Écrivain français
(Tours 1799-Paris 1850).
Introduction
La vie de Balzac n'a guère d'intérêt ni de
signification en elle-même, séparée de cette
immense entreprise littéraire qu'est l'œuvre
balzacienne. On peut interroger, on peut goûter
la vie d'Henri Beyle : l'œuvre de Stendhal n'y
intervient que fort tard, après la quarantaine,
lorsque l'essentiel a été vécu, travail de
dilettante plus qu'entreprise mobilisant tout
l'homme, public ou privé. Pour Honoré de Balzac,
il n'en va plus ainsi, bien qu'on soit encore
loin de l'époque de Flaubert et de Mallarmé.
Horace de Saint-Aubin, dès 1822, c'est déjà le
jeune Balzac, et de la manière la plus directe,
la plus brûlante. Quant à Honoré de Balzac, plus
tard, dans les revues ou en tête des glorieux
in-octavo à grande marge, il a pris toute la
place du fils de Bernard François Balzac et de
Laure Sallambier, bourgeois installés à Tours,
rue Nationale, au début du siècle. Dès la
vingtième année, Balzac est non seulement celui
qui veut écrire, mais celui qui écrit et qui vit
d'écrire : non comme une passion, mais encore
comme une mission, et comme une profession.
Homme d'un style, d'une technique et d'un
métier ; esprit supérieur et praticien ; dandy
et correcteur d'épreuves ; encre d'imprimerie,
contrats et boulevard de Gand ; échéances et
gilets ou cannes à pommeau d'or : Balzac est
l'homme d'un siècle de luxe et de techniques, de
naissantes civilisations de masses et de
splendeurs promises à l'intelligence.
Avec lui se termine le temps des hommes (de
Diderot à Benjamin Constant) qui étaient aussi
écrivains, et pourtant le temps n'est pas encore
venu des hommes qui ne peuvent être
qu'écrivains. Pour Balzac, l'histoire qui
s'ouvre fait sa place, nouvelle et forte, à
l'homme de plume et de pensée, mais aussi
l'homme de plume et de pensée y demeure, y est
plus que jamais, l'homme du siècle, l'homme des
luttes, non exclusivement et douloureusement
celui des nuits d'Idumée et des gueulantes au
bord de l'eau. Les nuits de Saché, certes, avec
les feuilles manuscrites qu'on lit aux hôtes
étonnés dans le salon aux lions, mais aussi ces
leitmotive de fortune à faire, d'élections à
gagner, de situation à assurer. Dialogue avec
l'invisible : déjà, oui ; mais sans perspective
de désengagement ni de dévalorisation du monde
et des actions à mener dans le monde, de la vie
à faire dans le monde.
La vie de Balzac, inséparable de l'œuvre de
Balzac et du roman balzacien- la vie étant
roman, le roman se faisant biographique- est le
type même de l'aventure telle qu'elle s'impose
désormais dans le monde moderne.
Une aventure littéraire dans le monde moderne
La première carrière de Balzac (1820-1829) est
très significative des conditions dans
lesquelles et des raisons pour lesquelles, au
début du XIXe s., on peut devenir un écrivain et
de la manière dont un jeune homme très doué
devient peu à peu quelqu'un qui voit et qui fait
voir. Fût-ce au travers de la pratique du pire
des métiers : la littérature alimentaire, rendue
possible par le développement d'un nouveau
public, de nouveaux réseaux et d'un nouveau
marché de la lecture.
Balzac est né (à Tours, où les hasards d'une
carrière administrative avaient conduit son
père) dans une famille de bourgeois à la fois
nantis et incertains, ayant eu richesse et
puissance, mais les ayant quelque peu perdues,
toujours à l'affût, toujours en calculs et en
spéculations, quelque peu bohèmes. Balzac
n'était d'une terre et d'un milieu naturel que
par hasard et tourangeau que d'occasion, alors
que Chateaubriand était breton, alors que Péguy
sera vraiment orléanais et Barrès lorrain : son
enracinement, à lui, n'était pas provincial et
terrien, mais social et politique ; c'était
cette « France nouvelle », décloisonnée, brassée
par la Révolution, lancée aussi bien, un moment,
dans une grande aventure collective, que, de
manière plus durable, dans la ravageuse épopée
de l'ambition. Du côté paternel : la réussite
d'un berger de l'Albigeois, parti à pied, devenu
secrétaire du Conseil du roi puis ayant fait
carrière dans les subsistances ; la tradition
philosophique, le progressisme raisonné, un peu
naïf ; la fierté d'avoir été, avec la Révolution
et l'Empire, de cette classe d'hommes nouveaux
et d'organisateurs qui avaient contribué à la
libération d'une humanité fruste mais
entreprenante et vigoureuse. Du côté maternel :
une lignée de commerçants, la bourgeoisie peu
politisée de la rue Saint-Denis et sensible aux
écus ; une jeune mal mariée, jetée pour des
raisons de fortune à un quinquagénaire ; des
liaisons, un fils adultérin, l'indifférence,
voire la haine, pour les deux plus jeunes,
Laurence et Honoré, « enfants du devoir » ; des
soucis de respectabilité ; des souffrances
réelles aussi. Un monde déjà faussé, bloqué,
mais encore, pour l'essentiel et dans
l'ensemble, un monde lancé, proliférant,
nourrissant. La bourgeoisie de Balzac est bien
différente de celle de Stendhal. Honoré réagira
contre son milieu, certes, et d'abord en
dévoilant les drames de la « vie privée ». Mais
aussi ce milieu le portera, alors qu'il n'a
jamais porté Stendhal, le premier des évadés à
part entière de l'histoire littéraire de la
bourgeoisie. De huit à treize ans, Honoré est
enfermé dans le collège des oratoriens de
Vendôme, où il se livre à une débauche de
lectures, se passionne pour les idées et la
philosophie, et sans doute commence quelque
chose qui ressemblait à ce Traité de la volonté
dont il devait parler dans la Peau de chagrin et
dans Louis Lambert. À Paris, à partir de 1814,
il découvre l'immense civilisation moderne.
C'est la grande époque de l'Université
restaurée : Balzac suit les cours de Villemain,
Guizot, Cousin ; il va écouter Cuvier, Geoffroy
Saint-Hilaire. Il veut alors être philosophe ;
il accumule notes et ébauches ; il est
matérialiste convaincu ; il reproche à Descartes
d'avoir « trahi » et se proclame disciple de
Locke. Mais il veut aller plus loin que ses
premiers maîtres sensualistes et idéologues ; il
a médité les leçons de Cousin, qui lui a fait
découvrir Thomas Reid et sa philosophie du sens
intime et de la « seconde vue » ; il ne
l'interroge pas seulement sur la manière dont l'homme-machine
fonctionne, mais sur ce qui le porte ; il a le
sens et le souci du drame vécu, le sens du
devenir, que n'avaient guère les idéologues,
hommes assurés et de bonne conscience, hommes
pour qui l'histoire était faite, la vie et
l'humanité sans mystères. Lavater et Gall (que
lui a fait connaître le docteur Jean-Baptiste
Nacquart, un des plus proches amis de la famille
Balzac) sont ses maîtres, parce que tout est
explicable à partir du visible et du physique ;
mais il tente déjà (il tentera toute sa vie)
d'intégrer le matérialisme descriptif et
explicatif à une philosophie de l'aventure
humaine et de son mouvement. Aussi le monde,
pour ce jeune philosophe, n'est-il pas un
ensemble dans lequel, libéré des préjugés
gothiques, on n'a plus qu'à fonctionner en
sachant comment on fonctionne. Le monde est à
conquérir, à bousculer, à ordonner selon des
exigences toujours neuves, par la pensée, par le
talent. Tout cela le met déjà quelque peu
au-delà du libéralisme refroidi des plus de
cinquante ans. Une occasion se présente bientôt
d'en faire la preuve.
Premier obstacle, en effet : sa famille veut le
faire notaire. Il refuse. Il veut faire sa
fortune par une œuvre littéraire et forger sa
puissance avec l'appui du journal. Une carrière
politique couronnera le tout. La France
nouvelle, explique Balzac à sa sœur, n'a pas
fini sa révolution ; elle aura besoin d'hommes
nouveaux. Cette idée ne quittera pas de
longtemps le futur Honoré de Balzac. Il échoue
d'abord dans la rédaction d'une tragédie,
Cromwell, péniblement imitée des maîtres
classiques (1820). Mais, à peu près en même
temps, on le voit songer à donner une forme
romanesque à ses chères idées. Un projet à peine
ébauché, Corsino, puis un autre, beaucoup plus
poussé, Falthurne (roman à la fois historique
dans le genre de Scott et philosophique)
témoignent de cet important changement de front.
Cependant, il faut vivre. Balzac, qui a beaucoup
médité dans sa mansarde, découvre alors l'autre
face de Paris et de la « civilisation ». Piloté
par un margoulin professionnel, Auguste Le
Poitevin de L'Égreville, il commence à rédiger
en 1821 des romans pour les cabinets de lecture,
qu'il se garde bien de signer du « nom Balzac »,
promis à tout autre chose. C'est le début d'un
pénible noviciat. Le jeune homme apprend à
connaître le monde des éditeurs et des petits
journaux ; il découvre ce par quoi doit passer
le talent, lorsqu'il n'a pas l'indépendance et
la fortune. Il fait, en profondeur, l'expérience
de l'envers de la société libérale.
L'Héritière de Birague (paru, signé lord R'Hoone,
début 1822) est une parodie du roman noir (Ann
Radcliffe) et du roman romantique de droite
« trône et autel » (d'Arlincourt). C'est un
roman amusant et intelligent, quoique de pure
fabrication. Le vrai Balzac, toutefois, continue
en secret. Pendant l'été 1821, revoyant pour la
première fois sa Touraine natale, il avait
commencé à rédiger un roman autobiographique et
philosophique, Sténie, marqué par l'influence de
Rousseau et de Werther, à la fois plein de
fierté (« nous, enfants du siècle et de la
liberté »), d'angoisse et de révolte (« tout
pacte social est un crime »). Il ne le terminera
jamais, n'ayant pu trouver à le placer chez ses
libraires, ou n'ayant pas voulu le trahir en
l'arrangeant comme il aurait fallu. Rentré à
Paris, il reprend le collier et publie
Jean-Louis, roman « gai » qui doit beaucoup à
Restif de La Bretonne et à Pigault-Lebrun, mais
dans lequel aussi s'amorce la peinture de la
bourgeoisie, ouvrière, bénéficiaire et
accapareuse de la Révolution. L'ambitieux
Courottin, qui parvient par la chicane et en
jouant le peuple contre les nobles, robin à la
fois révolutionnaire et bourgeois, est le
premier des arrivistes balzaciens ; il n'est,
toutefois, pas encore un monstre fascinant, et
demeure dessiné d'une plume plus plaisante que
puissante. Pour le même éditeur, et toujours
sous la signature de R'Hoone, Balzac rédige
ensuite, toujours péniblement, un autre roman
historique plus ambitieux, Clotilde de Lusignan,
qui lui est payé 2 000 francs (contre 800 et
1 200 les précédents), mais n'obtient pas le
moindre succès.
Au début de 1822 se produit un événement
capital. Balzac est en termes de plus en plus
mauvais avec sa famille ; il n'arrive à rien ;
il est séparé de sa sœur aînée et confidente,
Laure, qui a suivi à Bayeux son mari, Eugène
Surville, polytechnicien et ingénieur des
travaux publics ; Laurence, la cadette, est
mariée depuis septembre 1821 à un individu sans
foi ni loi, mais titré, et, de ce fait, bien
accueilli par la famille : Armand-Désiré de
Montzaigle.
Commence alors une longue liaison avec une femme
âgée de vingt ans de plus que lui, Laure de
Berny, qui avait traversé bien des orages et qui
lui sera tout pendant longtemps : amante, mère,
protectrice, initiatrice aux mystères du monde,
bailleur de fonds. En sa compagnie, Balzac
s'exalte à la lecture d'André Chénier ; dans ses
papiers se multiplient les essais poétiques.
Aussi, alors même qu'il continue de travailler
obscurément pour l'atelier Le Poitevin, il
entreprend de rédiger, coup sur coup, plusieurs
romans qui rendent un son nouveau et qu'il signe
d'un pseudonyme nouveau, lui aussi : Horace de
Saint-Aubin. Le Vicaire des Ardennes et le
Centenaire (été-automne 1822), appuyés, pour
l'affabulation, sur de nombreuses imitations
(Paul et Virginie de Henri Bernardin de
Saint-Pierre, le Prêtre, de Sophie Pannier,
Melmoth, de Maturin), sont déjà des romans du
moi sensible et volontaire, des romans de
l'amour et de la puissance. Balzac commence à
s'y exprimer par l'intermédiaire de héros jeunes
et beaux, capables, appelés. En même temps s'y
amorce la peinture des milieux et des types (un
petit village et ses notables, la société de
l'Empire). Ces deux œuvres sont écrites dans une
sorte de fièvre ; au mépris de ses intérêts, et
le contrat signé, Balzac ajoute au Centenaire un
quatrième volume pour développer ses idées
philosophiques (sur la puissance vitale), qui
lui tiennent à cœur. De plus, le Centenaire est
déjà un excellent récit fantastique dans un
cadre moderne. Mais Balzac fait mieux. Pendant
l'été 1822, il commence Wann Chlore, roman
réaliste et intimiste de la lignée de Jane
Austen (Orgueil et préjugé), mais surtout roman
qui part de la famille de Balzac, de la vie à
Villeparisis, du drame qui s'est joué et se joue
entre Mme Balzac et sa fille Laurence. Les
thèmes de la « vie privée », de la « femme
abandonnée » et toujours des enfants du siècle
s'imposent dans ce roman qui recourt encore lui
aussi aux ficelles et aux souvenirs de lecture,
mais auquel Balzac tenait beaucoup, qu'il
corrigea et perfectionna pendant trois ans,
qu'il continuera d'enrichir de ce qu'il a de
plus cher, dont il reprendra le schéma central
dans le Lys dans la vallée, et qui marque bien
dès la vingt-troisième année le passage à une
littérature d'une authenticité brûlante, chargée
de dire, avant la politique, le pouvoir
d'aliénation et de frustration de la vie
bourgeoise.
Pris par d'autres projets, toutefois, Balzac
délaisse momentanément Wann Chlore et, fin 1822,
tente sa chance au théâtre. Mais la Gaîté lui
refuse son mélodrame le Nègre. Nouvelle
entreprise romanesque, la Dernière Fée (mai
1823), au départ simple féerie, en fait roman
capital et l'une des cellules mères de la
thématique balzacienne : découverte du monde
moderne par un jeune homme naïf, jeune homme
pris entre la femme sans cœur et l'ange-femme,
dilemme du vouloir-vivre et de l'économie de
soi, de l'intense et de la durée. Une deuxième
édition, avec un dénouement plus significatif et
un volume de plus (preuve que l'auteur tenait à
son œuvre), est aussitôt préparée. Elle ne
paraîtra qu'à la fin de 1824, sans succès, elle
non plus.
Depuis la seconde moitié de 1822, l'inspiration
de Balzac a donc évolué. On a vu apparaître dans
ses romans les thèmes poétiques et sentimentaux.
De plus, il a comme découvert quel peut être le
sens du besoin de religion dans une société
utilitariste. C'est là non une « capucinade »,
comme il dira lui-même, mais une intéressante
réaction antilibérale. Balzac comprend quelles
sont les limites d'un laïcisme dont il avait
voulu être le philosophe, mais dont il découvre
les composantes sociales bourgeoises et le
caractère mutilant. La foi, le dévouement,
l'amour, le sens du devenir et le sens des
autres, l'exigence de totalité échappent au
libéralisme, le mettent en question, lui et son
style, valorisant nécessairement son antistyle.
Balzac, qui, en 1820, dans Falthurne, avait posé
cette question capitale : « Mange-t-on dans
René ? », découvre que le romantisme poétique
exprime une partie de son expérience et de son
moi. Il va l'intégrer, le dépasser bien entendu,
puisque ses motivations sont de plus universelle
portée, mais il va aussi un temps parler le même
langage.
Une trace de cette nouvelle orientation se
trouve dans deux ébauches de 1823 : un Traité de
la prière et un « second » Falthurne, sorte de
poème en prose, nette ébauche du futur Séraphita.
Il ne faut pas trop vite parler de fourvoiement
ou de mystification : c'est par sa « mystique »,
en partie, que Balzac a pu échapper à la
« sagesse » et à la « raison » des bourgeois du
Constitutionnel, en amorcer la critique et le
dépassement. Louis Lambert, héroïque figure de
l'absolu et de la totalité dans un univers du
relatif et du réifiant, a ses origines dans ces
recherches de 1823. Il faut ajouter que c'est en
cette même année que Balzac entre dans le
cénacle Delécluze, qui réunit de jeunes
intellectuels de gauche, partisans (chose rare
alors) d'une révolution littéraire en même temps
que politique. C'est peut-être chez Delécluze
que Balzac a rencontré pour la première fois
Henri Beyle.
L'aboutissement romanesque se trouve dans
Annette et le criminel (été 1823), publiée en
1824, roman de l'amour d'une jeune bourgeoise
pour un hors-la-loi. On y voit reparaître le
forban Argow, qui figurait déjà dans le Vicaire
des Ardennes. Roman de la vie privée, comme Wann
Chlore, roman de l'exceptionnel et du
terrifiant, roman des mystérieuses mutations
intérieures de l'âme, Annette et le criminel,
plus connu sous le titre de la réédition de
1836, Argow le pirate, conduit directement à
Eugénie Grandet, au Curé de village et au cycle
Vautrin.
Fin 1823, Balzac fait la connaissance d'Horace
Raisson, un autre « industriel » et polygraphe,
qui le fait pénétrer dans de nouveaux cercles de
la vie parisienne. Tous deux collaborent au
Feuilleton littéraire, qui soutient d'abord
Saint-Aubin, puis le brise comme les petits
journaux briseront Rubempré. Est-ce parce que
Balzac a opéré, ou semblé opérer, comme le futur
héros d'Illusions perdues, un quart de
conversion à droite ? Au début de 1824, il a
publié deux brochures anonymes, certainement
bien payées, peut-être provocatrices : Histoire
impartiale des Jésuites et Du droit d'aînesse.
Travaux de libraire, mais dans lesquels l'auteur
expose des idées directement antilibérales sur
l'unité, sur l'autorité, et auxquelles il ne
renoncera jamais.
Rien ne va, toutefois, et, à l'automne 1824,
Balzac est au bord du désespoir. Wann Chlore,
qu'il a refusé de céder à vil prix en 1823, va
enfin connaître les honneurs de l'édition. Se
battant sur tous les fronts, le romancier se
lance dans une opération de librairie avec son
nouvel éditeur Canel : publier une édition à bon
marché de Molière, puis de La Fontaine. La
spéculation tournera court, ne laissant que du
passif. Entre-temps paraît le Code des gens
honnêtes, texte capital pour l'histoire du
réalisme et du modernisme balzaciens, et qui,
sous une forme alors convenue, traite du thème
des crimes cachés et de la toute-puissance des
voleurs et de l'argent. Puis Wann Chlore, revu,
corrigé, enrichi de notations inspirées par le
martyre de Laurence (qui meurt de la tuberculose
et d'abandon au mois d'août 1825), paraît enfin
à l'automne. Ce livre chéri, publié d'abord
anonyme, puis dans une seconde édition fictive
sous la signature de Saint-Aubin, échoue
totalement comme ses prédécesseurs. Cette fois,
c'est la catastrophe. Balzac, malade, abandonne
la littérature. Il se fait imprimeur, puis
fondeur. L'expérience durera deux ans, tournant
elle aussi au désastre. Seul un prêt de sa mère
(qui ne sera jamais remboursé et pèsera sur sa
vie entière) empêchera le déshonneur. Pendant
cette sombre période, le littérateur n'est pas
mort en Balzac. En 1826, il imprime lui-même
quelques exemplaires d'une première Physiologie
du mariage. Il multiplie les projets de romans
historiques, envisage un cycle romanesque
consacré à l'histoire de France ; il écrit Une
blonde, roman inspiré par le réformateur et
bienfaiteur d'un village d'Alsace, le pasteur
Oberlin, et qui est l'un des premiers crayons du
futur Médecin de campagne ; il établit des
contacts avec certains milieux saint-simoniens,
imprime leur revue, le Gymnase. Mais à quoi
bon ? En 1828, ayant totalement échoué comme
« industriel », Balzac n'a plus qu'une ressource
pour gagner sa vie : reprendre la plume.
Parti d'un projet de mélodrame, il écrit en
grande partie à Fougères, sur le terrain, un
nouveau roman, le Dernier Chouan, qu'il envisage
d'abord de signer d'un nouveau pseudonyme,
Victor Morillon. Une biographie imaginaire, qui
contient déjà certains des thèmes essentiels de
Louis Lambert, devait figurer en tête de
l'ouvrage, mais Balzac y renonce et décide de
signer. Le roman, cette fois, ne passa pas
totalement inaperçu. On le compara même à
Cinq-Mars, et pour le déclarer supérieur à
l'ouvrage du comte de Vigny. Ce n'était encore
qu'un in-12 pour cabinet de lecture, mais
c'était assez sans doute pour faire admettre à
Balzac que sa voie était tracée. Il compléta sa
Physiologie du mariage et se mit à rédiger, sous
la dictée de souvenirs de famille, ses premières
Scènes de la vie privée. Les deux ouvrages
paraissent à la fin de 1829 et au début de 1830.
On y prête moins d'attention, sur le moment,
qu'à Hernani. En même temps, Balzac entre dans
l'équipe naissante d'Émile de Girardin et fait
ses débuts comme journaliste et comme
fournisseur de contes et nouvelles pour revues.
Une autre aventure commençait.
Naissance d'un réalisme et d'une vision
Cette histoire du premier Balzac est riche
d'enseignements. D'abord, la littérature y
apparaît, courageusement et franchement, non
comme une activité noble et désintéressée
d'homme qui a l'argent et le temps, mais comme
un métier, avec son conditionnement de métier.
Balzac écrira un jour à l'un de ses éditeurs non
pas : « Depuis dix ans que j'écris », mais :
« Depuis dix ans que j'imprime ». Balzac, comme
ses contemporains, ne s'est, certes, jamais
voulu uniquement écrivain ; il visait et visera
toujours autre chose qu'un simple magistère
littéraire (le pouvoir politique, en
particulier). Mais, s'il est bien loin encore
des ambitions de compensations ou d'évasions, il
n'en témoigne pas moins dès sa première carrière
du poids nouveau et des nouvelles possibilités
de la littérature dans une société plus
intelligente, mais qui commence aussi à se
méfier de l'intelligence et contre qui
commencent aussi à se définir et à se développer
l'intelligence et le sens du réel. C'est donc
dans les caves d'une littérature encore dominée
par les genres, les conceptions et les
possibilités traditionnels (que l'on songe à
cette suite d'écrivains gentilshommes,
distingués et fortunés, depuis 1800) que se
prépare la relève. De 1822 à 1825, le jeune
Balzac est l'un des ouvriers les plus efficaces
de cette nouvelle littérature, qui, sur de
multiples fronts, à partir de multiples modèles,
aborde en autant de styles autant de nouveaux
sujets. Tout le XVIIIe s. à la fois prometteur
et finissant se trouve dans les romans de R'Hoone
et de Saint-Aubin. Mais toute leur
problématique, toute leur dynamique conduisent à
un réalisme nouveau.
Le roman noir à la Radcliffe ne fait appel qu'à
une sensibilité encore assez sommaire. Le roman
noir prébalzacien se charge de parodie,
contribuant à déclasser le genre, à le dater,
prouvant qu'il a cessé réellement de
correspondre au besoin d'intense et de
pathétique propre à la préhistoire du
romantisme. D'avance il n'y a pas que le genre
Radcliffe à bénéficier de l'opération.
Le roman gai à la Pigault-Lebrun est d'un assez
lassant conformisme voltairien et bourgeois ; le
roman gai tel que le pratique le jeune Balzac
est déjà un roman antibourgeois.
Le roman sentimental ou fantastique tel qu'on le
trouve représenté par Chateaubriand et ses
épigones ou par les romanciers anglais ne va
guère plus loin que la modulation d'un moi
paresseux ou désarmé. Le roman sentimental et
fantastique tel que le pratique le jeune Balzac
se charge de volonté de puissance ; il est roman
de découverte et roman d'éducation. Le roman de
la vie privée, enfin, pratiqué par les
romancières anglaises et leurs imitatrices
françaises tombe assez vite dans un romanesque
intimiste sans réelle portée critique ; il
arrive à n'avoir guère d'autre intérêt que de
signaler le besoin d'autre chose que du roman
noir irréaliste : le roman de la vie privée tel
qu'il apparaît dans Wann Chlore est mise en
cause soit de la platitude, soit de l'inhumanité
de la vie bourgeoise.
Toutefois, rien de tout cela n'aurait eu de sens
si le jeune Balzac n'avait eu du génie, son
génie propre. Pour qui connaît la suite, on voit
naître dans ces premiers essais, qu'éclairent
aujourd'hui la Correspondance et les documents
conservés, ce qui mûrira plus tard. Un système
(non rhétorique et figé, bien entendu, mais
ouvert et dynamique) de vision, de mise en cause
et d'expression se constitue, par-delà les
systèmes incomplets du romantisme aristocratique
comme du philosophisme libéral ; par-delà autant
de styles qui sont autant de signes de visions
naguère globales, désormais partielles et
partiellisantes, outils de catégories sociales
incapables d'assumer la totalité de la critique
comme la totalité de l'espoir. Et ce système est
le premier résultat, toujours vivant, toujours
mouvant, de la rencontre d'un tempérament avec
le réel objectif en évolution. Les signes que
contiennent les premiers écrits de Balzac,
signes que permet de déchiffrer l'œuvre
ultérieure, l'œuvre dialectiquement continuée,
et non surgie en 1828-1829 de quelque miracle,
sont les signes à la fois du mûrissement d'une
situation objective concrète et du travail qui
commence à se faire dans les consciences.
Mais la différence est là : le travail qui se
fait dans les consciences, résultat de
l'expérience quotidienne et répétée de la vie
bourgeoise, n'a pas la force, l'efficacité, la
qualité de celui qui se fait dans la conscience
de celui qui écrit. Il n'y aurait pas eu
naissance de la vision et du système
d'expression sans la crise du réel. La crise du
réel ne commence à être appropriée par les
hommes qu'à partir du moment où elle est
exprimée. Toute forme manifeste un sujet, et il
n'est jamais de sujet qui ne se manifeste par
une forme et par un style. Sous la Restauration,
alors que la vie bourgeoise commençait à
accoucher d'elle-même, un jeune romancier qui
écrivait pour n'être pas notaire, mais qui était
prêt, pour être soi, à faire tout autre chose
que de la littérature, se servait des genres
existants, mais leur faisait subir de
l'intérieur une mutation de cause et de portée
encore mal discernables pour ses lecteurs ;
parti comme tout le monde d'un certain
conformisme de milieu (en l'espèce, libéral) et
du volontarisme un peu brouillon de toute
jeunesse lâchée, mais sentant déjà les choses de
manière étrangement plus complète que les
écrivains en place (même s'ils écrivaient mieux
que lui) ou que ceux embarqués dans des
entreprises de révolution plus voyantes et plus
superficielles, il prélude ainsi (et pas
seulement par les sujets, par les personnages,
par les situations qui, sous forme d'annonces,
figurent en grand nombre dans ces œuvres de
jeunesse, mais par la manière de voir, par le
regard au-delà de la vie bourgeoise et des
définitions ou certitudes libérales) à l'œuvre
plus forte et plus complète qu'il écrira, dans
la force de l'âge, contre le monde bourgeois.
Contrairement à toute une légende
simplificatrice, Balzac n'est pas né à trente
ans, et toute une philosophie sous-tend la
Comédie humaine, venue non des livres ni de la
fantaisie, mais de l'histoire passionnément,
lucidement et intelligemment vécue ; l'histoire
sécrète des œuvres et l'histoire littéraire, au
sens le plus complet du terme, apporte la
preuve, une fois encore, que tout vient de
toujours de loin : jamais des miracles du
« génie », compris de manière à nier l'histoire
et les lois du réel ; toujours d'apprentissages
qui, additionnant et accumulant, aussi bien ce
qui est dans le réel que cet irréductible qui
est le personnel, finissent d'un coup par
déboucher dans ce qu'on n'avait jamais su parce
qu'on ne l'avait jamais vu et parce qu'on ne
l'avait jamais écrit.
Les premières œuvres de Balzac témoignent donc
de la naissance d'un néo-romantisme à la rigueur
et à l'occasion flamboyant, mais surtout
profondément réaliste, quotidien, plébéien,
souvent hésitant sur ses voies et sur son
vocabulaire, qui naît dans l'intérieur même de
la bourgeoisie française au moment où elle
commence à opérer sur elle-même, par ses
intellectuels, ce retournement qui les conduira-
elle, à les méconnaître, à les renier, à
dénaturer leur œuvre- eux, objectivement
d'abord, subjectivement ensuite, à en sortir, et
à chercher les horizons d'une nouvelle liberté.
« L'homme du moment » 1829-1833
Balzac écrivain à la mode, Balzac du Tout-Paris :
c'est ce qu'il fut pendant quelques années et
demeura toujours un peu, monstre sacré, figure
fascinante, gênante ou scandaleuse, providence
des rédacteurs en chef, des caricaturistes et
des échotiers. Balzac a vécu intensément cette
sorte d'âge d'or de la presse, de la revue, de
la librairie, alors que leurs pouvoirs sont
neufs, leurs âpretés plus exaltantes encore ou
plus signifiantes que paralysantes. Balzac
boulevardier, Balzac des salles de rédaction,
Balzac de la loge infernale et des soupers
fantastiques : c'est le Balzac des premières
années 1830, alors que la « civilisation »,
comme on dit alors, brûle la chandelle par les
deux bouts, alors que s'use la peau de chagrin,
en ces temps d'éclairage au gaz, d'urbanisation,
d'aveugle foi dans les idées, d'émeutes encore
idéalistes et de révolutions volées.
Le Dernier Chouan avait été une sorte de roman
historique de l'avant-hier immédiat : la
révolution, désormais dominée par l'usurier et
par le policier, utilisait l'héroïsme et la
naïveté des soldats du peuple et des démocrates
pour imposer la domination de la bourgeoisie.
D'immenses masses populaires n'avaient rien
gagné à la révolution libérale. D'où ces
sauvages, ces Mohicans de l'Ouest. Dans le
Dernier Chouan sont déjà fortement situées
certaines des figures clés de la future Comédie
humaine : d'Orgemont, l'homme d'argent,
l'usurier, l'acheteur de biens nationaux ;
Corentin, le policier ; Hulot, le brave
militaire républicain. Il n'y manque même pas
les femmes : à la différence de Walter Scott,
Balzac coud ensemble le tableau d'histoire et le
roman d'une passion. Marie de Verneuil, qui
devait être d'abord l'héroïne d'un Tableau d'une
vie privée, fille d'une « femme abandonnée »,
manifeste au cœur de l'histoire moderne que la
recherche de l'authenticité se détourne du
combat politique devenu impur et truqué pour
rentrer dans les chemins de l'amour, de
l'aventure et de la tragédie personnelle. La
voie de Balzac est tracée : il sera le
Shakespeare de la France moderne, ses amoureuses
témoignant pour l'histoire en train de se faire,
l'histoire rendant compte de l'enfer de la vie
privée.
Un Shakespeare, toutefois, moins le style noble.
Alors que font rage les alexandrins d'Hernani,
et que Vigny épure et classicise le More de
Venise, Balzac parle humble et bas. La
Physiologie du mariage, essai de description
ironique et clinique d'une institution sacrée,
fait scandale, mais elle recourt au style simple
hérité du XVIIIe s. Les Scènes de la vie privée,
qui l'illustrent, choisissent la note intimiste,
mais la mort d'Augustine Guillaume (la Maison du
Chat-qui-pelote, alors intitulée Gloire et
malheur), mais la catastrophe de Mme de Restaud
(Gobseck, alors appelé les Dangers de
l'inconduite) montrent bien que sous les décors
et sous les mots banals gronde une dramaturgie
neuve. Ces œuvres sont aujourd'hui des œuvres
mères et des œuvres clés pour la Comédie
humaine. Elles ne furent pas alors vraiment
comprises. Pour vivre, pour faire son trou,
Balzac dut choisir- comme plus tard Lucien de
Rubempré- la voie du journalisme. Chez Girardin
(la Mode, le Voleur), chez Ratier (la
Silhouette), chez Philippon (la Caricature), il
publia nombre de croquis, nouvelles, articles de
variété ou d'actualité. Ami du baron Gérard, de
Latouche, d'Henri Monnier, les salons
s'ouvraient à lui. À la veille de la révolution
de Juillet, toutefois, il n'était guère encore
qu'un inconnu ou un homme de coterie. Après
Juillet, ce fut le déchaînement. Journaliste
politique (Lettres sur Paris, reportage sur les
événements jusqu'au début de 1831), Balzac
« explose » surtout comme conteur. Il signe avec
la Revue de Paris un riche contrat par lequel il
s'engage à fournir mensuellement de la copie en
contes et nouvelles. Renonçant au genre « vie
privée », qui convient mal à ces lendemains
agités de révolution, il devient une célébrité
par ses récits fantastiques et philosophiques,
dont le couronnement est, en 1831, la Peau de
chagrin. Cette fois, Balzac est lancé. Il est
l'une des figures du nouveau Paris, galvanique
et fébrile. On commence à le jalouser, à le
haïr. Il jette son argent par les fenêtres. En
même temps, il rêve de fortune politique.
Jusqu'alors, il avait été « de gauche », tout en
ayant montré par ses écrits son hostilité
fondamentale au libéralisme en tant que système
économique et social. Les problèmes consécutifs
à la révolution de Juillet précipitent son
évolution dans un sens en apparence inattendu.
Trop réaliste pour accepter l'idéalisme
saint-simonien ou républicain, il ne saurait
admettre l'escamotage orléaniste et la
consécration du pouvoir bourgeois. Que faire ?
Sans perspectives du côté de la gauche, refusant
le Juste Milieu, Balzac ne voit de solution que
dans un royalisme moderne, fonctionnel,
organisateur et unificateur, chargé d'intégrer
les forces vives et d'assurer le développement
en mettant fin à l'anarchie libérale et à
l'atomisation du corps social par l'argent et
les intérêts. Il n'est pas question un moment
chez lui de « fidélité » de type mystique à
quelque famille ou à quelque race que ce soit :
le fils de Bernard François Balzac ne saurait
avoir les réactions ni les structures de pensée
d'un Chateaubriand. Il n'est question chez lui
que de société mieux organisée et de
« gouvernement moderne ». C'est la fameuse
« conversion ». Balzac songe à se présenter aux
élections, fait campagne, utilise ses amis,
envoie des brochures. Il entre en relation avec
le groupe néo-carliste de Fitz-James et
Laurentie, écrit dans le Rénovateur. En même
temps, une crise secrète le ravage. Figure
parisienne, cet homme n'est pas heureux. Bien
payé, il dépense son argent aussitôt que gagné.
Sans cesse, il creuse son trou sous lui-même,
comme pour se retrouver dans cette situation qui
est sa situation initiale, sa situation
créatrice : celle d'enfant dépourvu et orphelin.
Déjà, il est usé par un travail effrayant. Il
promet de droite et de gauche, multiplie les
manœuvres et les marchés. Il rédige ; il
corrige ; il réédite. Là-dessus, il se met dans
la tête d'être aimé d'une grande dame, la
marquise de Castries, qui lui avait écrit pour
lui dire combien elle, femme, s'était sentie
comprise par les Scènes de la vie privée ; il
l'avait retrouvée dans le groupe Fitz-James. Mme
de Castries lui donne, croit-il, quelque espoir.
Mais la vie est là, d'abord. Il faut de
l'argent. Balzac se tue à mener la folle vie
qu'il mène. Une chère amie le lui dit, une femme
de cœur, mal mariée, et pour qui Honoré était
l'autre, là-bas, à Paris : Zulma Carraud. Balzac
ne l'écoute pas. À la fin de l'hiver 1832, on
raconte qu'il devient fou. Il part alors pour
Saché, chez Margonne, l'ancien amant de sa mère.
En quelques nuits, il écrit l'Histoire
intellectuelle de Louis Lambert. Puis il monte
en voiture pour Aix, où l'attend Mme de
Castries. Entre-temps, pour se faire l'argent du
voyage, il avait vendu un roman politique et
social à écrire : le Médecin de campagne. En
Savoie, c'est l'échec ; la marquise se dérobe.
Balzac se sent nié, brisé. Il rentre à Paris,
finit le Médecin de campagne, se venge de Mme de
Castries en écrivant la Duchesse de Langeais.
Pour une revue, il commence une nouvelle,
Eugénie Grandet, qui sans nulle préméditation
devient le chef-d'œuvre aussitôt salué par tous
d'une nouvelle littérature réaliste et
intimiste. Balzac s'était-il trouvé ? Eugénie
Grandet ne fut guère sur le moment estimé que
comme peinture en demi-teinte. On n'en comprit
pas les terribles arrière-plans : la puissance
nouvelle de l'argent dans une société nouvelle
non de thésaurisation mais d'entreprise et de
spéculation. Grandet, homme des fonds d'État,
n'était plus Harpagon, homme de cassette.
L'avare moderne était un brasseur d'affaires, un
homme qui savait utiliser les mécanismes du
budget et de l'appareil d'État : la contrepartie
de ces gigantesques mutations, c'était
l'écrasement de la vie, l'étiolement dans les
familles et dans les provinces. Dans cette
civilisation, la femme est sacrifiée, utilisée,
rançonnée, et non par les vieux, par le passé,
mais par tout le système en place, par tous les
acteurs de la Comédie. Que pèse l'amour d'une
pauvre fille, que pèse la confiance, lorsqu'il
s'agit de réussir et de faire son trou ?
Charles, le cousin sans scrupule, n'est pas un
cas psychologique et moral ; Charles est l'un
des Rastignac, petits ou grands, de la Comédie,
l'un des jeunes loups pour qui, nécessairement,
l'autre n'est qu'objet et instrument. Le roman
balzacien est vraiment constitué avec Eugénie
Grandet : le décor est celui d'une France
vieillotte, rurale, provinciale, avec à
l'horizon les redoutables et fascinantes
réalités parisiennes ; le drame profond est
celui de la jeunesse, de l'amour et de la vie
dans l'enfer de l'ambition, de la réussite et de
l'argent. La course au pouvoir, la course à la
puissance, dans une France aux immenses
ressources morales qui s'ouvre au devenir
capitaliste, implique l'aliénation, la
dépoétisation de toute une humanité disponible.
La course elle-même est exaltante et poétique :
il y a une joie, une poésie de la réussite et de
l'ambition ; Grandet a du génie comme en aura
Nucingen ; mais la course est illusoire aussi,
puisqu'elle est non pas entreprise fraternelle,
mais passion. Ce que Balzac appelait en 1830
« les calculs étroits de la personnalité » est
la loi fondamentale d'une épopée pervertie. Tout
le vouloir-vivre, tout le pouvoir-vivre modernes
sont obligés de passer par le rut et par le rush
du capitalisme libéral. Le roman balzacien sera
celui de l'élan de toute une humanité, mais
aussi celui de l'autodestruction de cette
humanité, condamnée, pour avancer, à se nourrir
de sa propre substance.
Histoire de la production balzacienne
En 1833, Balzac ne sait exactement où il en est
ni où il va. Il a délaissé le genre fantastique.
Il est revenu à l'inspiration des premières
Scènes de la vie privée. Mais il écrit
l'Histoire des treize (style terrifiant avec des
ouvertures sur les thèmes psychologiques et
privés) ; mais il finit le Médecin de campagne
(style politique) ; mais il réédite Louis
Lambert (style philosophique) ; mais il s'essaie
toujours aux Contes drolatiques, alors qu'il
mène à bien la vite fameuse- trop fameuse, selon
lui- Eugénie Grandet. Non moins fameuse alors et
imposant une image partielle de Balzac est cette
Femme de trente ans dont il avait pris sans
doute le mot et l'idée à Stendhal (Mme de Rênal
dans le Rouge et le Noir), et qui, de 1830 à
1834, de fragments en fragments plus ou moins
habilement reliés les uns aux autres, l'impose,
ainsi que le suggérera perfidement Sainte-Beuve,
comme un romancier de la femme et de ses
secrets, comme une sorte de confesseur mondain.
À la fin de la même année, il se met au
swedenborgien Séraphita.
En apparence, donc, rien de plus confus malgré
les premiers efforts de classement : Scènes de
la vie privée (première série 1830, nouvelle
série 1832), Contes philosophiques (première
série 1831, avec déjà une préface théorique et
organisatrice de Philarète Chasles ; seconde
série 1832). Si l'on ajoute de multiples
articles de style politique, idéologique,
philosophique, Balzac est alors un conteur
polygraphe du type romantique le plus indécis,
même si, en puissance, le plus riche. À la fin
de 1833 et au début de 1834, toutefois, les
choses semblent vouloir se préciser. Les Études
de mœurs (nées d'un contrat avec Mme Béchet)
commencent à paraître, unissant le connu et
l'inédit. Puis ce sont les Études philosophiques
(nées d'un contrat avec Werdet). Chacune de ces
deux séries est précédée d'une importante
préface, signée de Félix Davin mais inspirée par
l'auteur. Le Dernier Chouan, réédité sous le
titre les Chouans ou la Bretagne en 1799, n'a
pas encore trouvé sa place dans une case
quelconque ; dès 1830, pourtant, avaient été
annoncées des Scènes de la vie politique et des
Scènes de la vie militaire. En fait, il ne
s'agissait pas là d'inventions proprement
balzaciennes, et les Scènes de la vie maritime
de l'éditeur Mame, dès 1830, prouvaient qu'à la
suite des divers essais de nouveau théâtre en
prose et pour la lecture (Scènes historiques de
Vitet, Soirées de Neuilly de Dittmer et Cave) ce
cadre de présentation, cette première idée d'une
tranche de vie cyclique, multiforme et
polyvalente, étaient bien dans le courant. La
Recherche de l'absolu (fin 1834) est le type du
roman carrefour. Étude philosophique et scène de
la vie privée, Balzac y traite de front les deux
thèmes majeurs de son inspiration : ravages
d'une passion, fût-elle géniale, dans le
quotidien ; problème de l'unité structurelle et
ascensionnelle de la réalité. Mais, à la fin de
la même année, le Père Goriot manifeste une
nette tendance dans la direction réaliste
dédoublée : scène de la vie parisienne et scène
de la vie privée. Dans ce chef-d'œuvre, Balzac
systématise le retour des personnages, amorcé
dans quelques récits antérieurs. Il pose et crée
vraiment avec Rastignac (qui figurait déjà en
1831 dans la Peau de chagrin comme viveur et
dandy) face à Vautrin le dialogue et le dilemme
fondamental de sa Comédie : l'initiateur et
l'initié, indépendants et complices, le
découvreur et l'homme d'expérience, la jeunesse
que guettent les ralliements et la marque des
infamies se conjuguent pour définir et imposer
un monde dans lequel Louis Lambert ne peut que
de nouveau mourir. Nucingen le financier,
Restaud l'aristocrate se rejoignent également
dans une commune ruée, dans une commune
soumission à l'argent. Goriot a cru que la
gloire de ses filles le ferait heureux : vieux
trafiquant, il voit se retourner contre lui la
loi de l'égoïsme et de l'exploitation. Le haut
de la société et ses bas-fonds aspirent aux
splendeurs et à la puissance. « À nous deux,
maintenant ! » : le cri de Rastignac sur la
tombe du père n'est pas un cri de revanche
morale, mais un cri de réussite à tout prix. La
vraie leçon, c'est que le père est mort pour
rien, qu'il n'y a plus ni valeurs ni repères
hors de la loi du succès et de l'affirmation de
soi : mettre le mors à la bête, sauter dessus et
la gouverner. Non pas réaliser ses rêves de
jeunesse mais avoir pour maîtresse la femme d'un
homme riche. Rastignac reste pur au fond de
lui-même, il descend, cependant, dans la mêlée
parisienne et il se lance, impitoyable, sans
scrupule et blessé.
À quelques mois de là, le Lys dans la vallée
montre à quel point les nouveaux enfants du
siècle et de la réussite sont bien des cœurs
meurtris. Félix de Vandenesse fait carrière à
Paris dans la société nouvelle (conseil d'État,
conseils d'administration, maîtresses
anglaises), mais il est un « enfant du devoir »,
rejeté par sa mère ; son enfance a été
incomprise, traumatisée. Il trouve en Mme de
Mortsauf l'amante-mère qui lui manque ; jamais,
pourtant, ils ne se rejoindront, et cette
aventure marquera à jamais le jeune lion
parisien. Le Lys dans la vallée, dont le succès
fut immense, est le livre sommet de l'innocence
et de la complicité, du paradis et de la
compromission. Félix de Vandenesse, l'une des
figures de Paris, traîne à ses origines cette
double blessure d'être un bâtard moral et celui
qui n'a pu vivre et réaliser un grand amour. On
le retrouvera dans Une fille d'Ève, mari
stratège et précautionneux, connaisseur de la
« nature humaine » et de l'« éternel féminin »,
glacé, diplomate, connaissant la vie. Le roman
courtois dans le monde moderne- Félix est un peu
chevalier, Mme de Mortsauf un peu princesse- est
le roman des occasions manquées. De tous les
romans de Balzac, le Lys dans la vallée est sans
doute le plus directement autobiographique :
l'enfance et l'adolescence de Félix sont celles
d'Honoré, et Mme de Mortsauf est en partie Mme
de Berny, en partie Zulma Carraud ; M. de
Mortsauf, ancien émigré, doit beaucoup au
commandant Carraud, républicain, ancien
prisonnier des pontons, impuissant, rejeté par
le siècle bourgeois comme l'était le soldat des
lys. Toute une mythologie est ainsi mise en
place : fraternité des victimes et des parias
contre les triomphateurs apparents de la vie
parisienne. La poésie de la Touraine et de la
« chère vallée » confère à l'ensemble une
couleur d'étape et de paradis perdu, de « beau
moment » à jamais aboli. Le Lys dans la vallée
porte à son plus haut degré de beauté et de
signification le roman d'éducation dans sa phase
ascendante : Félix de Vandenesse n'est pas
encore Frédéric Moreau ; il est encore porté ;
il croit encore à quelque chose et il est
encore- mais tout juste- l'homme d'une société
qui se fait. C'est bien déjà une Éducation
sentimentale : le passé retrouvé est meilleur
que l'avenir et que le présent, voués, eux, au
vivre quand même.
En 1836, Balzac réédite les Œuvres d'Horace de
Saint-Aubin. Salut à sa jeunesse, rappel souvent
pertinent des premiers essais (Wann Chlore,
reparu en Jane la Pâle, fut salué comme une
préfiguration d'Eugénie Grandet) en même temps
qu'opération commerciale. Surtout, il se lance
dans une périlleuse entreprise de journalisme.
Il fonde la Chronique de Paris, qui échoue et le
laisse un peu plus endetté encore. Un dur procès
l'oppose à Buloz à propos d'une publication
anticipée du Lys dans la vallée. Comme en 1832,
épuisé, affolé, il s'enfuit à Saché. Il y écrit
la première partie d'Illusions perdues, roman du
bilan, roman du regard lucidement jeté sur une
époque et sur une demi-carrière. Puis, à la fin
de l'année, c'est comme un nouveau départ.
Girardin lance la Presse, un journal à bon
marché où il inaugure la formule du
roman-feuilleton. Balzac y donne la Vieille
Fille. Il s'agit là d'une mutation capitale.
Balzac va cesser d'écrire pour les revues
destinées à l'élite lisante. Il va écrire pour
les journaux. Conséquence : moins de philosophie
et plus d'aventures parisiennes. Le marché n'est
plus le même, ni le public. La production
balzacienne s'en ressentira, surtout à partir du
moment où les succès d'Eugène Sue et d'Alexandre
Dumas vont forcer l'ancien écrivain des Contes
philosophiques à se lancer dans une nouvelle
carrière. Pendant quelques années, les grands
titres vont se succéder, alternant avec de
nombreuses rééditions (surtout, à partir de
1836, dans la bibliothèque Charpentier, elle
aussi, comme la Presse, à fort tirage et à bon
marché) : les Employés, César Birotteau (1837),
la Maison Nucingen (1838), Une fille d'Ève
(1838-1839, véritable carrefour de tous les
personnages balzaciens déjà vivants et connus),
le Curé de village (1839-1841), la seconde
partie d'Illusions perdues, Un grand homme de
province à Paris, Béatrix (1839), Pierrette
(1840), Une ténébreuse affaire, la Rabouilleuse,
Sur Catherine de Médicis (1830-1844), Ursule
Mirouët (1841), Mémoires de deux jeunes mariés
(1841-1842). Nombre de ces ouvrages ont d'abord
fait l'objet de publications dans des
feuilletons, avant d'être repris en volume,
parfois sous de nouveaux titres, et plus ou
moins remaniés, augmentés et enrichis. La
réorientation des projets les plus anciens dans
ce nouveau contexte de production littéraire est
parfois singulièrement éclairante : c'est ainsi
que César Birotteau, qui devait d'abord être une
« Étude philosophique » sur les ravages du désir
de s'agrandir, est devenu un roman de la vie
parisienne faisant une place importante au style
Joseph Prudhomme ainsi qu'à l'étude des
mécanismes de l'économie et du crédit.
Mais alors même que Balzac était lancé dans
cette carrière de « plus fécond [des]
romanciers », comme l'avait appelé Sainte-Beuve,
il avait enfin trouvé le moyen d'organiser et de
coordonner cette masse immense. C'est en 1840,
l'année même où échoue une nouvelle entreprise
de presse (la Revue parisienne), que lui vient
l'idée de la Comédie humaine. Entreprise de
librairie, certes, avec réédition plus compacte
(suppression des préfaces, des chapitres et de
nombreux alinéas), entreprise aussi
d'unification technique et philosophique. Le
système des personnages reparaissants serait
poussé à ses extrêmes conséquences, les
personnages réels- par exemple les écrivains-
étant remplacés par des personnages fictifs déjà
connus ou dont on ferait la connaissance, les
personnages fictifs étant mêlés, réduits les uns
aux autres, unis par des liens de famille, etc.
Pratiquement, aucun roman, aucun héros ou groupe
de héros ne serait isolé ; tous vivraient dans
plusieurs romans, voire dans l'ensemble des
romans. Ainsi naissait l'idée de biographies
imaginaires à constituer à partir de romans dont
tous ne seraient que les facettes ou les
épisodes d'une immense histoire. C'est en
octobre 1841 que fut signé le grand contrat avec
Furne, Hetzel, Paulin et Dubochet. En avril 1842
parut le prospectus, et la première livraison
suivit quelques jours plus tard ; la dixième,
qui achevait de constituer le premier volume,
parut à la fin de juin. Un Avant-propos, texte
théorique capital, ne fut composé qu'ensuite, et
publié, remanié, en 1846. À la fin de l'année,
trois volumes avaient paru. Il devait y en avoir
dix-sept, le dernier paraissant en 1848.
Balzac, toutefois, auteur et maître d'œuvre de
cette immense entreprise, était bien loin de se
considérer- de pouvoir se considérer- comme un
homme ayant atteint son but, classant ses
dossiers, rééditant et arrangeant ses œuvres. Il
continuait- il était bien obligé de continuer- à
se battre sur le terrain littéraire. Il essaie
d'abord une percée au théâtre. Mais Vautrin
(1840) est interdit, et les Ressources de
Quinola (1842) tombent avec fracas. Il réédite
inlassablement. Il lance aussi des entreprises
nouvelles, dont certaines sont importantes : Un
début dans la vie, Albert Savarus (1842),
Honorine, la Muse du département, les
Souffrances de l'inventeur (dernière partie
d'Illusions perdues, 1843), Modeste Mignon
(1844), la dernière partie de Béatrix,
Splendeurs et misères des courtisanes
(1838-1847), l'Envers de l'histoire
contemporaine (1842-1848) ; il entreprend le
Député d'Arcis, les Petits Bourgeois, les
Petites Misères de la vie conjugale ; il termine
Sur Catherine de Médicis (1844). On notera le
nombre de courtes nouvelles, voire de pochades,
pendant cette période : les Comédiens sans le
savoir (1846), Un homme d'affaires, Gaudissart
II (1844). Signe de fatigue, sans doute. Mais
aussi Balzac est pris par l'immensité de ses
tâches, en même temps qu'il est sollicité de
toute part et qu'il broche des textes rapides
qui lui procurent vite quelque argent. En
1846-1847, toutefois, se produit un
rétablissement spectaculaire. La Cousine Bette
et le Cousin Pons (formant ensemble les Parents
pauvres) sont deux chefs-d'œuvre, amples,
puissants, lancés vers des explorations
nouvelles ; il ne s'agit plus de peindre, de
retrouver la Restauration et son temps perdu,
mais bien de peindre à nouveau, comme en 1830,
au contact, au jour le jour : les intrigues des
Parents pauvres se situent pratiquement la même
année que celle de la mise en vente. Balzac a
rattrapé le temps. Balzac ne peint plus les
bourgeois en lutte de 1825, mais les bourgeois
arrivés de 1846, les Camusot au pouvoir. Ils
s'emparent du trésor de Pons, si le musée secret
d'Élie Magus leur échappe. Ils sont à la
Chambre, au ministère, partout. Une page est sur
le point d'être tournée. Alors même naissent et
pressent des forces neuves : les « barbares »
que Balzac salue et dénonce à la fois dès 1840
dans un grand article, Sur les ouvriers. Le
thème est repris, puissamment transposé, dans un
autre roman de première grandeur,
malheureusement abandonné après plusieurs
essais, les Paysans (1844). Balzac semble avoir
dit ce qu'il avait à dire, et un autre monde
commence. La production se ralentit, puis se
tarit. Balzac, épuisé, est pris tout entier par
son idée fixe d'épouser Mme Hanska, pour qui il
installe à Paris, rue Fortunée, un
invraisemblable palais. L'année 1848 est une
année à peu près vide : nouvelle tentative au
théâtre avec la Marâtre puis la fin de l'Envers
de l'histoire contemporaine. Pendant les deux
années qui suivent, Balzac cesse d'écrire. Après
sa mort, sa veuve fera publier, en remaniant ou
en complétant les manuscrits ou fragments
publiés, les Paysans, le Député d'Arcis, les
Petits Bourgeois (1854). Pour des raisons
évidentes, ces œuvres, ainsi que Splendeurs et
misères des courtisanes et l'Envers de
l'histoire contemporaine, ne trouveront leur
place dans la Comédie humaine qu'après la mort
de leur auteur. Cela à partir de deux
documents : un plan d'ensemble, daté de 1845
(137 titres, dont 85 d'ouvrages achevés et 50
ébauchés ou projetés), et un exemplaire de la
Comédie humaine corrigé de sa main en vue d'une
réédition qui ne vit jamais le jour (c'est
l'exemplaire connu sous le nom de « Furne
corrigé ») ; Balzac prévoyait alors une
réédition en vingt volumes. À partir de la fin
du XIXe s., les érudits ont publié de nombreuses
œuvres inachevées, textes inédits, etc. En leur
ajoutant les Contes drolatiques, les préfaces,
le théâtre, les innombrables articles publiés en
plus de vingt-cinq ans de vie littéraire, on
arrive aujourd'hui à un ensemble de vingt-huit
volumes du format de la Comédie humaine, auquel
il faut ajouter seize volumes de romans de
jeunesse, cinq volumes de Correspondance, trois
volumes de Lettres à Mme Hanska. Le total
conservé de ce qu'à écrit Balzac représente donc
à peu près le double de la Comédie humaine en
dix-sept volumes.
La vie de l'homme Balzac
Parallèlement à son immense travail de
production littéraire, Balzac, jusqu'à sa mort,
poursuit certaines images de réussite, de
bonheur, de puissance et d'affirmation qui
tiennent à sa substance même et à son
vouloir-vivre forcené. Ses amours furent
nombreuses et, semble-t-il, à l'exception du
pénible épisode de la duchesse de Castries (qui
avait des excuses, un accident de cheval lui
ayant brisé les reins), heureuses, dans le
secret comme dans le triomphe. Leurs héroïnes
les plus marquantes furent la demi-mondaine
Olympe Pélissier (maîtresse de Rossini), la
duchesse d'Abrantès, Maria du Fresnay- qui lui
donna une fille, Marie, morte seulement en
1930-, la comtesse Guidoboni-Visconti- qui
devait lui donner un fils-, Caroline Marbouty,
Hélène de Valette, avec qui il séjourna à
Guérande lors de la rédaction de Béatrix, etc.
Malgré sa balourdise, Balzac n'avait rien d'un
éthéré. Il connaissait de longues périodes de
chasteté, favorables au travail. À la différence
toutefois de Stendhal cultivant les amours
ancillaires, mais souvent empêché avec celles
qu'il aimait et qui, selon les lois profondes de
sa personnalité, valaient mieux que ce qui ne
concernait que femmes de chambre et belles
paysannes, Balzac était aimé et laissait de
grands souvenirs. Il n'a guère peint ni évoqué
dans ses romans la nuit d'amour compensatrice de
celles qu'on n'a pas connues. Le bonheur de
Julien avec Mme de Rênal lors de leur seconde
rencontre, on n'en trouve pas l'équivalent chez
lui, seulement préoccupé de faire de ses héros
virils, amants de grandes dames, des êtres
élégants et vifs comme il aurait voulu l'être
(Lucien, dans Illusions perdues, Blondet, dans
les Paysans, avant de devenir ce Silène au cou
épais et marqué, lorsqu'il était encore ou
pouvait être lord R'Hoone ou le bachelier Horace
de Saint-Aubin. En contrepoint du thème féminin
(la femme ange comme la maîtresse sensuelle), à
quoi le thème misogyne, si important dans
l'œuvre (la femme détruit, détourne et gaspille
l'énergie de l'homme, et la véritable énergie ne
trouve à s'employer vraiment que dans l'amitié
virile), correspond-il ou répond-il dans la
vie ? Des accusations précises ont été formulées
et il est certain que Balzac aima à s'entourer
et fut entouré de jeunes gens et parfois de
harems de secrétaires mâles. Si, toutefois, il y
a homosexualité balzacienne, il s'agit toujours
d'une incarnation du thème de la puissance,
jamais d'une croix à porter ou d'une honte
secrète. La fraternité virile est certainement
un thème balzacien, mais elle n'est ni une tare
ni une malédiction : elle est un choix au nom de
l'homme total contre une société de gaspillage
et de dissolution.
Toutes les aventures de sa vie, cependant,
furent dominées, à partir de 1832, par l'image
d'une comtesse polonaise, Mme Hanska, qui lui
écrivit un premier message d'admiration, signé
d'anonyme et romanesque manière :
« l'Étrangère ». Balzac alors s'éloignait de Mme
de Berny, vieillissante, et qui devait mourir en
1836 lui ayant vraiment tout donné, l'année même
où hommage lui était rendu dans le Lys. Il
s'ensuivit une longue intrigue et une longue
correspondance-journal qui devaient aboutir au
mariage de 1850 après de multiples épisodes :
rencontre et « jour inoubliable » à Neuchâtel en
1833, retrouvailles à Vienne en 1835, à
Saint-Pétersbourg en 1843, après la mort du
comte Hanski, en 1845 à Naples, à Paris en 1847.
À la fin de cette année, Balzac part pour la
Russie ; il est l'hôte de la famille Hanska en
Ukraine, à Wierzchownia, où l'on se méfie de
lui. Il continue à tenter de travailler
(ébauches pour la Femme auteur, Un caractère de
femme). Le malheureux venait alors d'éprouver
une immense déconvenue : Victor Honoré, le fils
sur lequel il comptait tant, n'était pas venu à
terme. En septembre 1848, nouveau départ pour
l'Ukraine, où il séjournera jusqu'en mai 1850.
Mme Hanska, après de nombreuses réticences (dont
certaines en provenance de sa propre famille,
peu soucieuse de la voir lier sa vie à ce
Français gaspilleur et endetté), finit par
consentir au mariage. Mais Balzac, usé,
condamné, affecté de congestion cérébrale, ne
devait pas profiter de la conquête enfin
réalisée de Foedora et de la princesse
lointaine. Il mourut le 18 août 1850 après avoir
reçu Victor Hugo, qui raconta la scène dans une
page inoubliable des Choses vues.
Il était juste que cette mort eût Paris pour
théâtre. Non seulement l'œuvre avait fixé pour
toujours le cadre d'une nouvelle mythologie : la
montagne Sainte-Geneviève, le Marais, l'île
Saint-Louis, la Chaussée d'Antin, les
Boulevards, les Champs-Élysées, les nouveaux
quartiers de la Madeleine. C'en était fini d'un
Paris présent dans la littérature par ses
embarras ou son seul pittoresque. Non seulement
sans aucun détour par le style ou par la
légende, l'œuvre avait- à la suite, en partie,
de Joseph Delorme et des romans de Jules Janin-
donné les premiers Tableaux parisiens de la
littérature moderne (vus d'en haut, de manière
dantesque, comme dans la Fille aux yeux d'or ;
vus d'en bas, au fil des rues ainsi que dans
tant de romans et nouvelles), mais encore elle
avait été profondément et continûment liée, dans
la pratique et dans la vie quotidienne, à
l'aventure balzacienne. Rue de Tournon (1824),
rue des Marais-Saint-Germain (aujourd'hui rue
Visconti) en 1826, rue Cassini (1828). En 1835,
c'est l'installation rue des Batailles, à
Chaillot (près de l'actuelle place d'Iéna ;
c'est là que Balzac se cachera pour échapper à
ses multiples créanciers). Deux ans plus tard,
il achète les Jardies, à Sèvres, qui
contribueront à le ruiner. Mais, dès 1840, il
retrouve Paris : rue Basse, à Passy, où il
restera six ans. En 1846, pour accueillir la
future Mme de Balzac, il achète l'ancienne
« folie » du financier Beaujon, rue Fortunée,
qu'il aménage, meuble et décore à grands frais.
C'est là qu'il devait mourir, ayant émigré, d'un
bout à l'autre de sa vie, du Quartier latin vers
l'ouest de la capitale, après un séjour assez
long en banlieue : symbole, peut-être, de ses
efforts, de ses entreprises, de ses illusions. À
ces logis parisiens, il faut ajouter les logis
de secours, les asiles de province où il allait
retrouver le calme et l'amitié : surtout Saché
(les Margonne) et Frapesle (la famille Carraud),
où il jouait les Félix de Vandenesse. Balzac a
été un errant, l'homme d'un rêve et d'une
entreprise, jamais d'une terre ou d'une maison.
Sa vie quotidienne a été celle d'un homme de
métier, toujours écrivant, corrigeant,
recomposant, occupé à honorer des contrats, à
boucher des trous, à réemployer ou à relancer
des textes anciens. Au niveau le plus
concrètement matériel se situe un travail
immense et d'un type assez particulier, signe de
ce que l'écriture a cessé d'être du siècle de la
plume pour être de celui de la technique.
Jusqu'à ce qu'il devienne imprimeur, les
manuscrits de Balzac sont corrigés, refaits,
découpés, collés, recollés, surcollés, de
manière fantastique (Wann Chlore, et encore le
Dernier Chouan). Puis il découvrit cette manière
d'écrire- qui devait contribuer à le ruiner, les
nouveaux frais de composition grevant, voire
annulant, le prix touché par contrat- de la
correction sur épreuves. Il rédigeait, souvent
très vite, une sorte de brouillon de premier
jet, qu'il envoyait à l'imprimerie. Puis, sur
les placards qui lui revenaient et qu'il
relisait comme une sorte de texte frais,
nouveau, là, devant lui, objet, avec les grandes
marges blanches, commençait un second travail de
rédaction, par éclatement du texte, par une
sorte d'explosion en rosace autour du premier
noyau. À la différence de la correction
flaubertienne, la correction balzacienne n'est
jamais de polissage et de resserrement, mais
toujours d'enrichissement et de plus grande
surface couverte. À la relecture, le plus
souvent, l'imagination est mise en branle par
tel détail ou tel incident de premier jet qui
n'avaient pas eu d'abord tous leurs
développements ni ne les avaient même suggérés.
Ainsi, dans le Médecin de campagne, la
construction de la route et du pont, d'abord
rapidement indiquée, devient, sur épreuves,
quelque chose d'épique, l'enthousiasme du
romancier montant avec celui des villageois qui
redécouvrent un sens au travail. Ainsi encore,
dans le Lys, une brève notation du manuscrit sur
l'enfance du héros donne naissance sur épreuves
à cet énorme excursus qu'est le récit de
l'enfance de Félix de Vandenesse, clairement
apparu à Balzac comme étant Balzac lui-même. En
ce qui concerne ce roman, on a pu compter que le
manuscrit ne représentait que le tiers ou le
quart du texte définitif.
Plus que la simple manifestation d'une
technique, il y a là manifestation d'une manière
de concevoir et de vivre l'acte d'écrire : non
pas, pour Balzac, acte de souffrance, mais acte
d'expansion et d'affirmation. Balzac n'a pas
connu les affres du style, mais bien l'aventure
exaltante et épuisante des bonds successifs, des
vagues qui se recouvrent et vont toujours plus
loin, des pulsions d'un investissement et d'un
don de soi au texte toujours de plus en plus
total. À ce métier, Balzac s'est tué. Non
seulement parce qu'il travaillait beaucoup et
devait faire face à de multiples engagements,
mais parce qu'il travaillait intensément. Il a
souvent lui-même parlé de cette « bataille des
épreuves », moment essentiel pour lui de la
création et chantier, alors qu'il n'est pour la
plupart des écrivains que corvée ou occasion de
corriger quelques détails. La pensée tuant le
penseur, le mythe de la peau de chagrin et de
l'énergie qui ne se dépense pas deux fois, tout
cela, bien loin de n'être que fiction littéraire
ou construction abstraite, a été vécu par Balzac
pendant ces journées et ces nuits de travail en
tête à tête avec le papier, la célèbre cafetière
sur la table. Cette claustration, d'ailleurs,
n'était pas retraite. Benassis, dans le Médecin
de campagne, a refusé la solution de la
Grande-Chartreuse. Balzac ne s'est pas retiré,
comme se retireront Flaubert, Mallarmé, Proust.
Il allait dans le monde, il voyageait. Il était
un intarissable- et parfois outrecuidant- bavard
de salon. Il imaginait de mirifiques entreprises
commerciales ou industrielles (chênes de
Pologne, mines argentifères de Sicile, ananas
des Jardies). Mais il faisait son métier à la
fois besoin, technique, mission. Il y a eu dans
la vie de l'homme Balzac un côté gigantesque et
illuminé, mais dans la pratique et sans la pose
ou les attitudes romantiques, sans noblesse,
sans front lourd et sans drapé, quelque chose,
en tout, de prosaïque, au moment où la prose
devient, dans la presse et dans l'édition à
grand tirage, la langue même d'un monde moderne
majeur.
Le roman balzacien
Il existe aujourd'hui un modèle de roman
balzacien (ou stendhalien) comme il a existé un
modèle de tragédie classique ou de sonnet
français. Ce modèle a été contesté à la fin du
XIXe s. et au XXe s. par tout ce qui se réclame
de Joyce, Proust, des romanciers américains et
du nouveau roman. Le roman balzacien, fondé sur
la description, l'analyse, la fourniture d'une
documentation et le récit logique et complet
d'une histoire, est-il dépassé ? Avant d'en
venir là, il faut bien voir que le roman
balzacien, qui a servi au moins de repère au
roman naturaliste avant de servir de repoussoir
et d'antiroman au roman poétique, n'est pas
sorti tout armé d'une cervelle exceptionnelle ni
surtout d'intentions platement « réalistes ».
Pendant longtemps, Balzac a été un conteur
philosophique, les éléments réalistes de ce
qu'il écrivait ne devant que par la suite
trouver leur utilisation, leur justification,
leur signification et leur efficacité. Les
préoccupations théoriques (psychologie,
philosophie de l'histoire, philosophie générale)
dominent, des premiers romans (1822) aux Études
philosophiques (1833-1835), peintures et
narrations n'apparaissant guère que comme leurs
annexes ou illustrations. Il faut rappeler
qu'une œuvre réaliste de la maturité comme César
Birotteau devait être d'abord une « Étude
philosophique », c'est-à-dire l'illustration
romanesque d'une proposition abstraite sur le
danger des passions et du besoin d'absolu. On a
peu à peu retrouvé aujourd'hui ce soubassement
et cette impulsion philosophique, après que l'on
eut abusivement, pendant longtemps, vu en Balzac
uniquement un peintre de façades et de vieilles
maisons, un narrateur d'histoires privées aux
allures de vieilles dentelles et de costumes
agressivement réels, les uns modernes, les
autres surannés. Il ne faut pas oublier ce
passage de Clotilde de Lusignan (1822) : « Le
spectacle que nous offre le château de
Casin-Grandes a une ressemblance frappante avec
la vie sociale, où le bonheur des uns fait le
malheur des autres. Le monde, comme en ce moment
les habitants de notre château, n'est divisé
qu'en deux classes : celle des heureux, celle
des infortunés ; régies par la force et le
hasard, on les retrouve dans tout. C'est une des
conditions de la nature des choses, l'univers se
présente partout avec des inégalités qu'il est
impossible d'effacer, et jamais il n'y aura
d'ordre social régulier par suite du pouvoir qui
agit sur la nature... Je ne veux pas m'expliquer
davantage ; en effet, un traité de philosophie
est fort inutile au commencement de la quatrième
partie d'une histoire aussi véridique... On sent
que la Philosophie, l'Histoire et la Vérité ont
trop de différences dans les humeurs pour
cheminer ensemble ? elles n'ont jamais fait
trois pas sans se brouiller. Et j'ai assez
d'occupation à conduire, dans mon ouvrage, deux
de ces pucelles divines si souvent violées, sans
aller m'amuser à faire des préambules : si même
celui-ci fâche quelque lecteur ?... qu'il le
dise, je déclare que je le retrancherai... ».
Romancier malgré lui, Balzac n'a que peu à peu
et très tardivement accepté le roman comme moyen
d'expression de soi. En 1835-1836, il considère
encore que Séraphita est ce qu'il a écrit de
plus important, et, dans l'économie de la
Comédie humaine, les romans ne seront justifiés,
in fine, que par les Études philosophiques et
par les Études analytiques. On risque
aujourd'hui de ne voir là que bavardages,
à-côtés, sous-produits ou fausses fenêtres.
C'est là un risque, immense lui aussi, de
mutilation de l'œuvre et de sa signification. En
fait, le problème est le suivant : quand,
pourquoi et comment l'œuvre balzacienne, qui
visait autre chose, est-elle devenue une œuvre
objectivement et purement romanesque ? Il faut
voir comment les mécanismes romanesques se sont
progressivement mis en place.
Dès les années 1820-1822, qui voient naître
l'écrivain Balzac, la réalité, en ses personnes,
ses objets, en ses problèmes et tensions
surtout, nourrit la rédaction, fournit thème et
situation, recharge des mécanismes souvent pris
aux lectures. La vie privée, l'argent, de bonne
heure, structurent le récit et surtout orientent
la signification. Il n'est guère de roman de la
maturité qui ne plonge de profondes racines,
anecdotiques, thématiques et surtout de
signification, dans les premiers essais, qui
sont premiers témoignages de réaction,
d'invention et de proposition, premières
productions, face au réel moderne, s'en
nourrissant, l'exprimant, en définissant aussi,
en esquissant au moins, les exigences et les
conditions de dépassement. Le roman balzacien
est, dès l'abord, le roman de l'immédiat,
considéré comme aussi et plus poétique, comme
aussi et plus intéressant, comme aussi et plus
important que l'historique ou le légendaire. Le
roman balzacien est le roman de la famille, de
la jeunesse, de la province et de Paris,
considérés non comme lieux ou moments
exceptionnels, privilégiés ou préservés, mais
bien comme lieux ou moments où se saisit le
processus moderne, d'une part de volonté d'être
et d'aptitude à être, d'autre part d'aliénation,
de déracinement, de déshumanisation. Les hommes
de la Comédie humaine sont tous « nés sans doute
pour être beaux » (la Fille aux yeux d'or), mais
ils nous sont montrés peu à peu avilis, utilisés
par le système libéral, soumis aux intérêts.
Même- et peut-être surtout- lorsqu'ils jouent le
jeu, ils n'en sont que les illusoires vainqueurs
et bénéficiaires. S'ils ont écrasé ou approprié
les autres, ils n'ont finalement qu'écrasé et
approprié, réifié, la première image et le
premier héros qu'ils portaient en eux-mêmes d'un
monde conquérant et libre. Le roman balzacien
déclasse radicalement les prétentions libérales
bourgeoises à avoir définitivement promu et
libéré l'humanité. Au cœur même du monde
nouveau, que ne menacent plus ni théologiens ni
féodaux, mais que mènent les intérêts, se sont
levés des monstres : caricatures du
vouloir-vivre et du vouloir-être qui avaient
porté la révolution bourgeoise. Ambition,
énergie, argent, naguère vecteurs humanistes
universalistes, formes et moyens de la lutte
contre le vieux monde, deviennent pulsions
purement individualistes, sans aucun
rayonnement, peut-être efficaces mais en tout
cas trompeuses et génératrices d'illusions
perdues. Cela, c'est la face sombre. Mais il est
une face de lumière : celle de tant d'ardeur, de
tant de foi en la vie, qu'ignoreront les héros
et les héroïnes de Flaubert. Ce n'est pas même
la vaillance gentille de Gervaise chez Zola,
trop aisément et trop visiblement contresens et
gaspillage dans un univers devenu totalement
inhumain. Le roman balzacien est celui de toute
une vie qui pourrait être et qu'on sent sur le
point d'être : l'amour d'Eugénie Grandet, le
cénacle de la rue des Quatre-Vents, la
fraternité de Rastignac, Michel Chrestien et
Lucien de Rubempré. Il est beaucoup de laideur
au monde, mais le rêve n'est pas encore massacré
et, contre les bourgeois, la seule solution
n'est pas encore de s'exprimer dans l'absurde
donquichottisme d'une Mme Bovary identifiée au
moi. L'argent barre l'avenir, mais s'il est déjà
tout-puissant, il est encore balancé par
d'autres forces dans les âmes, dans les cœurs,
dans l'histoire même, avec toutes les forces qui
ne sont pas entrées en scène. Le roman balzacien
est porté, comme toute l'histoire avant 1848.
Les bourgeois même de Balzac ne sont pas encore
bêtes et béats. Ils ont de l'âpreté, du génie,
et Nucingen est le Napoléon de la finance comme
Malin de Gondreville est le roi de l'Aube, comme
Popinot est le fondateur d'un empire, comme
Grandet unit le vieux charme français (« dans
les gardes françaises, j'avais un bon papa ») à
l'inventivité, à l'intelligence, au dynamisme de
tout un monde libéré. Le Dambreuse de Flaubert,
les bourgeois de Zola seront bien différents,
sans génie, uniquement jouisseurs et
possesseurs, installés, flasques, à la rigueur
méchants, mais n'étant plus messagers de rien.
L'ouverture du roman balzacien tient à ce
caractère encore ouvert du demi-siècle qu'il
exprime. Michel Chrestien y tombe déjà à
Saint-Merri, frappé par la balle de quelque
négociant, mais le médecin bourgeois Bianchon
rêve encore de débarrasser le monde des
marquises d'Espard et des parasites sociaux. La
dramaturgie balzacienne en son fond est
constituée par l'interférence de deux élans à la
fois solidaires et contradictoires, se
nourrissant l'un l'autre et l'un de l'autre :
l'élan de la révolution bourgeoise, à ses
multiples étages en train d'assurer son ultime
triomphe, l'élan des forces qui contestent et
nient la force bourgeoise, qui en annoncent et
signifient le dépassement, mais qui n'auraient
jamais surgi et ne seraient jamais affirmées ni
imposées si la révolution bourgeoise n'avait
d'abord eu lieu et n'avait d'abord été dite. Le
roman balzacien, malgré certaines apparences,
est le roman de la jeunesse de la bourgeoisie,
en ce qu'elle est- aussi, encore- un moment de
la jeunesse du siècle et de l'humanité. Le roman
balzacien est certes le plus souvent un roman de
l'échec, seuls les êtres vulgaires et indignes
acceptant de réussir et pouvant vraiment réussir
dans cet univers faussé (Pierre Grassou), mais
il faut bien comprendre le sens de cet échec :
il n'est pas échec constitutif et naturel, échec
qui fasse preuve contre l'homme ; il est échec
de ce qui méritait de réussir. L'ambition,
l'énergie balzacienne définissent un monde
romanesque ouvert. Or, le sort fait au
vouloir-être fait que la seule fidélité possible
à soi-même et aux promesses originelles est le
naufrage ou la catastrophe. On peut toujours
finir par durer (Eugénie Grandet vieillissante,
Vautrin chef de la Sûreté, David Séchard dans sa
maison au bord de la Charente), mais on ne dure
qu'en ayant renoncé, qu'en ayant dû renoncer à
l'intense et au fort, qui demeurent la loi du
monde et des êtres, en devenant bourgeois, ou en
étant capable de vivre sans briser le cadre
bourgeois. Le roman balzacien est le roman de la
vie, mais d'une vie à la fois selon l'élan et
l'histoire de la bourgeoisie, et selon un élan
et une histoire qui réduisent la bourgeoisie à
n'être qu'une étape de l'histoire humaine.
En même temps, le roman balzacien est construit
sur un modèle dramatique qui est à lui seul
toute une philosophie, toute une attitude, toute
une possibilité face au réel. Rigoureusement
descriptif, analytique et narratif, le roman
balzacien est le roman d'un réel connaissable.
Les descriptions, les récits, toute
l'information fournie au lecteur pour comprendre
ce qui va se passer postulent la validité d'un
discours qui entend saisir et surtout
transmettre le réel objectif. À cet égard, le
roman balzacien est bien dans la lignée
théorique du XVIIIe s. scientifique, et il est
bien aussi le roman de la période positiviste,
avant que le positivisme se sclérose en
scientisme mécaniste. Que ce soit l'industrie
d'un pays, ses structures économiques, les
relations qui s'établissent entre les hommes, le
roman balzacien ne doute jamais qu'on puisse les
faire comprendre et que ce soit objets pleins,
jamais apparents ou illusoires. D'où le ton
fortement historique de la narration
balzacienne, même lorsqu'elle concerne des faits
ou personnages imaginaires : tel fait s'est
produit telle année, tel mariage, telle
rencontre sont contemporains de telle
mystérieuse disparition, etc. C'est toujours
avec assurance que Balzac met en place
l'imaginaire, figure semblable du réel, et dont
le triomphe est sans doute ces biographies
fictives qui se constituent à partir de ses
romans, et dont lui-même a donné le premier
modèle à propos de Rastignac (préface d'Une
fille d'Eve) : « Rastignac (Eugène-Louis), fils
aîné du baron et de la baronne de Rastignac, né
à Rastignac, département de la Charente, en
1799 ; vient à Paris en 1819, faire son droit,
habite la maison Vauquer, y connaît Jacques
Collin, dit Vautrin, et s'y lie avec Horace
Bianchon, le célèbre médecin. Il aime madame
Delphine de Nucingen, au moment où elle est
abandonnée par de Marsay, fille d'un sieur
Goriot, ancien marchand vermicellier, dont
Rastignac paye l'enterrement. Il est un des
lions du grand monde (voyez tome IV de
l'œuvre) ; il se lie avec tous les jeunes gens
de son époque, avec de Marsay, Beaudenord, d'Esgrignon,
Lucien de Rubempré, Emile Blondet, du Tillet,
Nathan, Paul de Manerville, Bixiou, etc.
L'histoire de sa fortune se trouve dans la
Maison Nucingen ; il reparaît dans presque
toutes les scènes, dans le Cabinet des antiques,
dans l'Interdiction. Il marie ses deux sœurs,
l'une à Martial de La Roche-Hugon, dandy du
temps de l'Empire, un des personnages de la Paix
du ménage ; l'autre, à un ministre. Son plus
jeune frère, Gabriel de Rastignac, secrétaire de
l'évêque de Limoges dans le Curé de village dont
l'action a lieu en 1828, est nommé évêque en
1832 (voir la [sic] Fille d'Éve). Quoique d'une
vieille famille, il accepte une place de
sous-secrétaire d'État dans le ministère de
Marsay, après 1830 (voir les Scènes de la vie
politique), etc. »
Il n'existe aucun tremblé dans ce texte
profondément sérieux : c'est là la vraie vie de
Rastignac, et le retour des personnages est tout
autre chose qu'artifice ou habileté technique
pour coudre ensemble des morceaux ou relancer
l'intérêt ; il ne s'agit pas de « suite » : il
s'agit d'épaisseur et de multiplication des
plans ; il s'agit de sortir de l'univers
rigoureux et réservé du théâtre (intellectuel ou
mondain) pour rendre compte d'un monde réel
devenu immense. Balzac ne s'évade pas du réel
dans l'imaginaire : son roman double le réel,
constitue un univers parallèle et surdimensionné
qui, loin de mettre en cause la valeur et
l'intérêt du réel, administre par l'acte même de
l'écriture comme la preuve de son existence. On
ne contestera ce style et cette vision que
lorsqu'on commencera, à la fois, à douter des
vertus du positivisme bourgeois et de toute
science, devenue menace pour l'ordre bourgeois.
Le roman balzacien est le roman d'une science
qui n'a pas encore besoin de se réfugier dans le
clinique pour s'éprouver exacte. C'est le roman
d'une science encore ouverte et largement
humaine, jamais démenti infligé aux espoirs ou à
la poésie, mais toujours elle-même,
justification de ce qui est le meilleur et le
plus vrai dans l'homme. Le roman balzacien,
vaste tableau, analyse complète, histoire à
dire, est un roman réaliste en ce que la réalité
y est donnée à la fois comme en mouvement,
intéressante et appréhensible.
Un réalisme...
Il y a réalisme dans le roman balzacien dans la
mesure où il vit de l'expression de réalités qui
ne sont pas encore admises, et donc dans la
mesure où il fait brèche dans un idéalisme
littéraire ignorant des réalités vécues par les
lecteurs du XIXe s. Problème de la jeunesse
instruite et pauvre, problème de la femme et
problème du mariage, problème du mouvement de
l'argent qui se concentre, problème de l'érosion
des valeurs traditionnelles, problème de la mise
en place de nouvelles lignes de force : le
réalisme balzacien se repère et se définit,
comme tout réalisme vrai, non pas au niveau des
détails mais au niveau des problèmes. En ce qui
concerne le vocabulaire et la manière de parler
des choses, on a du mal aujourd'hui à mesurer ce
qu'il y eut de neuf à évoquer, de plein droit et
en pleine lumière, les problèmes et les choses
de l'argent, du mariage, des bas-fonds, tout
simplement des rapports humains. La littérature
moderne, au prix d'un peu d'avant-gardisme
verbal, a quelque peu occulté le pouvoir de
rupture et de choc du langage balzacien. Mais
les ruses de la critique et toutes les
tentatives faites pour affadir Balzac prouvent
bien que quelque chose demeure de difficilement
supportable dans un roman qui appelle les choses
par leurs noms et d'abord, de la Peau de chagrin
à la Cousine Bette, la toute-puissante pièce de
cent sous. Balzac est le premier à avoir dit que
tout, dans la vie, dépendait des problèmes de
budget et des problèmes sexuels. Déterminismes
économiques, déterminismes psycho-physiologiques :
il liquide la vision infraclassique d'une
humanité « libre ». Et cela, il le fait d'une
manière à la fois systématique et ouverte, non
polémique et crispée, ce qui le distingue des
réalistes et naturalistes qui suivront. Les
secrets du lit de Mme de Mortsauf, la pièce de
cent sous de Raphaël, le « mécanisme des
passions publiques » et la « statistique
conjugale » (Physiologie du mariage), les
phénomènes d'accumulation primitive et de la
recherche d'investissements nouveaux, le
problème de l'organisation du crédit : Balzac a
vite choqué parce qu'il éventait des mystères
connus de tous. On l'a accusé de sordide
matérialisme ; on a dit qu'il se ruait vers le
bas parce qu'il a montré de manière impitoyable
qu'au sein de la France révolutionnée l'homme
était de nouveau dans les fers. Michelet n'a pas
aimé les Paysans, qui mettaient à mal certaines
constructions théoriques sur la libération des
campagnes et de Jacques Bonhomme par la
Révolution. Il y a certes dans les Paysans une
volonté de noircissement ; l'essentiel toutefois
n'y est pas l'image directe et explicite, mais
l'expression des rapports sociaux (néo-féodaux ;
classes majeures des villes ; prolétariat
rural). Et c'est bien ce qui compte, comme dans
le Dernier Chouan, déjà, où la Bretagne n'était
pas celle des paysages et des costumes, mais
celle des problèmes (sous-développement,
puissance de la bourgeoisie urbaine, puissance
montante de l'armée et surtout de la police au
service exclusif de la révolution bourgeoise).
Balzac n'est pas un régionaliste, c'est un
écrivain des tensions et contradictions de la
France révolutionnée. Son réalisme, par
conséquent, n'est pas seulement descriptif, mais
scientifique et par là même épique. Une lecture
superficielle n'y voit que le détail et le culte
du détail. Une lecture approfondie y trouve le
réel en son mouvement.
Un réalisme mythologique
Balzac a expliqué qu'il ne suffisait pas de
peindre César Birotteau : il fallait le
transfigurer. La précision est capitale. Mais il
ne s'agit pas là d'un froid procédé littéraire,
applicable ou non par quiconque, en tout temps
et en tout lieu. On ne transfigure que le
transfigurable. On ne transfigure que dans une
époque apte à la transfiguration. Balzac, comme
tous ses contemporains, connaissait et avait
pratiqué les textes « réalistes », qui, dans la
mouvance du journalisme et de la littérature
populaire ou « industrielle », s'étaient
multipliés depuis l'Empire. Jay (l'Hermite de la
Chaussée d'Antin) et ses imitateurs, Henri
Monnier Mœurs administratives, 1828 ; Scènes
populaires, 1830, les innombrables « Codes » et
« Physiologies » avaient multiplié croquis et
choses vues, rédigés en un style simple, parfois
familier ou insolemment et parodiquement
« scientifique », qui rompait avec la solennité
du style classique et académique. Les sujets
étaient pris à la vie quotidienne, à Paris, au
monde moderne. Passant au romanesque, le style
était évidemment guetté par la vulgarité, par la
non-signification, par le scepticisme narquois
ou par le réalisme sans perspectives. L'infraréalisme
des « Hermites » et de Monnier ne pouvait en
aucun cas déboucher dans un réel nouveau roman.
Il ne pouvait que fournir en croquis et pochades
un public ne demandant qu'à être rassuré. À
l'inverse, le frénétique ou le néo-dramatique
(les romans de Janin, le Dernier Jour d'un
condamné de Hugo), tout ce qui relevait plus ou
moins directement de la perception d'un nouvel
absurde et d'un nouvel inhumain dans le réel
moderne manquait parfois d'enquête et
d'enracinement, de justifications statistiques
et d'intérêt pour le banal. Le réalisme moderne
était « en avant », dans un double dépassement
des platitudes flâneuses et des intensités
littéraires ou fébriles.
Le réalisme balzacien est le réalisme des
inventaires et des budgets en même temps que le
réalisme d'une immense ardeur. Réalisme
mythologique, le réalisme balzacien s'inscrit de
Raphaël à Vautrin en passant par Louis Lambert :
non pas personnages falots ou plats, mais
personnages de dimensions surhumaines.
Baudelaire disait que, chez Balzac, même les
concierges avaient du génie, et il est vrai que
Pons, malgré son spencer du temps de l'Empire,
se transforme en statue du commandeur. Il n'est
pas de ganache chez Balzac qui ne s'illumine, et
le colonel Chabert, avec son mystère et sa
folie, est bien aux avant-postes de toute une
littérature qui, dans le décor moderne et
quotidien, est une littérature de l'absolu. La
leçon est claire : chez Balzac, l'absolu n'est
pas menacé par le réalisme et le réalisme
implique l'absolu. Si, comme l'affirme
l'avant-propos, la Comédie humaine est écrite à
la lumière de deux vérités éternelles, la
monarchie et la religion, on peut trouver à la
phrase fameuse un autre intérêt qu'en sa
réfutation par le contenu romanesque. Monarchie,
pour Balzac, c'est l'État ; c'est la volonté
générale d'organisation et l'aptitude générale à
l'organisation. Religion, c'est un sens à tout,
c'est tout ayant un sens, c'est tout relié à
tout et produisant, en avant, son propre « sur-tout »,
qu'il appelle éventuellement Dieu, projection
dans un avenir, dans une « sur-existence », de
ses exigences et de ses virtualités. L'idéologie
balzacienne (centralisation, pouvoir unitaire et
fort, développement de la vie par
l'organisation) est étroitement liée au réalisme
créateur et expressif du roman balzacien. Au
centre se trouve la figure et l'image du père, à
être ou à trouver. Un univers centré sur la
figure du père (la mère étant le plus souvent
image de fuite, de révolte ou de souffrance) est
un univers à la fois du positif, du démiurgique
et de l'ardent. Que cette paternité, que cette
créativité rencontre la souffrance et l'échec,
qu'elle ne puisse en conséquence que chercher sa
réalisation et son affirmation au travers de
mythes et de figures mythiques, qu'elle propose
à la postérité non des recettes mais bien des
figures et des images explique qu'elle fournisse
à une pédagogie possible non des leçons
d'absurde et de renoncement, mais de sens et
d'exigence. Réalisme n'est pas ainsi synonyme
d'abaissement, mais bien de vouloir et d'élan.
Balzac disait qu'à Faust il préférait
Prométhée : entreprise et création sont, pour
lui, dans la ligne normale de la quête d'absolu.
Du jeune plumitif ardent, besogneux et inconnu
de 1822 au mari de Mme Hanska que voit Victor
Hugo sur son lit de mort, du Balzac de
trente-quatre ans, auteur fantastique reçu et
tout juste auteur de quelques Scènes de la vie
privée, au Balzac des Parents pauvres en passant
par celui du cycle Vautrin, la courbe est
impressionnante, immense. Pendant cette
trentaine d'années sont préparées ou produites
certaines des œuvres majeures du XIXe s.
français, et sans doute de la littérature
universelle. Forgeron, visionnaire, journaliste,
homme de lettres, caricaturé aux côtés de Dumas,
courant après le genre Eugène Sue, attendu par
le génie de Baudelaire, promis aux sculptures de
Rodin, Balzac, à s'en tenir aux apparences et
aux schémas, se meut de l'univers de Dante à
celui de Sacha Guitry. Ses revenus, ses tirages,
ses amours, ses folles dépenses, ses voyages,
son audace, sa vanité, ses collections, son gros
ventre, ses coups de pioche dans le siècle, ses
efforts pour se faire admettre à droite, ses
fidélités continues à gauche, son refus du style
bucolique, messianique, romantique ou social,
tout fait de lui un personnage difficile à
classer, absolument incapable de prendre place
dans le cheminement littéraire, idéaliste et
lumineux que le XIXe s. romantique voulut être
le sien vers un « Plein Ciel » enfin et
démocratiquement assuré à tous.
Il y a, dans toute l'entreprise balzacienne,
quelque chose d'épais, quelque chose qui n'est
pas noble, quelque chose qu'il est impossible de
mobiliser ou de récupérer pour un finalisme
quelconque. On y chercherait en vain
l'équivalent du drapeau tricolore de 1830 ou de
1848, du rocher de Jersey, de la maison du
berger ou d'une expulsion du Collège de France.
Mais une chose est sûre, et qui vérifie le
caractère inclassable de Balzac : la tradition
comme la pratique républicaine bourgeoise de la
fin du siècle ne sauront quoi faire de cet homme
pour qui le conflit majeur du monde moderne
avait cessé d'être celui qui oppose les classes
moyennes aux nobles et aux prêtres pour devenir
celui opposant l'argent à la vie, au besoin de
vivre et à tout ce qui naissait de la victoire
de l'argent même. La IIIe République ne l'a pas
plus aimé qu'elle n'a aimé Stendhal. Pour ses
rues, pour ses places, pour ses fastes, pour ses
distributions de prix, pour ses départs à la
guerre, elle leur a préféré à tous deux Hugo,
Michelet, Gambetta, voire Thiers ou
Chateaubriand. Pourquoi ? Ainsi se pose le
problème de la signification et de l'efficacité
réelles de l'œuvre balzacienne. Toute cette
production, de 1820 à 1850, à la fois épousait
la courbe du siècle et la dépassait ; elle en
contestait la messianique valeur d'ascension,
son postulat de l'existence et de la possibilité
de ce plein ciel en avant, sans rupture réelle,
et dans la ligne du libéralisme, du démocratisme
et du socialisme « français » des fils des
révolutions bourgeoises de 1789 et de 1830.
Monstre sacré de la vie parisienne et moderne,
Balzac se trouvait anesthésié, neutralisé, comme
mis sur orbite et hors planète par la critique
officielle. À distance, aujourd'hui, tout le
messianisme bourgeois laïque et républicain a
perdu nombre de ses rayons. Balzac en a gagné de
nouveaux. Il n'est pas sans intérêt de noter que
le bénéficiaire n'est nullement de la race des
écrivains angéliques, mais de la race des
écrivains producteurs et prolétaires. D'autres,
autant que par leur œuvre, se sont imposés par
leur vie (exemplaire) ou par leurs aventures. Il
n'a pas été possible de réduire, ou simplement
de ramener Balzac à ce genre de sous-épopée. Son
œuvre prime, dont longtemps on n'a pas trop su
que faire, contenu qui contestait formes et
pratiques enseignées : admirable témoignage sur
la force de la littérature, alors que balbutient
encore les idéologies.
© Larousse / VUEF 2003