Écrivain français (Paris 1897-Paris 1982).
Introduction
Le 3 octobre 1897 naît à Paris un enfant
illégitime auquel son père, Louis Andrieux,
préfet de police, député de 1876 à 1924, donne,
parce qu'il avait été ambassadeur en Espagne, le
nom d'Aragon, et son propre prénom : plus tard,
dans les années d'intolérance réciproque,
d'aucuns, dans les rangs surréalistes, sauront
ironiser sur l'ascendance de cet enfant de
« flic ». Déjà marié, Louis Andrieux ne peut
donc légaliser sa relation avec la mère de
l'enfant, Marguerite Toucas – lointaine
descendante de Massillon. Et celle-ci, pour
éviter la réprobation publique qui à l'époque
entourait les mères célibataires, fera passer
l'enfant, après quelque temps de mise en
nourrice, pour son jeune frère.
L'homme qu'aimaient des femmes
Avenue Carnot (Paris sera le centre géographique
de l'œuvre d'Aragon, comme il sera le centre de
son enfance), Marguerite Toucas tient une
pension de famille, aidée par sa mère et ses
deux sœurs. Ambiance de gynécée : les seuls
hommes sont le vieil oncle Edmond, être
fantasque et romancier à ses heures, et un
grand-père, ancien communard, qui monte parfois
de Marseille demander de l'argent à son
ex-épouse, et dont Aragon fera plus tard le
personnage central, sous le nom de Pierre
Mercadier, des Voyageurs de l'impériale. Le
petit Louis doit adopter un masque de bourgeois,
alors que tous vivent sur un tout petit pied :
on se prive toute l'année pour pouvoir partir en
vacances (1906-1907), au château d'Angeville
(qui, dans les Voyageurs de l'impériale,
deviendra Sainteville). Aragon choisit très tôt,
parmi toutes les attitudes rassurantes, celle de
bon élève : élève brillant à
Saint-Pierre-de-Neuilly, puis au lycée Carnot,
il compose des romans dès 1904 et de la poésie
vers 1908 – dictant d'abord ces textes à ses
tantes : il publiera l'un de ces récits dans
Littérature en 1919, et le reprendra encore dans
le Libertinage. Lecteur avide, traînant une
réputation de surdoué, il est bachelier en 1915
et entame des études de médecine.
C'est, dans sa vie, le premier des « hasards
objectifs », comme aimeront à dire les
surréalistes. Médecin auxiliaire au Val-de-Grâce,
où sont soignés les poilus blessés au front, il
rencontre en 1917, l'année même où les
Bolcheviques prennent le pouvoir en Russie, un
jeune étudiant de son âge, André Breton, avec
lequel il échange plaisanteries de carabin et
extraits d'Apollinaire (l'inventeur du mot
« surréalisme »). Aragon fait en même temps la
connaissance de Philippe Soupault : la première
triade surréaliste est montée.
Envoyé au front, Aragon décroche la croix de
guerre et, pendant l'occupation de la Rhénanie,
commence à écrire un roman, Anicet ou le
panorama. Cette quête de la beauté, d'un
dandysme achevé, est rédigée dans le sang et la
boue des tranchées et sera publiée en 1920 dans
les « bonnes feuilles » de la N.R.F., la revue
de Gallimard. Aragon collabore en même temps à
Sic et à Nord-Sud, deux revues d'avant-garde.
Démobilisé, il commence les Aventures de
Télémaque (parodie bouffonne de Fénelon, publiée
en 1922), écrit les poèmes de Feu de joie et
fonde Littérature, la première revue
surréaliste, avec Breton et Soupault.
Pour toute cette génération, qu'elle ait
directement participé aux combats, comme Aragon
ou Breton, qu'elle en ait été dispensée, comme
Eluard, ou qu'elle ait préféré éviter le conflit
en vivant à l'étranger, comme Tzara, la guerre
de 1914-1918 sera une expérience déterminante.
Plus rien, après cette grande boucherie immobile
de quatre années, ne sera comme avant. Gertrude
Stein parlera de « génération perdue » pour
évoquer les écrivains américains impliqués dans
le conflit. En France, il faudrait parler d'une
génération révoltée. Aucune des valeurs
d'avant-guerre ne résiste. Tzara, avec le groupe
dada, prône le nihilisme pur : « Tout produit du
dégoût susceptible de devenir une négation de la
famille est dada », écrit-il. Les surréalistes
crachent sur tout ce qui fut littérature – c'est
par dérision qu'ils donnent ce nom à leur
première revue. Le scandale monstrueux qu'ils
montent lors de la mort du très respectable
Anatole France, au nom si symbolique et donc si
honni, en 1924, en publiant un pamphlet très
violent intitulé Un cadavre, signé de tous les
membres du groupe, témoigne assez de cet
irrespect violent. Les surréalistes se battent
contre leurs adversaires (le banquet en
l'honneur de Saint-Pol-Roux les conduit ainsi
directement de La Closerie des Lilas au poste de
police). Ils retournent à l'occasion cette
violence sur eux-mêmes : ils ne cesseront de
s'accuser des pires crimes
« collaborationnistes », s'excluant les uns les
autres pour des motifs minuscules, donc très
sérieux – sans parler de René Crevel, suicidé
avec, épinglé à la boutonnière, un simple mot
sur une carte (« Dégoûté »). Dès 1924, Aragon et
Breton entrent en conflit à propos du roman.
Breton, très influencé à l'époque par Paul
Valéry, en refuse les faux-semblants réalistes,
parce que pour lui l'inconscient s'exprime dans
la poésie, alors qu'Aragon a déjà publié des
romans, et commence, à la même époque, le Paysan
de Paris – même si ce roman-collage est une
dénonciation de l'illusion réaliste.
Valéry refusait le roman parce qu'il refusait
d'écrire des phrases aussi banales que « la
marquise sortit à cinq heures ». À l'inverse,
Aragon fait de ces incipit romanesques, en
quelque sorte « donnés » par l'inconscient
– comme ces phrases qui échappaient à Desnos
pendant ses « sommeils » –, la preuve même de
l'invasion de la réalité par l'imaginaire, et
non la soumission au principe de réalité qui
fait le fond de commerce du roman « réaliste ».
Après sa démobilisation, Aragon, toujours
inscrit en médecine, voyage beaucoup, en
Belgique, en Allemagne, en Angleterre ; il
publie Feu de joie avec un dessin de Picasso et,
en janvier 1921, peu après le congrès de Tours
qui a vu la scission du Parti socialiste et la
création du P.C.F., se demande, avec Breton,
s'il est temps d'adhérer à cette nouvelle gauche
révolutionnaire. En 1922, Breton présente son
ami, qui a abandonné ses études et est en quête
de moyens d'existence, au couturier Jacques
Doucet, comme conseiller littéraire. À Berlin,
Aragon publie les Plaisirs de la capitale (qui
deviendront Paris la nuit). Desnos, maître ès
« sommeils », l'initie à cette technique
d'approche individuelle de l'inconscient – mais
Aragon se rebutera vite de ces expériences
autohallucinatoires où la pensée ne contrôle
plus rien. Il y a chez lui un classicisme inné
d'ancien bon élève, et des pulsions troubles
nées d'une sexualité indécise, qui lui font
redouter les plongées dans les rêves éveillés.
De même, il a écouté avec intérêt, mais sans
réelle adhésion, les textes inouïs des Champs
magnétiques produits en écriture automatique par
Breton et Soupault. Aragon inclinera toujours
vers la clarté, fût-elle réductrice, au
détriment des ombres prometteuses, ou
productrices – comme il préférera, quelques
années plus tard, par choix, les certitudes
marxistes aux aléas freudiens où se complaisent
ses amis surréalistes.
1924 est la grande année du mouvement, avec la
publication du (premier) Manifeste du
surréalisme de Breton, qui définit à la fois le
mot et les objectifs : « Surréalisme :
automatisme psychique pur par lequel on se
propose d'exprimer, soit verbalement, soit par
écrit, soit de toute autre manière, le
fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la
pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par
la raison, en dehors de toute préoccupation
esthétique ou morale. ».
Aragon, le bon petit soldat surréaliste
Au fond, rien ne peut moins convenir à Aragon.
Il fait pourtant ses gammes surréalistes, avec
le Paysan de Paris, déambulation rêvée dans les
rues de la capitale. Le volume publié en 1926
rassemble des textes livrés, pour la plupart,
préalablement dans la Revue européenne et la
Révolution surréaliste. Le moment le plus
célèbre en est certainement le « Passage de
l'Opéra », archétype du transitoire, où tout
n'est que jeux entre désir et réalité – la
réalité elle-même sans cesse contestée par
l'imagination. Ce qui amène Aragon à se moquer
de l'illusion réaliste : « lté ité la réa / lté
ité la réalité / La réa la réa / Té té la réa /
Li / Té ». Aragon utilise avec bonheur les
techniques proprement surréalistes du collage
(avec une insertion adroite de placards
publicitaires), et celle, plus classique, du
pastiche – sauf que c'est Lautréamont, le maître
de toujours, qu'il imite. Le Paysan de Paris est
enfin le livre de la Dame des Buttes-Chaumont,
sa Nadja à lui, la mystérieuse Américaine qui
alimente alors ses rêveries : « La femme a pris
place dans l'arène impondérable où tout ce qui
est poussière, poudre de papillon, efflorescence
et reflets devient l'effluve de sa chair et le
charme de son passage. ».
Une vague de rêves (1924) est son manifeste
personnel, qui définit la poésie comme la
rencontre, sur la table de dissection de la
« matière mentale », de l'imaginaire et des jeux
du langage (de même pour le Discours de
l'imagination). Comme un contrepoison, il lit en
même temps Engels, Lénine, Proudhon, toute la
doctrine révolutionnaire, et surtout Schelling
et Hegel – formalisant grâce à eux une
conception idéaliste où tout objet, tout
spectacle propre à susciter le chatoiement
trouble de l'inconscient peut être élevé au
niveau du mythe. Sur un plan plus personnel,
après la fin de l'aventure avec la Dame des
Buttes-Chaumont, il se lie à une riche héritière
anglaise, Nancy Cunard.
Il publie les poèmes du Mouvement perpétuel,
écrits entre 1921 et 1924, et entre au P.C.F.,
après Eluard, mais avec Breton et Benjamin Péret
– ces derniers plus par provocation que par
conviction (janvier 1927). Cet été-là, Aragon
rédige le violent pamphlet du Traité du style,
en réaction à l'exécution, aux États-Unis, de
Sacco et de Vanzetti. Il détruit une grande
partie des mille pages de la Défense de l'infini
(texte protéiforme, sommet de l'art d'Aragon
certainement, qui sera publié en 1998 sous une
forme proche de l'original). Certains textes de
cette époque (le Con d'Irène, apologie du
voyeurisme, ou l'interview collective sur la
sexualité qui paraît dans deux numéros
successifs de la Révolution surréaliste)
témoignent d'une grande difficulté, pour Aragon,
de faire passer ses désirs de la sphère mentale
au niveau physique : ce séducteur dandy se
maîtrise mal, dans l'intimité. Abandonné par
Nancy Cunard, submergé de problèmes financiers,
Aragon tente de se suicider, à Venise, en
septembre 1928.
Elsa est l'avenir de l'homme
Il ne tombera jamais plus bas, et tout ce qui
suit apparaît, a posteriori, comme une tentative
raisonnée de sauvetage mental, quitte à y
sacrifier ses talents. En novembre 1928, il
rencontre une certaine Elsa Kagan, sœur de Lili
Brik, la compagne de Vladimir Maïakovski, le
plus grand des poètes russes, issu du futurisme
et de la révolution. Elle vit séparée de son
mari, André Triolet, un officier français
rencontré à Moscou qu'elle a suivi en Sibérie, à
San Francisco et à Tahiti, avant de le quitter :
c'est sous ce nom d'Elsa Triolet qu'elle se fera
un renom en littérature.
Née en 1896 dans une famille d'intellectuels
juifs moscovites, proche des milieux formalistes
russes (Roman Jakobson, Viktor Chklovski), elle
a délibérément rencontré Aragon à Paris avec le
projet de s'en faire aimer, comme en ont
témoigné, impitoyablement, André Thirion
(Révolutionnaires sans révolution) et Pierre
Daix (Aragon, une vie à changer). En 1928, elle
n'a publié qu'en russe (Camouflage). Vivant avec
Aragon, elle adopte la langue et la nationalité
françaises, et commence l'élaboration d'œuvres
croisées : à un roman d'Aragon répondra, en
écho, un roman d'Elsa Triolet. « Je ne suis pas
un écrivain, dit-elle dans son Journal ; je suis
simplement une femme malheureuse et j'écris avec
mon malheur. »
Aragon collabore une dernière fois avec ses amis
surréalistes. Après les poèmes de la Grande
Gaîté, il publie 1929, avec Péret et Man Ray, et
traduit la Chasse au Snark, de Lewis Carroll
– l'un des « ancêtres » les plus revendiqués par
Breton et ses troupes. Mais rue du Château, à la
Centrale surréaliste, les différents groupes et
sous-groupes qui constituent le mouvement,
« Clarté », « Esprit », « le Grand Jeu », se
réunissent pour s'anathématiser : l'exil infligé
à Trotski par la nouvelle direction stalinienne
de l'U.R.S.S. est le prétexte à de graves
dissensions internes, dues également à des
conflits de personnalités irréconciliables. À
l'automne 1930, Aragon voyage en U.R.S.S., avec
Georges Sadoul (futur créateur de la
Cinémathèque française), pour représenter les
surréalistes au Congrès des écrivains
révolutionnaires à Kharkov. Maïakovski, fort
critique du nouveau régime, vient de se
suicider. Les communistes de stricte obédience
accablent les surréalistes, suspects de dérive
trotskiste et anarchiste. Aragon choisit son
camp. Il revient d'U.R.S.S. avec un poème, Front
rouge, qui rompt avec l'esthétique surréaliste,
et sonne comme une déclaration de guerre à
Breton :
On ne sait plus ici ce que c'était que le
chômage
Le bruit du marteau le bruit de la faucille
Montent de la terre est-ce
bien la faucille est-ce
bien le marteau l'air est plein de criquets
Crécelles et caresses
URSS...
Le poème vaut à son auteur d'être inculpé (1931)
pour appel au meurtre (Feu sur Léon Blum).
Breton le défend (question de principe et
d'unité contre la justice bourgeoise) en
publiant l'Affaire Aragon, et en même temps
écrit Misère de la poésie, pour expliquer à quel
point Front rouge est « poétiquement
régressif ». La rupture est consommée. Aragon,
tout à sa passion nouvelle, part vivre un an en
U.R.S.S. avec Elsa, qui durant toute cette
affaire du divorce d'Aragon et du surréalisme a
joué un rôle souterrain constant. Il y composera
les poèmes publiés en 1934 sous le titre Hourra
l'Oural.
Il a bien mérité du P.C.F. : à son retour, il
est nommé journaliste à l'Humanité, où il lui
faut patiemment faire ses classes, et donner des
gages incessants de la sincérité de sa
« conversion ». Il est nommé secrétaire de
rédaction à la revue Commune, qui vient d'être
créée par l'A.E.A.R. (Association des écrivains
et artistes révolutionnaires). À ce titre, il
assiste, durant l'été 1934, au Ier congrès de
l'Union des écrivains soviétiques, et y expose
sa thèse du « réalisme socialiste », synthèse de
la tradition réaliste russe, qu'il a apprise
auprès d'Elsa, et des thèses « scientifiques »
qui doivent servir de guide à l'art, telles
qu'elles seront bientôt exposées par Jdanov.
Aragon prêche d'exemple à son retour en publiant
les Cloches de Bâle, le premier de ses romans
conformes à sa nouvelle doctrine – portrait de
trois femmes engagées à des titres divers dans
la lutte révolutionnaire, diffraction d'Elsa.
Le bon petit soldat du P.C.F
Les années suivantes voient l'alternance de
séjours prolongés en U.R.S.S., pendant les
premiers « procès de Moscou », et d'un
militantisme de base en France. Littérairement,
Aragon s'est fait l'homme d'une seule cause : il
publie un manifeste en 1935, Pour un réalisme
socialiste, que l'on a peine à croire écrit par
le brillant poète des années 1920 (mais il y a
un choix délibéré de renoncer à la poésie et de
se consacrer au roman, le seul genre que les
surréalistes méprisent), et les Beaux Quartiers,
un gros roman sur la lutte de classes qui, dans
l'engouement du Front populaire, est prix
Renaudot en 1936. L'essentiel de son activité
est journalistique, dans « l'Huma » et à la
direction de Ce soir. La guerre éclate quand il
achève les Voyageurs de l'impériale, apologie du
« mentir-vrai », définition aragonienne du roman
– il reviendra sur le sujet, de façon plus
théorique, dans la préface aux Œuvres
romanesques croisées d'Aragon et d'Elsa Triolet,
qui paraissent à partir de 1964.
Mobilisé, Aragon épouse Elsa, part au front, vit
la déroute de Dunkerque, passe en zone sud
(Ô ma France ô ma délaissée
J'ai traversé les ponts-de-Cé)
et « déplonge de l'enfer » pour retrouver Elsa à
Nice. Il est alors dans une période
d'incertitude politique : il a approuvé le pacte
germano-soviétique d'août 1939 : un article sur
le sujet paru dans Ce soir lui vaut d'être
poursuivi, et il se réfugie provisoirement à
l'ambassade du Chili. Jusqu'au 21 juin 1941,
date de l'attaque de l'U.R.S.S. par les forces
hitlériennes, Aragon et son parti vivent une
étrange période de canards boiteux. Sa
résistance, c'est essentiellement le retour à la
poésie. Le Crève-Cœur paraît en 1941, le
Cantique à Elsa et les Yeux d'Elsa en 1942.
Ce dernier recueil se présente comme un ensemble
de poèmes engagés, où le nom de la femme aimée
serait l'allégorie d'une France occupée,
dévastée, et non moins aimée. C'est ce
qu'insinue Aragon lui-même en empruntant à Elsa
la notion de « contrebande ». Ne lui fait-il pas
dire (Cantique à Elsa, « Ce que dit Elsa ») :
Il faut que ce portrait que de moi tu peindras
Ait comme un ver vivant au fond du chrysanthème
Un thème caché dans son thème ?
Le recueil serait un texte camouflé sous un
texte, un masque adroit pour que la censure se
laisse prendre au lyrisme amoureux et néglige le
message politique :
C'est toujours l'ombre et toujours la mal'heure
Sur les chemins déserts où nous passons
France et l'Amour les mêmes larmes pleurent
Rien ne finit par des chansons
(Plainte pour le quatrième centenaire d'un
amour)
À moins que le recueil ne soit aussi, mutatis
mutandis, une manière de dire sa difficulté
d'être à Elsa...
En même temps, Aragon se livre dans les Yeux
d'Elsa à une revue de détail de toute la poésie
française, citant, imitant – au sens rhétorique
du terme. Des troubadours adeptes du « clos
trover », cet « art fermé » qui justement leur
permettait, par les artifices de la polysémie,
d'enfermer des mots dans les mots (« l'amor / la
mort ») jusqu'au XIXe s. hugolien, en passant
par tous les techniciens du langage, il dresse
la liste des mythes nationaux – seuls sont omis
les amis d'hier.
Les Allemands entrent en zone sud, et Aragon,
sous le pseudonyme de Jacques Destaing,
participe au recueil collectif clandestin
l'Honneur des poètes, qui inaugure les Éditions
de Minuit. En préface, Eluard, l'ami de
toujours, le co-militant fidèle, écrit :
« Devant le péril aujourd'hui couru par l'homme,
des poètes nous sont venus de tous les points de
l'horizon français. Une fois de plus, la poésie
mise au défi se regroupe, retrouve un sens
précis à sa violence latente, crie, accuse,
espère. »
De Mexico, Benjamin Péret répond, dans le
Déshonneur des poètes, que « la poésie n'a pas à
intervenir dans le débat autrement que par son
action propre, par sa signification culturelle
même, quitte aux poètes à participer, en tant
que révolutionnaires, à la déroute de
l'adversaire nazi par des méthodes
révolutionnaires ». Pour les surréalistes,
« poésie engagée » est un oxymore. On se
rappelle que, à la même époque, René Char cesse
de publier des poèmes, et fait le coup de feu
contre l'occupant – activités incompatibles. Et
Péret de se gausser de cet Aragon qui, « habitué
aux amens et à l'encensoir staliniens », « jadis
athée », introduit des références christiques
dans ses textes, et adopte la forme litanique
« sans doute pour obéir au fameux mot d'ordre :
Les curés avec nous ».
Durant toute la guerre, Aragon multiplie les
textes sous pseudonyme : s'il publie encore sous
son nom Brocéliande et la version, expurgée par
la censure, des Voyageurs de l'impériale, il a
recours à l'anonymat pour le Musée Grévin, les
Bons Voisins, Neuf Chansons interdites
(1943-1944). Dès août 1944, Ce soir reparaît, et
Aragon publie un gros roman, Aurélien, le roman
du désenchantement des années 1920, une manière
de réécriture du passé, et les poèmes de la
Diane française. Il n'a jamais été aussi proche
d'Elsa :
Il n'y a pas d'amour heureux
Mais c'est notre amour à tous deux
Le poète officiel du communisme français
À la Libération, Aragon et Elsa ne sont pas
tendres pour les écrivains suspects de
collaboration, et exigent (et obtiennent) des
têtes. Le poète avait prévenu : « Je ne pratique
pas le pardon des injures. » Elsa obtient le
Goncourt avec Le premier accroc coûte deux cents
francs, Aragon reprend la direction de Ce soir,
et entre en 1949 aux Lettres françaises, le
magazine culturel du P.C.F., qui se lance
activement dans la bataille du livre pour lutter
contre l'américanisation accélérée du plan
Marshall (Journal d'une poésie nationale, 1954).
Aragon, à partir de cette époque, multiplie les
textes de présentation, sur Matisse, Hugo
(revendiqué comme « poète réaliste »), Courbet,
tout le XIXe s. (la Lumière de Stendhal, 1954)
– puis les Littératures soviétiques (1955), une
anthologie d'Elsa Triolet, une autre de la
poésie de 1917 à 1960 (où il « oublie » à peu
près tout ce qui s'est écrit d'important dans le
siècle), en vrai pédagogue des masses. Il
revient à un strict réalisme avec les
Communistes (1949-1951), un gros roman résumant
les années de guerre, et continue à publier des
poèmes bientôt mis en chansons, le Nouveau
Crève-Cœur (1948), Mes caravanes, les Yeux et la
mémoire (1954), poèmes sur les dangers de l'arme
atomique et la nécessaire politique de paix du
P.C.F., le Roman inachevé (1956 – sorte
d'autobiographie en vers) – et toujours Elsa
(1959), le Fou d'Elsa (1963), Il ne m'est Paris
que d'Elsa, où déjà il rassemble sa propre
anthologie : il est devenu la statue du
Commandeur de la poésie française, Ferré et
Ferrat le chantent, il est la pierre de touche
poétique.
Il continue à écrire des romans, la Semaine
sainte (1958), son seul roman historique, dont
le peintre Géricault est le héros, belle
réflexion sur l'art dans ses rapports avec
l'histoire, et surtout la Mise à mort (1965) et
Blanche ou l'Oubli, l'année suivante, qui
forment diptyque, mise en abyme de l'art du
prosateur, angoisse du temps qui passe et de la
difficulté à communiquer, mais aussi de la
nécessité de communiquer (« Je n'existe que dans
le langage : l'homme qui ne parle pas donc ne
saurait passer pour une première personne ; on
ne peut le représenter que par la troisième,
comme une chose »), romans de l'oubli.
Bien que « poète officiel » du P.C.F., Aragon
n'est pas totalement hermétique à ce qui se
passe aux marges du parti. Profitant de sa
position dominante dans l'intelligentsia
communiste, il ose faire l'éloge funèbre de
Breton, en 1966 (le reprenant dans un long
article sur « Lautréamont et nous », l'année
suivante), et ouvre les colonnes des Lettres
françaises à des dissidents notoires comme
Kundera ou Soljenitsyne – avec un temps de
retard sur les revues russes, de sorte que le
romancier, qui, malgré lui, servait le projet de
déstalinisation de Khrouchtchev, devient une
arme anti-Brejnev. Mais tout finit : Elsa meurt
en 1970, peu après avoir publié Le rossignol se
tait à l'aube, au titre prémonitoire ; les
Lettres françaises ferment deux ans plus tard.
C'est le moment que choisit Aragon pour poser la
plupart de ses masques, et revenir à son
attitude première de dandy vivant de son
désespoir – bien loin désormais de l'optimisme
officiel des « lendemains qui chantent ».
Homosexuel enfin affirmé, vêtu de blanc, avec
une recherche permanente, il pose comme un
acquis cette vie « ratée de bout en bout » dans
Henri Matisse, roman (1971), Théâtre/Roman
(1974) et les Adieux (1981). Vilipendé par les
uns, encensé par les autres, définitivement
décalé, Commandeur descendu de son socle, il
meurt le 24 décembre 1982.
© Larousse / VUEF 2003