal mariée, et pour qui Honoré était l'autre, là-bas, à Paris : Zulma Carraud. Balzac ne l'écoute pas. À la fin de l'hiver 1832, on raconte qu'il devient fou. Il part alors pour Saché, chez Margonne, l'ancien amant de sa mère. En quelques nuits, il écrit l'Histoire intellectuelle de Louis Lambert. Puis il monte en voiture pour Aix, où l'attend Mme de Castries. Entre-temps, pour se faire l'argent du voyage, il avait vendu un roman politique et social à écrire : le Médecin de campagne. En Savoie, c'est l'échec ; la marquise se dérobe. Balzac se sent nié, brisé. Il rentre à Paris, finit le Médecin de campagne, se venge de Mme de Castries en écrivant la Duchesse de Langeais. Pour une revue, il commence une nouvelle, Eugénie Grandet, qui sans nulle préméditation devient le chef-d'œuvre aussitôt salué par tous d'une nouvelle littérature réaliste et intimiste. Balzac s'était-il trouvé ? Eugénie Grandet ne fut guère sur le moment estimé que comme peinture en demi-teinte. On n'en comprit pas les terribles arrière-plans : la puissance nouvelle de l'argent dans une société nouvelle non de thésaurisation mais d'entreprise et de spéculation. Grandet, homme des fonds d'État, n'était plus Harpagon, homme de cassette. L'avare moderne était un brasseur d'affaires, un homme qui savait utiliser les mécanismes du budget et de l'appareil d'État : la contrepartie de ces gigantesques mutations, c'était l'écrasement de la vie, l'étiolement dans les familles et dans les provinces. Dans cette civilisation, la femme est sacrifiée, utilisée, rançonnée, et non par les vieux, par le passé, mais par tout le système en place, par tous les acteurs de la Comédie. Que pèse l'amour d'une pauvre fille, que pèse la confiance, lorsqu'il s'agit de réussir et de faire son trou ? Charles, le cousin sans scrupule, n'est pas un cas psychologique et moral ; Charles est l'un des Rastignac, petits ou grands, de la Comédie, l'un des jeunes loups pour qui, nécessairement, l'autre n'est qu'objet et instrument. Le roman balzacien est vraiment constitué avec Eugénie Grandet : le décor est celui d'une France vieillotte, rurale, provinciale, avec à l'horizon les redoutables et fascinantes réalités parisiennes ; le drame profond est celui de la jeunesse, de l'amour et de la vie dans l'enfer de l'ambition, de la réussite et de l'argent. La course au pouvoir, la course à la puissance, dans une France aux immenses ressources morales qui s'ouvre au devenir capitaliste, implique l'aliénation, la dépoétisation de toute une humanité disponible. La course elle-même est exaltante et poétique : il y a une joie, une poésie de la réussite et de l'ambition ; Grandet a du génie comme en aura Nucingen ; mais la course est illusoire aussi, puisqu'elle est non pas entreprise fraternelle, mais passion. Ce que Balzac appelait en 1830 « les calculs étroits de la personnalité » est la loi fondamentale d'une épopée pervertie. Tout le vouloir-vivre, tout le pouvoir-vivre modernes sont obligés de passer par le rut et par le rush du capitalisme libéral. Le roman balzacien sera celui de l'élan de toute une humanité, mais aussi celui de l'autodestruction de cette humanité, condamnée, pour avancer, à se nourrir de sa propre substance.

Histoire de la production balzacienne
En 1833, Balzac ne sait exactement où il en est ni où il va. Il a délaissé le genre fantastique. Il est revenu à l'inspiration des premières Scènes de la vie privée. Mais il écrit l'Histoire des treize (style terrifiant avec des ouvertures sur les thèmes psychologiques et privés) ; mais il finit le Médecin de campagne (style politique) ; mais il réédite Louis Lambert (style philosophique) ; mais il s'essaie toujours aux Contes drolatiques, alors qu'il mène à bien la vite fameuse- trop fameuse, selon lui- Eugénie Grandet. Non moins fameuse alors et imposant une image partielle de Balzac est cette Femme de trente ans dont il avait pris sans doute le mot et l'idée à Stendhal (Mme de Rênal dans le Rouge et le Noir), et qui, de 1830 à 1834, de fragments en fragments plus ou moins habilement reliés les uns aux autres, l'impose, ainsi que le suggérera perfidement Sainte-Beuve, comme un romancier de la femme et de ses secrets, comme une sorte de confesseur mondain. À la fin de la même année, il se met au swedenborgien Séraphita.
En apparence, donc, rien de plus confus malgré les premiers efforts de classement : Scènes de la vie privée (première série 1830, nouvelle série 1832), Contes philosophiques (première série 1831, avec déjà une préface théorique et organisatrice de Philarète Chasles ; seconde série 1832). Si l'on ajoute de multiples articles de style politique, idéologique, philosophique, Balzac est alors un conteur polygraphe du type romantique le plus indécis, même si, en puissance, le plus riche. À la fin de 1833 et au début de 1834, toutefois, les choses semblent vouloir se préciser. Les Études de mœurs (nées d'un contrat avec Mme Béchet) commencent à paraître, unissant le connu et l'inédit. Puis ce sont les Études philosophiques (nées d'un contrat avec Werdet). Chacune de ces deux séries est précédée d'une importante préface, signée de Félix Davin mais inspirée par l'auteur. Le Dernier Chouan, réédité sous le titre les Chouans ou la Bretagne en 1799, n'a pas encore trouvé sa place dans une case quelconque ; dès 1830, pourtant, avaient été annoncées des Scènes de la vie politique et des Scènes de la vie militaire. En fait, il ne s'agissait pas là d'inventions proprement balzaciennes, et les Scènes de la vie maritime de l'éditeur Mame, dès 1830, prouvaient qu'à la suite des divers essais de nouveau théâtre en prose et pour la lecture (Scènes historiques de Vitet, Soirées de Neuilly de Dittmer et Cave) ce cadre de présentation, cette première idée d'une tranche de vie cyclique, multiforme et polyvalente, étaient bien dans le courant. La Recherche de l'absolu (fin 1834) est le type du roman carrefour. Étude philosophique et scène de la vie privée, Balzac y traite de front les deux thèmes majeurs de son inspiration : ravages d'une passion, fût-elle géniale, dans le quotidien ; problème de l'unité structurelle et ascensionnelle de la réalité. Mais, à la fin de la même année, le Père Goriot manifeste une nette tendance dans la direction réaliste dédoublée : scène de la vie parisienne et scène de la vie privée. Dans ce chef-d'œuvre, Balzac systématise le retour des personnages, amorcé dans quelques récits antérieurs. Il pose et crée vraiment avec Rastignac (qui figurait déjà en 1831 dans la Peau de chagrin comme viveur et dandy) face à Vautrin le dialogue et le dilemme fondamental de sa Comédie : l'initiateur et l'initié, indépendants et complices, le découvreur et l'homme d'expérience, la jeunesse que guettent les ralliements et la marque des infamies se conjuguent pour définir et imposer un monde dans lequel Louis Lambert ne peut que de nouveau mourir. Nucingen le financier, Restaud l'aristocrate se rejoignent également dans une commune ruée, dans une commune soumission à l'argent. Goriot a cru que la gloire de ses filles le ferait heureux : vieux trafiquant, il voit se retourner contre lui la loi de l'égoïsme et de l'exploitation. Le haut de la société et ses bas-fonds aspirent aux splendeurs et à la puissance. « À nous deux, maintenant ! » : le cri de Rastignac sur la tombe du père n'est pas un cri de revanche morale, mais un cri de réussite à tout prix. La vraie leçon, c'est que le père est mort pour rien, qu'il n'y a plus ni valeurs ni repères hors de la loi du succès et de l'affirmation de soi : mettre le mors à la bête, sauter dessus et la gouverner. Non pas réaliser ses rêves de jeunesse mais avoir pour maîtresse la femme d'un homme riche. Rastignac reste pur au fond de lui-même, il descend, cependant, dans la mêlée parisienne et il se lance, impitoyable, sans scrupule et blessé.
À quelques mois de là, le Lys dans la vallée montre à quel point les nouveaux enfants du siècle et de la réussite sont bien des cœurs meurtris. Félix de Vandenesse fait carrière à Paris dans la société nouvelle (conseil d'État, conseils d'administration, maîtresses anglaises), mais il est un « enfant du devoir », rejeté par sa mère ; son enfance a été incomprise, traumatisée. Il trouve en Mme de Mortsauf l'amante-mère qui lui manque ; jamais, pourtant, ils ne se rejoindront, et cette aventure marquera à jamais le jeune lion parisien. Le Lys dans la vallée, dont le succès fut immense, est le livre sommet de l'innocence et de la complicité, du paradis et de la compromission. Félix de Vandenesse, l'une des figures de Paris, traîne à ses origines cette double blessure d'être un bâtard moral et celui qui n'a pu vivre et réaliser un grand amour. On le retrouvera dans Une fille d'Ève, mari stratège et précautionneux, connaisseur de la « nature humaine » et de l'« éternel féminin », glacé, diplomate, connaissant la vie. Le roman courtois dans le monde moderne- Félix est un peu chevalier, Mme de Mortsauf un peu princesse- est le roman des occasions manquées. De tous les romans de Balzac, le Lys dans la vallée est sans doute le plus directement autobiographique : l'enfance et l'adolescence de Félix sont celles d'Honoré, et Mme de Mortsauf est en partie Mme de Berny, en partie Zulma Carraud ; M. de Mortsauf, ancien émigré, doit beaucoup au commandant Carraud, républicain, ancien prisonnier des pontons, impuissant, rejeté par le siècle bourgeois comme l'était le soldat des lys. Toute une mythologie est ainsi mise en place : fraternité des victimes et des parias contre les triomphateurs apparents de la vie parisienne. La poésie de la Touraine et de la « chère vallée » confère à l'ensemble une couleur d'étape et de paradis perdu, de « beau moment » à jamais aboli. Le Lys dans la vallée porte à son plus haut degré de beauté et de signification le roman d'éducation dans sa phase ascendante : Félix de Vandenesse n'est pas encore Frédéric Moreau ; il est encore porté ; il croit encore à quelque chose et il est encore- mais tout juste- l'homme d'une société qui se fait. C'est bien déjà une Éducation sentimentale : le passé retrouvé est meilleur que l'avenir et que le présent, voués, eux, au vivre quand même.
En 1836, Balzac réédite les Œuvres d'Horace de Saint-Aubin. Salut à sa jeunesse, rappel souvent pertinent des premiers essais (Wann Chlore, reparu en Jane la Pâle, fut salué comme une préfiguration d'Eugénie Grandet) en même temps qu'opération commerciale. Surtout, il se lance dans une périlleuse entreprise de journalisme. Il fonde la Chronique de Paris, qui échoue et le laisse un peu plus endetté encore. Un dur procès l'oppose à Buloz à propos d'une publication anticipée du Lys dans la vallée. Comme en 1832, épuisé, affolé, il s'enfuit à Saché. Il y écrit la première partie d'Illusions perdues, roman du bilan, roman du regard lucidement jeté sur une époque et sur une demi-carrière. Puis, à la fin de l'année, c'est comme un nouveau départ. Girardin lance la Presse, un journal à bon marché où il inaugure la formule du roman-feuilleton. Balzac y donne la Vieille Fille. Il s'agit là d'une mutation capitale. Balzac va cesser d'écrire pour les revues destinées à l'élite lisante. Il va écrire pour les journaux. Conséquence : moins de philosophie et plus d'aventures parisiennes. Le marché n'est plus le même, ni le public. La production balzacienne s'en ressentira, surtout à partir du moment où les succès d'Eugène Sue et d'Alexandre Dumas vont forcer l'ancien écrivain des Contes philosophiques à se lancer dans une nouvelle carrière. Pendant quelques années, les grands titres vont se succéder, alternant avec de nombreuses rééditions (surtout, à partir de 1836, dans la bibliothèque Charpentier, elle aussi, comme la Presse, à fort tirage et à bon marché) : les Employés, César Birotteau (1837), la Maison Nucingen (1838), Une fille d'Ève (1838-1839, véritable carrefour de tous les personnages balzaciens déjà vivants et connus), le Curé de village (1839-1841), la seconde partie d'Illusions perdues, Un grand homme de province à Paris, Béatrix (1839), Pierrette (1840), Une ténébreuse affaire, la Rabouilleuse, Sur Catherine de Médicis (1830-1844), Ursule Mirouët (1841), Mémoires de deux jeunes mariés (1841-1842). Nombre de ces ouvrages ont d'abord fait l'objet de publications dans des feuilletons, avant d'être repris en volume, parfois sous de nouveaux titres, et plus ou moins remaniés, augmentés et enrichis. La réorientation des projets les plus anciens dans ce nouveau contexte de production littéraire est parfois singulièrement éclairante : c'est ainsi que César Birotteau, qui devait d'abord être une « Étude philosophique » sur les ravages du désir de s'agrandir, est devenu un roman de la vie parisienne faisant une place importante au style Joseph Prudhomme ainsi qu'à l'étude des mécanismes de l'économie et du crédit.
Mais alors même que Balzac était lancé dans cette carrière de « plus fécond [des] romanciers », comme l'avait appelé Sainte-Beuve, il avait enfin trouvé le moyen d'organiser et de coordonner cette masse immense. C'est en 1840, l'année même où échoue une nouvelle entreprise de presse (la Revue parisienne), que lui vient l'idée de la Comédie humaine. Entreprise de librairie, certes, avec réédition plus compacte (suppression des préfaces, des chapitres et de nombreux alinéas), entreprise aussi d'unification technique et philosophique. Le système des personnages reparaissants serait poussé à ses extrêmes conséquences, les personnages réels- par exemple les écrivains- étant remplacés par des personnages fictifs déjà connus ou dont on ferait la connaissance, les personnages fictifs étant mêlés, réduits les uns aux autres, unis par des liens de famille, etc. Pratiquement, aucun roman, aucun héros ou groupe de héros ne serait isolé ; tous vivraient dans plusieurs romans, voire dans l'ensemble des romans. Ainsi naissait l'idée de biographies imaginaires à constituer à partir de romans dont tous ne seraient que les facettes ou les épisodes d'une immense histoire. C'est en octobre 1841 que fut signé le grand contrat avec Furne, Hetzel, Paulin et Dubochet. En avril 1842 parut le prospectus, et la première livraison suivit quelques jours plus tard ; la dixième, qui achevait de constituer le premier volume, parut à la fin de juin. Un Avant-propos, texte théorique capital, ne fut composé qu'ensuite, et publié, remanié, en 1846. À la fin de l'année, trois volumes avaient paru. Il devait y en avoir dix-sept, le dernier paraissant en 1848.
Balzac, toutefois, auteur et maître d'œuvre de cette immense entreprise, était bien loin de se considérer- de pouvoir se considérer- comme un homme ayant atteint son but, classant ses dossiers, rééditant et arrangeant ses œuvres. Il continuait- il était bien obligé de continuer- à se battre sur le terrain littéraire. Il essaie d'abord une percée au théâtre. Mais Vautrin (1840) est interdit, et les Ressources de Quinola (1842) tombent avec fracas. Il réédite inlassablement. Il lance aussi des entreprises nouvelles, dont certaines sont importantes : Un début dans la vie, Albert Savarus (1842), Honorine, la Muse du département, les Souffrances de l'inventeur (dernière partie d'Illusions perdues, 1843), Modeste Mignon (1844), la dernière partie de Béatrix, Splendeurs et misères des courtisanes (1838-1847), l'Envers de l'histoire contemporaine (1842-1848) ; il entreprend le Député d'Arcis, les Petits Bourgeois, les Petites Misères de la vie conjugale ; il termine Sur Catherine de Médicis (1844). On notera le nombre de courtes nouvelles, voire de pochades, pendant cette période : les Comédiens sans le savoir (1846), Un homme d'affaires, Gaudissart II (1844). Signe de fatigue, sans doute. Mais aussi Balzac est pris par l'immensité de ses tâches, en même temps qu'il est sollicité de toute part et qu'il broche des textes rapides qui lui procurent vite quelque argent. En 1846-1847, toutefois, se produit un rétablissement spectaculaire. La Cousine Bette et le Cousin Pons (formant ensemble les Parents pauvres) sont deux chefs-d'œuvre, amples, puissants, lancés vers des explorations nouvelles ; il ne s'agit plus de peindre, de retrouver la Restauration et son temps perdu, mais bien de peindre à nouveau, comme en 1830, au contact, au jour le jour : les intrigues des Parents pauvres se situent pratiquement la même année que celle de la mise en vente. Balzac a rattrapé le temps. Balzac ne peint plus les bourgeois en lutte de 1825, mais les bourgeois arrivés de 1846, les Camusot au pouvoir. Ils s'emparent du trésor de Pons, si le musée secret d'Élie Magus leur échappe. Ils sont à la Chambre, au ministère, partout. Une page est sur le point d'être tournée. Alors même naissent et pressent des forces neuves : les « barbares » que Balzac salue et dénonce à la fois dès 1840 dans un grand article, Sur les ouvriers. Le thème est repris, puissamment transposé, dans un autre roman de première grandeur, malheureusement abandonné après plusieurs essais, les Paysans (1844). Balzac semble avoir dit ce qu'il avait à dire, et un autre monde commence. La production se ralentit, puis se tarit. Balzac, épuisé, est pris tout entier par son idée fixe d'épouser Mme Hanska, pour qui il installe à Paris, rue Fortunée, un invraisemblable palais. L'année 1848 est une année à peu près vide : nouvelle tentative au théâtre avec la Marâtre puis la fin de l'Envers de l'histoire contemporaine. Pendant les deux années qui suivent, Balzac cesse d'écrire. Après sa mort, sa veuve fera publier, en remaniant ou en complétant les manuscrits ou fragments publiés, les Paysans, le Député d'Arcis, les Petits Bourgeois (1854). Pour des raisons évidentes, ces œuvres, ainsi que Splendeurs et misères des courtisanes et l'Envers de l'histoire contemporaine, ne trouveront leur place dans la Comédie humaine qu'après la mort de leur auteur. Cela à partir de deux documents : un plan d'ensemble, daté de 1845 (137 titres, dont 85 d'ouvrages achevés et 50 ébauchés ou projetés), et un exemplaire de la Comédie humaine corrigé de sa main en vue d'une réédition qui ne vit jamais le jour (c'est l'exemplaire connu sous le nom de « Furne corrigé ») ; Balzac prévoyait alors une réédition en vingt volumes. À partir de la fin du XIXe s., les érudits ont publié de nombreuses œuvres inachevées, textes inédits, etc. En leur ajoutant les Contes drolatiques, les préfaces, le théâtre, les innombrables articles publiés en plus de vingt-cinq ans de vie littéraire, on arrive aujourd'hui à un ensemble de vingt-huit volumes du format de la Comédie humaine, auquel il faut ajouter seize volumes de romans de jeunesse, cinq volumes de Correspondance, trois volumes de Lettres à Mme Hanska. Le total conservé de ce qu'à écrit Balzac représente donc à peu près le double de la Comédie humaine en dix-sept volumes.

La vie de l'homme Balzac
Parallèlement à son immense travail de production littéraire, Balzac, jusqu'à sa mort, poursuit certaines images de réussite, de bonheur, de puissance et d'affirmation qui tiennent à sa substance même et à son vouloir-vivre forcené. Ses amours furent nombreuses et, semble-t-il, à l'exception du pénible épisode de la duchesse de Castries (qui avait des excuses, un accident de cheval lui ayant brisé les reins), heureuses, dans le secret comme dans le triomphe. Leurs héroïnes les plus marquantes furent la demi-mondaine Olympe Pélissier (maîtresse de Rossini), la duchesse d'Abrantès, Maria du Fresnay- qui lui donna une fille, Marie, morte seulement en 1930-, la comtesse Guidoboni-Visconti- qui devait lui donner un fils-, Caroline Marbouty, Hélène de Valette, avec qui il séjourna à Guérande lors de la rédaction de Béatrix, etc. Malgré sa balourdise, Balzac n'avait rien d'un éthéré. Il connaissait de longues périodes de chasteté, favorables au travail. À la différence toutefois de Stendhal cultivant les amours ancillaires, mais souvent empêché avec celles qu'il aimait et qui, selon les lois profondes de sa personnalité, valaient mieux que ce qui ne concernait que femmes de chambre et belles paysannes, Balzac était aimé et laissait de grands souvenirs. Il n'a guère peint ni évoqué dans ses romans la nuit d'amour compensatrice de celles qu'on n'a pas connues. Le bonheur de Julien avec Mme de Rênal lors de leur seconde rencontre, on n'en trouve pas l'équivalent chez lui, seulement préoccupé de faire de ses héros virils, amants de grandes dames, des êtres élégants et vifs comme il aurait voulu l'être (Lucien, dans Illusions perdues, Blondet, dans les Paysans, avant de devenir ce Silène au cou épais et marqué, lorsqu'il était encore ou pouvait être lord R'Hoone ou le bachelier Horace de Saint-Aubin. En contrepoint du thème féminin (la femme ange comme la maîtresse sensuelle), à quoi le thème misogyne, si important dans l'œuvre (la femme détruit, détourne et gaspille l'énergie de l'homme, et la véritable énergie ne trouve à s'employer vraiment que dans l'amitié virile), correspond-il ou répond-il dans la vie ? Des accusations précises ont été formulées et il est certain que Balzac aima à s'entourer et fut entouré de jeunes gens et parfois de harems de secrétaires mâles. Si, toutefois, il y a homosexualité balzacienne, il s'agit toujours d'une incarnation du thème de la puissance, jamais d'une croix à porter ou d'une honte secrète. La fraternité virile est certainement un thème balzacien, mais elle n'est ni une tare ni une malédiction : elle est un choix au nom de l'homme total contre une société de gaspillage et de dissolution.
Toutes les aventures de sa vie, cependant, furent dominées, à partir de 1832, par l'image d'une comtesse polonaise, Mme Hanska, qui lui écrivit un premier message d'admiration, signé d'anonyme et romanesque manière : « l'Étrangère ». Balzac alors s'éloignait de Mme de Berny, vieillissante, et qui devait mourir en 1836 lui ayant vraiment tout donné, l'année même où hommage lui était rendu dans le Lys. Il s'ensuivit une longue intrigue et une longue correspondance-journal qui devaient aboutir au mariage de 1850 après de multiples épisodes : rencontre et « jour inoubliable » à Neuchâtel en 1833, retrouvailles à Vienne en 1835, à Saint-Pétersbourg en 1843, après la mort du comte Hanski, en 1845 à Naples, à Paris en 1847. À la fin de cette année, Balzac part pour la Russie ; il est l'hôte de la famille Hanska en Ukraine, à Wierzchownia, où l'on se méfie de lui. Il continue à tenter de travailler (ébauches pour la Femme auteur, Un caractère de femme). Le malheureux venait alors d'éprouver une immense déconvenue : Victor Honoré, le fils sur lequel il comptait tant, n'était pas venu à terme. En septembre 1848, nouveau départ pour l'Ukraine, où il séjournera jusqu'en mai 1850. Mme Hanska, après de nombreuses réticences (dont certaines en provenance de sa propre famille, peu soucieuse de la voir lier sa vie à ce Français gaspilleur et endetté), finit par consentir au mariage. Mais Balzac, usé, condamné, affecté de congestion cérébrale, ne devait pas profiter de la conquête enfin réalisée de Foedora et de la princesse lointaine. Il mourut le 18 août 1850 après avoir reçu Victor Hugo, qui raconta la scène dans une page inoubliable des Choses vues.
Il était juste que cette mort eût Paris pour théâtre. Non seulement l'œuvre avait fixé pour toujours le cadre d'une nouvelle mythologie : la montagne Sainte-Geneviève, le Marais, l'île Saint-Louis, la Chaussée d'Antin, les Boulevards, les Champs-Élysées, les nouveaux quartiers de la Madeleine. C'en était fini d'un Paris présent dans la littérature par ses embarras ou son seul pittoresque. Non seulement sans aucun détour par le style ou par la légende, l'œuvre avait- à la suite, en partie, de Joseph Delorme et des romans de Jules Janin- donné les premiers Tableaux parisiens de la littérature moderne (vus d'en haut, de manière dantesque, comme dans la Fille aux yeux d'or ; vus d'en bas, au fil des rues ainsi que dans tant de romans et nouvelles), mais encore elle avait été profondément et continûment liée, dans la pratique et dans la vie quotidienne, à l'aventure balzacienne. Rue de Tournon (1824), rue des Marais-Saint-Germain (aujourd'hui rue Visconti) en 1826, rue Cassini (1828). En 1835, c'est l'installation rue des Batailles, à Chaillot (près de l'actuelle place d'Iéna ; c'est là que Balzac se cachera pour échapper à ses multiples créanciers). Deux ans plus tard, il achète les Jardies, à Sèvres, qui contribueront à le ruiner. Mais, dès 1840, il retrouve Paris : rue Basse, à Passy, où il restera six ans. En 1846, pour accueillir la future Mme de Balzac, il achète l'ancienne « folie » du financier Beaujon, rue Fortunée, qu'il aménage, meuble et décore à grands frais. C'est là qu'il devait mourir, ayant émigré, d'un bout à l'autre de sa vie, du Quartier latin vers l'ouest de la capitale, après un séjour assez long en banlieue : symbole, peut-être, de ses efforts, de ses entreprises, de ses illusions. À ces logis parisiens, il faut ajouter les logis de secours, les asiles de province où il allait retrouver le calme et l'amitié : surtout Saché (les Margonne) et Frapesle (la famille Carraud), où il jouait les Félix de Vandenesse. Balzac a été un errant, l'homme d'un rêve et d'une entreprise, jamais d'une terre ou d'une maison.
Sa vie quotidienne a été celle d'un homme de métier, toujours écrivant, corrigeant, recomposant, occupé à honorer des contrats, à boucher des trous, à réemployer ou à relancer des textes anciens. Au niveau le plus concrètement matériel se situe un travail immense et d'un type assez particulier, signe de ce que l'écriture a cessé d'être du siècle de la plume pour être de celui de la technique. Jusqu'à ce qu'il devienne imprimeur, les manuscrits de Balzac sont corrigés, refaits, découpés, collés, recollés, surcollés, de manière fantastique (Wann Chlore, et encore le Dernier Chouan). Puis il découvrit cette manière d'écrire- qui devait contribuer à le ruiner, les nouveaux frais de composition grevant, voire annulant, le prix touché par contrat- de la correction sur épreuves. Il rédigeait, souvent très vite, une sorte de brouillon de premier jet, qu'il envoyait à l'imprimerie. Puis, sur les placards qui lui revenaient et qu'il relisait comme une sorte de texte frais, nouveau, là, devant lui, objet, avec les grandes marges blanches, commençait un second travail de rédaction, par éclatement du texte, par une sorte d'explosion en rosace autour du premier noyau. À la différence de la correction flaubertienne, la correction balzacienne n'est jamais de polissage et de resserrement, mais toujours d'enrichissement et de plus grande surface couverte. À la relecture, le plus souvent, l'imagination est mise en branle par tel détail ou tel incident de premier jet qui n'avaient pas eu d'abord tous leurs développements ni ne les avaient même suggérés. Ainsi, dans le Médecin de campagne, la construction de la route et du pont, d'abord rapidement indiquée, devient, sur épreuves, quelque chose d'épique, l'enthousiasme du romancier montant avec celui des villageois qui redécouvrent un sens au travail. Ainsi encore, dans le Lys, une brève notation du manuscrit sur l'enfance du héros donne naissance sur épreuves à cet énorme excursus qu'est le récit de l'enfance de Félix de Vandenesse, clairement apparu à Balzac comme étant Balzac lui-même. En ce qui concerne ce roman, on a pu compter que le manuscrit ne représentait que le tiers ou le quart du texte définitif.
Plus que la simple manifestation d'une technique, il y a là manifestation d'une manière de concevoir et de vivre l'acte d'écrire : non pas, pour Balzac, acte de souffrance, mais acte d'expansion et d'affirmation. Balzac n'a pas connu les affres du style, mais bien l'aventure exaltante et épuisante des bonds successifs, des vagues qui se recouvrent et vont toujours plus loin, des pulsions d'un investissement et d'un don de soi au texte toujours de plus en plus total. À ce métier, Balzac s'est tué. Non seulement parce qu'il travaillait beaucoup et devait faire face à de multiples engagements, mais parce qu'il travaillait intensément. Il a souvent lui-même parlé de cette « bataille des épreuves », moment essentiel pour lui de la création et chantier, alors qu'il n'est pour la plupart des écrivains que corvée ou occasion de corriger quelques détails. La pensée tuant le penseur, le mythe de la peau de chagrin et de l'énergie qui ne se dépense pas deux fois, tout cela, bien loin de n'être que fiction littéraire ou construction abstraite, a été vécu par Balzac pendant ces journées et ces nuits de travail en tête à tête avec le papier, la célèbre cafetière sur la table. Cette claustration, d'ailleurs, n'était pas retraite. Benassis, dans le Médecin de campagne, a refusé la solution de la Grande-Chartreuse. Balzac ne s'est pas retiré, comme se retireront Flaubert, Mallarmé, Proust. Il allait dans le monde, il voyageait. Il était un intarissable- et parfois outrecuidant- bavard de salon. Il imaginait de mirifiques entreprises commerciales ou industrielles (chênes de Pologne, mines argentifères de Sicile, ananas des Jardies). Mais il faisait son métier à la fois besoin, technique, mission. Il y a eu dans la vie de l'homme Balzac un côté gigantesque et illuminé, mais dans la pratique et sans la pose ou les attitudes romantiques, sans noblesse, sans front lourd et sans drapé, quelque chose, en tout, de prosaïque, au moment où la prose devient, dans la presse et dans l'édition à grand tirage, la langue même d'un monde moderne majeur.

Le roman balzacien
Il existe aujourd'hui un modèle de roman balzacien (ou stendhalien) comme il a existé un modèle de tragédie classique ou de sonnet français. Ce modèle a été contesté à la fin du XIXe s. et au XXe s. par tout ce qui se réclame de Joyce, Proust, des romanciers américains et du nouveau roman. Le roman balzacien, fondé sur la description, l'analyse, la fourniture d'une documentation et le récit logique et complet d'une histoire, est-il dépassé ? Avant d'en venir là, il faut bien voir que le roman balzacien, qui a servi au moins de repère au roman naturaliste avant de servir de repoussoir et d'antiroman au roman poétique, n'est pas sorti tout armé d'une cervelle exceptionnelle ni surtout d'intentions platement « réalistes ».
Pendant longtemps, Balzac a été un conteur philosophique, les éléments réalistes de ce qu'il écrivait ne devant que par la suite trouver leur utilisation, leur justification, leur signification et leur efficacité. Les préoccupations théoriques (psychologie, philosophie de l'histoire, philosophie générale) dominent, des premiers romans (1822) aux Études philosophiques (1833-1835), peintures et narrations n'apparaissant guère que comme leurs annexes ou illustrations. Il faut rappeler qu'une œuvre réaliste de la maturité comme César Birotteau devait être d'abord une « Étude philosophique », c'est-à-dire l'illustration romanesque d'une proposition abstraite sur le danger des passions et du besoin d'absolu. On a peu à peu retrouvé aujourd'hui ce soubassement et cette impulsion philosophique, après que l'on eut abusivement, pendant longtemps, vu en Balzac uniquement un peintre de façades et de vieilles maisons, un narrateur d'histoires privées aux allures de vieilles dentelles et de costumes agressivement réels, les uns modernes, les autres surannés. Il ne faut pas oublier ce passage de Clotilde de Lusignan (1822) : « Le spectacle que nous offre le château de Casin-Grandes a une ressemblance frappante avec la vie sociale, où le bonheur des uns fait le malheur des autres. Le monde, comme en ce moment les habitants de notre château, n'est divisé qu'en deux classes : celle des heureux, celle des infortunés ; régies par la force et le hasard, on les retrouve dans tout. C'est une des conditions de la nature des choses, l'univers se présente partout avec des inégalités qu'il est impossible d'effacer, et jamais il n'y aura d'ordre social régulier par suite du pouvoir qui agit sur la nature... Je ne veux pas m'expliquer davantage ; en effet, un traité de philosophie est fort inutile au commencement de la quatrième partie d'une histoire aussi véridique... On sent que la Philosophie, l'Histoire et la Vérité ont trop de différences dans les humeurs pour cheminer ensemble ? elles n'ont jamais fait trois pas sans se brouiller. Et j'ai assez d'occupation à conduire, dans mon ouvrage, deux de ces pucelles divines si souvent violées, sans aller m'amuser à faire des préambules : si même celui-ci fâche quelque lecteur ?... qu'il le dise, je déclare que je le retrancherai... ».
Romancier malgré lui, Balzac n'a que peu à peu et très tardivement accepté le roman comme moyen d'expression de soi. En 1835-1836, il considère encore que Séraphita est ce qu'il a écrit de plus important, et, dans l'économie de la Comédie humaine, les romans ne seront justifiés, in fine, que par les Études philosophiques et par les Études analytiques. On risque aujourd'hui de ne voir là que bavardages, à-côtés, sous-produits ou fausses fenêtres. C'est là un risque, immense lui aussi, de mutilation de l'œuvre et de sa signification. En fait, le problème est le suivant : quand, pourquoi et comment l'œuvre balzacienne, qui visait autre chose, est-elle devenue une œuvre objectivement et purement romanesque ? Il faut voir comment les mécanismes romanesques se sont progressivement mis en place.
Dès les années 1820-1822, qui voient naître l'écrivain Balzac, la réalité, en ses personnes, ses objets, en ses problèmes et tensions surtout, nourrit la rédaction, fournit thème et situation, recharge des mécanismes souvent pris aux lectures. La vie privée, l'argent, de bonne heure, structurent le récit et surtout orientent la signification. Il n'est guère de roman de la maturité qui ne plonge de profondes racines, anecdotiques, thématiques et surtout de signification, dans les premiers essais, qui sont premiers témoignages de réaction, d'invention et de proposition, premières productions, face au réel moderne, s'en nourrissant, l'exprimant, en définissant aussi, en esquissant au moins, les exigences et les conditions de dépassement. Le roman balzacien est, dès l'abord, le roman de l'immédiat, considéré comme aussi et plus poétique, comme aussi et plus intéressant, comme aussi et plus important que l'historique ou le légendaire. Le roman balzacien est le roman de la famille, de la jeunesse, de la province et de Paris, considérés non comme lieux ou moments exceptionnels, privilégiés ou préservés, mais bien comme lieux ou moments où se saisit le processus moderne, d'une part de volonté d'être et d'aptitude à être, d'autre part d'aliénation, de déracinement, de déshumanisation. Les hommes de la Comédie humaine sont tous « nés sans doute pour être beaux » (la Fille aux yeux d'or), mais ils nous sont montrés peu à peu avilis, utilisés par le système libéral, soumis aux intérêts. Même- et peut-être surtout- lorsqu'ils jouent le jeu, ils n'en sont que les illusoires vainqueurs et bénéficiaires. S'ils ont écrasé ou approprié les autres, ils n'ont finalement qu'écrasé et approprié, réifié, la première image et le premier héros qu'ils portaient en eux-mêmes d'un monde conquérant et libre. Le roman balzacien déclasse radicalement les prétentions libérales bourgeoises à avoir définitivement promu et libéré l'humanité. Au cœur même du monde nouveau, que ne menacent plus ni théologiens ni féodaux, mais que mènent les intérêts, se sont levés des monstres : caricatures du vouloir-vivre et du vouloir-être qui avaient porté la révolution bourgeoise. Ambition, énergie, argent, naguère vecteurs humanistes universalistes, formes et moyens de la lutte contre le vieux monde, deviennent pulsions purement individualistes, sans aucun rayonnement, peut-être efficaces mais en tout cas trompeuses et génératrices d'illusions perdues. Cela, c'est la face sombre. Mais il est une face de lumière : celle de tant d'ardeur, de tant de foi en la vie, qu'ignoreront les héros et les héroïnes de Flaubert. Ce n'est pas même la vaillance gentille de Gervaise chez Zola, trop aisément et trop visiblement contresens et gaspillage dans un univers devenu totalement inhumain. Le roman balzacien est celui de toute une vie qui pourrait être et qu'on sent sur le point d'être : l'amour d'Eugénie Grandet, le cénacle de la rue des Quatre-Vents, la fraternité de Rastignac, Michel Chrestien et Lucien de Rubempré. Il est beaucoup de laideur au monde, mais le rêve n'est pas encore massacré et, contre les bourgeois, la seule solution n'est pas encore de s'exprimer dans l'absurde donquichottisme d'une Mme Bovary identifiée au moi. L'argent barre l'avenir, mais s'il est déjà tout-puissant, il est encore balancé par d'autres forces dans les âmes, dans les cœurs, dans l'histoire même, avec toutes les forces qui ne sont pas entrées en scène. Le roman balzacien est porté, comme toute l'histoire avant 1848. Les bourgeois même de Balzac ne sont pas encore bêtes et béats. Ils ont de l'âpreté, du génie, et Nucingen est le Napoléon de la finance comme Malin de Gondreville est le roi de l'Aube, comme Popinot est le fondateur d'un empire, comme Grandet unit le vieux charme français (« dans les gardes françaises, j'avais un bon papa ») à l'inventivité, à l'intelligence, au dynamisme de tout un monde libéré. Le Dambreuse de Flaubert, les bourgeois de Zola seront bien différents, sans génie, uniquement jouisseurs et possesseurs, installés, flasques, à la rigueur méchants, mais n'étant plus messagers de rien. L'ouverture du roman balzacien tient à ce caractère encore ouvert du demi-siècle qu'il exprime. Michel Chrestien y tombe déjà à Saint-Merri, frappé par la balle de quelque négociant, mais le médecin bourgeois Bianchon rêve encore de débarrasser le monde des marquises d'Espard et des parasites sociaux. La dramaturgie balzacienne en son fond est constituée par l'interférence de deux élans à la fois solidaires et contradictoires, se nourrissant l'un l'autre et l'un de l'autre : l'élan de la révolution bourgeoise, à ses multiples étages en train d'assurer son ultime triomphe, l'élan des forces qui contestent et nient la force bourgeoise, qui en annoncent et signifient le dépassement, mais qui n'auraient jamais surgi et ne seraient jamais affirmées ni imposées si la révolution bourgeoise n'avait d'abord eu lieu et n'avait d'abord été dite. Le roman balzacien, malgré certaines apparences, est le roman de la jeunesse de la bourgeoisie, en ce qu'elle est- aussi, encore- un moment de la jeunesse du siècle et de l'humanité. Le roman balzacien est certes le plus souvent un roman de l'échec, seuls les êtres vulgaires et indignes acceptant de réussir et pouvant vraiment réussir dans cet univers faussé (Pierre Grassou), mais il faut bien comprendre le sens de cet échec : il n'est pas échec constitutif et naturel, échec qui fasse preuve contre l'homme ; il est échec de ce qui méritait de réussir. L'ambition, l'énergie balzacienne définissent un monde romanesque ouvert. Or, le sort fait au vouloir-être fait que la seule fidélité possible à soi-même et aux promesses originelles est le naufrage ou la catastrophe. On peut toujours finir par durer (Eugénie Grandet vieillissante, Vautrin chef de la Sûreté, David Séchard dans sa maison au bord de la Charente), mais on ne dure qu'en ayant renoncé, qu'en ayant dû renoncer à l'intense et au fort, qui demeurent la loi du monde et des êtres, en devenant bourgeois, ou en étant capable de vivre sans briser le cadre bourgeois. Le roman balzacien est le roman de la vie, mais d'une vie à la fois selon l'élan et l'histoire de la bourgeoisie, et selon un élan et une histoire qui réduisent la bourgeoisie à n'être qu'une étape de l'histoire humaine.
En même temps, le roman balzacien est construit sur un modèle dramatique qui est à lui seul toute une philosophie, toute une attitude, toute une possibilité face au réel. Rigoureusement descriptif, analytique et narratif, le roman balzacien est le roman d'un réel connaissable. Les descriptions, les récits, toute l'information fournie au lecteur pour comprendre ce qui va se passer postulent la validité d'un discours qui entend saisir et surtout transmettre le réel objectif. À cet égard, le roman balzacien est bien dans la lignée théorique du XVIIIe s. scientifique, et il est bien aussi le roman de la période positiviste, avant que le positivisme se sclérose en scientisme mécaniste. Que ce soit l'industrie d'un pays, ses structures économiques, les relations qui s'établissent entre les hommes, le roman balzacien ne doute jamais qu'on puisse les faire comprendre et que ce soit objets pleins, jamais apparents ou illusoires. D'où le ton fortement historique de la narration balzacienne, même lorsqu'elle concerne des faits ou personnages imaginaires : tel fait s'est produit telle année, tel mariage, telle rencontre sont contemporains de telle mystérieuse disparition, etc. C'est toujours avec assurance que Balzac met en place l'imaginaire, figure semblable du réel, et dont le triomphe est sans doute ces biographies fictives qui se constituent à partir de ses romans, et dont lui-même a donné le premier modèle à propos de Rastignac (préface d'Une fille d'Eve) : « Rastignac (Eugène-Louis), fils aîné du baron et de la baronne de Rastignac, né à Rastignac, département de la Charente, en 1799 ; vient à Paris en 1819, faire son droit, habite la maison Vauquer, y connaît Jacques Collin, dit Vautrin, et s'y lie avec Horace Bianchon, le célèbre médecin. Il aime madame Delphine de Nucingen, au moment où elle est abandonnée par de Marsay, fille d'un sieur Goriot, ancien marchand vermicellier, dont Rastignac paye l'enterrement. Il est un des lions du grand monde (voyez tome IV de l'œuvre) ; il se lie avec tous les jeunes gens de son époque, avec de Marsay, Beaudenord, d'Esgrignon, Lucien de Rubempré, Emile Blondet, du Tillet, Nathan, Paul de Manerville, Bixiou, etc. L'histoire de sa fortune se trouve dans la Maison Nucingen ; il reparaît dans presque toutes les scènes, dans le Cabinet des antiques, dans l'Interdiction. Il marie ses deux sœurs, l'une à Martial de La Roche-Hugon, dandy du temps de l'Empire, un des personnages de la Paix du ménage ; l'autre, à un ministre. Son plus jeune frère, Gabriel de Rastignac, secrétaire de l'évêque de Limoges dans le Curé de village dont l'action a lieu en 1828, est nommé évêque en 1832 (voir la [sic] Fille d'Éve). Quoique d'une vieille famille, il accepte une place de sous-secrétaire d'État dans le ministère de Marsay, après 1830 (voir les Scènes de la vie politique), etc. »
Il n'existe aucun tremblé dans ce texte profondément sérieux : c'est là la vraie vie de Rastignac, et le retour des personnages est tout autre chose qu'artifice ou habileté technique pour coudre ensemble des morceaux ou relancer l'intérêt ; il ne s'agit pas de « suite » : il s'agit d'épaisseur et de multiplication des plans ; il s'agit de sortir de l'univers rigoureux et réservé du théâtre (intellectuel ou mondain) pour rendre compte d'un monde réel devenu immense. Balzac ne s'évade pas du réel dans l'imaginaire : son roman double le réel, constitue un univers parallèle et surdimensionné qui, loin de mettre en cause la valeur et l'intérêt du réel, administre par l'acte même de l'écriture comme la preuve de son existence. On ne contestera ce style et cette vision que lorsqu'on commencera, à la fois, à douter des vertus du positivisme bourgeois et de toute science, devenue menace pour l'ordre bourgeois. Le roman balzacien est le roman d'une science qui n'a pas encore besoin de se réfugier dans le clinique pour s'éprouver exacte. C'est le roman d'une science encore ouverte et largement humaine, jamais démenti infligé aux espoirs ou à la poésie, mais toujours elle-même, justification de ce qui est le meilleur et le plus vrai dans l'homme. Le roman balzacien, vaste tableau, analyse complète, histoire à dire, est un roman réaliste en ce que la réalité y est donnée à la fois comme en mouvement, intéressante et appréhensible.

Un réalisme...
Il y a réalisme dans le roman balzacien dans la mesure où il vit de l'expression de réalités qui ne sont pas encore admises, et donc dans la mesure où il fait brèche dans un idéalisme littéraire ignorant des réalités vécues par les lecteurs du XIXe s. Problème de la jeunesse instruite et pauvre, problème de la femme et problème du mariage, problème du mouvement de l'argent qui se concentre, problème de l'érosion des valeurs traditionnelles, problème de la mise en place de nouvelles lignes de force : le réalisme balzacien se repère et se définit, comme tout réalisme vrai, non pas au niveau des détails mais au niveau des problèmes. En ce qui concerne le vocabulaire et la manière de parler des choses, on a du mal aujourd'hui à mesurer ce qu'il y eut de neuf à évoquer, de plein droit et en pleine lumière, les problèmes et les choses de l'argent, du mariage, des bas-fonds, tout simplement des rapports humains. La littérature moderne, au prix d'un peu d'avant-gardisme verbal, a quelque peu occulté le pouvoir de rupture et de choc du langage balzacien. Mais les ruses de la critique et toutes les tentatives faites pour affadir Balzac prouvent bien que quelque chose demeure de difficilement supportable dans un roman qui appelle les choses par leurs noms et d'abord, de la Peau de chagrin à la Cousine Bette, la toute-puissante pièce de cent sous. Balzac est le premier à avoir dit que tout, dans la vie, dépendait des problèmes de budget et des problèmes sexuels. Déterminismes économiques, déterminismes psycho-physiologiques : il liquide la vision infraclassique d'une humanité « libre ». Et cela, il le fait d'une manière à la fois systématique et ouverte, non polémique et crispée, ce qui le distingue des réalistes et naturalistes qui suivront. Les secrets du lit de Mme de Mortsauf, la pièce de cent sous de Raphaël, le « mécanisme des passions publiques » et la « statistique conjugale » (Physiologie du mariage), les phénomènes d'accumulation primitive et de la recherche d'investissements nouveaux, le problème de l'organisation du crédit : Balzac a vite choqué parce qu'il éventait des mystères connus de tous. On l'a accusé de sordide matérialisme ; on a dit qu'il se ruait vers le bas parce qu'il a montré de manière impitoyable qu'au sein de la France révolutionnée l'homme était de nouveau dans les fers. Michelet n'a pas aimé les Paysans, qui mettaient à mal certaines constructions théoriques sur la libération des campagnes et de Jacques Bonhomme par la Révolution. Il y a certes dans les Paysans une volonté de noircissement ; l'essentiel toutefois n'y est pas l'image directe et explicite, mais l'expression des rapports sociaux (néo-féodaux ; classes majeures des villes ; prolétariat rural). Et c'est bien ce qui compte, comme dans le Dernier Chouan, déjà, où la Bretagne n'était pas celle des paysages et des costumes, mais celle des problèmes (sous-développement, puissance de la bourgeoisie urbaine, puissance montante de l'armée et surtout de la police au service exclusif de la révolution bourgeoise). Balzac n'est pas un régionaliste, c'est un écrivain des tensions et contradictions de la France révolutionnée. Son réalisme, par conséquent, n'est pas seulement descriptif, mais scientifique et par là même épique. Une lecture superficielle n'y voit que le détail et le culte du détail. Une lecture approfondie y trouve le réel en son mouvement.

Un réalisme mythologique
Balzac a expliqué qu'il ne suffisait pas de peindre César Birotteau : il fallait le transfigurer. La précision est capitale. Mais il ne s'agit pas là d'un froid procédé littéraire, applicable ou non par quiconque, en tout temps et en tout lieu. On ne transfigure que le transfigurable. On ne transfigure que dans une époque apte à la transfiguration. Balzac, comme tous ses contemporains, connaissait et avait pratiqué les textes « réalistes », qui, dans la mouvance du journalisme et de la littérature populaire ou « industrielle », s'étaient multipliés depuis l'Empire. Jay (l'Hermite de la Chaussée d'Antin) et ses imitateurs, Henri Monnier Mœurs administratives, 1828 ; Scènes populaires, 1830, les innombrables « Codes » et « Physiologies » avaient multiplié croquis et choses vues, rédigés en un style simple, parfois familier ou insolemment et parodiquement « scientifique », qui rompait avec la solennité du style classique et académique. Les sujets étaient pris à la vie quotidienne, à Paris, au monde moderne. Passant au romanesque, le style était évidemment guetté par la vulgarité, par la non-signification, par le scepticisme narquois ou par le réalisme sans perspectives. L'infraréalisme des « Hermites » et de Monnier ne pouvait en aucun cas déboucher dans un réel nouveau roman. Il ne pouvait que fournir en croquis et pochades un public ne demandant qu'à être rassuré. À l'inverse, le frénétique ou le néo-dramatique (les romans de Janin, le Dernier Jour d'un condamné de Hugo), tout ce qui relevait plus ou moins directement de la perception d'un nouvel absurde et d'un nouvel inhumain dans le réel moderne manquait parfois d'enquête et d'enracinement, de justifications statistiques et d'intérêt pour le banal. Le réalisme moderne était « en avant », dans un double dépassement des platitudes flâneuses et des intensités littéraires ou fébriles.
Le réalisme balzacien est le réalisme des inventaires et des budgets en même temps que le réalisme d'une immense ardeur. Réalisme mythologique, le réalisme balzacien s'inscrit de Raphaël à Vautrin en passant par Louis Lambert : non pas personnages falots ou plats, mais personnages de dimensions surhumaines. Baudelaire disait que, chez Balzac, même les concierges avaient du génie, et il est vrai que Pons, malgré son spencer du temps de l'Empire, se transforme en statue du commandeur. Il n'est pas de ganache chez Balzac qui ne s'illumine, et le colonel Chabert, avec son mystère et sa folie, est bien aux avant-postes de toute une littérature qui, dans le décor moderne et quotidien, est une littérature de l'absolu. La leçon est claire : chez Balzac, l'absolu n'est pas menacé par le réalisme et le réalisme implique l'absolu. Si, comme l'affirme l'avant-propos, la Comédie humaine est écrite à la lumière de deux vérités éternelles, la monarchie et la religion, on peut trouver à la phrase fameuse un autre intérêt qu'en sa réfutation par le contenu romanesque. Monarchie, pour Balzac, c'est l'État ; c'est la volonté générale d'organisation et l'aptitude générale à l'organisation. Religion, c'est un sens à tout, c'est tout ayant un sens, c'est tout relié à tout et produisant, en avant, son propre « sur-tout », qu'il appelle éventuellement Dieu, projection dans un avenir, dans une « sur-existence », de ses exigences et de ses virtualités. L'idéologie balzacienne (centralisation, pouvoir unitaire et fort, développement de la vie par l'organisation) est étroitement liée au réalisme créateur et expressif du roman balzacien. Au centre se trouve la figure et l'image du père, à être ou à trouver. Un univers centré sur la figure du père (la mère étant le plus souvent image de fuite, de révolte ou de souffrance) est un univers à la fois du positif, du démiurgique et de l'ardent. Que cette paternité, que cette créativité rencontre la souffrance et l'échec, qu'elle ne puisse en conséquence que chercher sa réalisation et son affirmation au travers de mythes et de figures mythiques, qu'elle propose à la postérité non des recettes mais bien des figures et des images explique qu'elle fournisse à une pédagogie possible non des leçons d'absurde et de renoncement, mais de sens et d'exigence. Réalisme n'est pas ainsi synonyme d'abaissement, mais bien de vouloir et d'élan. Balzac disait qu'à Faust il préférait Prométhée : entreprise et création sont, pour lui, dans la ligne normale de la quête d'absolu.
Du jeune plumitif ardent, besogneux et inconnu de 1822 au mari de Mme Hanska que voit Victor Hugo sur son lit de mort, du Balzac de trente-quatre ans, auteur fantastique reçu et tout juste auteur de quelques Scènes de la vie privée, au Balzac des Parents pauvres en passant par celui du cycle Vautrin, la courbe est impressionnante, immense. Pendant cette trentaine d'années sont préparées ou produites certaines des œuvres majeures du XIXe s. français, et sans doute de la littérature universelle. Forgeron, visionnaire, journaliste, homme de lettres, caricaturé aux côtés de Dumas, courant après le genre Eugène Sue, attendu par le génie de Baudelaire, promis aux sculptures de Rodin, Balzac, à s'en tenir aux apparences et aux schémas, se meut de l'univers de Dante à celui de Sacha Guitry. Ses revenus, ses tirages, ses amours, ses folles dépenses, ses voyages, son audace, sa vanité, ses collections, son gros ventre, ses coups de pioche dans le siècle, ses efforts pour se faire admettre à droite, ses fidélités continues à gauche, son refus du style bucolique, messianique, romantique ou social, tout fait de lui un personnage difficile à classer, absolument incapable de prendre place dans le cheminement littéraire, idéaliste et lumineux que le XIXe s. romantique voulut être le sien vers un « Plein Ciel » enfin et démocratiquement assuré à tous.
Il y a, dans toute l'entreprise balzacienne, quelque chose d'épais, quelque chose qui n'est pas noble, quelque chose qu'il est impossible de mobiliser ou de récupérer pour un finalisme quelconque. On y chercherait en vain l'équivalent du drapeau tricolore de 1830 ou de 1848, du rocher de Jersey, de la maison du berger ou d'une expulsion du Collège de France. Mais une chose est sûre, et qui vérifie le caractère inclassable de Balzac : la tradition comme la pratique républicaine bourgeoise de la fin du siècle ne sauront quoi faire de cet homme pour qui le conflit majeur du monde moderne avait cessé d'être celui qui oppose les classes moyennes aux nobles et aux prêtres pour devenir celui opposant l'argent à la vie, au besoin de vivre et à tout ce qui naissait de la victoire de l'argent même. La IIIe République ne l'a pas plus aimé qu'elle n'a aimé Stendhal. Pour ses rues, pour ses places, pour ses fastes, pour ses distributions de prix, pour ses départs à la guerre, elle leur a préféré à tous deux Hugo, Michelet, Gambetta, voire Thiers ou Chateaubriand. Pourquoi ? Ainsi se pose le problème de la signification et de l'efficacité réelles de l'œuvre balzacienne. Toute cette production, de 1820 à 1850, à la fois épousait la courbe du siècle et la dépassait ; elle en contestait la messianique valeur d'ascension, son postulat de l'existence et de la possibilité de ce plein ciel en avant, sans rupture réelle, et dans la ligne du libéralisme, du démocratisme et du socialisme « français » des fils des révolutions bourgeoises de 1789 et de 1830. Monstre sacré de la vie parisienne et moderne, Balzac se trouvait anesthésié, neutralisé, comme mis sur orbite et hors planète par la critique officielle. À distance, aujourd'hui, tout le messianisme bourgeois laïque et républicain a perdu nombre de ses rayons. Balzac en a gagné de nouveaux. Il n'est pas sans intérêt de noter que le bénéficiaire n'est nullement de la race des écrivains angéliques, mais de la race des écrivains producteurs et prolétaires. D'autres, autant que par leur œuvre, se sont imposés par leur vie (exemplaire) ou par leurs aventures. Il n'a pas été possible de réduire, ou simplement de ramener Balzac à ce genre de sous-épopée. Son œuvre prime, dont longtemps on n'a pas trop su que faire, contenu qui contestait formes et pratiques enseignées : admirable témoignage sur la force de la littérature, alors que balbutient encore les idéologies.


© Larousse / VUEF 2003

 

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