Sujet 102
Honoré de Balzac : extrait de Ferragus
Paris est le plus délicieux des monstres : là,
jolie femme; plus loin, vieux et pauvre; ici,
tout neuf comme la monnaie d'un nouveau règne;
dans ce coin, élégant comme une femme à la mode.
Monstre complet d'ailleurs! Ses greniers, espèce
de tête pleine de science et de génie; ses
premiers étages, estomacs heureux; ses
boutiques, véritables pieds; de là partent tous
les trotteurs, tous les affairés. Eh! quelle vie
toujours active a le monstre? A peine le dernier
frétillement des dernières voitures de bal
cesse-t-il au coeur que déjà ses bras se remuent
aux Barrières', et il se secoue lentement.
Toutes les portes bâillent, tournent sur leurs
gonds, comme les membranes d'un grand homard,
invisiblement manoeuvrées par trente mille
hommes ou femmes, dont chacune ou chacun vit
dans six pieds carrés, y possède une cuisine, un
atelier, un lit, des enfants, un jardin, n'y
voit pas clair, et doit tout voir.
Insensiblement les articulations craquent, le
mouvement se communique, la rue parle. A midi,
tout est vivant, les cheminées fument, le
monstre mange; puis il rugit, puis ses mille
pattes s'agitent. Beau spectacle ! Mais, ô
Paris! qui n'a pas admiré tes sombres paysages,
tes échappées de lumière, tes culs-de-sac
profonds et silencieux; qui n'a pas entendu tes
murmures, entre minuit et deux heures du matin,
ne connaît encore rien de ta vraie poésie, ni de
tes bizarres et larges contrastes.
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